Contes cruels

Part 14

Chapter 143,742 wordsPublic domain

Je pris mon pauvre ami dans mes bras. Prosper lui soutenait la tête.

En une minute, figurez-vous! je me rappelai nos bonnes années d’enfance; les récréations, les rires joyeux, les jours de sortie, les vacances!--lorsque nous jouions _à la balle_!...

(Tous les convives inclinèrent la tête, pour indiquer qu’ils appréciaient le rapprochement.)

D***, qui se montait visiblement, se passa la main sur le front. Il continua d’un ton extraordinaire et les yeux fixés dans le vague:

--C’était... comme un rêve, enfin!--Je le regardais. Lui ne me voyait plus: il expirait. Et si simple! si digne! Pas une plainte. Sobre, enfin. J’étais empoigné, là. Et deux grosses larmes me roulèrent dans les yeux! Deux vraies, celles-là! Oui, messieurs, deux larmes... Je voudrais que Frédérick les eût vues. Il les aurait comprises, lui!--Je bégayai un adieu à mon pauvre ami Raoul et nous l’étendîmes à terre.

Roide, sans fausse position,--pas de pose!--VRAI, comme toujours, il était là! Le sang sur l’habit! Les manchettes rouges! Le front déjà très blanc! Les yeux fermés. J’étais sans autre pensée que celle-ci: Je le trouvai _sublime_. Oui, messieurs, sublime! c’est le mot!... Oh! tenez!--il me semble... que je le vois encore! Je ne me possédais plus d’admiration! Je perdais la tête! Je ne savais plus de quoi il était question!!! Je confondais!--J’applaudissais! Je... je voulais le rappeler...

Ici D*** qui s’était emporté jusqu’à crier, s’arrêta court, brusquement: puis, sans transition, d’une voix très calme et avec un sourire triste, il ajouta:

--Hélas! oui!--j’aurais voulu le rappeler... à la vie.

(Un murmure approbateur accueillit ce mot heureux.)

--Prosper m’entraîna.

(Ici D*** se dressa, les yeux fixes; il semblait réellement pénétré de douleur: puis, se laissant retomber sur sa chaise:)

--Enfin? nous sommes tous mortels! ajouta-t-il d’une voix très basse.--(Puis il but un verre de rhum qu’il reposa, bruyamment, sur la table, et repoussa ensuite comme un calice.)

D***, en terminant ainsi, d’une voix brisée, avait fini par si bien captiver ses auditeurs, tant par le côté impressionnant de son histoire que par la vivacité de son débit, que, lorsqu’il se tut, les applaudissements éclatèrent. Je crus devoir joindre mes humbles félicitations à celles de ses amis.

Tout le monde était fort ému.--Fort ému.

--Succès d’_estime_! pensai-je.

--Il a réellement du talent, ce D***! murmurait chacun à l’oreille de son voisin.

Tous vinrent lui serrer la main, chaleureusement.--Je sortis.

A quelques jours de là, je rencontrai l’un de mes amis, un littérateur, et je lui narrai l’histoire de M. D*** _telle que je l’avais entendue_.

--Eh bien! lui demandai-je en finissant: qu’en pensez-vous?

--Oui. C’est presque une nouvelle! me répondit-il après un silence.--Écrivez-la donc!

Je le regardai fixement.

--Oui, lui dis-je, _maintenant_ je puis l’écrire: elle est complète.

L’INTERSIGNE

_A Monsieur l’abbé Victor de Villiers de L’Isle-Adam._

«Attende, homo, quid fuisti ante ortum et quod eris usque ad occasum. Profectó fuit quod non eras. Posteà, de vili materia factus, in utero matris de sanguine menstruali nutritus, tunica tua fuit pellis secundina. Deindè, in vilissimo panno involutus, progressus es ad nos,--sic indutus et ornatus! Et non memor es quæ sit origo tua. Nihil est aliud homo quam sperma fœtidum, saccus stercorum, cibus vermium. Scientia, sapientia, ratio, sine Deo sicut nubes transeunt.

Post hominem vermis: post vermem fœtor et horror; Sic, in non hominem, vertitur omnis homo.

«Cur carnem tuam adornas et impinguas, quam, post paucos dies, vermes devoraturi sunt in sepulchro, animam, vero, tuam non adornas,--quæ Deo et Angelis ejus præsentenda est in Cœlis!»

SAINT BERNARD, _Méditations_, t. II.--Bollandistes, _Préparation au Jugement dernier_.

Un soir d’hiver qu’entre gens de pensée, nous prenions le thé, autour d’un bon feu, chez l’un de nos amis, le baron Xavier de la V*** (un pâle jeune homme que d’assez longues fatigues militaires, subies, très jeune encore, en Afrique, avaient rendu d’une débilité de tempérament et d’une sauvagerie de mœurs peu communes), la conversation tomba sur un sujet des plus sombres: il était question de la _nature_ de ces coïncidences extraordinaires, stupéfiantes, mystérieuses, qui surviennent dans l’existence de quelques personnes.

--Voici une histoire, nous dit-il, que je n’accompagnerai d’aucun commentaire. Elle est véridique. Peut-être la trouverez-vous impressionnante.

Nous allumâmes des cigarettes et nous écoutâmes le récit suivant:

--En 1876, au solstice de l’automne, vers ce temps où le nombre, toujours croissant, des inhumations accomplies à la légère,--beaucoup trop précipitées enfin,--commençait à révolter la Bourgeoisie parisienne et à la plonger dans les alarmes, un certain soir, sur les huit heures, à l’issue d’une séance de spiritisme des plus curieuses, je me sentis, en rentrant chez moi, sous l’influence de ce spleen héréditaire dont la noire obsession déjoue et réduit à néant les efforts de la Faculté.

C’est en vain qu’à l’instigation doctorale j’ai dû, maintes fois, m’enivrer du breuvage d’Avicenne[9]: en vain me suis-je assimilé, sous toutes formules, des quintaux de fer et, foulant aux pieds tous les plaisirs, ai-je fait descendre, nouveau Robert d’Arbrissel, le vif-argent de mes ardentes passions jusqu’à la température des Samoyèdes, rien n’a prévalu!--Allons. Il paraît, décidément, que je suis un personnage taciturne et morose! Mais il faut aussi que, sous une apparence nerveuse, je sois, comme on dit, bâti à chaux et à sable, pour me trouver encore à même, après tant de soins, de pouvoir contempler les étoiles.

[9] Le séné: (Avicéné): (_Hist._).

Ce soir-là donc, une fois dans ma chambre, en allumant un cigare aux bougies de la glace, je m’aperçus que j’étais mortellement pâle! et je m’ensevelis dans un ample fauteuil, vieux meuble en velours grenat capitonné où le vol des heures, sur mes longues songeries, me semble moins lourd. L’accès de spleen devenait pénible jusqu’au malaise, jusqu’à l’accablement! Et, jugeant impossible d’en secouer les ombres par aucune distraction mondaine,--surtout au milieu des horribles soucis de la capitale,--je résolus, par essai, de m’éloigner de Paris, d’aller prendre un peu de nature au loin, de me livrer à de vifs exercices, à quelques salubres parties de chasse, par exemple, pour tenter de diversifier.

A peine cette pensée me fut-elle venue, _à l’instant même_ où je me décidai pour cette ligne de conduite, le nom d’un vieil ami, oublié depuis des années, l’abbé Maucombe, me passa dans l’esprit.

--L’abbé Maucombe!... dis-je, à voix basse.

Ma dernière entrevue avec le savant prêtre datait du moment de son départ pour un long pèlerinage en Palestine. La nouvelle de son retour m’était parvenue autrefois. Il habitait l’humble presbytère d’un petit village en basse Bretagne.

Maucombe devait y disposer d’une chambre quelconque, d’un réduit?--Sans doute, il avait amassé, dans ses voyages, quelques anciens volumes? des curiosités du Liban? Les étangs, auprès des manoirs voisins, recélaient, à le parier, du canard sauvage?.. Quoi de plus opportun!... Et, si je voulais jouir, avant les premiers froids, de la dernière quinzaine du féerique mois d’octobre dans les rochers rougis, si je tenais à voir encore resplendir les longs soirs d’automne sur les hauteurs boisées, je devais me hâter!

La pendule sonna neuf heures.

Je me levai; je secouai la cendre de mon cigare. Puis, en homme de décision, je mis mon chapeau, ma houppelande et mes gants; je pris ma valise et mon fusil: je soufflai les bougies et je sortis--en fermant sournoisement et à triple tour la vieille serrure à secret qui fait l’orgueil de ma porte.

Trois quarts d’heure après, le convoi de la ligne de Bretagne m’emportait vers le petit village de Saint-Maur, desservi par l’abbé Maucombe; j’avais même trouvé le temps, à la gare, d’expédier une lettre crayonnée à la hâte, en laquelle je prévenais mon père de mon départ.

Le lendemain matin, j’étais à R***, d’où Saint-Maur n’est distant que de deux lieues, environ.

Désireux de conquérir une bonne nuit (afin de pouvoir prendre mon fusil dès le lendemain, au point du jour), et toute sieste d’après déjeuner me semblant capable d’empiéter sur la perfection de mon sommeil, je consacrai ma journée, pour me tenir éveillé malgré la fatigue, à plusieurs visites chez d’anciens compagnons d’études.--Vers cinq heures du soir, ces devoirs remplis, je fis seller, au Soleil-d’or, où j’étais descendu, et, aux lueurs du couchant, je me trouvai en vue d’un hameau.

Chemin faisant, je m’étais remémoré le prêtre chez lequel j’avais dessein de m’arrêter pendant quelques jours. Le laps de temps qui s’était écoulé depuis notre dernière rencontre, les excursions, les événements intermédiaires et les habitudes d’isolement devaient avoir modifié son caractère et sa personne. J’allais le retrouver grisonnant. Mais je connaissais la conversation fortifiante du docte recteur,--et je me faisais une espérance de songer aux veillées que nous allions passer ensemble.

--L’abbé Maucombe! ne cessais-je de me répéter tout bas,--excellente idée!

En interrogeant sur sa demeure les vieilles gens qui paissaient les bestiaux le long des fossés, je dus me convaincre que le curé,--en parfait confesseur d’un Dieu de miséricorde,--s’était profondément acquis l’affection de ses ouailles et, lorsqu’on m’eut bien indiqué le chemin du presbytère assez éloigné du pâté de masures et de chaumines qui constitue le village de Saint-Maur, je me dirigeai de ce côté.

J’arrivai.

L’aspect champêtre de cette maison, les croisées et leurs jalousies vertes, les trois marches de grès, les lierres, les clématites et les roses-thé qui s’enchevêtraient sur les murs jusqu’au toit, d’où s’échappait, d’un tuyau à girouette, un petit nuage de fumée, m’inspirèrent des idées de recueillement, de santé et de paix profonde. Les arbres d’un verger voisin montraient, à travers un treillis d’enclos, leurs feuilles rouillées par l’énervante saison. Les deux fenêtres de l’unique étage brillaient des feux de l’Occident; une niche où se tenait l’image d’un bienheureux était creusée entre elles. Je mis pied à terre, silencieusement: j’attachai le cheval au volet et je levai le marteau de la porte, en jetant un coup d’œil de voyageur à l’horizon, derrière moi.

Mais l’horizon brillait tellement sur les forêts de chênes lointains et de pins sauvages où les derniers oiseaux s’envolaient dans le soir, les eaux d’un étang couvert de roseaux, dans l’éloignement, réfléchissaient si solennellement le ciel, la nature était si belle, au milieu de ces airs calmés, dans cette campagne déserte, à ce moment où tombe le silence, que je restai--sans quitter le marteau suspendu,--que je restai muet.

O toi, pensai-je, qui n’as point l’asile de tes rêves, et pour qui la terre de Chanaan, avec ses palmiers et ses eaux vives, n’apparaît pas, au milieu des aurores, après avoir tant marché sous de dures étoiles, voyageur si joyeux au départ et maintenant assombri,--cœur fait pour d’autres exils que ceux dont tu partages l’amertume avec des frères mauvais,--regarde! Ici l’on peut s’asseoir sur la pierre de la mélancolie!--Ici les rêves morts ressuscitent, devançant les moments de la tombe! Si tu veux avoir le véritable désir de mourir, approche: ici la vue du ciel exalte jusqu’à l’oubli.

J’étais dans cet état de lassitude, où les nerfs sensibilisés vibrent aux moindres excitations. Une feuille tomba près de moi; son bruissement furtif me fit tressaillir. Et le magique horizon de cette contrée entra dans mes yeux! Je m’assis devant la porte, solitaire.

Après quelques instants, comme le soir commençait à fraîchir, je revins au sentiment de la réalité. Je me levai très vite et je repris le marteau de la porte en regardant la maison riante.

Mais, à peine eus-je de nouveau jeté sur elle un regard distrait, que je fus forcé de m’arrêter encore, me demandant, cette fois, si je n’étais pas le jouet d’une hallucination.

Était-ce bien la maison que j’avais vue tout à l’heure? Quelle ancienneté me dénonçaient, _maintenant_, les longues lézardes, entre les feuilles pâles?--Cette bâtisse avait un air étranger; les carreaux illuminés par les rayons d’agonie du soir brûlaient d’une lueur intense: le portail hospitalier m’invitait avec ses trois marches: mais, en concentrant mon attention sur ces dalles grises, je vis qu’elles venaient d’être polies, que des traces de lettres creusées y restaient encore, et je vis bien qu’elles provenaient du cimetière voisin,--dont les croix noires m’apparaissaient, à présent, de côté, à une centaine de pas. Et la maison me sembla changée à donner le frisson, et les échos du lugubre coup du marteau, que je laissai retomber, dans mon saisissement, retentirent, dans l’intérieur de cette demeure, comme les vibrations d’un glas.

Ces sortes de _vues_, étant plutôt morales que physiques, s’effacent avec rapidité. Oui, j’étais, à n’en pas douter une seconde, la victime de cet abattement intellectuel que j’ai signalé. Très empressé de voir un visage qui m’aidât, par son humanité, à en dissiper le souvenir, je poussai le loquet sans attendre davantage.--J’entrai.

La porte, mue par un poids d’horloge, se referma d’elle-même, derrière moi.

Je me trouvai dans un long corridor à l’extrémité duquel Nanon, la gouvernante, vieille et réjouie, descendait l’escalier, une chandelle à la main.

--Monsieur Xavier!... s’écria-t-elle, toute joyeuse en me reconnaissant.

--Bonsoir, ma bonne Nanon! lui répondis-je, en lui confiant, à la hâte, ma valise et mon fusil.

(J’avais oublié ma houppelande dans ma chambre, au Soleil d’or.)

Je montai. Une minute après, je serrai dans mes bras mon vieil ami.

L’affectueuse émotion des premières paroles et le sentiment de la mélancolie du passé nous oppressèrent quelque temps, l’abbé et moi.--Nanon vint nous apporter la lampe et nous annoncer le souper.

--Mon cher Maucombe, lui dis-je en passant mon bras sous le sien pour descendre, c’est une chose de toute éternité que l’amitié intellectuelle, et je vois que nous partageons ce sentiment.

--Il est des esprits chrétiens d’une parenté divine très rapprochée, me répondit-il.--Oui.--Le monde a des croyances moins «raisonnables» pour lesquelles des partisans se trouvent qui sacrifient leur sang, leur bonheur, leur devoir. Ce sont des fanatiques! acheva-t-il en souriant. Choisissons, pour foi, la plus utile, puisque nous sommes libres et que nous devenons notre croyance.

--Le fait est, lui répondis-je, qu’il est déjà très mystérieux que deux et deux fassent quatre.

Nous passâmes dans la salle à manger. Pendant le repas, l’abbé, m’ayant doucement reproché l’oubli où je l’avais tenu si longtemps, me mit au courant de l’esprit du village.

Il me parla du pays, me raconta deux ou trois anecdotes touchant les châtelains des environs.

Il me cita ses exploits personnels à la chasse et ses triomphes à la pêche: pour tout dire, il fut d’une affabilité et d’un entrain charmants.

Nanon, messager rapide, s’empressait, se multipliait autour de nous et sa vaste coiffe avait des battements d’ailes.

Comme je roulais une cigarette en prenant le café, Maucombe, qui était un ancien officier de dragons, m’imita; le silence des premières bouffées nous ayant surpris dans nos pensées, je me mis à regarder mon hôte avec attention.

Ce prêtre était un homme de quarante-cinq ans, à peu près, et d’une haute taille. De longs cheveux gris entouraient de leur boucle enroulée sa maigre et forte figure. Les yeux brillaient de l’intelligence mystique. Ses traits étaient réguliers et austères; le corps, svelte, résistait au pli des années: il savait porter sa longue soutane. Ses paroles, empreintes de science et de douceur, étaient soutenues par une voix bien timbrée, sortie d’excellents poumons. Il me paraissait enfin d’une santé vigoureuse: les années l’avaient fort peu atteint.

Il me fit venir dans son petit salon-bibliothèque.

Le manque de sommeil, en voyage, prédispose au frisson; la soirée était d’un froid vif, avant-coureur de l’hiver. Aussi, lorsqu’une brassée de sarments flamba devant mes genoux, entre deux ou trois rondins, j’éprouvai quelque réconfort.

Les pieds sur les chenets, et accoudés en nos deux fauteuils de cuir bruni, nous parlâmes naturellement de Dieu.

J’étais fatigué: j’écoutais, sans répondre.

--Pour conclure, me dit Maucombe en se levant, nous sommes ici pour témoigner,--par nos œuvres, nos pensées, nos paroles et notre lutte contre la Nature,--pour témoigner _si nous pesons le poids_.

Et il termina par une citation de Joseph de Maistre: «Entre l’Homme et Dieu, il n’y a que l’Orgueil.»

--Ce nonobstant, lui dis-je, nous avons l’honneur d’exister (nous, les enfants gâtés de cette Nature) dans un siècle de lumières?

--Préférons-lui la Lumière des siècles, répondit-il en souriant.

Nous étions arrivés sur le palier, nos bougies à la main.

Un long couloir, parallèle à celui d’en bas, séparait, de celle de mon hôte, la chambre qui m’était destinée:--il insista pour m’y installer lui-même. Nous y entrâmes; il regarda s’il ne me manquait rien et comme, rapprochés, nous nous donnions la main et le bonsoir, un vivace reflet de ma bougie tomba sur son visage.--Je tressaillis, cette fois!

Était-ce un agonisant qui se tenait debout, là, près de ce lit? La figure qui était devant moi n’était pas, ne pouvait pas être celle du souper! Ou, du moins, si je la reconnaissais vaguement, il me semblait que je ne l’avais vue, en réalité, qu’en ce moment-ci. Une seule réflexion me fera comprendre: l’abbé me donnait, humainement, la _seconde_ sensation que, par une obscure correspondance, sa maison m’avait fait éprouver.

La tête que je contemplais était grave, très pâle, d’une pâleur de mort et les paupières étaient baissées. Avait-il oublié ma présence? Priait-il? Qu’avait-il donc à se tenir ainsi!--Sa personne s’était revêtue d’une solennité si soudaine que je fermai les yeux. Quand je les rouvris, après une seconde, le bon abbé était toujours là,--mais, je le reconnaissais maintenant!--A la bonne heure! Son sourire amical dissipait en moi toute inquiétude. L’impression n’avait pas duré le temps d’adresser une question. Ç’avait été un saisissement,--une sorte d’hallucination.

Maucombe me souhaita, une seconde fois, la bonne nuit et se retira.

Une fois seul:

--Un profond sommeil, voilà ce qu’il me faut! pensai-je.

Incontinent je songeai à la Mort; j’élevai mon âme à Dieu et je me mis au lit.

L’une des singularités d’une extrême fatigue est l’impossibilité du sommeil immédiat. Tous les chasseurs ont éprouvé ceci. C’est un point de notoriété.

Je m’attendais à dormir vite et profondément. J’avais fondé de grandes espérances sur une bonne nuit. Mais, au bout de dix minutes, je dus reconnaître que cette gêne nerveuse ne se décidait pas à s’engourdir. J’entendais des tics-tacs, des craquements brefs du bois et des murs. Sans doute des horloges-de-mort. Chacun des bruits imperceptibles de la nuit se répondait, en tout mon être, par un coup électrique.

Les branches noires se heurtaient dans le vent, au jardin. A chaque instant, des brins de lierre frappaient ma vitre. J’avais, surtout, le sens de l’ouïe d’une acuité pareille à celle des gens qui meurent de faim.

--J’ai pris deux tasses de café, pensai-je: c’est cela!

Et, m’accoudant sur l’oreiller, je me mis à regarder, obstinément, la lumière de la bougie, sur la table, auprès de moi. Je la regardai avec fixité, entre les cils, avec cette attention intense que donne au regard l’absolue distraction de la pensée.

Un petit bénitier, en porcelaine coloriée, avec sa branche de buis, était suspendu auprès de mon chevet. Je mouillai, tout à coup, mes paupières avec l’eau bénite, pour les rafraîchir: puis j’éteignis la bougie et je fermai les yeux. Le sommeil s’approchait: la fièvre s’apaisait.

J’allais m’endormir.

Trois petits coups secs, impératifs, furent frappés à ma porte.

--Hein? me dis-je, en sursaut.

Alors je m’aperçus que mon premier somme avait déjà commencé. J’ignorais où j’étais. Je me croyais à Paris. Certains repos donnent ces sortes d’oublis risibles. Ayant même, presque aussitôt, perdu de vue la cause principale de mon réveil, je m’étirai voluptueusement, dans une complète inconscience de la situation.

--A propos! me dis-je tout à coup: mais on a frappé?--Quelle visite peut bien?...

A ce point de ma phrase, une notion confuse et obscure que je n’étais plus à Paris, mais dans un presbytère de Bretagne, chez l’abbé Maucombe, me vint à l’esprit.

En un clin d’œil, je fus au milieu de la chambre.

Ma première impression, en même temps que celle du froid aux pieds, fut celle d’une vive lumière. La pleine lune brillait, en face de la fenêtre, au-dessus de l’église, et, à travers les rideaux blancs, découpait son angle de flamme déserte et pâle sur le parquet.

Il était bien minuit.

Mes idées étaient morbides. Qu’était-ce donc? L’ombre était extraordinaire.

Comme je m’approchais de la porte, une tache de braise, partie du trou de la serrure, vint errer sur ma main et sur ma manche.

Il y avait quelqu’un derrière la porte: on avait réellement frappé.

Cependant, à deux pas du loquet, je m’arrêtai court.

Une chose me paraissait surprenante: la _nature_ de la tache qui courait sur ma main. C’était une lueur glacée, sanglante, n’éclairant pas.--D’autre part, comment se faisait-il que je ne voyais aucune ligne de lumière sous la porte, dans le corridor?--Mais, en vérité, ce qui sortait ainsi du trou de la serrure me causait l’impression du regard phosphorique d’un hibou!

En ce moment, l’heure sonna, dehors, à l’église, dans le vent nocturne.

--Qui est là? demandai-je, à voix basse.

La lueur s’éteignit:--j’allais m’approcher...

Mais la porte s’ouvrit, largement, lentement, silencieusement.

En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout, une forme haute et noire,--un prêtre, le tricorne sur la tête. La lune l’éclairait tout entier à l’exception de la figure: je ne voyais que le feu de ses deux prunelles qui me considéraient avec une solennelle fixité.

Le souffle de l’autre monde enveloppait ce visiteur, son attitude m’oppressait l’âme. Paralysé par une frayeur qui s’enfla instantanément jusqu’au paroxysme, je contemplai le désolant personnage, en silence.

Tout à coup, le prêtre éleva le bras, avec lenteur, vers moi. Il me présentait une chose lourde et vague. C’était un manteau. Un grand manteau noir, un manteau de voyage. Il me le tendait, comme pour me l’offrir!...

Je fermai les yeux, pour ne pas voir cela. Oh! je ne voulais pas voir cela! Mais un oiseau de nuit, avec un cri affreux, passa entre nous et le vent de ses ailes, m’effleurant les paupières, me les fit rouvrir. Je sentis qu’il voletait par la chambre.

Alors,--et avec un râle d’angoisse, car les forces me trahissaient pour crier,--je repoussai la porte de mes deux mains crispées et étendues et je donnai un violent tour de clef, frénétique et les cheveux dressés!

Chose singulière, il me sembla que tout cela ne faisait aucun bruit.

C’était plus que l’organisme n’en pouvait supporter. Je m’éveillai. J’étais assis sur mon séant, dans mon lit, les bras tendus devant moi; j’étais glacé; le front trempé de sueur; mon cœur frappait contre les parois de ma poitrine de gros coups sombres.

--Ah! me dis-je, le songe horrible!

Toutefois, mon insurmontable anxiété subsistait. Il me fallut plus d’une minute avant d’_oser_ remuer le bras pour chercher les allumettes: j’appréhendais de sentir, dans l’obscurité, une main froide saisir la mienne et la presser amicalement.

J’eus un mouvement nerveux en entendant ces allumettes bruire sous mes doigts dans le fer du chandelier. Je rallumai la bougie.

Instantanément, je me sentis mieux; la lumière, cette vibration divine, diversifie les milieux funèbres et console des mauvaises terreurs.