Contes cruels

Part 19

Chapter 193,709 wordsPublic domain

Alors le feu de l’ivresse envahit la multitude étincelante! On maudit le nom de l’horrible statue qui, frappée du soleil, appelait, aux travaux des Pharaons, les ancêtres,--lorsque, accédant à la menace, levée sur eux toujours, de ces roseaux brûlants que dévora le bâton de l’Échappé-des-eaux, ils se résignaient à creuser, sur le granit rose des pyramidions, malgré la défense des Livres-futurs,--malgré la prohibition du Lévitique!--les simulacres des ibis, des criosphynx, des phœnix et des licornes, êtres en horreur au Saint-des-saints, ou, en durs hiéroglyphes, les hauts faits, (nombreux comme le sable, évanouis comme lui), et les noms d’abomination de ces dynasties oubliées filles de Menès le Ténébreux. On maudit les oignons du salaire, les levains du pain de Memphis. Malgré l’alliance avec le roi Nëchao, les Plaies sont évoquées dans les acclamations.

On heurte les cymbales sacrées, prises au trésor du Temple, les cymbales de triomphe que portait la vieille sœur d’Aaron, lorsque, sous ses cheveux gris, elle dansait, ivre de la colère de Dieu, devant l’armée, sur les rivages de la mer. Des poignées de roses sont lancées par les gamaddim à la face des idoles abjurées. Les eunuques simulent des menaces dérisoires contre les Égyptiens; un rugissement de délivrance et de joie, pareil au murmure lointain du tonnerre, passe, dans les nuées, au-dessus de Hiérouschalaïm.

* Cependant le Grand-Initié, ayant une seconde fois relevé la tête et considéré, plus attentif, le caractère des ombres, est devenu soucieux.

La flamme des sept-Chandeliers qui brûlent, espacés, devant l’esplanade, s’est renversée contre l’assemblée: les sept langues de feu, recourbées en arrière sur leurs tiges d’or, palpitent, allongées et haletantes, avec un bruit de fléaux.

Les serpents des Nephtaliennes se sont dénoués et se cachent dans les replis des chevelures. Les lynx, maintenant blottis autour du vieillard redouté, le regardent, inquiets et pleins de grondements.

Mais lui s’efforce de pénétrer le sens des présages: croisant ses phylactères sacerdotaux sur les plis de son pallah d’hyacinthe, il délibère. Vainement il a consulté, d’un regard, les téraphim mystérieux; avec le son de l’or vierge les lames révélatrices se sont brisées.

Sur l’épaule du Médiateur est demeurée la main radieuse du Roi. Les yeux de Helcias la rencontrent: il voit l’Anneau, le joyau-d’Alliance où s’allume la première clavicule, la clef-cruciale, figure de l’Abîme partagé en quatre voies.

Le puissant pantacle est entouré par la forme même de l’Anneau. Il est emprisonné dans l’éclair de l’Anneau, figure du Cercle-universel.

L’âme de Salomon, germe divin, est mêlée aux reflets de ce signe victorieux où s’épure, doucement, la lueur des étoiles.

La clavicule est l’expression où le Mage a concentré une partie des efforts de sa pensée, une somme des pouvoirs conquis dans le triomphe des épreuves, afin d’agir plus directement sur les forces intimes de l’Univers.

Ce Talisman de la Croix stellaire que contemple Helcias est pénétré d’une énergie capable de maîtriser la violence des éléments. Dilué, par myriades, sur la terre, ce Signe, en son poids spirituel, exprime et consacre la valeur des hommes, la science prophétique des nombres, la majesté des couronnes, la beauté des douleurs. Il est l’emblème de l’autorité dont l’Esprit revêt, secrètement, un être ou une chose. Il détermine, il rachète, il précipite à genoux, il éclaire!... Les profanateurs eux-mêmes fléchissent devant lui. Qui lui résiste est son esclave. Qui le méconnaît étourdiment souffre à jamais de ce dédain. Partout il se dresse, ignoré des enfants du siècle, mais inévitable.

La Croix est la forme de l’Homme lorsqu’il étend les bras vers son désir ou se résigne à son destin. Elle est le symbole même de l’Amour, sans qui tout acte demeure stérile. Car à l’exaltation du cœur se vérifie toute nature prédestinée. Lorsque le front seul contient l’existence d’un homme, cet homme n’est éclairé qu’au-dessus de la tête: alors son ombre jalouse, renversée toute droite au-dessous de lui, l’attire par les pieds, pour l’entraîner dans l’Invisible. En sorte que l’abaissement lascif de ses passions n’est, strictement, que le revers de la hauteur glacée de ses esprits. C’est pourquoi le Seigneur dit: Je connais les pensées des sages et je sais jusqu’à quel point elles sont vaines.

* A peine le Grand-Médiateur a-t-il considéré l’infaillible, le céleste Anneau, qu’aussitôt, en face de lui, les sept flammes des Chandeliers d’or se tendent et se prolongent, immobiles, pareilles à sept épées brûlantes.

Le conjurateur reconnaît, enfin, les concordances dénonciatrices d’un Être du plus haut ciel. Son visage, plus impassible que celui des idoles, prend, silencieusement, la couleur des sépulcres. Il sent que le mandataire d’un Ordre incommutable s’approche, dans l’intérieur des airs, franchissant et refoulant les profondeurs: la tempête de son vol motive l’amoncellement des ombres. Une colonne s’écroule, soudain, près de l’esplanade; le flamboiement d’une signature occulte sillonne les ruines...

Helcias a recouvré l’intrépidité de son âme. Avec un frémissement de joie auguste, il a constaté le salëm de Dieu, le signe d’ÉLOHIM, le pantacle de la Mort.--Celui qui vient, c’est Azraël.

Et la multitude livide s’écrie, dans la Salle:

--Un éclair!

--La foudre vient de tomber sur la vallée!...

--C’est un orage qui passe.

* Les voix se sont tues sur le mont des Offenses; c’est la douzième heure de la nuit: un souffle très froid parcourt, de toutes parts, l’embrasement de la joie pascale.

La foule veut se rapprocher des terrasses: le malaise devient supplice.

L’aspect de la Salle change avec la soudaineté des visions: des flots vivants refluent vers le Trône et des clameurs, sans nombre, en désordre:

--Éveille-toi, Fort d’Israël!

--Pomme d’or!

--Très élevé!

Et les épouses de la tribu de Ruben, les compagnes de Bath-Schëba, la royale mère, saisies de frayeur:

--Roi, voici la lèpre qui vient du désert!

Et les femmes de la reine Naëma, les radieuses Ammonites, ajoutent, en dialecte jébuséen:

--Fils de l’amour! Un signe de ta droite puissante vers la contrée du fléau!

Dès les premiers ordres d’Helcias, Iarobëam, bondissant sur l’un des chevaux du roi, s’est précipité à travers les dalles des terrasses et a disparu vers Ir-David.

L’atmosphère semble chargée d’un poids très lourd: elle cesse lentement d’être de celles que peut respirer l’Humanité.

Comme aux soirs du Déluge, une pluie inconnue tombe, au dehors, en larges gouttes pressées: la nuit, cependant, reste claire au-dessus des ombres, dans les cieux.

Les Médecins de la ville-basse qui sont demeurés assis, avec des sourires, se dressent brusquement et, bégayant en mémoire du Législateur, montrent, du bout de leurs bâtons d’olivier, les danseuses de Nephtali:

--Ce sont les violatrices des étrangers. Elles portent le ferment des contagions, allumé par les anciens adultères! Ce sont ces femmes de qui proviennent les émanations mortelles! Consultez le livre des Sophêtim! A la croix, ces lépreuses! Elles ont empoisonné les urnes du palais, les vieilles coupes de David.

En entendant cette accusation, les Nécromanciennes du pays de Moâb, reconnaissables à l’aileron de corbeau qu’elles portent sur le front pour toute parure et, la nuit, sur les champs de bataille, pour tout vêtement:

--Helcias! Prononce-toi contre elles devant les grands d’Israël, et que la progéniture de Khamôs invoque son père!

Mais le Ministre regarde fixement les nuées au-dessus de Josaphat.

Le prince Réhabëam, n’osant dire «Mon père!» au Roi-des-Mages, regarde aussi, mais avec un tremblement, l’effrayant aspect de l’espace:

--Quel nouveau visage prend la Nuit! s’écrie-t-il.

Ceux de Lévi--les sectateurs du _Que faut-il faire? Je le fais!_--trébuchant de frayeur dans leurs robes sacrées, s’efforcent de haranguer les convives: des cris les interrompent: ce sont les Industriels de l’or d’Ophir, hommes pleins de ruses, fort au-dessus des superstitions, mais qui estiment la science du Roi:

--Cent talents à qui réveillera le Maître!

Ils ne disent pas si les talents seront d’argent ou d’or, et l’argent, sous le règne de Salomon, est, comme les pierres, sans aucune valeur.

De toutes parts ce sont des poitrines plus oppressées.

Les pâles musiciennes de Sidon, présent du roi Hiram, s’embrassent, dans l’ombre, avec de longs adieux: elles se disent à l’oreille, sur un rythme monotone, leur chant de mort où revient sans cesse le nom d’Astarté.

Les saras se tordent les bras et, contemplant l’Ecclésiaste:

--Rouvre les yeux, fils de David!

--Il nous abandonne! Il est perdu devant la face même d’Addôn-aï! s’écrient les Amorrhéennes plus amères que la Mort.

Et les Sars-d’armées:

--IAHVÈ cède à la prière indignée des nabis, qui, perdus au fond des cavernes de l’Idumée ou sur les monts, te menacent!

--Un ordre contre les vieux rebelles, Schëlomo!

--Songe que David, le triomphateur de Séïr, en expirant te disait: «Que leurs cheveux blancs descendent, ensanglantés, dans le schëol!»

Et les Négociants des Vingt-Villes:

--Yoschua, cette nuit, eût hâté le retour de l’Astre, lui qui obtint d’en prolonger la lumière sur les combats!... Il n’est plus, le Pasteur d’Israël!

A ce nom, les Capitaines des cavaliers de Sodome s’émeuvent en vociférations horribles: ils se souviennent des victoires! Leurs voix dominent, un instant, toutes les rumeurs de la Salle:

--C’était lui, le Précurseur!

--Qui marcha dans Chanaan!

--Qui tua trente-deux rois, incendia deux cent trois villes!

--Et qui, à l’instigation de l’ÊTRE-DES-DIEUX, fit passer au fil de l’épée les femmes, les guerriers, les mulets, les vieillards, les ambassadeurs, les enfants et les otages!

--Puis s’endormit, en Éphraïm, avec ses pères, rassasié de jours et satisfait!

Un silence douloureux succède à ces lourdes clameurs militaires; l’on n’entend plus, devant le Trône, que la paisible respiration du prince Hayëm, qui s’est endormi, sur des coussins, entre les schoschannas aussi ensommeillées, et qui, naïves, le front sur son sein, tiennent encore, comme lui, des osselets d’ébène entre leurs doigts d’enfants surpris par le naturel repos.

--Déchirons nos vêtements! crient les Hébreuses épouvantées.--De la cendre, esclaves!...

Tel le vent d’orage courbe les plantes et leur souffle des mots sans suite.

* Mais le roi Salomon n’est, essentiellement, ni dans la Salle, ni dans la Judée, ni dans les mondes sensibles,--ni, même, dans le Monde.

Depuis longtemps son âme est affranchie;--elle n’est plus celle des hommes;--elle habite des lieux inaccessibles, au delà des sphères révélées.

Vivre? Mourir?... Ces paroles ne touchent plus son esprit passé dans l’Éternel.

Le Mage n’est que par accident où il paraît être. Il ne connaît plus les désirs, les terreurs, les plaisirs, les colères, les peines. Il voit; il pénètre. Dispersé dans les formes infinies, lui seul est libre. Parvenu à ce degré suprême d’impersonnalité qui l’identifie à ce qu’il contemple, il vibre et s’irradie en la totalité des choses.

Salomon n’est plus dans l’Univers que comme le jour est dans un édifice.

* Où sont, à présent, les danses du Bourg-de-Volupté? les éclats des cymbales? le bourdonnement des lyres?... Un souffle a dissipé ce rêve.

On étouffe, on chancelle sur les tapis sombres, on assiège le Trône.

Ben Jëhu, le sar-des-gardes, a fait un signe: ses guibborim vont tendre leurs lances d’airain contre la foule...

Mais les lynx invulnérables grondent; leurs trente-trois têtes forment une hydre pareille à la queue d’un paon qui se déploie: on recule; la frayeur distend toutes les prunelles.

Aveuglés par l’ivresse des consternations subites, les convives ne se sont pas aperçus de ce qui se passe autour d’eux. Pourtant sur eux pèse une influence souveraine.

Insensiblement les torches ont pâli: les glaives ont perdu leurs reflets; les parfums des encensoirs sont devenus amers; l’eau du Temps mortel a cessé de couler des horloges; les rumeurs ne trouvent plus dans l’air ni vibrations, ni échos.--Voici: des chuchotements, par milliers, et, cependant, très distincts, se répondent; la foule hurlante semble parler à voix basse.

Une intensité croissante d’obscurité a suffoqué les lampes, les torches, les lumières; on se heurte dans des vagues de brouillard: le palais de Salomon, depuis la base jusqu’au faîte, semble enveloppé de cette brume qui, au pied du granitique Nébo, couvre la mer Morte.

Et les formes humaines s’effacent sous les statues.

* Tout à coup, sur la trame crépusculaire de l’espace, transparaît le Violateur de la Vie, le Visiteur-aux-mains-éteintes!... Il est debout sur l’esplanade devant les Sept-Chandeliers; il tressaille et flamboie. Ses bras fluides sont chargés de ruissellements d’orage. Ses yeux d’aurores boréales s’abaissent sur la fête; sa chevelure, que le vent n’ose effleurer, couvre ses épaules surnaturelles, comme le feuillage des saules sur les eaux d’argent, la nuit;--déjà les dalles se fendent sous la glace des pieds nus du mélancolique Azraël!--Et, à travers le crêpe de ses six ailes qui tremblent encore sur l’horizon, les astres ne sont plus que des points rouges, des charbons fumant çà et là dans les abîmes.

Instantanément les lambris d’ivoire se ternissent comme sous le poids des siècles.

Les ouvertures des draperies tendues entre les colonnes par les torsades de bronze laissent passer tristement, dans la Salle, un long triangle de clarté.

Le croissant glisse entre les nuées du ciel, illuminant, parmi des groupes confus, la face pâle d’un sophet, étendu dans ses vêtements sacerdotaux.

Par instants, une escarboucle jette sa lueur livide; des chevelures, des cymbales d’or, des voiles, des blancheurs éparses scintillent; ce sont les musiciennes entrelacées, qui n’ont pas jeté de plaintes.

Aux pieds des lits de pourpre, contre le gland des coussins, sur les tapis, des pierreries brûlent, isolées.

Et là-bas, perdu sous les profondeurs des colonnades, un lynx, ayant au cou le tronçon de sa chaîne, hurle, vacillant, sur les épaules d’une statue.--Il tombe; sa chute résonne un moment, puis s’étouffe... C’est le dernier bruit.

Tout s’ensevelit dans la solennité des noirs silences, dans le sommeil sans rêves.

Sous l’ombre d’Azraël la Salle est devenue immémoriale.

Seuls, aux trois angles, sous les lampes d’argile consacrées au Nom, les sphynx d’Égypte ont soulevé lentement leurs paupières et, faisant évoluer leurs prunelles de granit, glissent vers le Messager leur regard éternel.

* Ainsi qu’un foudre radieux qui a traversé des torrents de vapeurs fumantes, ce soir, moulant sur l’épaisseur de nos airs mortels sa forme nébuleuse, le fatal Chëroub est là, debout, sur cette terrasse du palais de Salomon.

Impénétrable à des yeux d’argile, la face du Messager ne peut être perçue que par l’esprit. Les créatures éprouvent seulement les influences qui sont inhérentes à l’entité archangélique.

Aucun espace ne pourrait contenir un seul de ces esprits que proféra l’IRRÉVÉLÉ en deçà des temps et des jours. Efflux éternisés de la Nécessité divine, les Anges ne _sont_, en substance, que dans la libre sublimité des Cieux-absolus, où la réalité s’unifie avec l’idéal. Ce sont des pensers de Dieu, discontinués en êtres distincts par l’effectualité de la Toute-puissance.--Réflexes, ils ne s’extériorisent que dans l’extase qu’ils suscitent et _qui fait partie d’Eux-mêmes_.

Cependant, de même qu’en un miroir d’airain, posé à terre, se reproduisent, en leur illusion, les profondes solitudes de la nuit et ses mondes d’étoiles, ainsi les Anges, à travers les voiles translucides de la vision, peuvent impressionner les prunelles des prédestinés, des saints, des mages! C’est la terre seule, brouillard oublié, que ne distinguent plus ces prunelles élues; elles ne répercutent que l’infinie-Clarté.

C’est pourquoi, dans son regard sacré, le roi Salomon a le pouvoir de réfléchir la face même d’Azraël.

* Au sentiment des approches de l’Exterminateur, Helcias a tressailli d’espérance. Abîmé en soi-même, il songe que le dernier chaînon qui le rattache encore à la vie va se briser tout à l’heure.

Dans la hiérarchie suprême des intelligences purifiées, n’a-t-il pas conquis le rang précis et légitime où il pouvait parvenir? N’a-t-il pas atteint sa limite glorieuse et suffi à ses futurs destins?

Voici donc l’instant de sa vocation vers de plus hautes natures! Son cercle est enfin révolu. De nouveaux efforts, désormais stériles, ne le rendraient que pareil à ces grands oiseaux solitaires qui, jaloux d’élévations toujours plus radieuses, battent inutilement des ailes dans des hauteurs irrespirables, devenues trop éthérées pour supporter leur poids et que leur vol ne dépasse plus.

* Il attend le souffle libérateur d’Azraël.

Il attend!

Tout lui prouve la visitation de Dieu.

Il a souffert, pieusement, les dernières minutes d’angoisses bénies qui précèdent le salut.

Il va donc recevoir le prix de ses épreuves!... Il goûte déjà, sans doute, les joies suprêmes de l’Élection!

L’espérance de l’évasion prochaine le transfigure à tel point que le long éclair de ses prunelles, traversant la profondeur des ombres, sous les voûtes, suspend, un instant, le sommeil funèbre de la foule.

Çà et là, dans la brume, des yeux presque ressuscités le contemplent avec une religieuse épouvante.

Une seconde encore et le terme sera franchi de toute servitude!...

--Mais comment se fait-il que, la seconde étant passée, il n’ait pu s’évanouir en la Vision divine?

D’où vient que, à peine ranimée, la foule de ces êtres muets défaille de nouveau, et s’assombrisse, et s’immobilise, et se confonde avec la nuit?

C’est que le vieil Initié a perdu, tout à coup, la splendeur de sa sérénité. Il s’émeut, en effet,--et l’étrange indécision de son regard dénonce le vertige de ses sensations.

--Ah! c’est qu’il se sent toujours palpiter dans les entraves de la Vie!... C’est que le divin anéantissement _ne s’est pas_ accompli.

Déjà les doutes l’assaillent; déjà, pareils à la fumée d’une torche, les hordes inquiètes des samaëls, qui importunent les accesseurs du Parvis-Occulte, s’émeuvent, tentateurs aux suggestions désolatrices, autour de lui: son front s’enténèbre au frôler de leurs ailes mortes. Il se ressouvient, en un désespoir jaloux, que des éternités le séparent de cet état de pureté sublime où, dès ce monde et à travers toutes les joies, est parvenu Salomon.

Le sentiment de cette différence entre sa consécration et celle du Royal-Inspiré suscite en lui des terreurs nouvelles dont l’intensité s’augmente à chaque battement de ses tempes glacées.

Comment l’horreur de ces instants lui est-elle infligée, s’il a mérité la Lumière!...

Il subit un intervalle inconnu.

Il est pareil à une pierre volcanique qui, animée d’une impulsion terrible, serait retenue au bord du cratère par la vertu d’une loi miraculeuse, et qui se consumerait de sa vitesse intérieure, sans se désagréger ni se dissoudre.

L’heure passe, vague, lourde, insaisissable...

Il s’interroge. Certes, un trouble se produit, à son sujet, au fond des lois divines?...

Épouvantée de l’hésitation du Ciel, son intelligence retombe et tournoie dans un délire d’inquiétudes surnaturelles. Un vaste effroi neutralise la vertu de ses pensées.

Ainsi l’influence d’Azraël immobile se manifeste pour Helcias sous la forme de ces anxiétés effroyables.

Le vieillard, maintenant éperdu, ressemble à un prêtre qui survivrait à ses dieux morts. Il ne peut déserter l’habitacle charnel où il est surpris et rivé par le regard d’un Être dont la conception totale dépasse la hauteur de son esprit. Le voici haletant comme une victime. Ce qui le précipite du Seuil de Domination et le replonge dans la vieille poussière oubliée des sensations humaines, ce n’est pas la présence de l’Exterminateur même, c’est l’impénétrable inaction, en son attribut essentiel, d’un Être de cette origine.

Inconscient de ses actes, il agite autour de lui le faisceau redoutable des conjurations, oubliant leur vanité devant ce Messager! Mais sa voix n’est déjà plus celle qui obtient toujours sans jamais prier.

Ses obsécrations, refoulées par les Sept-Flammes de l’esplanade, retombent autour de lui, peuplant l’air, tristement, de larves et de fantômes! Son aspect actuel annonce qu’il est né en des âges plus anciens que l’heure de sa naissance terrestre. Il ramène sur son front un pan du manteau du Roi d’Israël et, abandonnant sa volonté au sombre Destin:

--Ellël! invoque-t-il,--si la foudre, en frappant tes yeux, n’y devient qu’une lueur de plus, soulève, de tes doigts impérissables, les paupières du Roi!...

Tel, autrefois, sous les voûtes d’Endor, sa mère Holda, sur le trépied des évocations, aboya des formules qui firent surgir devant la muraille, l’ombre de Schemouël.

* Cependant Salomon, ayant enfin relevé ses longues paupières, considérait en silence le Génie des Vallées-futures.

Mais ce n’était pas sur le visage du Roi que les yeux fixes de l’Ange se tendaient, éblouissants comme les flèches qui volent dans le soleil.

L’Envoyé regardait Helcias avec l’anxieux frémissement d’une surprise mystérieuse: il semblait que le Misaël, hésitant à se rapprocher du vieillard, méditât, pour la première fois, depuis les temps, sur l’ordre qu’ON lui avait donné.

C’est pourquoi le front du Roi-divin se couvrit de nuages au-dessus du vieil Initié, ainsi que, mille années plus tard et à cette heure même, l’étoile d’Éphrata sur la Judée sanglante, le soir des Innocents.

Sans force, même pour se prosterner, éperdu sous le regard invisiblement torride qui brûlait sa vie sans délier son âme, le Grand-Médiateur s’écria:

--Postérité de David, cache-moi de ses deux yeux!

Et, comme le silence du Maître-des-Prodiges pouvait signifier:

--Où l’Homme peut-il fuir la présence d’Azraël?

Helcias, rassemblant ses plus anciens souvenirs, tendit les mains vers le Roi et murmura suppliant:

--_Il est, dans les bois vastes et sombres, aux bords de l’Euphrate, une clairière dévastée où, pendant la première nuit du monde, se recueillit le Serpent._

Le Roi, devinant l’obscure pensée du vieillard, lui toucha le front de son anneau constellé:

--Va!... dit-il.

Helcias disparut dans une fulguration.

* Alors Salomon descendit de son trône et marcha vers Azraël.

Et sa tunique de pierreries traînait sur le pelage bigarré des lynx assoupis, sur les glaives sans rayons des guerriers étendus. A travers les groupes des blanches épouses d’autrefois et des négresses habiles dans la science des prestiges, écrasant les guirlandes flétries sous les flammes des torches, que soutenaient à peine les bras affaissés des statues, il s’avançait dans la Salle démesurée où semblaient maintenant sommeiller des souvenirs de siècles passés.

Et la haute stature du Roi-prophète, de l’Époux du Cantique des Cantiques, apparaissait, éblouissante et bleuâtre, au milieu des senteurs amères qui fumaient autour des encensoirs.

Lorsque le Roi fut, enfin, arrivé aux limites de la Salle, il entra sur le parvis solitaire où rayonnait, ayant le sourire des enfants, le Chëroub taciturne.

Le Roi vint s’accouder, en sa tristesse, sur les ruines de la colonne brisée par la foudre; il contempla longuement Azraël. Au-dessous des deux présences, le vent, accouru en toute hâte des mers et des montagnes, entreheurtait convulsivement les rameaux fatidiques du Jardin des Oliviers.

Et Salomon:

--Ineffable Azraël! Mes yeux sont fatigués des univers! Mon âme a soif de l’ombre de tes ailes!

La voix de l’Archange morose, mille fois plus mélodieuse que celle des vierges du ciel, vibra dans l’esprit de Salomon:

--Au nom de Celui qui fut engendré avant la Lumière et sera les prémisses de ceux qui dorment, ressaisis ton âme! L’Heure de Dieu n’est pas venue pour toi.

* Alors le souci de ce prolongement d’exil, où, captif de la Raison, le Mage, avant de s’unir à la Loi des Êtres, avait encore à détruire l’ombre qu’il projetait sur la Vie, passa sur l’âme du Roi.