Part 17
Ayant des côtés abordables, la belle repentie n’était point demeurée insensible à cette passion, si «gentiment» exprimée. Après deux autres «petites lettres d’attendrissement», un voile se déchira pour elle; son «âme» entrevit l’existence sous un jour inconnu. Une Marion Delorme s’éveilla dans ce corps jusque-là plongé en des limbes d’inconscience.
Bref, un rendez-vous fut accordé.
L’enfant, paraît-il, fut inouï, fou de joie, ignorant, ingénu jusqu’au délire. Et, se sentant pour la première--et dernière fois, sans doute,--aimée noblement, voilà que cette charmante insensée de Maryelle s’«emballa» elle-même et que l’idylle commença.
Elle en devint folle!
Oh! rien ne manque au roman! Ni le secret à chaque voyage de Raoul, ni la petite maison louée dans un faubourg tranquille, avec des fleurs sur le balcon et donnant sur un pâle petit jardin. Là, seulement, ressuscitée des «autres», elle palpite de toutes les chastetés, de tous les abandons, de tous les bonheurs «ignorés si longtemps!» (Et, en parlant, des larmes brillaient entre les cils de la sentimentale fille.)
Raoul est un Roméo qui ne saura peut-être jamais le fin mot de sa Juliette, car elle compte disparaître un jour. Plus tard.
L’autre femme qui était en elle est morte, à l’entendre;--ou, plutôt, n’a, pour elle, jamais existé.--Les femmes ont de ces puissances d’oubli momentané; elles disent à leurs souvenirs: «Vous repasserez demain,» et ils obéissent.
Mais, au fond, tout ce qu’affirment les femmes de mœurs un peu libres est-il digne d’autant d’attention que le bruit du vent qui chante dans les feuilles jusqu’à l’hiver?
Cependant, ses économies se sont dissipées à meubler, d’une façon délicate et modeste, la demeure en question. Raoul n’est encore ni majeur, ni en possession d’une fortune quelconque. D’ailleurs, fût-il riche, il semblerait impossible à Maryelle d’accepter de lui le moindre service d’argent; elle a peur de l’argent auprès de cet enfant-là. L’argent, cela lui rappellerait les «autres». Lui en parler? jamais.--Elle aimerait mieux mourir. Positivement.--Elle se trouve justifiée, par son amour, de l’inconvenance assez déplacée, de l’indélicatesse même, qu’elle commet, en ceci, vis-à-vis de ce très innocent garçon.
Lui, la croyant à l’aise, comme une femme de son monde, n’y songe, non plus, en rien; il consacre tous ses petits louis à lui acheter soit des fleurs, soit de jolies choses d’art qu’il peut trouver, voilà tout. Et c’est, en effet, tout naturel.
Entre eux donc, c’est le ciel! c’est l’estime naïve et pure! c’est le tout simple amour, avec ses ingénues tendresses, ses extases, ses ravissements éperdus!
Daphnis et Chloé, balbutiant: voilà leur pendant exact.
A ce point du récit, Maryelle fit une pause, puis levant vers les nuages lointains, au delà de la croisée ouverte aux étoiles, des yeux d’une expression virginale:
--Oui, acheva-t-elle, je lui suis fidèle! Et rien, rien! je le sens, ne me ferait cesser de l’être! Oui, JE ME TUERAIS PLUTÔT!--murmura-t-elle avec une énergie froide, et en rougissant de pudeur à la seule idée d’une infidélité imaginaire.
--Hein?... lui répondis-je en relevant la tête et légèrement stupéfait de cet aveu,--tiens,--mais... Georges, cependant, mais Gaston d’Al?... mais ce bel Aurelio? mais Francis X***? Il me semblait que... hein?
Maryelle éclata d’un frais rire aux notes d’or et de cristal.
--D’aimables blagueurs! s’écria-t-elle tout à coup, sans transition. Ah! les importuns obligés,--sombre fête, alors!--Eux? Ah, bien!... Certes!...
(Et elle haussa dédaigneusement les épaules.)
--Est-ce de ma faute s’il faut bien vivre? ajouta-t-elle.
--J’entends: tu lui demeures fidèle... en pensée?
--En pensée comme en sensations! s’écria de nouveau Maryelle, avec un mouvement d’hermine révoltée.
Il y eut un silence.
--Mon cher, continua-t-elle avec un de ces étranges regards féminins où des esprits seuls peuvent lire, si l’on savait jusqu’à quel point mon histoire, en ceci du moins, _devient celle de toutes les femmes_!--Il est si facile de ne point profaner le trésor de joies qui n’appartient qu’à l’amour, à ce sentiment divin que cet enfant et moi nous partageons!... Le reste?--Est-ce que cela nous regarde?--Le cœur y est-il pour quelque chose? Le plaisir pour quelque chose? _L’ennui même_ pour quelque chose?... En vérité, mon cher poète, ce dont tu veux parler est moins qu’un rêve et ne signifie rien.
Les femmes ont une façon de prononcer le mot _rêve_ et le mot _poète_ qui serait à mourir de rire si on en avait le temps.
--Aussi, acheva-t-elle, ai-je le droit de dire que je suis incapable de le tromper.
--Ah! çà, ma chère Maryelle, lui répondis-je en plaisantant, sans prétendre que le _convenu_ de bien des faveurs me soit inintelligible, quelle que soit ma modestie, quelque désir que j’aie de ne caresser aucune chimère, m’autoriserais-tu, voyons, à JURER que moi-même, enfin, je n’étreignis jamais que ton fantôme?
A cette folle question,--suggérée, peut-être, par quelque sensible contrariété, l’animation de son récit l’ayant rendue, vraiment, des plus ragoûtantes,--elle s’accouda sur la table avec une mélancolie: le bout de ses doigts pâles et fins effleurait ses cheveux; elle regardait, entre ses cils, brûler l’une des bougies du candélabre,--puis, avec un indéfinissable sourire:
--Très cher, me dit-elle après un assez profond silence, c’est gênant, ce que tu me demandes; mais vois-tu bien, _nul n’est plus si prodigue de soi-même, de nos jours_. Et, entre autres, ni toi, ni moi. Les semblants de l’amour ne sont-ils pas devenus, pour presque tous, préférables à l’amour même? Ne m’as-tu pas, au fond, donné l’exemple du méchant sacrilège... que tu voudrais me reprocher? Entre nous ne serais-tu pas embarrassé quelque peu si je t’eusse aimé?... Prends-tu, sérieusement, le charme, convenu en effet, d’un instant--peut-être bien solitaire, bien peu partagé peut-être!--pour la fusible et dévorante joie de l’Amour?--Quoi! tu ravirais, je suppose, un baiser sur les lèvres d’une enfant endormie et, de ceci, tu la jugerais coupable d’infidélité à--son fiancé, par exemple?... Et, la rencontrant un jour, tu oserais t’imaginer, sans rire, avoir été le rival de celui... Ah! je t’atteste que n’ayant pas même ressenti le frôlement de ce baiser, elle serait dispensée, envers toi, même de l’oubli.--Si indifférent que tu me puisses être en amour, tu peux bien croire, sans grande fatuité, j’imagine, que j’ai su distinguer le plaisir qu’a _dû_ me causer ta simple personne, de celui que m’a causé, aussi, ce joli diamant glissé à mon doigt--(ah! certes, avec une délicate et tout à fait simple apparence de souvenir, je l’accorde!)--mais qui, parlons franc, t’acquittait envers une pauvre fille, galante de son métier, comme ta très humble servante Maryelle. Quant au _surplus_, à ce que je puis t’avoir accordé par enjouement ou par indolence, c’est là l’illusion qu’il faut laisser à jamais envolée,--la poussière brillante des ailes de ce papillon s’étant toujours effacée aux doigts assez cruels qui tentèrent de le ressaisir.
«Mon cher, n’espère pas me persuader que tu n’as connu de l’amour que ces vains abandons mélangés de tristes et nécessaires arrière-pensées.--Tu me demandes si tu n’as jamais pressé dans tes bras que mon fantôme? conclut la belle rieuse: eh bien, permets-moi de te répondre que ta question serait au moins indiscrète et _inconvenante_ (c’est le mot, sais-tu?) si elle n’était pas absurde. Car--_cela ne te regarde pas_.
--Va vite retrouver ton Raoul, misérable! m’écriai-je, furieux.--A-t-on vu l’impertinente? Je prétends me consoler en essayant d’écrire ta ridicule histoire. Tu es d’une fidélité... à toute épreuve!
--N’oublie pas le pseudonyme! dit, en riant, Maryelle.
Elle mit son chapeau voilé, sa longue mante, se priva de m’embrasser,--par un dernier sentiment des usages, et disparut.
Resté seul, je m’accoudai au balcon, regardant s’éloigner, sous les arbres de l’allée, la voiture, qui emportait cette amoureuse vers son amour.
--Voilà, certes, une Lucrèce nouvelle! pensai-je.
L’herbe, toute lumineuse de l’ondée du soir, brillait sous la fenêtre: j’y jetai, par contenance, mon cigare éteint.
LE TRAITEMENT DU DOCTEUR TRISTAN
_A Monsieur Jules de Brayer._
«Fili Domini, putasne _vivent_ ossa ista?»
ISAÏE.
Hurrah! C’en est fait! En joie! _For ever!!!_ Le Progrès nous emporte en son torrent. Lancés comme nous le sommes, tout temps d’arrêt serait un véritable suicide. Victoire! victoire! La vitesse de notre entraînement prend des proportions de brouillard tellement admirables que c’est à peine si nous avons le loisir de distinguer autre chose que l’extrémité de notre propre nez.
Pour échapper à l’horrible hypnotisme qui pourrait s’en ensuivre, avons-nous d’autres ressources que celle de fermer définitivement les yeux? Non. Pas d’autre. Abaissons donc les paupières et--laissons-nous aller.
Que de découvertes! Que d’inventions, butyreuses pour tous!--L’Humanité devient, entre deux déluges, un fait, positivement divin! Récapitulons:
1º Poudre de riz noire, pour éclaircir le teint des nègres marrons;
2º Réflecteurs du Dr Grave, qui vont, dès demain, couvrir d’affiches le vaste mur du ciel nocturne;
3º Toiles d’araignée artificielles pour chapeaux de savants;
4º Machine-à-Gloire de l’illustre Bathybius Bottom, le parfait baron moderne;
5º L’Ève-nouvelle, machine électro-humaine (presque une bête!...), offrant le clichage du premier amour,--par l’étonnant Thomas Alva Edison, l’ingénieur américain, le Papa du Phonographe.
--Mais, chut! Voici du nouveau!--Voici encore du nouveau!... Toujours!... Cette fois, c’est la Médecine qui va nous éblouir. Écoutons! Un stupéfiant praticien, le Dr T. Chavassus, vient de trouver un traitement radical des _Bruits, Bourdonnements_, et tous autres troubles du canal auditif. Il guérit jusqu’aux personnes qui _entendent de travers_, maladie devenue contagieuse de nos jours.--Chavassus, enfin, possédant, à fond, la connaissance de tous les tambours de l’ouïe humaine, s’adresse, d’une façon _intellectuelle_, à ces gens nerveux qui sentent trop vite, comme on dit, la _Puce à l’oreille_!--Il calme les démangeaisons que, par exemple, la sensation des «outrages» éveille encore derrière l’appendice auriculaire de certains humains en retard et demeurés _trop_ susceptibles! Mais son triomphe, sa spécialité, c’est la cure des personnes qui «_entendent des Voix_», soit les Jeanne d’Arc, par exemple.--C’est là son titre principal à l’estime publique.
Le traitement du Dr Chavassus est _tout_ rationnel; sa devise est: «Tout pour le Bon-Sens et par le Bon-Sens!» Plus d’inspirations héroïques à craindre, avec lui. Ce prince du savoir empêcherait un malade de distinguer jusqu’à la voix de sa conscience, au besoin. Et il garantit, à forfait, que toute Jeanne d’Arc, au sortir de ses mains éclairées, n’entendra plus aucune espèce de _Voix_ (pas même la sienne), et que les tambours des oreilles seront, chez elle, aussi voilés que tout tambour sérieux et rationnel doit l’être aujourd’hui.
Plus de ces entraînements irréfléchis, dus, par exemple, à l’excitation que les vieux chants d’une patrie éveillent, maladivement, dans le cœur de quelques derniers enthousiastes! Plus d’enfantillages! Ne craignons plus de reconquérir des provinces à l’étourdie! Le Docteur est là. Seriez-vous tourmenté par quelques lointains appels des sirènes de la Gloire?... Chavassus vous fera passer ces bourdonnements d’oreilles.--Entendez-vous des accents sublimes, dans le silence, comme si l’âme de votre pays vous parlait?... Éprouvez-vous des sursauts d’honneur révolté lorsque le sentiment du courage vaincu et de l’indomptable espoir des grands lendemains s’allume en votre cœur et fait rougir le lobe de vos oreilles?...--Vite! vite! chez le Docteur: il vous ôtera ces démangeaisons-là!
Ses consultations sont de deux à quatre. Et quel homme affable! charmant! irrésistible!--Vous pénétrez dans son cabinet, pièce décorée avec cette ornementation sévère qui convient à la Science. Pour tout objet de luxe, vous apercevez une botte d’oignons appendue au-dessous d’un buste d’Hippocrate, pour indiquer aux personnes sentimentales qu’elles pourront se procurer, au besoin, des larmes de gratitude après succès.
Chavassus vous indique un fauteuil scellé dans le parquet. A peine y êtes-vous commodément installé, que de brusques crampons, pareils à des griffes de tigre, paralysent, à l’instant même, chez vous, le plus léger mouvement.--Le Docteur, alors, vous regarde pendant quelque temps, bien en face, en haussant les sourcils, en poussant sa joue avec sa langue et un cure-dents à la main, vous témoignant, ainsi, du violent intérêt que vous lui inspirez.
--Avez-vous eu souvent _l’oreille basse_, dans la vie? vous demande-t-il.
--Mais... comme tout le monde, aujourd’hui, répondez-vous, gaiement.--Souventes fois, pour me distraire.
--Espérez, en ce cas, reprend le Docteur. Ce sont des échos, mon ami; ce ne sont pas des _Voix_ que vous avez entendues.
Et soudain, se précipitant sur votre oreille, il y colle sa bouche. Puis, avec une intonation d’abord lente et basse, mais qui ne tarde pas à s’enfler comme le rugissement de la foudre, il y articule ce seul mot: «HUMANITÉ». Les yeux sur son chronomètre, il en arrive, après vingt minutes, à le prononcer dix-sept fois par seconde, sans en confondre les syllabes, résultat conquis par bien des veilles! fruit de nombreux et périlleux exercices.
Il répète donc ce mot, de cette manière surprenante, en votre dite oreille: non point que ce vocable représente, à son esprit, un sens quelconque! Au contraire! (Il ne s’en sert, personnellement, que comme certain chanteur se servait, tous les matins, du mot «Carcassonne», pour se nettoyer le gosier, et voilà tout.) Mais il lui attribue des vertus _magiques_ et il prétend que, lorsqu’il a bien endormi, châtré et englué le cervelet d’un malade avec ce mot-là, la guérison est aux trois quarts obtenue.
Cela fait, il passe à l’autre oreille et y susurre, avec les inflexions d’une tyrolienne, environ nonante _Queues-de-mots_, de sa confection. Ces Queues-de-mots, jouent sur les désinences de certains termes, aujourd’hui démodés et dont il est presque impossible de retrouver la signification,--par exemple de mots tels que: Générosité!... Foi!... Désintéressement!... Ame immortelle!... etc., et autres expressions fantastiques. A la fin, vous l’écoutez en remuant doucement la tête de haut en bas; vous souriez, dans une sorte d’extase.
Au bout d’une demi-heure, le vase de votre entendement étant rempli de la sorte, il devient nécessaire de le _boucher_, n’est-il pas vrai?... de peur que son précieux contenu ne s’évente. Chavassus, donc, aux approches du moment qu’il juge psychologique, vous introduit dans les oreilles deux fils d’induction tout particulièrement enduits, préparés et saturés d’un fluide _positif_ dont il a le secret.--Chut! ne bougeons plus!... Il touche l’interrupteur d’une pile voisine; l’étincelle part dans votre oreille. Trente mille cymbales résonnent sous votre crâne. Les crampons et le fauteuil retiennent le bond terrible dont vous savourez, intérieurement, l’élan contenu.
--Eh bien!--Quoi?... quoi?... quoi?... ne cesse de vous répéter, en souriant, le Docteur.
Seconde étincelle. Crac! Cela suffit. Victoire!... Le tympan est crevé,--c’est-à-dire ce point mystérieux, ce point malade, ce _point_ inquiétant qui, dans le tympan de votre misérable oreille, apportait à votre esprit ces bourdonnements de gloire, d’honneur et de courage.--Vous êtes sauvé. Vous n’entendez plus rien. Miracle! L’Abstraction et la Queue-de-mot couvrent, en vous, tous cris de colère devant le vieil Idéal assassiné! L’amour exclusif de votre santé et de vos aises vous inspire un mépris éclairé de toutes les offenses! vous voici, désormais, à l’épreuve de dix mille claques.--ENFIN!!! Vous respirez. Chavassus vous délivre une pichenette sur le nez, en signe de guérison; vous vous levez;--vous êtes LIBRE...
Si vous appréhendez quelques puérils regains de dignité, si, en un mot, vous doutez encore, le Docteur Tristan, tout en mâchonnant son cure-dents, détache, à la chute de vos lombes, un fort coup de pied, que vous recevez d’un cœur débordant de gratitude et en regardant la botte d’oignons. Vous voilà rassuré. Vous partez après l’avoir couvert d’or. Vous sortez de chez lui, frais, dispos, leste--(en ce bel habit noir, _vulgò_ sifflet, _aliàs_ queue-de-pie, avec lequel vous portez, si divinement, le deuil des mots que vous avez tués);--les mains dans les poches, au gai soleil, la mine entendue, l’œil fin,--l’esprit bien délivré de toutes ces _Voix_ vaines et confuses qui, la veille encore, vous harcelaient. Vous sentez le Bon-sens couler, comme un baume, dans tout votre être. Votre indifférence... _ne connaît plus de frontières_. Vous êtes sacré par un raisonnement qui vous rend supérieur à toutes les hontes. Vous êtes devenu un homme de l’Humanité.
CONTE D’AMOUR
«Et que Dieu ne te récompense jamais du _bien_ que tu m’as fait!»
HENRI HEINE, l’_Intermezzo_.
I
ÉBLOUISSEMENT
La Nuit, sur le grand mystère, Entr’ouvre ses écrins bleus: Autant de fleurs sur la terre Que d’étoiles dans les cieux!
On voit ses ombres dormantes S’éclairer, à tous moments, Autant par les fleurs charmantes Que par les astres charmants.
Moi, ma nuit au sombre voile N’a, pour charme et pour clarté, Qu’une fleur et qu’une étoile: Mon amour et ta beauté!
II
L’AVEU
J’ai perdu la forêt, la plaine Et les frais avrils d’autrefois... Donne tes lèvres: leur haleine, Ce sera le souffle des bois!
J’ai perdu l’Océan morose, Son deuil, ses vagues, ses échos; Dis-moi n’importe quelle chose: Ce sera la rumeur des flots.
Lourd d’une tristesse royale, Mon front songe aux soleils enfuis... Oh! cache-moi dans ton sein pâle! Ce sera le calme des nuits!
III
LES PRÉSENTS
Si tu me parles, quelque soir, Du secret de mon cœur malade, Je te dirai, pour t’émouvoir, Une très ancienne ballade.
Si tu me parles de tourment, D’espérance désabusée, J’irai te cueillir, seulement, Des roses pleines de rosée.
Si, pareille à la fleur des morts Qui se plaît dans l’exil des tombes, Tu veux partager mes remords... Je t’apporterai des colombes.
IV
AU BORD DE LA MER
Au sortir de ce bal nous suivîmes les grèves; Vers le toit d’un exil, au hasard du chemin, Nous allions: une fleur se fanait dans sa main; C’était par un minuit d’étoiles et de rêves.
Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés. Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique, L’outre-mer épandait sa lumière mystique, Les algues parfumaient les espaces glacés;
Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière! Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein Écumaient, lourdement, contre les rocs d’airain. Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière.
Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit. Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées, Les couronnes de deuil, fleurs de morts, emportées Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit.
Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive, Sous la brume sacrée à des clartés pareils, L’ombre questionnait en vain les grands sommeils: Ils gardaient le secret de la Loi décisive.
Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir, Son sein, royal exil de toutes mes pensées! J’admirais cette femme aux paupières baissées, Sphynx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.
Ses regards font mourir les enfants. Elle passe Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit. C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit, Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse.
Le danger la revêt d’un rayon familier: Même dans son étreinte oublieusement tendre Ses crimes, évoqués, sont tels, qu’on croit entendre Des crosses de fusils tombant sur le palier.
Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne, Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor, Repose une candeur inviolée encor Comme un lys enfermé dans un coffret d’ébène.
Elle prêta l’oreille au tumulte des mers, Inclina son beau front touché par les années, Et, se remémorant ses mornes destinées, Elle se répandit en ces termes amers:
«Autrefois, autrefois,--quand je faisais partie »Des vivants,--leurs amours sous les pâles flambeaux »Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux, »Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.
»J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser: »Mortelle, j’accueillais, sans désir et sans haine, »Les aveux suppliants de ces âmes en peine: »Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.
»Je suis donc insensible et faite de silence »Et je n’ai pas vécu; mes jours sont froids et vains: »Les Cieux m’ont refusé les battements divins! »On a faussé pour moi les poids de la balance.
»Je sens que c’est mon sort même dans le trépas: »Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes, »Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes, »Moi je reposerai, ne les comprenant pas.»
Je saluai les croix lumineuses et pâles. L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris A dire, pour calmer ses ténébreux esprits Que le vent du remords battait de ses rafales
Et pendant que la mer déserte se gonflait: --«Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies »Et les sons de cristal de vos phrases polies »Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.
»Rieuse et respirant une touffe de roses »Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants, »Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments, »Vous eûtes, en vos yeux, des lueurs moins moroses.
»J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil »Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête, »Et s’éclairer enfin votre douleur distraite, »Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil.»
Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres, Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals. --«Selon vous, je ressemble aux pays boréals, »J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres?
»Sache mieux quel orgueil nous nous sommes donnés »Et tout ce qu’en nos yeux il empêche de lire... »Aime-moi, toi qui sais que, sous un clair sourire, »Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés.»
V
RÉVEIL
O toi, dont je reste interdit, J’ai donc le mot de ton abîme! N’importe quel baiser t’anime: Un passant; de l’or; tout est dit.
Tu n’aimes que comme on se venge; Tu mens en cris délicieux; Et tu te plais, riant des cieux, A ces vains jeux de mauvais ange.
En tes baisers nuls et pervers Si j’ai bu vos sucs, jusquiames, Enchanteresse entre les femmes Sois oubliée, en tes hivers!
VI
ADIEU
Un vertige épars sous tes voiles Tenta mon front vers tes bras nus. Adieu, toi par qui je connus L’angoisse des nuits sans étoiles!
Quoi! ton seul nom me fit pâlir! --Aujourd’hui, sans désirs ni craintes, Dans l’ennui vil de tes étreintes Je ne veux plus m’ensevelir.
Je respire le vent des grèves, Je suis heureux loin de ton seuil: Et tes cheveux couleur de deuil Ne font plus d’ombre sur mes rêves.
VII
RENCONTRE
Tu secouais ton noir flambeau; Tu ne pensais pas être morte; J’ai forgé la grille et la porte Et mon cœur est sûr du tombeau.
Je ne sais quelle flamme encore Brûlait dans ton sein meurtrier, Je ne pouvais m’en soucier: Tu m’as fait rire de l’aurore.
Tu crois au retour sur les pas? Que les seuls sens font les ivresses?... Or, je bâillais en tes caresses: Tu ne ressusciteras pas.
SOUVENIRS OCCULTES
_A Monsieur Franc Lamy._
«Et il n’y a pas, dans toute la contrée, de château plus chargé de gloire et d’années que mon mélancolique manoir héréditaire.»
EDGAR POE.