Contes cruels

Part 4

Chapter 43,548 wordsPublic domain

Certains événements historiques, aujourd’hui scientifiquement avérés et expliqués (ou tout comme), par exemple le _Labarum_ de Constantin, les croix répercutées sur les nuages par des plaines de neige, les phénomènes de réfraction du mont Brocken et certains effets de mirage dans les contrées boréales, ayant singulièrement intrigué et, pour ainsi dire, piqué au jeu, un savant ingénieur méridional, M. Grave, celui-ci conçut, il y a quelques années, le projet lumineux d’utiliser les vastes étendues de la nuit, et d’élever, en un mot, le ciel à la hauteur de l’époque.

A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent à rien, qu’à défrayer les imaginations maladives des derniers songe-creux? Ne serait-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance publique, et, disons-le (pourquoi pas?), à l’admiration de la Postérité, que de convertir ces espaces stériles en spectacles réellement et fructueusement instructifs, que de faire valoir ces landes immenses et de rendre, finalement, d’un bon rapport, ces Solognes indéfinies et transparentes?

Il ne s’agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les affaires. Il est à propos d’appeler le concours, et, au besoin, l’énergie des gens sérieux sur la valeur et les résultats _pécuniaires_ de la découverte inespérée dont nous parlons.

De prime abord, le fond même de la chose paraît confiner à l’Impossible et presque à l’Insanité. Défricher l’azur, coter l’astre, exploiter les deux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament jusqu’à ce jour improductif, quel rêve! quelle application épineuse, hérissée de difficultés! Mais, fort de l’Esprit de progrès, de quels problèmes l’Homme ne parviendrait-il pas à trouver la solution?

Plein de cette idée et convaincu que si Franklin, Benjamin Franklin, l’imprimeur, avait arraché la foudre au ciel, il devait être possible, _à fortiori_, d’employer ce dernier à des usages humanitaires, M. Grave étudia, voyagea, compara, dépensa, forgea, et, à la longue, ayant perfectionné les lentilles énormes et les gigantesques réflecteurs des ingénieurs américains, notamment des appareils de Philadelphie et de Québec (tombés, faute d’un génie tenace, dans le domaine du _Cant_ et du _Puff_), M. Grave, disons-nous, se propose (nanti de brevets préalables) d’offrir, incessamment, à nos grandes industries manufacturières et même aux petits négociants, le secours d’une Publicité absolue.

Toute concurrence serait impossible devant le système du grand vulgarisateur. Qu’on se figure, en effet, quelques-uns de nos grands centres de commerce, aux populations houleuses, Lyon, Bordeaux, etc., à l’heure où tombe le soir. On voit d’ici ce mouvement, cette vie, cette animation extraordinaire que les intérêts financiers sont seuls capables de donner, aujourd’hui, à des villes sérieuses. Tout à coup, de puissants jets de magnésium ou de lumière électrique, grossis cent mille fois, partent du sommet de quelque colline fleurie, enchantements des jeunes ménages,--d’une colline analogue, par exemple, à notre cher Montmartre;--ces jets lumineux, maintenus par d’immenses réflecteurs versicolores, envoient, brusquement, au fond du ciel, entre Sirius et Aldébaran, l’Œil du taureau, sinon même au milieu des Eyades, l’image gracieuse de ce jeune adolescent qui tient une écharpe sur laquelle nous lisons tous les jours, avec un nouveau plaisir, ces belles paroles: _On restitue l’or de toute emplette qui a cessé de ravir!_ Peut-on bien s’imaginer les expressions différentes que prennent, alors, toutes ces têtes de la foule, ces illuminations, ces bravos, cette allégresse?--Après le premier mouvement de surprise, bien pardonnable, les anciens ennemis s’embrassent, les ressentiments domestiques les plus amers sont oubliés: l’on s’asseoit sous la treille pour mieux goûter ce spectacle à la fois magnifique et instructif,--et le nom de M. Grave, emporté sur l’aile des vents, s’envole vers l’Immortalité.

Il suffit de réfléchir, un tant soit peu, pour concevoir les résultats de cette ingénieuse invention.--Ne serait-ce pas de quoi étonner la Grande-Ourse elle-même, si, soudainement, surgissait, entre ses pattes sublimes, cette annonce inquiétante: _Faut-il des corsets, oui, ou non?_ Ou mieux encore: ne serait-ce pas un spectacle capable d’alarmer les esprits faibles et d’éveiller l’attention du clergé que de voir apparaître, sur le disque même de notre satellite, sur la face épanouie de la Lune, cette merveilleuse pointe-sèche que nous avons tous admirée sur les boulevards et qui a pour exergue: _A l’Hirsute?_ Quel coup de génie si, dans l’un des segments tirés entre le v de l’Atelier du Sculpteur, on lisait enfin: _Vénus, réduction Kaulla!_--Quel émoi si, à propos de ces liqueurs de dessert dont on recommande l’usage à plus d’un titre, on apercevait, dans le sud de Régulus, ce chef-lieu du Lion, sur la pointe même de l’Épi de la Vierge, un Ange tenant un flacon à la main, tandis que sortirait de sa bouche un petit papier sur lequel on lirait ces mots: _Dieu, que c’est bon!_...

Bref, on conçoit qu’il s’agit, ici, d’une entreprise d’affichage sans précédents, à responsabilité illimitée, au matériel infini: le Gouvernement pourrait même la garantir, pour la première fois de sa vie.

Il serait oiseux de s’appesantir sur les services, vraiment éminents, qu’une telle découverte est appelée à rendre à la société et au Progrès. Se figure-t-on, par exemple, la photographie sur verre, et le procédé de Lampascope appliqués de cette façon,--c’est-à-dire cent mille fois grandis,--soit pour la capture des banquiers en fuite, soit pour celle des malfaiteurs célèbres?--Le coupable, désormais facile à suivre, comme dit la chanson, ne pourrait mettre le nez à la fenêtre de son wagon sans apercevoir dans les nues sa figure dénonciatrice.

Et en politique! en matière d’élections, par exemple! Quelle prépondérance! Quelle suprématie! Quelle simplification incroyable dans les moyens de propagande, toujours si onéreux!--Plus de ces petits papiers bleus, jaunes, tricolores, qui abîment les murs et nous redisent sans cesse le même nom, avec l’obsession d’un tintouin! Plus de ces photographies si dispendieuses (le plus souvent imparfaites) et qui manquent leur but, c’est-à-dire qui n’excitent point la sympathie des électeurs, soit par l’agrément des traits du visage des candidats, soit par l’air de majesté de l’ensemble! Car, enfin, la valeur d’un homme est dangereuse, nuisible et plus que secondaire, en politique; l’essentiel est qu’il ait l’air «digne» aux yeux de ses mandants.

Supposons qu’aux dernières élections, par exemple, les médaillons de MM. B... et A...[1] fussent apparus tous les soirs, en grandeur naturelle, juste sous l’étoile β de la Lyre?--C’était là leur place, on en conviendra! puisque ces hommes d’État enfourchèrent jadis Pégase, si l’on doit en croire la Renommée. Tous les deux eussent été exposés là, pendant la soirée qui eût précédé le scrutin; tous deux légèrement souriants, le front voilé d’une convenable inquiétude, et, néanmoins, la mine assurée. Le procédé du Lampascope pouvait même, à l’aide d’une petite roue, modifier à tout instant l’expression des deux physionomies. On eût pu les faire sourire à l’Avenir, répandre des larmes sur nos mécomptes, ouvrir la bouche, plisser le front, gonfler les narines dans la colère, prendre l’air digne, enfin tout ce qui concerne la tribune et donne tant de valeur à la pensée chez un véritable orateur. Chaque électeur eût fait son choix, eût pu, enfin, se rendre compte à l’avance, se fût fait une idée de son député et n’eût pas, comme on dit, acheté chat en poche. On peut même ajouter que, sans la découverte de M. Grave, le Suffrage universel est une espèce de dérision.

[1] N. B.--Les messieurs dont l’Auteur semble parler sont morts pendant que nous mettions sa nouvelle sous presse.

_Note de l’Éditeur._

Attendons-nous, en conséquence, à ce que l’une de ces aubes, ou mieux, l’un de ces soirs, M. Grave, appuyé par le concours d’un gouvernement éclairé, commencera ses importantes expériences. Les incrédules auront beau jeu d’ici là! Comme du temps où M. de Lesseps parlait de réunir des Océans (ce qu’il a fait, malgré les incrédules). La Science aura donc, ici encore, le dernier mot et M. Excessivement-Grave laissera rire. Grâce à lui, le Ciel finira par être bon à quelque chose et par acquérir, enfin, une valeur intrinsèque.

ANTONIE

«Nous allions souvent chez la Duthé: nous y faisions de la morale et quelquefois pis.»

LE PRINCE DE LIGNE.

Antonie se versa de l’eau glacée et mit son bouquet de violettes de Parme dans son verre:

--Adieu les flacons de vins d’Espagne! dit-elle.

Et, se penchant vers un candélabre, elle alluma, souriante, un _papelito_ roulé sur une pincée de phëresli; ce mouvement fit étinceler ses cheveux, noirs comme du charbon de terre.

Nous avions bu du Jerez toute la nuit. Par la croisée, ouverte sur les jardins de la villa, nous entendions le bruissement des feuillages.

Nos moustaches étaient parfumées de santal--et, aussi, de ce qu’Antonie nous laissait cueillir les roses rouges de ses lèvres avec un charme tour à tour si sincère, qu’il ne suscitait aucune jalousie. Rieuse, elle se regardait ensuite dans les miroirs de la salle; lorsqu’elle se tournait vers nous, avec des airs de Cléopâtre, c’était pour se voir encore dans nos yeux?

Sur son jeune sein sonnait un médaillon d’or mat, aux initiales de pierreries (les siennes), attaché par un velours noir.

--Un signe de deuil?--Tu ne l’aimes plus.

Et, comme on l’enlaçait:

--Voyez!... dit-elle.

Elle sépara, de son ongle fin, les fermoirs du mystérieux bijou: le médaillon s’ouvrit. Une sombre fleur d’amour, une pensée, y dormait, artistement tressée en cheveux noirs.

--Antonie!... d’après ceci, votre amant doit être quelque enfant sauvage enchaîné par vos malices?

--Un drille ne vous baillerait point, aussi naïvement, pareils gages de tendresse!

--C’est mal de les montrer dans le plaisir!

Antonie partit d’un éclat de rire si perlé, si joyeux, qu’elle fut obligée de boire, précipitamment, parmi ses violettes, pour ne point se faire mal.

--Ne faut-il pas des cheveux dans un médaillon? en témoignage?... dit-elle.

--Sans doute! sans doute!

--Hélas! mes chers amants, après avoir consulté mes souvenirs, c’est l’une de mes boucles que j’ai choisie--et je la porte... _par esprit de fidélité_.

LA MACHINE A GLOIRE

S. G. D. G.

_A Monsieur Stéphane Mallarmé._

«Sic itur ad astra!...»

Quels chuchotements de toutes parts!... Quelle animation, mêlée d’une sorte de contrainte, sur les visages!--De quoi s’agit-il?

--Il s’agit... ah! d’une nouvelle sans pareille dans les annales récentes de l’Humanité.

Il s’agit de la prodigieuse invention du baron Bottom, de l’ingénieur Bathybius Bottom!

La Postérité se signera devant ce nom (déjà illustre de l’autre côté des mers), comme au nom du docteur Grave et de quelques autres inventeurs, véritables apôtres de l’Utile. Qu’on juge si nous exagérons le tribut d’admiration, de stupeur et de gratitude qui lui est dû! Le rendement de sa machine, c’est la GLOIRE! Elle produit de la gloire comme un rosier des roses!--L’appareil de l’éminent physicien fabrique la Gloire.

Elle en fournit. Elle en fait naître, d’une façon organique et inévitable. Elle vous en couvre! n’en voulût-on pas avoir: l’on veut s’enfuir, et cela vous poursuit.

Bref, la Machine-Bottom est, spécialement, destinée à satisfaire ces personnes de l’un ou de l’autre sexe, dites Auteurs dramatiques, qui, privées à leur naissance (par une fatalité inconcevable!) de cette faculté, désormais insignifiante, que les derniers littérateurs s’obstinent encore à flétrir du nom de _Génie_, sont néanmoins jalouses de s’offrir, contre espèces, les myrtes d’un Shakespeare, les acanthes d’un Scribe, les palmes d’un Gœthe et les lauriers d’un Molière. Quel homme, ce Bottom! Jugeons-en par l’analyse, par la froide analyse de son procédé,--au double point de vue abstrait et concret.

Trois questions se dressent _à priori_:

1º Qu’est-ce que la Gloire?

2º Entre une machine (moyen physique) et la Gloire (but intellectuel) peut-il être déterminé un point commun formant leur unité?

3º Quel est ce moyen terme?

Ces questions résolues, nous passerons à la description du Mécanisme sublime qui les enveloppe d’une solution définitive.

Commençons.

1º Qu’est-ce que la Gloire?

Si vous adressez pareille question à l’un de ces plaisantins faisant la parade sur quelque tréteau de journal et versé dans l’art de tourner en dérision les traditions les plus sacrées, sans doute il vous répondra quelque chose comme ceci:

--Une _Machine à Gloire_, dites-vous?... Au fait, il y a bien une machine à vapeur?--et la gloire, elle-même, est-elle autre chose qu’une vapeur légère?--qu’une... sorte de fumée?... qu’une...»

Naturellement, vous tournerez le dos à ce misérable jeannin, dont les paroles ne sont qu’un bruit de la langue contre la voûte palatale.

Adressez-vous à un poète, voici, à peu près, l’allocution qui s’échappera de son noble gosier:

--«La Gloire est le resplendissement d’un nom dans la mémoire des hommes. Pour se rendre compte de la nature de la gloire littéraire, il faut prendre un exemple.

«Ainsi, nous supposerons que deux cents auditeurs sont assemblés dans une salle. Si vous prononcez, par hasard, devant eux, le nom de: «SCRIBE» (prenons celui-là), l’impression électrisante que leur causera ce nom peut, d’avance, être traduite par la série d’exclamations suivante (car tout le monde actuel connaît son SCRIBE):

--Cerveau compliqué! Génie séduisant!--Fécond dramaturge--Ah! oui, l’auteur de l’_Honneur et l’Argent_?... Il a fait sourire nos pères!

--«SCRIBE?--Uïtt!... Peste!!! Oh! oh!

--«Mais!... Sachant tourner le couplet!--Profond, sous un aspect riant?... En voilà un qui laissait dire! Une plume autorisée, celle-là!--Grand homme: il a gagné son pesant d’or[2]!

[2] SCRIBE pesait environ 127 livres, si nous devons en croire un vieil habitué de la foire de Neuilly, solennité pendant laquelle le poète daigna se peser aux Champs-Élysées et sans mirliton. Son œuvre étrange ayant rapporté environ seize millions, l’on voit qu’il y a une plus-value énorme, surtout en défalquant le poids des vêtements et de la canne.

--Et rompu aux ficelles du Théâtre! etc...--»

«Bien.

«Si vous prononcez, ensuite, le nom de l’un de ses confrères, de... MILTON, par exemple, il y a lieu d’espérer que 1º, sur les deux cents personnes, cent quatre-vingt-dix-huit n’auront, certes, jamais parcouru ni même feuilleté cet écrivain, et 2º, que le Grand-Architecte de l’Univers peut, seul, savoir de quelle façon les deux autres s’imagineront l’avoir lu, puisque, selon nous, il n’y a pas, sur le globe terraqué, plus d’un cent d’individus par siècle (et encore!) capables de lire quoi que ce soit, voire des étiquettes de pots à moutarde.

«Cependant, au nom de MILTON, il s’éveillera, dans l’entendement des auditeurs, à la minute même, l’inévitable arrière-pensée d’une œuvre beaucoup moins intéressante, au point de vue _positif_, que celle de SCRIBE.--Mais cette réserve obscure sera néanmoins telle, que, tout en accordant plus d’estime _pratique_ à SCRIBE, l’idée de tout parallèle entre MILTON et ce dernier semblera (d’instinct et malgré tout) comme l’idée d’un parallèle entre un sceptre et une paire de pantoufles, quelque pauvre qu’ait été MILTON, quelque argent qu’ait gagné SCRIBE, quelque inconnu que soit longtemps demeuré MILTON, quelque universellement notoire que soit, déjà, SCRIBE. En un mot, l’_impression_ que laissent les vers, même inconnus, de MILTON, étant passée dans le nom même de leur auteur, ce sera, ici, pour les auditeurs, _comme s’ils avaient lu_ MILTON. En effet, la Littérature proprement dite n’existant pas plus que l’Espace pur, ce que l’on se rappelle d’un grand poète, c’est l’_Impression_ dite de sublimité qu’il nous a laissée, par et à travers son œuvre, plutôt que l’œuvre elle-même, et cette impression, sous le voile des langages humains, pénètre les traductions les plus vulgaires. Lorsque ce phénomène est formellement constaté à propos d’une œuvre, le résultat de la constatation s’appelle LA GLOIRE!»

Voilà ce qu’en résumé répondra notre poète; nous pouvons l’affirmer d’avance, même au tiers état,--ayant interrogé des gens qui se sont mis dans la Poésie.

Eh bien! nous n’hésiterons pas à répondre, nous, et pour conclure, que cette phraséologie, où perce une vanité monstrueuse, est aussi vide que le genre de gloire qu’elle préconise!--L’impression?--Qu’est-ce que c’est que ça?--Sommes-nous des dupes?... Il s’agit d’examiner, avec une simplicité sincère et par nous-mêmes, ce qu’est la Gloire!--Nous voulons faire l’essai loyal de la Gloire. Celle dont on vient de nous parler, personne, parmi les gens honorables et vraiment sérieux, ne se soucierait de l’acquérir, ni même de la supporter! lui offrît-on d’être rétribué pour cela!--Nous l’espérons, du moins, pour la société moderne.

Nous vivons dans un siècle de progrès où,--pour employer, précisément, l’expression d’un poète (le grand Boileau),--un _chat_ est un CHAT.

En conséquence, et forts de l’expérience universelle du Théâtre moderne, nous prétendons, nous, que la Gloire se traduit par des signes et des manifestations sensibles pour tout le monde! Et non par des discours creux, plus ou moins solennellement prononcés. Nous sommes de ceux qui n’oublient jamais que tonneau vide résonne toujours mieux que tonneau plein.

Bref, nous constatons et affirmons, nous, que plus une œuvre dramatique secoue la torpeur publique, provoque d’enthousiasmes, enlève d’applaudissements et fait de bruit autour d’elle, plus les lauriers et les myrtes l’environnent, plus elle fait répandre de larmes et pousser d’éclats de rire, plus elle exerce,--pour ainsi dire, de force,--une action sur la foule, plus elle s’_impose_, enfin,--plus elle réunit, par cela même, les symptômes ordinaires du chef-d’œuvre et plus elle mérite, par conséquent, la GLOIRE. Nier cela, serait nier l’évidence. Il ne s’agit pas ici d’ergoter, mais de se baser sur des faits et des choses stables; nous en appelons à la conscience du Public, lequel, Dieu merci! ne se paye plus de mots ni de phrases. Et nous sommes sûr qu’il est, ici, de notre avis.

Cela posé, y a-t-il un accord possible entre les deux termes (en apparence incompatibles) de ce problème (de prime abord insoluble): _Une pure machine proposée comme moyen d’atteindre, infailliblement, un but purement intellectuel?_

OUI!...

L’Humanité (il faut l’avouer), antérieurement à l’absolue découverte du baron, avait, même, déjà trouvé quelque chose d’approchant: mais c’était un moyen terme à l’état rudimentaire et dérisoire: c’était l’enfance de l’art! le balbutiement!--Ce moyen terme était ce qu’on appelle encore de nos jours, en termes de théâtre, la «Claque».

En effet, la Claque est une machine faite avec de l’humanité, et, par conséquent, perfectible. Toute gloire a sa claque, c’est-à-dire son _ombre_, son côté de supercherie, de mécanisme et de néant (car le Néant est l’origine de toutes choses), que l’on pourrait nommer, en général, l’_entregent_, l’intrigue, le savoir-faire, la Réclame.

La Claque théâtrale n’en est qu’une subdivision. Et lorsque l’illustre chef de service du théâtre de la Porte-Saint-Martin, le jour d’une première représentation, a dit à son directeur inquiet: «Tant qu’il restera dans la salle un de ces _gredins de payants_, je ne réponds de rien!» il a prouvé qu’il comprenait la confection de la Gloire!--Il a prononcé des paroles véritablement immortelles! Et sa phrase frappe comme un trait de lumière.

O miracle!... C’est sur la _Claque_,--c’est sur elle, disons-nous, et pas sur autre chose,--que Bottom a puissamment abaissé son coup d’œil d’aigle! Car le véritable grand homme n’exclut rien: il se sert de tout en dépassant le reste.

Oui! le baron l’a régénérée, sinon innovée, et il la fera, enfin, sanctionner, pour nous couvrir de l’expression même des journaux.

Qui donc, surtout parmi le gros du public, a pénétré les mystères, les ressources infinies, les abîmes d’ingéniosité de ce Protée, de cette hydre, de ce Briarée qu’on appelle la CLAQUE?

Il est des personnes qui, avec le sourire de la suffisance, pourront trouver à propos de nous objecter que: 1º La Claque dégoûte les auteurs; 2º qu’elle ennuie le Public; 3º qu’elle tombe en désuétude.--Nous allons, simplement, leur prouver, à l’instant même, que, si elles nous disent des choses pareilles, elles auront perdu une occasion de se taire qu’elles ne retrouveront peut-être jamais.

1º Un auteur dégoûté de la Claque?... D’abord, où est-il cet homme-là? Comme si chaque auteur, le jour d’une _première_, ne renforçait pas encore la Claque avec ses amis, autant qu’il le peut, en leur recommandant de «soigner le succès». Ce à quoi les amis, tous fiers de cette complicité (mon Dieu! bien innocente), répondent, invariablement, en clignant de l’œil et en montrant leurs bonnes grosses mains franches: «Comptez sur nos battoirs.»

2º Le Public ennuyé de la Claque?...--Oui: et de bien d’autres choses qu’il supporte, cependant! N’est-il pas destiné au perpétuel ennui de tout et de lui-même? La preuve en est sa présence même au Théâtre. Il n’est là que pour tâcher de se distraire, le malheureux! Et pour essayer de se fuir lui-même! De sorte que dire cela, c’est, au fond, ne rien dire. Qu’est-ce que cela fait à la Claque que le Public en soit ennuyé? Il la supporte, la stipendie et se persuade qu’elle est nécessaire, «au moins pour les comédiens». Passons.

3º La Claque est tombée en désuétude?--Simple question: Quand donc fut-elle jamais plus florissante?--Faut-il forcer le rire? Aux passages qui veulent être spirituels et qui vont faire long feu, on entend, tout à coup, dans la salle, le petit susurrement d’un rire étouffé et contenu, comme celui qui contracte un diaphragme surchargé par l’ivresse d’une impression comique irrésistible. Ce petit bruit suffit, parfois, pour faire partir toute une salle. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et comme on ne veut pas avoir ri pour rien ni s’être laissé «entraîner» par personne, on avoue que la pièce est drôle et qu’on s’y est _amusé_: ce qui est tout. Le monsieur qui a fait ce bruit coûte à peine un napoléon.--(La Claque.)

S’agit-il de pousser jusqu’à l’ovation quelque murmure approbatif échappé, par malheur, au public?--Rome est toujours là. Il y a le «_Oua-Ouaou_».

Le _Oua-Ouaou_, c’est le bravo poussé au paroxysme; c’est un abréviatif arraché par l’enthousiasme, alors que, transporté, ravi, le larynx oppressé, on ne peut plus prononcer du mot italien «bravo» que le cri guttural _Oua-Ouaou_. Cela commence, tout doucement, par le mot _bravo_ lui-même, articulé, vaguement, par deux ou trois voix: puis cela s’enfle, devient _brao_, puis grossit de tout le public trépignant et enlevé jusqu’au cri définitif de «_Brâ-oua-ouaou_»; ce qui est presque l’aboiement. C’est là l’ovation. Coût: trois pièces d’or de la valeur de vingt francs chacune...--(Encore la Claque!)