Contes cruels

Part 15

Chapter 153,776 wordsPublic domain

Je résolus de boire un verre d’eau froide pour me remettre tout à fait et je descendis du lit.

En passant devant la fenêtre, je remarquai une chose: la lune était exactement pareille à celle de mon songe, bien que je ne l’eusse pas vue avant de me mettre au lit; et, en allant, la bougie à la main, examiner la serrure de la porte, je constatai qu’un tour de clef avait été donné _en dedans_, ce que je n’avais point fait avant mon sommeil.

A ces découvertes, je jetai un regard autour de moi. Je commençai à trouver que la chose était revêtue d’un caractère bien insolite. Je me recouchai, je m’accoudai, je cherchai à me raisonner, à me prouver que tout cela n’était qu’un accès de somnambulisme très lucide, mais je me rassurai de moins en moins. Cependant, la fatigue me prit comme une vague, berça mes noires pensées et m’endormit brusquement dans mon angoisse.

Quand je me réveillai, un bon soleil jouait dans la chambre.

C’était une matinée heureuse. Ma montre, accrochée au chevet du lit, marquait dix heures. Or, pour nous réconforter, est-il rien de tel que le jour, le radieux soleil? Surtout quand on sent les dehors embaumés et la campagne pleine d’un vent frais dans les arbres, les fourrés épineux, les fossés couverts de fleurs et tout humides d’aurore!

Je m’habillai à la hâte, très oublieux du sombre commencement de ma nuitée.

Complètement ranimé par des ablutions réitérées d’eau fraîche, je descendis.

L’abbé Maucombe était dans la salle à manger: assis devant la nappe déjà mise il lisait un journal en m’attendant.

Nous nous serrâmes la main:

--Avez-vous passé une bonne nuit, mon cher Xavier? me demanda-t-il.

--Excellente! répondis-je distraitement (par habitude et sans accorder attention le moins du monde à ce que je disais).

La vérité est que je me sentais bon appétit: voilà tout.

Nanon intervint, nous apportant le déjeuner.

Pendant le repas notre causerie fut à la fois recueillie et joyeuse: l’homme qui vit saintement connaît, seul, la joie et sait la communiquer.

Tout à coup, je me rappelai mon rêve.

--A propos, m’écriai-je, mon cher abbé, il me souvient que j’ai eu cette nuit un singulier rêve,--et d’une étrangeté... comment puis-je exprimer cela? Voyons... saisissante? étonnante? effrayante?--A votre choix!--Jugez-en.

Et, tout en pelant une pomme, je commençai à lui narrer, dans tous ses détails, l’hallucination sombre qui avait troublé mon premier sommeil.

Au moment où j’en étais arrivé au _geste_ du prêtre m’offrant le manteau, et _avant que j’eusse entamé cette phrase_, la porte de la salle à manger s’ouvrit. Nanon, avec cette familiarité particulière aux gouvernantes de curés, entra, dans le rayon du soleil, au beau milieu de la conversation, et, m’interrompant, me tendit un papier:

--Voici une lettre «très pressée» que le rural vient d’apporter, à l’instant, pour monsieur! dit-elle.

--Une lettre!--Déjà! m’écriai-je, _oubliant mon histoire_. C’est de mon père. Comment cela?--Mon cher abbé, vous permettez que je lise, n’est-ce pas!

--Sans doute! dit l’abbé Maucombe, perdant également l’histoire de vue et subissant, magnétiquement, l’intérêt que je prenais à la lettre:--sans doute!

Je décachetai.

Ainsi l’incident de Nanon avait détourné notre attention par sa soudaineté.

--Voilà, dis-je, une vive contrariété, mon hôte: à peine arrivé, je me vois obligé de repartir.

--Comment? demanda l’abbé Maucombe, reposant sa tasse sans boire.

--Il m’est écrit de revenir en toute hâte, au sujet d’une affaire, d’un procès d’une importance des plus graves. Je m’attendais à ce qu’il ne se plaidât qu’en décembre: or, on m’avise qu’il se juge dans la quinzaine et, comme, seul, je suis à même de mettre en ordre les dernières pièces qui doivent nous donner gain de cause, il faut que j’aille!... Allons! quel ennui!

--Positivement, c’est fâcheux! dit l’abbé;--comme c’est donc fâcheux!... Au moins, promettez-moi qu’aussitôt ceci terminé... La grande affaire, c’est le salut: j’espérais être pour quelque chose dans le vôtre--et voici que vous vous échappez! Je pensais déjà que le bon Dieu vous avait envoyé...

--Mon cher abbé, m’écriai-je, je vous laisse mon fusil. Avant trois semaines je serai de retour et, cette fois, pour quelques semaines, si vous voulez.

--Allez donc en paix! dit l’abbé Maucombe.

--Eh! c’est qu’il s’agit de presque toute ma fortune! murmurai-je.

--La fortune, c’est Dieu! dit simplement Maucombe.

--Et demain, comment vivrais-je, si?...

--Demain, on ne vit plus, répondit-il.

Bientôt nous nous levâmes de table, un peu consolés du contre-temps par cette promesse formelle de revenir.

Nous allâmes nous promener dans le verger, visiter les attenances du presbytère.

Toute la journée, l’abbé m’étala, non sans complaisance, ses pauvres trésors champêtres. Puis, pendant qu’il lisait son bréviaire, je marchai, solitairement, dans les environs, respirant l’air vivace et pur avec délices. Maucombe, à son retour, s’étendit quelque peu sur son voyage en terre sainte; tout cela nous conduisit jusqu’au coucher du soleil.

Le soir vint. Après un frugal souper, je dis à l’abbé Maucombe:

--Mon ami, l’_express_ part à neuf heures précises. D’ici R***, j’ai bien une heure et demie de route. Il me faut une demi-heure pour régler à l’auberge en y reconduisant le cheval; total, deux heures. Il en est sept: je vous quitte à l’instant.

--Je vous accompagnerai un peu, dit le prêtre: _cette promenade me sera salutaire_.

--A propos, lui répondis-je, préoccupé, voici l’adresse de mon père (chez qui je demeure à Paris,) si nous devons nous écrire.

Nanon prit la carte et l’inséra dans une jointure de la glace.

Trois minutes après, l’abbé et moi nous quittions le presbytère et nous nous avancions sur le grand chemin. Je tenais mon cheval par la bride, comme de raison.

Nous étions déjà deux ombres.

Cinq minutes après notre départ, une bruine pénétrante, une petite pluie, fine et très froide, portée par un affreux coup de vent, frappa nos mains et nos figures.

Je m’arrêtai court:

--Mon vieil ami, dis-je à l’abbé, non! décidément je ne souffrirai pas cela. Votre existence est précieuse et cette ondée glaciale est très malsaine. Rentrez. Cette pluie, encore une fois, pourrait vous mouiller dangereusement. Rentrez, je vous en prie.

L’abbé, au bout d’un instant, songeant à ses fidèles, se rendit à mes raisons.

--J’emporte une promesse, mon cher ami? me dit-il.

Et, comme je lui tendais la main:

--Un instant! ajouta-t-il; je songe que vous avez du chemin à faire--et que cette bruine est, en effet, pénétrante!

Il eut un frisson. Nous étions l’un auprès de l’autre, immobiles, nous regardant fixement comme deux voyageurs pressés.

En ce moment la lune s’éleva sur les sapins, derrière les collines, éclairant les landes et les bois à l’horizon. Elle nous baigna spontanément de sa lumière morne et pâle, de sa flamme déserte et pâle. Nos silhouettes et celle du cheval se dessinèrent, énormes, sur le chemin.--Et, du côté des vieilles croix de pierre, là-bas,--du côté des vieilles croix en ruines qui se dressent en ce canton de Bretagne, dans les écreboissées où perchent les funestes oiseaux échappés du bois des Agonisants,--j’entendis, au loin, un cri affreux; l’aigre et alarmant fausset de la Freusée. Une chouette aux yeux de phosphore, dont la lueur tremblait sur le grand bras d’une yeuse, s’envola et passa entre nous, en prolongeant ce cri.

--Allons! continua l’abbé Maucombe, moi, je serai chez moi dans une minute; ainsi _prenez,--prenez ce manteau!_--J’y tiens beaucoup!... beaucoup!--ajouta-t-il avec un ton inoubliable.--Vous me le ferez renvoyer par le garçon d’auberge qui vient au village tous les jours... _Je vous en prie._

L’abbé en prononçant ces paroles, me tendait son manteau noir. Je ne voyais pas sa figure, à cause de l’ombre que projetait son large tricorne: mais je distinguai ses yeux _qui me considéraient avec une solennelle fixité_.

Il me jeta le manteau sur les épaules, me l’agrafa, d’un air tendre et inquiet, pendant que, sans forces, je fermais les paupières. Et, profitant de mon silence, il se hâta vers son logis. Au tournant de la route, il disparut.

Par une présence d’esprit,--et un peu, aussi, machinalement,--je sautai à cheval. Puis je restai immobile.

Maintenant j’étais seul sur le grand chemin. J’entendais les mille bruits de la campagne. En rouvrant les yeux, je vis l’immense ciel livide où filaient de monstrueux nuages ternes, cachant la lune,--la nature solitaire. Cependant, je me tins droit et ferme, quoique je dusse être blanc comme un linge.

--Voyons! me dis-je, du calme!--J’ai la fièvre et je suis somnambule. Voilà tout.

Je m’efforçai de hausser les épaules: un poids secret m’en empêcha.

Et voici que, venue du fond de l’horizon, du fond de ces bois décriés, une volée d’orfraies, à grand bruit d’ailes, passa, en criant d’horribles syllabes inconnues, au-dessus de ma tête. Elles allèrent s’abattre sur le toit du presbytère et sur le clocher dans l’éloignement: et le vent m’apporta des cris tristes. Ma foi, j’eus peur. Pourquoi? Qui me le précisera jamais? J’ai vu le feu, j’ai touché de la mienne plusieurs épées; mes nerfs sont mieux trempés, peut-être, que ceux des plus flegmatiques et des plus blafards: j’affirme, toutefois, très humblement, que j’ai eu peur, ici,--et pour de bon. J’en ai conçu, même, pour moi, quelque estime intellectuelle. N’a pas peur de ces choses-là qui veut.

Donc, en silence, j’ensanglantai les flancs du pauvre cheval et, les yeux fermés, les rênes lâchées, les doigts crispés sur les crins, le manteau flottant derrière moi tout droit, je sentis que le galop de ma bête était aussi violent que possible; elle allait ventre à terre: de temps en temps mon sourd grondement, à son oreille, lui communiquait, à coup sûr, et d’instinct, l’horreur superstitieuse dont je frissonnais malgré moi. Nous arrivâmes, de la sorte, en moins d’une demi-heure. Le bruit du pavé des faubourgs me fit redresser la tête--et respirer!

--Enfin! je voyais des maisons! des boutiques éclairées! les figures de mes semblables derrière les vitres! Je voyais des passants!... Je quittais le pays des cauchemars!

A l’auberge, je m’installai devant le bon feu. La conversation des rouliers me jeta dans un état voisin de l’extase. Je sortais de la Mort. Je regardai la flamme entre mes doigts. J’avalai un verre de rhum. Je reprenais, enfin, le gouvernement de mes facultés.

Je me sentais rentré dans la vie réelle.

J’étais même,--disons-le,--un peu honteux de ma panique.

Aussi, comme je me sentis tranquille, lorsque j’accomplis la commission de l’abbé Maucombe! Avec quel sourire mondain j’examinai le manteau noir en le remettant à l’hôtelier! L’hallucination était dissipée. J’eusse fait, volontiers, comme dit Rabelais, «le bon compagnon».

Le manteau en question ne me parut rien offrir d’extraordinaire ni, même, de particulier,--si ce n’est qu’il était très vieux et même rapiécé, recousu, redoublé avec une espèce de tendresse bizarre. Une charité profonde, sans doute, portait l’abbé Maucombe à donner en aumônes le prix d’un manteau neuf: du moins, je m’expliquai la chose de cette façon.

--Cela se trouve bien!--dit l’aubergiste: le garçon doit aller au village tout à l’heure: il va partir; il rapportera le manteau chez M. Maucombe en passant, avant dix heures.

Une heure après, dans mon wagon, les pieds sur la chauffeuse, enveloppé dans ma houppelande reconquise, je me disais, en allumant un bon cigare et en écoutant le bruit du sifflet de la locomotive:

--Décidément, j’aime encore mieux ce cri-là que celui des hiboux.

Je regrettais un peu, je dois l’avouer, d’avoir promis de revenir.

Là-dessus je m’endormis, enfin, d’un bon sommeil, oubliant complètement ce que je devais traiter désormais de coïncidence insignifiante.

Je dus m’arrêter six jours à Chartres, pour collationner des pièces qui, depuis, amenèrent la conclusion favorable de notre procès.

Enfin, l’esprit obsédé d’idées de paperasses et de chicane--et sous l’abattement de mon maladif ennui,--je revins à Paris, juste le soir du septième jour de mon départ du presbytère.

J’arrivai directement chez moi, sur les neuf heures. Je montai. Je trouvai mon père dans le salon. Il était assis, auprès d’un guéridon, éclairé par une lampe. Il tenait une lettre ouverte à la main.

Après quelques paroles:

--Tu ne sais pas, j’en suis sûr, quelle nouvelle m’apprend cette lettre! me dit-il: notre bon vieil abbé Maucombe est mort depuis ton départ.

Je ressentis, à ces mots, une commotion.

--Hein? répondis-je.

--Oui, mort,--avant-hier, vers minuit,--trois jours après ton départ de son presbytère,--d’un froid gagné sur le grand chemin. Cette lettre est de la vieille Nanon. La pauvre femme paraît avoir la tête si perdue, même, qu’elle répète deux fois une phrase... singulière... à propos d’un manteau... Lis donc toi-même!

Il me tendit la lettre où la mort du saint prêtre nous était annoncée, en effet,--et où je lus ces simples lignes:

«Il était très heureux,--disait-il à ses dernières paroles,--d’être enveloppé à son dernier soupir et enseveli dans le manteau qu’il avait rapporté de son pèlerinage en terre sainte, _et qui avait touché_ LE TOMBEAU.»

L’INCONNUE

_A Madame la comtesse de Laclos._

«Le cygne se tait toute sa vie pour bien chanter une seule fois.»

(_Proverbe ancien._)

C’était l’enfant sacré qu’un beau vers fait pâlir.

ADRIEN JUVIGNY.

Ce soir-là, tout Paris resplendissait aux Italiens. On donnait _la Norma_. C’était la soirée d’adieu de Maria-Felicia Malibran.

La salle entière, aux derniers accents de la prière de Bellini, _Casta diva_, s’était levée et rappelait la cantatrice dans un tumulte glorieux. On jetait des fleurs, des bracelets, des couronnes. Un sentiment d’immortalité enveloppait l’auguste artiste, presque mourante, et qui s’enfuyait en croyant chanter!

Au centre des fauteuils d’orchestre, un tout jeune homme dont la physionomie exprimait une âme résolue et fière,--manifestait, brisant ses gants à force d’applaudir, l’admiration passionnée qu’il subissait.

Personne, dans le monde parisien, ne connaissait ce spectateur. Il n’avait pas l’air provincial, mais étranger.--En ses vêtements un peu neufs, mais d’un lustre éteint et d’une coupe irréprochable, assis dans ce fauteuil d’orchestre, il eût paru presque singulier, sans les instinctives et mystérieuses élégances qui ressortaient de toute sa personne. En l’examinant, on eût cherché autour de lui de l’espace, du ciel et de la solitude. C’était extraordinaire: mais Paris, n’est-ce pas la ville de l’Extraordinaire?

Qui était-ce et d’où venait-il?

C’était un adolescent sauvage, un orphelin seigneurial,--l’un des derniers de ce siècle,--un mélancolique châtelain du Nord échappé, depuis trois jours, de la nuit d’un manoir des Cornouailles.

Il s’appelait le comte Félicien de la Vierge; il possédait le château de Blanchelande, en Basse-Bretagne. Une soif d’existence brûlante, une curiosité de notre merveilleux enfer, avait pris et enfiévré, tout à coup, ce chasseur, là-bas!... Il s’était mis en voyage, et il était là, tout simplement. Sa présence à Paris ne datait que du matin, de sorte que ses grands yeux étaient encore splendides.

C’était son premier soir de jeunesse! Il avait vingt ans. C’était son entrée dans un monde de flamme, d’oubli, de banalités, d’or et de plaisirs. Et, _par hasard_, il était arrivé à l’heure pour entendre l’adieu de celle qui partait.

Peu d’instants lui avaient suffi pour s’accoutumer au resplendissement de la salle. Mais, aux premières notes de la Malibran, son âme avait tressailli; la salle avait disparu. L’habitude du silence des bois, du vent rauque des écueils, du bruit de l’eau sur les pierres des torrents et des graves tombées du crépuscule, avait élevé en poète ce fier jeune homme et, dans le timbre de la voix qu’il entendait, il lui semblait que l’âme de ces choses lui envoyait la prière lointaine de revenir.

Au moment où, transporté d’enthousiasme, il applaudissait l’artiste inspirée, ses mains demeurèrent en suspens; il resta immobile.

Au balcon d’une loge venait d’apparaître une jeune femme d’une grande beauté.--Elle regardait la scène. Les lignes fines et nobles de son profil perdu s’ombraient des rouges ténèbres de la loge; tel un camée de Florence en son médaillon.--Pâlie, un gardenia dans ses cheveux bruns, et toute seule, elle appuyait, au bord du balcon, sa main dont la forme décelait une lignée illustre. Au joint du corsage de sa robe de moire noire, voilée de dentelles, une pierre malade, une admirable opale, à l’image de son âme, sans doute, luisait dans un cercle d’or. L’air solitaire, indifférent à toute la salle, elle paraissait s’oublier elle-même sous l’invincible charme de cette musique.

Le hasard voulut, cependant, qu’elle détournât, vaguement, les yeux vers la foule; en cet instant, les yeux du jeune homme et les siens se rencontrèrent, le temps de briller et de s’éteindre, une seconde.

S’étaient-ils connus jamais?... Non. Pas sur la terre. Mais que ceux-là qui peuvent dire où commence le Passé décident où ces deux êtres s’étaient, véritablement, déjà possédés, car ce seul regard leur avait persuadé, cette fois et pour toujours, qu’ils ne dataient pas de leur berceau. L’éclair illumine, d’un seul coup, les lames et les écumes de la mer nocturne, et, à l’horizon, les lointaines lignes d’argent des flots: ainsi l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous ce rapide regard, ne fut pas graduée; ce fut l’intime et magique éblouissement d’un monde qui se dévoile! Il ferma les paupières comme pour y retenir les deux lueurs bleues qui s’y étaient perdues; puis, il voulut résister à ce vertige oppresseur. Il releva les yeux vers l’inconnue.

Pensive, elle appuyait encore son regard sur le sien, comme si elle eût compris la pensée de ce sauvage amant et comme si c’eût été chose naturelle! Félicien se sentit pâlir; l’impression lui vint, en ce coup d’œil, de deux bras qui se joignaient, languissants, autour de son cou.--C’en était fait! le visage de cette femme venait de se réfléchir dans son esprit comme en un miroir familier, de s’y incarner, de s’y _reconnaître_! de s’y fixer à tout jamais sous une magie de pensées presque divines! Il aimait du premier et inoubliable amour.

Cependant la jeune femme, dépliant son éventail, dont les dentelles noires touchaient ses lèvres, semblait rentrée dans son inattention. Maintenant, on eût dit qu’elle écoutait exclusivement les mélodies de la _Norma_.

Au moment d’élever sa lorgnette vers la loge, Félicien sentit que ce serait une inconvenance.

--Puisque je l’aime! se dit-il.

Impatient de la fin de l’acte, il se recueillait.--Comment lui parler? apprendre son nom! Il ne connaissait personne.--Consulter, demain, le registre des Italiens? Et si c’était une loge de hasard, achetée à cause de cette soirée! L’heure pressait, la vision allait disparaître. Eh bien! sa voiture suivrait la sienne, voilà tout... Il lui semblait qu’il n’y avait pas d’autres moyens. Ensuite, il aviserait! Puis il se dit, en sa naïveté... sublime: «Si elle _m’aime_, elle s’apercevra bien et me laissera quelque indice.»

La toile tomba. Félicien quitta la salle très vite. Une fois sous le péristyle, il se promena, simplement, devant les statues.

Son valet de chambre s’étant approché, il lui chuchota quelques instructions; le valet se retira dans un angle et y demeura très attentif.

Le vaste bruit de l’ovation faite à la cantatrice cessa peu à peu, comme tous les bruits de triomphe de ce monde.--On descendait le grand escalier.--Félicien, l’œil fixé au sommet, entre les deux vases de marbre, d’où ruisselait le fleuve éblouissant de la foule, attendit.

Ni les visages radieux, ni les parures, ni les fleurs au front des jeunes filles, ni les camails d’hermine, ni le flot éclatant qui s’écoulait devant lui, sous les lumières, il ne vit rien.

Et toute cette assemblée s’évanouit bientôt, peu à peu, sans que la jeune femme apparût.

L’avait-il donc laissée s’enfuir sans la reconnaître?... Non! c’était impossible.--Un vieux domestique, poudré, couvert de fourrures, se tenait encore dans le vestibule. Sur les boutons de sa livrée noire brillaient les feuilles d’ache d’une couronne ducale.

Tout à coup, au haut de l’escalier solitaire, _elle_ parut! Seule! Svelte, sous un manteau de velours et les cheveux cachés par une mantille de dentelles, elle appuyait sa main gantée sur la rampe de marbre. Elle aperçut Félicien debout auprès d’une statue, mais ne sembla pas se préoccuper davantage de sa présence.

Elle descendit paisiblement. Le domestique s’étant approché, elle prononça quelques paroles à voix basse. Le laquais s’inclina et se retira sans plus attendre. L’instant d’après, on entendit le bruit d’une voiture qui s’éloignait. Alors elle sortit. Elle descendit, toujours seule, les marches extérieures du théâtre. Félicien prit à peine le temps de jeter ces mots à son valet de chambre:

--Rentrez seul à l’hôtel.

En un moment, il se trouva sur la place des Italiens, à quelques pas de cette dame; la foule s’était dissipée, déjà, dans les rues environnantes; l’écho lointain des voitures s’affaiblissait.

Il faisait une nuit d’octobre, sèche, étoilée.

L’inconnue marchait, très lente et comme peu habituée.--La suivre? Il le fallait, il s’y décida. Le vent d’automne lui apportait le parfum d’ambre très faible qui venait d’elle, le traînant et sonore froissement de la moire sur l’asphalte.

Devant la rue Monsigny, elle s’orienta une seconde, puis marcha, comme indifférente, jusqu’à la rue de Grammont déserte et à peine éclairée.

Tout à coup le jeune homme s’arrêta; une pensée lui traversa l’esprit. C’était une étrangère, peut-être!

Une voiture pouvait passer et l’emporter à tout jamais! Demain, se heurter aux pierres d’une ville, toujours! sans la retrouver!

Être séparé d’elle, sans cesse, par le hasard d’une rue, d’un instant qui peut durer l’éternité! Quel avenir! Cette pensée le troubla jusqu’à lui faire oublier toute considération de bienséance.

Il dépassa la jeune femme à l’angle de la sombre rue; alors il se retourna, devint horriblement pâle et, s’appuyant au pilier de fonte du réverbère, il la salua; puis, très simplement, pendant qu’une sorte de magnétisme charmant sortait de tout son être:

--Madame, dit-il, vous le savez; je vous ai vue, ce soir, pour la première fois. Comme j’ai peur de ne plus vous revoir, il faut que je vous dise--(il défaillait)--que _je vous aime_! acheva-t-il à voix basse, et que, si vous passez, je mourrai sans redire ces mots à personne.

Elle s’arrêta, leva son voile et considéra Félicien avec une fixité attentive. Après un court silence:

--Monsieur,--répondit-elle d’une voix dont la pureté laissait transparaître les plus lointaines intentions de l’esprit,--monsieur, le sentiment qui vous donne cette pâleur et ce maintien doit être, en effet, bien profond, pour que vous trouviez en lui la justification de ce que vous faites. Je ne me sens donc nullement offensée. Remettez-vous, et tenez-moi pour une amie.

Félicien ne fut pas étonné de cette réponse: il lui semblait naturel que l’idéal répondît idéalement.

La circonstance était de celles, en effet, où tous deux avaient à se rappeler, s’ils en étaient dignes, qu’ils étaient de la race de ceux qui font les convenances et non de la race de ceux qui les subissent. Ce que le public des humains appelle, à tout hasard, les convenances n’est qu’une imitation mécanique, servile et presque simiesque de ce qui a été vaguement pratiqué par des êtres de haute nature en des circonstances générales.

Avec un transport de tendresse naïve, il baisa la main qu’on lui offrait.

--Voulez-vous me donner la fleur que vous avez portée dans vos cheveux toute la soirée?

L’inconnue ôta, silencieusement, la pâle fleur, sous les dentelles et, l’offrant à Félicien:

--Adieu maintenant, dit-elle, et à jamais.

--Adieu!... balbutia-t-il,--Vous ne _m’aimez_ donc pas!--Ah! vous êtes mariée! s’écria-t-il tout à coup.

--Non.

--Libre! O ciel!