Part 16
--Oubliez-moi, cependant! Il le faut, monsieur.
--Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement de mon cœur! Est-ce que je puis vivre sans vous? Le seul air que je veuille respirer, c’est le vôtre! Ce que vous dites, je ne le comprends plus: vous oublier... comment cela?
--Un terrible malheur m’a frappée. Vous en faire l’aveu serait vous attrister jusqu’à la mort, c’est inutile.
--Quel malheur peut séparer ceux qui s’aiment!
--Celui-là.
En prononçant cette parole elle ferma les yeux.
La rue s’allongeait, absolument déserte. Un portail donnant sur un petit enclos, une sorte de triste jardin, était grand ouvert auprès d’eux. Il semblait leur offrir son ombre.
Félicien, comme un enfant irrésistible, qui adore, l’emmena sous cette voûte de ténèbres en enveloppant la taille qu’on lui abandonnait.
L’enivrante sensation de la soie tendue et tiède qui se moulait autour d’elle lui communiqua le désir fiévreux de l’étreindre, de l’emporter, de se perdre en son baiser. Il résista. Mais le vertige lui ôtait la faculté de parler. Il ne trouva que ces mots balbutiés et indistincts:
--Mon Dieu, mais, comme je vous aime!
Alors cette femme inclina la tête sur la poitrine de celui qui l’aimait et, d’une voix amère et désespérée:
--Je ne vous entends pas! je meurs de honte! Je ne vous entends pas! Je n’entendrais pas votre nom! Je n’entendrais pas votre dernier soupir! Je n’entends pas les battements de votre cœur qui frappent mon front et mes paupières! Ne voyez-vous pas l’affreuse souffrance qui me tue!--Je suis... ah! je suis SOURDE!
--Sourde! s’écria Félicien, foudroyé par une froide stupeur et frémissant de la tête aux pieds.
--Oui! depuis des années! Oh! toute la science humaine serait impuissante à me ressusciter de cet horrible silence. Je suis sourde comme le ciel et comme la tombe, monsieur! C’est à maudire le jour, mais c’est la vérité. Ainsi, laissez-moi!
--Sourde! répétait Félicien, qui, sous cette inimaginable révélation, était demeuré sans pensée, bouleversé et hors d’état même de réfléchir à ce qu’il disait: Sourde?...
Puis, tout à coup:
--Mais, ce soir, aux Italiens, s’écria-t-il, vous applaudissiez, cependant, cette musique!
Il s’arrêta, songeant qu’elle ne devait pas l’entendre. La chose devenait brusquement si épouvantable qu’elle provoquait le sourire.
--Aux Italiens?... répondit-elle, en souriant elle-même. Vous oubliez que j’ai eu le loisir d’étudier le semblant de bien des émotions. Suis-je donc la seule? Nous appartenons au rang que le destin nous donne et il est de notre devoir de le tenir. Cette noble femme qui chantait méritait bien quelques marques suprêmes de sympathie? Pensez-vous, d’ailleurs, que mes applaudissements différaient beaucoup de ceux des _dilettanti_ les plus enthousiastes? J’étais musicienne, autrefois!...
A ces mots, Félicien la regarda, un peu égaré, et s’efforçant de sourire encore:
--Oh! dit-il, est-ce que vous vous jouez d’un cœur qui vous aime à la désolation? Vous vous accusez de ne pas entendre et vous me répondez!...
--Hélas, dit-elle, c’est que... ce que vous dites, vous le croyez _personnel_, mon ami! Vous êtes sincère; mais vos paroles ne sont nouvelles que pour vous.--Pour moi, vous récitez un dialogue dont j’ai appris, d’avance, toutes les réponses. Depuis des années, il est pour moi toujours le même. C’est un rôle dont toutes les phrases sont dictées et nécessitées avec une précision vraiment affreuse. Je le possède à un tel point que si j’acceptais,--ce qui serait un crime,--d’unir ma détresse, ne fût-ce que quelques jours, à votre destinée, vous oublieriez, à chaque instant, la confidence funeste que je vous ai faite. L’illusion, je vous la donnerais, complète, exacte, _ni plus ni moins qu’une autre femme_, je vous assure! Je serais même, incomparablement, plus réelle que la réalité. Songez que les circonstances dictent toujours les mêmes paroles et que le visage s’harmonise toujours un peu avec elles! Vous ne pourriez croire que je ne vous entends pas, tant je devinerais juste.--N’y pensons plus, voulez-vous?
Il se sentit effrayé, cette fois.
--Ah! dit-il, quelles amères paroles vous avez le droit de prononcer!... Mais, moi, s’il en est ainsi, je veux partager avec vous, fût-ce l’éternel silence, s’il le faut. Pourquoi voulez-vous m’exclure de cette infortune? J’eusse partagé votre bonheur! Et notre âme peut suppléer à tout ce qui existe.
La jeune femme tressaillit, et ce fut avec des yeux pleins de lumière qu’elle le regarda.
--Voulez-vous marcher un peu, en me donnant le bras, dans cette rue sombre? dit-elle. Nous nous figurerons que c’est une promenade pleine d’arbres, de printemps et de soleil!--J’ai quelque chose à vous dire, moi aussi, que je ne redirai plus.
Les deux amants, le cœur dans l’étau d’une tristesse fatale, marchèrent, la main dans la main, comme des exilés.
--Écoutez-moi, dit-elle, vous qui pouvez entendre le son de ma voix. Pourquoi donc ai-je senti que vous ne m’offensiez pas? Et pourquoi vous ai-je répondu? Le savez-vous?... Certes, il est tout simple que j’aie acquis la science de lire, sur les traits d’un visage et dans les attitudes, les sentiments qui déterminent les actes d’un homme, mais, ce qui est tout différent, c’est que je pressente, avec une exactitude aussi profonde et, pour ainsi dire, presque infinie, la valeur et la qualité de ces sentiments ainsi que leur intime harmonie en celui qui me parle. Quand vous avez pris sur vous de commettre, envers moi, cette épouvantable inconvenance de tout à l’heure, j’étais la seule femme, peut-être, qui pouvait en saisir, à l’instant même, la véritable signification.
Je vous ai répondu, parce qu’il m’a semblé voir luire sur votre front ce signe inconnu qui annonce ceux dont la pensée, loin d’être obscurcie, dominée et bâillonnée par leurs passions, grandit et divinise toutes les émotions de la vie et dégage l’idéal contenu dans toutes les sensations qu’ils éprouvent. Ami, laissez-moi vous apprendre mon secret. La fatalité, d’abord si douloureuse, qui a frappé mon être matériel, est devenue pour moi l’affranchissement de bien des servitudes! Elle m’a délivré de cette surdité intellectuelle dont la plupart des autres femmes sont les victimes.
Elle a rendu mon âme sensible aux vibrations des choses éternelles dont les êtres de mon sexe ne connaissent, à l’ordinaire, que la parodie. Leurs oreilles sont murées à ces merveilleux échos, à ces prolongements sublimes! De sorte qu’elles ne doivent à l’acuité de leur ouïe que la faculté de percevoir ce qu’il y a, seulement, d’instinctif et d’extérieur dans les voluptés les plus délicates et les plus pures. Ce sont les Hespérides, gardiennes de ces fruits enchantés dont elles ignorent à jamais la magique valeur! Hélas, je suis sourde... mais elles! Qu’entendent-elles!... Ou, plutôt, qu’écoutent-elles dans les propos qu’on leur adresse, sinon le bruit confus, en harmonie avec le jeu de physionomie de celui qui leur parle! De sorte qu’inattentives non pas au sens apparent, mais à la _qualité_, révélatrice et profonde, au _véritable_ sens enfin, de chaque parole, elles se contentent d’y distinguer une intention de flatterie, qui leur suffit amplement. C’est ce qu’elles appellent le «positif de la vie» avec un de ces sourires... Oh! vous verrez, si vous vivez! Vous verrez quels mystérieux océans de candeur, de suffisance et de basse frivolité cache, uniquement, ce délicieux sourire!--L’abîme d’amour charmant, divin, obscur, véritablement étoilé, comme la Nuit, qu’éprouvent les êtres de votre nature, essayez de le traduire à l’une d’entre elles!... Si vos expressions filtrent jusqu’à son cerveau, elles s’y déformeront, comme une source pure qui traverse un marécage. De sorte qu’en réalité cette femme _ne les aura pas entendues_. «La Vie est impuissante à combler ces rêves, disent-elles, et vous lui demandez trop!» Ah! comme si la Vie n’était pas faite par les vivants!
--Mon Dieu! murmura Félicien.
--Oui, poursuivit l’inconnue, une femme n’échappe pas à cette condition de sa nature, la surdité mentale, à moins, peut-être, de payer sa rançon d’un prix inestimable, comme moi. Vous prêtez aux femmes un secret, parce qu’elles ne s’expriment que par des actes. Fières, orgueilleuses de ce secret, qu’elles ignorent elles-mêmes, elles aiment à laisser croire qu’on peut les deviner. Et tout homme, flatté de se croire le divinateur attendu, malverse de sa vie pour épouser un sphinx de pierre. Et nul d’entre eux ne peut s’élever _d’avance_, jusqu’à cette réflexion qu’un secret, si terrible qu’il soit, s’il n’est _jamais_ exprimé, est identique au néant.
L’inconnue s’arrêta.
--Je suis amère, ce soir, continua-t-elle,--voici pourquoi: je n’enviais plus ce qu’elles possèdent, ayant constaté l’usage qu’elles en font--et que j’en eusse fait moi-même, sans doute! Mais vous voici, vous voici, vous, qu’autrefois j’aurais tant aimé!... je vous vois!.... je vous devine!... je reconnais votre âme dans vos yeux... vous me l’offrez, _et je ne puis vous la prendre_!...
La jeune femme cacha son front dans ses mains.
--Oh! répondit tout bas Félicien, les yeux en pleurs,--je puis du moins baiser la tienne dans le souffle de tes lèvres!--Comprends-moi! Laisse-toi vivre! tu es si belle!.... Le silence de notre amour le fera plus ineffable et plus sublime, ma passion grandira de toute ta douleur, de toute notre mélancolie!... Chère femme épousée à jamais, viens vivre ensemble!
Elle le contemplait de ses yeux aussi baignés de larmes et, posant la main sur le bras qui l’enlaçait:
--Vous allez déclarer vous-même que c’est impossible! dit-elle. Écoutez encore! je veux achever, en ce moment, de vous révéler toute ma pensée... car vous ne m’entendrez plus... et je ne veux pas être oubliée.
Elle parlait lentement et marchait, la tête inclinée sur l’épaule du jeune homme.
--Vivre ensemble!... dites-vous... Vous oubliez qu’après les premières exaltations, la vie prend des caractères d’intimité où le besoin de s’exprimer exactement devient inévitable. C’est un instant sacré! Et c’est l’instant cruel où ceux qui se sont épousés, inattentifs à leurs paroles, reçoivent le châtiment irréparable du peu de valeur qu’ils ont accordée à la _qualité_ du sens réel, unique, enfin, que ces paroles recevaient de ceux qui les énonçaient. «Plus d’illusions!» se disent-ils, croyant, ainsi, masquer, sous un sourire trivial, le douloureux mépris qu’ils éprouvent, en réalité, pour leur sorte d’amour,--et le désespoir qu’ils ressentent de se l’avouer à eux-mêmes.
Car ils ne veulent pas s’apercevoir qu’ils n’ont possédé que ce qu’ils désiraient! Il leur est impossible de croire que,--hors la Pensée, qui transfigure toutes choses,--toute chose n’est qu’ILLUSION ici-bas. Et que toute passion, acceptée et conçue dans la seule sensualité, devient bientôt plus amère que la Mort pour ceux qui s’y sont abandonnés.--Regardez au visage les passants, et vous verrez si je m’abuse.--Mais nous, demain! Quand cet instant serait venu!... J’aurais votre regard, mais je n’aurais pas votre voix! j’aurais votre sourire... mais non vos paroles! Et je sens que vous ne devez point parler comme les autres!...
Votre âme primitive et simple doit s’exprimer avec une vivacité presque définitive, n’est-ce pas? Toutes les nuances de votre sentiment ne peuvent donc être trahies que dans la musique même de vos paroles! Je sentirais bien que vous êtes tout rempli de mon image, mais la forme que vous donnez à mon être dans vos pensées, la façon dont je suis conçue par vous, et qu’on ne peut manifester que par quelques mots trouvés chaque jour,--cette forme sans lignes précises et qui, à l’aide de ces mêmes mots divins, reste indécise et tend à se projeter dans la Lumière pour s’y fondre et passer dans cet infini que nous portons en notre cœur,--cette seule réalité, enfin, je ne la connaîtrai jamais! Non!... Cette musique ineffable, cachée dans la voix d’un amant, ce murmure aux inflexions inouïes, qui enveloppe et fait pâlir, je serais condamnée à ne pas l’entendre!... Ah! celui qui écrivit sur la première page d’une symphonie sublime: «C’est ainsi que le Destin frappe à la porte!» avait connu la voix des instruments avant de subir la même affliction que moi!
Il se souvenait, en écrivant! Mais moi, comment me souvenir de la voix avec laquelle vous venez de me dire pour la première fois: «Je vous aime!...»
En écoutant ces paroles, le jeune homme était devenu sombre: ce qu’il éprouvait, c’était de la terreur.
--Oh! s’écria-t-il. Mais vous entr’ouvrez dans mon cœur des gouffres de malheur et de colère! J’ai le pied sur le seuil du paradis et il faut que je referme, sur moi-même, la porte de toutes les joies! Êtes-vous la tentatrice suprême--enfin!... Il me semble que je vois luire, dans vos yeux, je ne sais quel orgueil de m’avoir désespéré.
--Va! je suis celle qui ne t’oubliera pas! répondit-elle.--Comment oublier les mots pressentis qu’on n’a pas entendus?
--Madame, hélas! vous tuez à plaisir toute la jeune espérance que j’ensevelis en vous!... Cependant si tu es présente où je vivrai, l’avenir, nous le vaincrons ensemble! Aimons-nous avec plus de courage! Laisse-toi venir!
Par un mouvement inattendu et féminin, elle noua ses lèvres aux siennes, dans l’ombre, doucement, pendant quelques secondes. Puis elle lui dit avec une sorte de lassitude:
--Ami, je vous dis que c’est impossible. Il est des heures de mélancolie où, irrité de mon infirmité, vous chercheriez des occasions de la constater plus vivement encore! Vous ne pourriez oublier que je ne vous entends pas!... ni me le pardonner, je vous assure! Vous seriez, fatalement, entraîné, par exemple, _à ne plus me parler_, à ne plus articuler de syllabes auprès de moi! Vos lèvres, seules, me diraient: «Je vous aime», sans que la vibration de votre voix troublât le silence. Vous en viendriez à m’écrire, ce qui serait pénible, enfin! Non, c’est impossible! Je ne profanerai pas ma vie pour la moitié de l’Amour. Bien que vierge, je suis veuve d’un rêve et veux rester inassouvie. Je vous le dis, je ne puis vous prendre votre âme en échange de la mienne. Vous étiez, cependant, celui destiné à retenir mon être!... Et c’est à cause de cela même que mon devoir est de vous ravir mon corps. Je l’emporte! C’est ma prison! Puissé-je en être bientôt délivrée!--Je ne veux pas savoir votre nom... _Je ne veux pas le lire!_... Adieu!--Adieu!...
Une voiture étincelait à quelques pas, au détour de la rue de Grammont. Félicien reconnut vaguement le laquais du péristyle des Italiens lorsque, sur un signe de la jeune femme, un domestique abaissa le marchepied du coupé.
Celle-ci quitta le bras de Félicien, se dégagea comme un oiseau, entra dans la voiture. L’instant d’après tout avait disparu.
M. le comte de la Vierge repartit, le lendemain, pour son solitaire château de Blanchelande,--et l’on n’a plus entendu parler de lui.
Certes, il pouvait se vanter d’avoir rencontré, du premier coup, une femme sincère,--ayant, enfin, _le courage de ses opinions_.
MARYELLE
_A Madame la baronne de la Salle._
«Avance tes lèvres, dit-elle, mes baisers ont le goût d’un fruit qui se fondrait dans ton cœur!»
GUSTAVE FLAUBERT, _la Tentation de saint Antoine_.
Sa disparition de Mabille, ses allures nouvelles, la discrète élégance de ses toilettes sombres, ses airs, enfin, de _noli me tangere_, joints à de certaines _réticences_ qu’employaient désormais ses favorisés en parlant d’elle, tout cela m’intriguait un peu les esprits au sujet de cette séduisante fille, célèbre, jadis, dans ces soupers où son fin et joli babil galvanisait jusqu’aux princes les plus moroses de la _Gomme_--et que je désire appeler Maryelle.
Tout semblant de pudeur n’étant, parfois, pour les femmes ultra-galantes qu’une dernière dépravation, je résolus, étant désœuvré, d’approfondir l’énigme.
Oui, par un légitime ennui, par une de ces frivolités dont tout philosophe est capable à ses heures (et qu’il ne faut point se hâter de blâmer outre mesure), je formai le dessein de rechercher, dès que s’en offrirait l’occasion, jusqu’à quel degré de l’épiderme cette couche de vernis pudique avait pénétré chez elle, ne doutant pas que les premières égratignures d’une conversation savamment épicée n’en fissent sauter, pour le moins, quelques écailles.
Hier, avenue de l’Opéra, je rencontrai la mystérieuse enfant, toute moulée de faille noire, une rose rouge-sang à la ceinture, un gainsborough sur son ovale et fin visage.
Maryelle compte aujourd’hui vingt-cinq automnes; elle n’est qu’un peu pâlie, toujours svelte, excitante avec sa beauté de tubéreuse, pimentée d’une distinction de vicomtesse de théâtre et son je ne sais quel charme dans les yeux.
Entre deux banalités de circonstance et la trouvant moins cérémonieuse que je ne m’y attendais, je l’invitai, sans autres façons, à venir dîner au Bois, seule à seul, dans un moulin de couleur quelconque, histoire de s’ennuyer de concert,--les premiers soirs de notre énervant septembre, devant aider, ce pensai-je, à ses expansives confidences.
Elle déclina d’abord, puis, comme séduite par mon insouciant ton de réserve, elle accepta. Cinq heures sonnaient. Nous partîmes.
La promenade, sous les branchages de l’une des plus désertes allées du Bois, fut silencieuse. Maryelle avait baissé son voile, craignant soit d’être vue, soit de me causer quelque gêne. La voiture, d’après son désir, allait au pas. Je ne remarquai rien d’autrement surprenant dans la tenue de notre énigmatique amie, sinon, toutefois, l’attention inusitée dont elle honora le coucher du soleil.
Le dîner fut maintenu sur un diapason tellement officiel, que, transporté en un repas de famille bourgeoise le jour de la fête du grand-père, il n’y eût choqué personne. Nous parlâmes, je m’en souviens, du... prochain salon! Elle était au fait, semblait s’intéresser. Bref, nous étions absurdes à plaisir: c’est si amusant de jouer au gandin! Je préfère cela aux cartes.
Pour diversifier et l’attirer vers de plus riants domaines de l’Esprit, je me mis à lui détailler, au dessert, l’aventure de ce hobereau vindicatif lequel ayant surpris--(qui? je vous le donne en mille?)--sa femme, figurez-vous! en conversation légère, blessa, mortellement, le préféré:--puis, pendant que celui-ci rendait l’âme, et comme la jeune éplorée se penchait en grand désespoir sur l’agonisant,--imagina (raffinement extrême!) de chatouiller dans l’ombre les pieds de l’épouse infidèle, afin de la forcer d’éclater d’un fou rire au nez expirant de l’élu de son cœur.
Cette anecdote, assaisonnée d’incidentes, ayant induit Maryelle à sourire, la glace fut rompue,--et nous commençâmes à nous distraire davantage.
Lorsqu’on nous eut apporté les candélabres, l’éternel café, les boîtes odorantes de la Havane et les cigarettes russes, comme les fenêtres de notre retrait donnaient sur de grands arbres, je lui dis, en lui montrant le croissant qui faisait étinceler les dernières feuilles d’or bruni:
--Ma chère Maryelle, te rappelles-tu, vaguement, l’automne dernier?
Elle eut un mouvement de tête un peu mélancolique:
--Bah! répondit-elle. L’hiver suivant, les jolies fleurs de ces deux soirs dont tu parles sont mortes sous la neige. Tiens, n’essayons pas de raviver un bouquet de sensations fanées,--ce serait nous efforcer vers un nul plaisir. Le caprice est envolé; c’est l’oiseau bleu! Laissons la cage ouverte, en souvenir, veux-tu? Restons amis.
L’heure était charmante: Maryelle venait de dire une chose aussi sensée qu’exquise; quoi de mieux possible, désormais, qu’une causerie? Elle voyait qu’en cet instant, du moins, j’avais plutôt souci du mot de son attitude nouvelle que de ses chers abandons... Cependant je me crus obligé, par une délicatesse, de prendre un air attristé quelque peu,--simple attention que tout homme bien élevé doit toujours et quand même à une créature gracieuse. Elle me devina sans doute et la sympathique alouette voulut bien se laisser prendre au miroir. Nous nous tendîmes la main en souriant:--et ce fut fini.
Et voici qu’entre deux petites gorgées de menthe blanche, m’ayant élu pour confident, sous le fallacieux peut-être, mais rassurant prétexte que je ne suis pas «comme les autres» (ce qui était à dire, en réalité, pour causer, à tout prix, de l’intime préoccupation qui l’étouffait), Maryelle me narra la suivante histoire,--après m’avoir arraché cette promesse (que je tiens en ce moment), d’en masquer l’héroïne (s’il m’arrivait d’en parler un jour), sous le loup de velours d’un impénétrable et gracieux pseudonymat.
Voici l’histoire, sans commentaires. C’est seulement _sa manière d’être banale_ qui m’a semblé assez extraordinaire.
L’hiver dernier, au théâtre, Maryelle avait été l’objet, paraît-il, de l’attention d’un très jeune spectateur absolument inconnu du tout Paris des rues Blanche et Condorcet.
Oui, d’un enfant de dix-sept ou dix-huit ans, de mise élégante et simple, et dont la jumelle s’était plusieurs fois levée vers la loge.
Lorsque la belle Maryelle est habillée en toilette montante, il faut vous dire qu’un provincial pourra toujours la prendre pour quelque échappée d’un salon de moderne préfète.
La dangereuse créature a cela pour elle, qu’elle n’est dénuée ni d’orthographe ni d’un certain tact, grâce auquel elle _devient_ selon les gens qui lui parlent--et assez vite pour produire l’illusion. La romance une fois commencée, elle ne détonne plus: qualité rare.
Elle s’était accompagnée, ce soir-là, d’une forte marchande à la toilette, à qui, dès le premier coup de lorgnette du «monsieur», elle intima, tout bas, la plus rigoureuse tenue.
En sorte que, dès le second acte, Maryelle eût semblé, à des yeux même sagaces, une rentière veuve et indifférente, flanquée d’une parente éloignée.
Le «monsieur» n’était donc autre que cet adolescent de dix-sept ans à peine: de beaux yeux, un air crédule, l’innocence même. Un page. Or, l’aspect imposant et piquant à la fois de la brillante personne ayant ému, ce semble, outre mesure, notre jeune homme, il erra dans les couloirs (sans oser, bien entendu); et pour tout dire, à l’issue de la représentation, il suivit en voiture l’humble fiacre de ces dames.
En fine mouche, Maryelle se réfugia, ce soir-là, chez sa marchande à la toilette. Des ordres furent donnés pour «si l’on venait prendre des renseignements». Bref, elle devint, en deux temps, l’honnête veuve, «de passage à Paris», du militaire en retraite, âgé, décoré, auquel une famille intéressée l’avait sacrifiée de bonne heure. Enfin, rien n’y manqua, pas même les deux ans de veuvage, avec le portrait du défunt, qu’on se procurerait facilement et d’occasion, s’il y avait lieu de s’en pourvoir. Il est de tradition que, même de nos jours, cette fastidieuse rengaine ne manque jamais son effet sur les imaginations jeunes encore. Maryelle s’en tint là, le mieux étant l’ennemi du bien: plus tard, on aviserait.
La nuit ayant affolé les fiévreuses rêveries de son juvénile amoureux, tout se passa comme, avec son flair de levrette, notre héroïne l’avait pressenti.
Le jeune provincial, une fois en possession du nom, nouvellement choisi, de la dame, écrivit.
(Maryelle, en mettant son pouce léger sur la signature, me donna cette lettre à lire.) S’il faut l’avouer, je fus surpris de l’accent sincère de cette épître: elle émanait à coup sûr d’un trop candide, mais très noble garçon. C’était fou! mais c’était exquis! Ah! le charmant et bon petit être! Un respect, une timidité irrésistibles!--Il donnait son premier amour, cet enfant-là, prenant cette fille bizarre pour la plus réservée des femmes! J’en fus attristé moi-même en songeant au dénouement inévitable.
--Il s’appelle, de son petit nom, Raoul, me dit-elle; il appartient à une excellente famille de la province: ses parents, «des magistrats bien honorables», lui laisseront de l’aisance. Il vient à Paris trois fois par mois, en s’échappant! Cela dure depuis six semaines.
Maryelle, allumant une cigarette, continua son histoire, comme se parlant à elle-même.