Part 2
Cependant leur nature était des plus étranges, en vérité!--C’étaient deux êtres doués de sens merveilleux, mais exclusivement terrestres. Les sensations se prolongeaient en eux avec une intensité inquiétante. Ils s’y oubliaient eux-mêmes à force de les éprouver. Par contre, certaines idées, celles de l’âme, par exemple, de l’Infini, _de Dieu même_, étaient comme voilées à leur entendement. La foi d’un grand nombre de vivants aux choses surnaturelles n’était pour eux qu’un sujet de vagues étonnements: lettre close dont ils ne se préoccupaient pas, n’ayant pas qualité pour condamner ou justifier.--Aussi, reconnaissant bien que le monde leur était étranger, ils s’étaient isolés, aussitôt leur union, dans ce vieux et sombre hôtel, où l’épaisseur des jardins amortissait les bruits du dehors.
Là, les deux amants s’ensevelirent dans l’océan de ces joies languides et perverses où l’esprit se mêle à la chair mystérieuse! Ils épuisèrent la violence des désirs, les frémissements et les tendresses éperdues. Ils devinrent le battement de l’être l’un de l’autre. En eux, l’esprit pénétrait si bien le corps, que leurs formes leur semblaient intellectuelles, et que les baisers, mailles brûlantes, les enchaînaient dans une fusion idéale. Long éblouissement! Tout à coup le charme se rompait; l’accident terrible les désunissait; leurs bras s’étaient désenlacés. Quelle ombre lui avait pris sa chère morte? Morte! non. Est-ce que l’âme des violoncelles est emportée dans le cri d’une corde qui se brise?
Les heures passèrent.
Il regardait, par la croisée, la nuit qui s’avançait dans les cieux: et la Nuit lui apparaissait _personnelle_;--elle lui semblait une reine marchant, avec mélancolie, dans l’exil, et l’agrafe de diamant de sa tunique de deuil, Vénus, seule, brillait, au-dessus des arbres, perdue au fond de l’azur.
--C’est Véra, pensa-t-il.
A ce nom, prononcé tout bas, il tressaillit en homme qui s’éveille; puis, se dressant, regarda autour de lui.
Les objets, dans la chambre, étaient maintenant éclairés par une lueur jusqu’alors imprécise, celle d’une veilleuse, bleuissant les ténèbres, et que la nuit, montée au firmament, faisait apparaître ici comme une autre étoile. C’était la veilleuse, aux senteurs d’encens, d’un iconostase, reliquaire familial de Véra. Le triptyque, d’un vieux bois précieux, était suspendu, par sa sparterie russe, entre la glace et le tableau. Un reflet des ors de l’intérieur tombait, vacillant, sur le collier, parmi les joyaux de la cheminée.
Le plein-nimbe de la Madone en habits de ciel, brillait, rosacé de la croix byzantine dont les fins et rouges linéaments, fondus dans le reflet, ombraient d’une teinte de sang l’orient ainsi allumé des perles. Depuis l’enfance, Véra plaignait, de ses grands yeux, le visage maternel et si pur de l’héréditaire madone, et, de sa nature, hélas! ne pouvant lui consacrer qu’un _superstitieux_ amour, le lui offrait parfois, naïve, pensivement, lorsqu’elle passait devant la veilleuse.
Le comte, à cette vue, touché de rappels douloureux jusqu’au plus secret de l’âme, se dressa, souffla vite la lueur sainte, et, à tâtons, dans l’ombre, étendant la main vers une torsade, sonna.
Un serviteur parut: c’était un vieillard vêtu de noir: il tenait une lampe, qu’il posa devant le portrait de la comtesse. Lorsqu’il se retourna, ce fut avec un frisson de superstitieuse terreur qu’il vit son maître debout et souriant comme si rien ne se fût passé.
--Raymond, dit tranquillement le comte, _ce soir, nous sommes accablés de fatigue, la comtesse et moi_; tu serviras le souper vers dix heures.--A propos, nous avons résolu de nous isoler davantage, ici, dès demain. Aucun de mes serviteurs, hors toi, ne doit passer la nuit dans l’hôtel. Tu leur remettras les gages de trois années, et qu’ils se retirent.--Puis, tu fermeras la barre du portail; tu allumeras les flambeaux en bas, dans la salle à manger; tu nous suffiras.--Nous ne recevrons personne à l’avenir.
Le vieillard tremblait et le regardait attentivement.
Le comte alluma un cigare et descendit aux jardins.
Le serviteur pensa d’abord que la douleur trop lourde, trop désespérée, avait égaré l’esprit de son maître. Il le connaissait depuis l’enfance; il comprit, à l’instant, que le heurt d’un réveil trop soudain pouvait être fatal à ce somnambule. Son devoir, d’abord, était le respect d’un tel secret.
Il baissa la tête. Une complicité dévouée à ce religieux rêve? Obéir?... Continuer de _les_ servir sans tenir compte de la Mort?--Quelle étrange idée!... Tiendrait-elle une nuit?... Demain, demain, hélas!... Ah! qui savait?... Peut-être!...--Projet sacré, après tout!--De quel droit réfléchissait-il?...
Il sortit de la chambre, exécuta les ordres à la lettre et, le soir même, l’insolite existence commença.
Il s’agissait de créer un mirage terrible.
La gêne des premiers jours s’effaça vite. Raymond, d’abord avec stupeur, puis par une sorte de déférence et de tendresse, s’était ingénié si bien à être naturel, que trois semaines ne s’étaient pas écoulées qu’il se sentit, par moments, presque dupe lui-même de sa bonne volonté. L’arrière-pensée pâlissait! Parfois, éprouvant une sorte de vertige, il eut besoin de se dire que la comtesse était positivement défunte. Il se prenait à ce jeu funèbre et oubliait à chaque instant la réalité. Bientôt il lui fallut plus d’une réflexion pour se convaincre et se ressaisir. Il vit bien qu’il finirait par s’abandonner tout entier au magnétisme effrayant dont le comte pénétrait peu à peu l’atmosphère autour d’eux. Il avait peur, une peur indécise, douce.
D’Athol, en effet, vivait absolument dans l’inconscience de la mort de sa bien-aimée! Il ne pouvait que la trouver toujours présente, tant la forme de la jeune femme était mêlée à la sienne. Tantôt, sur un banc du jardin, les jours de soleil, il lisait, à haute voix, les poésies qu’elle aimait; tantôt, le soir, auprès du feu, les deux tasses de thé sur un guéridon, il causait avec l’_Illusion_ souriante, assise, à ses yeux, sur l’autre fauteuil.
Les jours, les nuits, les semaines s’envolèrent. Ni l’un ni l’autre ne savait ce qu’ils accomplissaient. Et des phénomènes singuliers se passaient maintenant, où il devenait difficile de distinguer le point où l’imaginaire et le réel étaient identiques. Une présence flottait dans l’air: une forme s’efforçait de transparaître, de se tramer sur l’espace devenu indéfinissable.
D’Athol vivait double, en illuminé. Un visage doux et pâle, entrevu comme l’éclair, entre deux clins d’yeux, un faible accord frappé au piano, tout à coup; un baiser qui lui fermait la bouche au moment où il allait parler, des affinités de pensées _féminines_ qui s’éveillaient en lui en réponse à ce qu’il disait, un dédoublement de lui-même tel, qu’il sentait, comme en un brouillard fluide, le parfum vertigineusement doux de sa bien-aimée auprès de lui, et, la nuit, entre la veille et le sommeil, des paroles entendues très bas: tout l’avertissait. C’était une négation de la Mort élevée, enfin, à une puissance inconnue!
Une fois, d’Athol la sentit et la vit si bien auprès de lui, qu’il la prit dans ses bras: mais ce mouvement la dissipa.
--Enfant! murmura-t-il en souriant.
Et il se rendormit comme un amant boudé par sa maîtresse rieuse et ensommeillée.
Le jour de _sa_ fête, il plaça, par plaisanterie, une immortelle dans le bouquet qu’il jeta sur l’oreiller de Véra.
--Puisqu’elle se croit morte, dit-il.
Grâce à la profonde et toute-puissante volonté de M. d’Athol, qui, à force d’amour, forgeait la vie et la présence de sa femme dans l’hôtel solitaire, cette existence avait fini par devenir d’un charme sombre et persuadeur.--Raymond, lui-même, n’éprouvait plus aucune épouvante, s’étant graduellement habitué à ces impressions.
Une robe de velours noir aperçue au détour d’une allée; une voix rieuse qui l’appelait dans le salon; un coup de sonnette le matin, à son réveil, comme autrefois; tout cela lui était devenu familier: on eût dit que la morte jouait à l’invisible, comme une enfant. Elle se sentait aimée tellement! C’était bien _naturel_.
Une année s’était écoulée.
Le soir de l’Anniversaire, le comte, assis auprès du feu, dans la chambre de Véra, venait de _lui_ lire un fabliau florentin: _Callimaque_. Il ferma le livre; puis en se versant du thé:
--_Douschka_, dit-il, te souviens-tu de la Vallée-des-Roses, des bords de la Lahn, du château des Quatre-Tours?... Cette histoire te les a rappelés, n’est-ce pas?
Il se leva, et, dans la glace bleuâtre, il se vit plus pâle qu’à l’ordinaire. Il prit un bracelet de perles dans une coupe et regarda les perles attentivement. Véra ne les avait-elle pas ôtées de son bras, tout à l’heure, avant de se dévêtir? Les perles étaient encore tièdes et leur orient plus adouci, comme par la chaleur de sa chair. Et l’opale de ce collier sibérien, qui aimait aussi le beau sein de Véra jusqu’à pâlir, maladivement, dans son treillis d’or, lorsque la jeune femme l’oubliait pendant quelque temps! Autrefois, la comtesse aimait pour cela cette pierrerie fidèle!... Ce soir l’opale brillait comme si elle venait d’être quittée et comme si le magnétisme exquis de la belle morte la pénétrait encore. En reposant le collier et la pierre précieuse, le comte toucha par hasard le mouchoir de batiste dont les gouttes de sang étaient humides et rouges comme des œillets sur de la neige!... Là, sur le piano, qui donc avait tourné la page finale de la mélodie d’autrefois? Quoi! la veilleuse sacrée s’était rallumée, dans le reliquaire! Oui, sa flamme dorée éclairait mystiquement le visage, aux yeux fermés, de la Madone! Et ces fleurs orientales, nouvellement cueillies, qui s’épanouissaient là, dans les vieux vases de Saxe, quelle main venait de les y placer? La chambre semblait joyeuse et douée de vie, d’une façon plus significative et plus intense que d’habitude. Mais rien ne pouvait surprendre le comte! Cela lui semblait tellement normal, qu’il ne fit même pas attention que l’heure sonnait à cette pendule arrêtée depuis une année.
Ce soir-là, cependant, on eût dit que, du fond des ténèbres, la comtesse Véra s’efforçait adorablement de revenir dans cette chambre tout embaumée d’elle! Elle y avait laissé tant de sa personne! Tout ce qui avait constitué son existence l’y attirait. Son charme y flottait; les longues violences faites par la volonté passionnée de son époux y devaient avoir desserré les vagues liens de l’Invisible autour d’elle!...
Elle y était _nécessitée_. Tout ce qu’elle aimait, c’était là.
Elle devait avoir envie de venir se sourire encore en cette glace mystérieuse où elle avait tant de fois admiré son lilial visage! La douce morte, là-bas, avait tressailli, certes, dans ses violettes, sous les lampes éteintes; la divine morte avait frémi, dans le caveau, toute seule, en regardant la clef d’argent jetée sur les dalles. Elle voulait s’en venir vers lui, aussi! Et sa volonté se perdait dans l’idée de l’encens et de l’isolement. La Mort n’est une circonstance définitive que pour ceux qui espèrent des cieux; mais la Mort, et les Cieux, et la Vie, pour elle, n’était-ce pas leur embrassement? Et le baiser solitaire de son époux attirait ses lèvres, dans l’ombre. Et le son passé des mélodies, les paroles enivrées de jadis, les étoffes qui couvraient son corps et en gardaient le parfum, ces pierreries magiques qui la _voulaient_, dans leur obscure sympathie,--et surtout l’immense et absolue impression de sa présence, opinion partagée à la fin par les choses elles-mêmes, tout l’appelait là, l’attirait là depuis si longtemps, et si insensiblement, que, guérie enfin de la dormante Mort, il ne manquait plus qu’_Elle seule_!
Ah! les Idées sont des êtres vivants!... Le comte avait creusé dans l’air la forme de son amour, et il fallait bien que ce vide fût comblé par le seul être qui lui était homogène, autrement l’Univers aurait croulé. L’impression passa, en ce moment, définitive, simple, absolue, qu’_Elle devait être là, dans la chambre_! Il en était aussi tranquillement certain que de sa propre existence, et toutes les choses, autour de lui, étaient saturées de cette conviction. On l’y voyait! Et, _comme il ne manquait plus que Véra elle-même_, tangible, extérieure, _il fallut bien qu’elle s’y trouvât_ et que le grand Songe de la Vie et de la Mort entr’ouvrît un moment ses portes infinies! Le chemin de résurrection était envoyé par la foi jusqu’à elle! Un frais éclat de rire musical éclaira de sa joie le lit nuptial; le comte se retourna. Et là, devant ses yeux, faite de volonté et de souvenir, accoudée, fluide, sur l’oreiller de dentelles, sa main soutenant ses lourds cheveux noirs, sa bouche délicieusement entr’ouverte en un sourire tout emparadisé de voluptés, belle à en mourir, enfin! la comtesse Véra le regardait un peu endormie encore.
--Roger!... dit-elle d’une voix lointaine.
Il vint auprès d’elle. Leurs lèvres s’unirent dans une joie divine,--oublieuse,--immortelle!
Et ils s’aperçurent, _alors_, qu’ils n’étaient, réellement, qu’_un seul être_.
Les heures effleurèrent d’un vol étranger cette extase où se mêlaient, pour la première fois, la terre et le ciel.
Tout à coup, le comte d’Athol tressaillit, comme frappé d’une réminiscence fatale.
--Ah! maintenant, je me rappelle!... dit-il. Qu’ai-je donc?--Mais tu es morte!
A l’instant même, à cette parole, la mystique veilleuse de l’iconostase s’éteignit. Le pâle petit jour du matin,--d’un matin banal, grisâtre et pluvieux,--filtra dans la chambre par les interstices des rideaux. Les bougies blêmirent et s’éteignirent, laissant fumer âcrement leurs mèches rouges; le feu disparut sous une couche de cendres tièdes; les fleurs se fanèrent et se desséchèrent en quelques moments; le balancier de la pendule reprit graduellement son immobilité. La _certitude_ de tous les objets s’envola subitement. L’opale, morte, ne brillait plus; les taches de sang s’étaient fanées aussi, sur la batiste, auprès d’elle; et s’effaçant entre les bras désespérés qui voulaient en vain l’étreindre encore, l’ardente et blanche vision rentra dans l’air et s’y perdit. Un faible soupir d’adieu, distinct, lointain, parvint jusqu’à l’âme de Roger. Le comte se dressa; il venait de s’apercevoir qu’il était seul. Son rêve venait de se dissoudre d’un seul coup; il avait brisé le magnétique fil de sa trame radieuse avec une seule parole. L’atmosphère était, maintenant, celle des défunts.
Comme ces larmes de verre, agrégées illogiquement, et cependant si solides qu’un coup de maillet sur leur partie épaisse ne les briserait pas, mais qui tombent en une subite et impalpable poussière si l’on en casse l’extrémité plus fine que la pointe d’une aiguille, tout s’était évanoui.
--Oh! murmura-t-il, c’est donc fini!--Perdue!... Toute seule!--Quelle est la route, maintenant, pour parvenir jusqu’à toi? Indique-moi le chemin qui peut me conduire vers toi!...
Soudain, comme une réponse, un objet brillant tomba du lit nuptial, sur la noire fourrure, avec un bruit métallique: un rayon de l’affreux jour terrestre l’éclaira!... L’abandonné se baissa, le saisit, et un sourire sublime illumina son visage en reconnaissant cet objet: c’était la clef du tombeau.
VOX POPULI
_A Monsieur Leconte de Lisle_
«Le soldat prussien fait son café dans une lanterne sourde.»
LE SERGENT HOFF.
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici douze ans de subis depuis cette vision.--Un soleil d’été brisait ses longues flèches d’or sur les toits et les dômes de la vieille capitale. Des myriades de vitres se renvoyaient des éblouissements: le peuple, baigné d’une poudreuse lumière, encombrait les rues pour voir l’armée.
Assis, devant la grille du parvis Notre-Dame, sur un haut pliant de bois,--et les genoux croisés en de noirs haillons,--le centenaire Mendiant, doyen de la Misère de Paris,--face de deuil au teint de cendre, peau sillonnée de rides couleur de terre,--mains jointes sous l’écriteau qui consacrait légalement sa cécité, offrait son aspect d’ombre au _Te Deum_ de la fête environnante.
Tout ce monde, n’était-ce pas son prochain? Les passants en joie, n’étaient-ce pas ses frères? A coup sûr, Espèce humaine! D’ailleurs, cet hôte du souverain portail n’était pas dénué de tout bien: l’État lui avait reconnu le droit d’être aveugle.
Propriétaire de ce titre et de la respectabilité inhérente à ce lieu des aumônes sûres qu’officiellement il occupait, possédant enfin qualité d’électeur, c’était notre égal,--à la Lumière près.
Et cet homme, sorte d’attardé chez les vivants, articulait, de temps à autre, une plainte monotone,--syllabisation évidente du profond soupir de toute sa vie:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Autour de lui, sous les puissantes vibrations tombées du beffroi,--_dehors_, là-bas, au delà du mur de ses yeux,--des piétinements de cavalerie, et, par éclats, des sonneries aux champs, des acclamations mêlées aux salves des Invalides, aux cris fiers des commandements, des bruissements d’acier, des tonnerres de tambours scandant des défilés interminables d’infanterie, toute une rumeur de gloire lui arrivait! Son ouïe suraiguë percevait jusqu’à des flottements d’étendards aux lourdes franges frôlant des cuirasses. Dans l’entendement du vieux captif de l’obscurité mille éclairs de sensations, pressenties et indistinctes, s’évoquaient! Une divination l’avertissait de ce qui enfiévrait les cœurs et les pensées dans la Ville.
Et le peuple, fasciné, comme toujours, par le prestige qui sort, pour lui, des coups d’audace et de fortune, proférait, en clameur, ce vœu du moment:
--«Vive l’Empereur!»
Mais, entre les accalmies de toute cette triomphale tempête, une voix perdue s’élevait du côté de la grille mystique. Le vieux homme, la nuque renversée contre le pilori de ses barreaux, roulant ses prunelles mortes vers le ciel, oublié de ce peuple dont il semblait, seul, exprimer le vœu véritable, le vœu caché sous les hurrahs, le vœu secret et personnel, psalmodiait, augural intercesseur, sa phrase maintenant mystérieuse:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici _dix_ ans d’envolés depuis le soleil de cette fête! Mêmes bruits, mêmes voix, même fumée! Une sourdine, toutefois, tempérait alors le tumulte de l’allégresse publique. Une ombre aggravait les regards. Les salves convenues de la plate-forme du Prytanée se compliquaient, cette fois, du grondement éloigné des batteries de nos forts. Et, tendant l’oreille, le peuple cherchait à discerner déjà, dans l’écho, la réponse des pièces ennemies qui s’approchaient.
Le gouverneur passait, adressant à tous maints sourires et guidé par l’amble-trotteur de son fin cheval. Le peuple, rassuré par cette confiance que lui inspire toujours une tenue irréprochable, alternait de chants patriotiques les applaudissements tout militaires dont il honorait la présence de ce soldat.
Mais les syllabes de l’ancien vivat furieux s’étaient modifiées: le peuple, éperdu, proférait ce vœu du moment:
--«Vive la République!»
Et, là-bas, du côté du seuil sublime, on distinguait toujours la voix solitaire de Lazare. Le Diseur de l’arrière-pensée populaire ne modifiait pas, lui, la rigidité de sa fixe plainte.
Ame sincère de la fête, levant au ciel ses yeux éteints, il s’écriait, entre des silences, et avec l’accent d’une constatation:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici _neuf_ ans de supportés depuis ce soleil trouble!
Oh! mêmes rumeurs! mêmes fracas d’armes! mêmes hennissements! Plus assourdis encore, toutefois, que l’année précédente: criards, pourtant.
--«Vive la Commune!» clamait le peuple, au vent qui passe.
Et la voix du séculaire Élu de l’Infortune redisait, toujours, là-bas, au seuil sacré, son refrain rectificateur de l’unique pensée de ce peuple. Hochant la tête vers le ciel, il gémissait dans l’ombre:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Et, deux lunes plus tard, alors qu’aux dernières vibrations du tocsin, le Généralissime des forces régulières de l’État passait en revue ses deux cent mille fusils, hélas! encore fumants de la triste guerre civile, le peuple, terrifié, criait, en regardant brûler, au loin, les édifices:
--«Vive le Maréchal!»
Là-bas, du côté de la salubre enceinte, l’immuable Voix, la voix du vétéran de l’humaine Misère, répétait sa machinalement douloureuse et impitoyable obsécration:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Et, depuis, d’année en année, de revues en revues, de vociférations en vociférations, quel que fût le nom jeté aux hasards de l’espace par le peuple en ses _vivats_, ceux qui écoutent, attentivement, les bruits de la terre, ont toujours distingué, au plus fort des révolutionnaires clameurs et des fêtes belliqueuses qui s’ensuivent, la Voix lointaine, la Voix _vraie_, l’intime Voix du symbolique Mendiant terrible!--du Veilleur de nuit criant l’heure exacte du Peuple,--de l’incorruptible factionnaire de la conscience des citoyens, de celui qui restitue intégralement la prière occulte de la Foule et en résume le soupir.
Pontife inflexible de la Fraternité, ce Titulaire autorisé de la cécité physique n’a jamais cessé d’implorer, en médiateur inconscient, la charité divine, pour ses frères de l’intelligence.
Et, lorsque enivré de fanfares, de cloches et d’artillerie, le Peuple, troublé par ces vacarmes flatteurs, essaye en vain de se masquer à lui-même son vœu véritable, sous n’importe quelles syllabes mensongèrement enthousiastes, le Mendiant, lui, la face au Ciel, les bras levés, à tâtons, dans ses grandes ténèbres, se dresse au seuil éternel de l’Église,--et, d’une voix de plus en plus lamentable, mais qui semble porter au delà des étoiles, continue de crier sa rectification de prophète:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
DEUX AUGURES
Surtout, pas de génie!
(_Devise moderne._)
Jeunes gens de France, âmes de penseurs et d’écrivains, maîtres d’un Art futur, jeunes créateurs qui venez, l’éclair au front, confiants en votre foi nouvelle, déterminés à prendre, s’il le faut, cette devise, par exemple, que je vous offre: «ENDURER, POUR DURER!» vous qui, perdus encore, sous votre lampe d’étude, en quelque froide chambre de la capitale, vous êtes dit, tout bas: «O presse puissante, à moi tes milliers de feuilles, où j’écrirai des pensées d’une beauté nouvelle!» vous avez le légitime espoir qu’il vous sera permis d’y parler selon ce que vous avez mission de dire, et non d’y ressasser ce que la cohue en démence veut qu’on lui dise,--vous pensez, humbles et pauvres, que vos pages de lumière, jetées à l’Humanité, payeront, au moins, le prix de votre pain quotidien et l’huile de vos veilles?
Eh bien, écoutez le colloque bizarre et d’apparence paradoxale,--(quoique du plus incontestable des réalismes),--qui s’est établi, récemment, entre un directeur certain de l’une de ces gazettes et l’un de nos amis, lequel s’était déguisé un jour, par curiosité, en aspirant journaliste.
Cette scène, ayant l’air, en mon esprit, _de se passer toujours_,--et toutes autres, de ce genre, ne devant être, au fond,--tacites ou parlées,--que la monnaie de celle-là (l’éternelle!)--je me vois contraint, ô vous qui êtes prédestinés à la rénover vous-mêmes, de la placer au présent de l’indicatif.
Pénétrons en ce cabinet, presque toujours d’un si beau vert, où le directeur,--un de ces hommes qui traitent les honnêtes bourgeois de «matière abonnable»,--est assis devant sa table, un coude appuyé sur le bras de son fauteuil, le menton dans la main, paraissant méditer et jouant négligemment de l’autre main avec le traditionnel couteau d’ivoire.
Apparaît un garçon de salle: il remet une carte à ce penseur.
Celui-ci la prend, y jette un coup-d’œil distrait, puis, hausse d’inquiets sourcils et, après un tressaillement léger, se remettant: