Contes cruels

Part 13

Chapter 133,872 wordsPublic domain

La reine venait d’innover ces robes «à la gore» où l’on entrevoyait le sein à travers un lacis de rubans agrémentés de pierreries et ces coiffures qui nécessitèrent d’exhausser de plusieurs coudées le cintre des portes féodales. Dans la journée, le rendez-vous des courtisans (qui se trouvait proche du Louvre) était la grand’salle et la terrasse d’orangers de l’argentier du roi, messire Escabala. On y jouait sur table chaude et, parfois, les cornets de passe-dix roulaient des dés sur des enjeux capables d’affamer des provinces. On gaspillait quelque peu les lourds trésors amassés, si péniblement, par l’économe Charles V. Si les finances diminuaient l’on augmentait les dîmes, tailles, corvées, aides, subsides, séquestres, maltôtes et gabelles jusqu’à merci. La joie était dans tous les cœurs.--C’était en ces jours, aussi, que, sombre, se tenant à l’écart et devant commencer par abolir, dans ses États, tous ces hideux impôts, Jean de Nevers, chevalier, seigneur de Salins, comte de Flandre et d’Artois, comte de Nevers, baron de Réthel, palatin de Malines, deux fois pair de France et doyen des pairs, cousin du roi, soldat devant être désigné, par le Concile de Constance, comme le _seul_ chef d’armées auquel on dût obéir sans excommunication et aveuglément, premier grand feudataire du royaume, premier sujet du roi (qui n’est, lui-même, que le premier sujet de la nation), duc héréditaire de Bourgogne, futur héros de Nicopolis--et de cette victoire de l’Hesbaie où, déserté par les Flamands, il s’acquit l’héroïque surnom de _Sans Peur_ devant toute l’armée en délivrant la France d’un premier ennemi;--c’était en ces jours, disons-nous, que le fils de Philippe le Hardi et de Marguerite II, que Jean sans Peur, enfin, déjà songeait à défier, à feu et à sang, pour sauver la Patrie, Henri de Derby, comte de Hereford et de Lancastre, cinquième du nom, roi d’Angleterre, et qui,--lorsque sa tête fut mise à prix par ce roi,--n’obtint de la France que d’être déclaré traître.

On s’essayait gauchement aux premiers jeux de cartes importés, depuis quelques jours, par Odette de Champ-d’Hiver.

Des paris de toute nature étaient tenus; on buvait là des vins provenus des meilleurs coteaux du duché de Bourgogne. Les Tensons nouveaux, les Virelais du duc d’Orléans (l’un des sires des Fleurs-de-Lys qui ont raffolé le plus des belles rimes) cliquetaient. On discutait modes et armureries; souvent l’on chantait des couplets dissolus.

La fille de ce richomme, Bérénice Escabala, était une aimable enfant, des plus jolies. Son sourire virginal attirait l’essaim fort étincelant des gentilshommes. Il était de notoriété que la grâce de son accueil était indistincte pour tous.

Un jour, il advint qu’un jeune seigneur, le vidame de Maulle, qui était alors le favori d’Ysabeau, s’avisa d’engager sa parole (après boire, certes!) qu’il triompherait de l’inflexible innocence de la fille de ce maître Escabala; bref, qu’elle serait à lui dans un délai rapproché.

Ceci fut lancé au milieu d’un groupe de courtisans. Autour d’eux bruissaient les rires et les refrains de l’époque; mais le tapage ne couvrit pas la phrase imprudente du jeune homme. La gageure, acceptée au choc des coupes, parvint aux oreilles de Louis d’Orléans.

Louis d’Orléans, beau-frère de la reine, avait été distingué par elle, dès les premiers temps de la régence, d’un attachement passionné. C’était un prince brillant et frivole, mais des plus sinistres. Il y avait, entre Ysabeau de Bavière et lui, certaines parités de nature qui font ressembler leur adultère à un inceste. En dehors des regains capricieux d’une tendresse fanée, il sut toujours se conserver, dans le cœur de la reine, une sorte d’affection bâtarde qui tenait plutôt du pacte que de la sympathie.

Le duc surveillait les favoris de sa belle-sœur. Lorsque l’intimité des amants semblait devenir menaçante pour l’influence qu’il tenait à garder sur la reine, il était peu scrupuleux sur les moyens d’amener entre eux une rupture presque toujours tragique; l’un de ces moyens fût-il même la délation.

Le propos en question fut donc rapporté, par ses soins, à la royale amie du vidame de Maulle.

Ysabeau sourit, plaisanta cette parole, et sembla n’y point donner plus d’attention.

La reine avait ses mires qui lui vendaient les secrets de l’Orient propres à exaspérer le feu des désirs conçus pour elle. Cléopâtre nouvelle, c’était une grande épuisée, plutôt faite pour présider des cours d’amour au fond d’un manoir ou donner des modes à une province que pour songer à libérer de l’Anglais le sol du pays. En cette occasion, cependant, elle ne consulta aucun de ses mires,--pas même Arnaut Guilhem, son alchimiste.

Une nuit, à quelque temps de là, le sire de Maulle était auprès de la reine, à l’hôtel Barbette. L’heure était avancée; la fatigue du plaisir ensommeillait les deux amants.

Tout à coup, M. de Maulle crut entendre, dans Paris, des sons de cloches agitées à coups isolés et lugubres.

Il se dressa:

--Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.

--Rien.--Laisse!... répondit Ysabeau, enjouée et sans rouvrir les yeux.

--Rien, ma belle reine?--N’est-ce pas le tocsin?

--Oui... peut-être.--Eh bien, ami?

--Le feu a pris à quelque hôtel!

--J’y rêvais, justement, dit Ysabeau.

Un sourire de perles entr’ouvrit les lèvres de la belle dormeuse.

--Même, dans mon rêve, continua-t-elle, c’était toi qui l’avais allumé. Je te voyais jeter un flambeau dans les réserves d’huiles et de fourrages, mignon.

--Moi?

--Oui!... (Elle traînait les syllabes, languissamment). Tu brûlais le logis de messire Escabala, mon argentier, tu sais bien, pour gagner ton pari de l’autre jour.

Le sire de Maulle rouvrit les yeux à demi, pris d’une vague inquiétude.

--Quel pari? N’êtes-vous pas endormie encore, mon bel ange?

--Mais--ton pari d’être l’amant de sa fille, la petite Bérénice, qui a de si beaux yeux!... Oh! quelle bonne et jolie enfant, n’est-ce pas?

--Que dites-vous, ma chère Ysabeau?

--Ne m’avez-vous point comprise, mon seigneur? Je rêvais, vous disais-je, que vous aviez mis le feu à la demeure de mon argentier pour enlever sa fille, pendant l’incendie, et en faire votre maîtresse, afin de gagner votre pari.

Le vidame regarda autour de lui, en silence.

Les lueurs d’un sinistre lointain éclairaient, en effet, les vitraux de la chambre; des reflets de pourpre faisaient saigner les hermines du lit royal; les fleurs de lys des écussons et celles qui achevaient de vivre dans les vases d’émail rougeoyaient! Et rouges, aussi, étaient les deux coupes, sur une crédence chargée de vins et de fruits.

--Ah! je me souviens..., dit, à mi-voix, le jeune homme; c’est vrai; je voulais attirer les regards des courtisans sur cette petite pour les détourner de notre joie!--Mais voyez donc, Ysabeau: c’est réellement un grand incendie,--et les flamboiements s’élèvent du côté du Louvre!

A ces paroles, la reine s’accouda, considéra, très fixement et sans parler, le vidame de Maulle, secoua la tête; puis, indolente et rieuse, appuya, sur les lèvres du jeune homme, un long baiser.

--Tu diras ces choses à maître Cappeluche, lorsque tu seras roué par lui, en place de Grève, ces jours-ci!--Vous êtes un vilain incendiaire, mon amour!

Et, comme les parfums qui sortaient de son corps oriental étourdissaient et brûlaient les sens jusqu’à ôter la force de penser, elle se pressa contre lui.

Le tocsin continuait; on distinguait, dans le lointain, les cris de la foule.

Il répondit, en plaisantant:

--Encore faudrait-il prouver le crime?

Et il rendit le baiser.

--Le prouver, méchant?

--Sans doute?

--Pourrais-tu prouver le nombre des baisers que tu as reçus de moi? Autant vouloir compter les papillons qui s’envolent dans un soir d’été!

Il contemplait cette maîtresse ardente--et si pâle!--qui venait de lui prodiguer les délices et les abandons des plus merveilleuses voluptés.

Il lui prit la main.

--D’ailleurs, ce sera bien facile, continua la jeune femme. Qui donc avait intérêt à profiter d’un incendie pour enlever la fille de messire Escabala? Toi seul. Ta parole est engagée dans le pari!--Et, puisque tu ne pourrais jamais dire où tu étais lorsque le feu a pris?... Tu vois, c’est bien suffisant, au Châtelet, comme élément de procès criminel. On instruit d’abord, et puis... (elle bâilla doucement) la torture fait le reste.

--Je ne pourrais pas dire où j’étais? demanda M. de Maulle.

--Sans doute, puisque, du vivant du roi Charles VI, vous étiez, à cette heure-là, dans les bras de la reine de France, enfant que vous êtes!

La mort se dressait, en effet, et horrible, des deux côtés de l’accusation.

--C’est juste! dit le sire de Maulle, sous le charme du doux regard de son amie.

Il s’enivrait d’envelopper d’un bras cette jeune taille ployée en la chevelure tiède, rousse comme de l’or brûlé.

--Ce sont là des rêves, dit-il. O ma belle vie!...

Ils avaient fait de la musique dans la soirée; sa citole était jetée sur un coussin; une corde se cassa toute seule.

--Endors-toi, mon ange! Tu as sommeil! dit Ysabeau en attirant avec mollesse, sur son sein, le front du jeune homme.

Le bruit de l’instrument l’avait fait tressaillir; les amoureux ont des superstitions.

Le lendemain, le vidame de Maulle fut arrêté et jeté dans un cachot du Grand Châtelet. Le procès commença d’après l’inculpation prédite. Les choses se passèrent exactement comme le lui avait annoncé l’auguste enchanteresse «dont la beauté était si forte qu’elle devait survivre à ses amours».

Il fut impossible au vidame de Maulle de trouver ce qu’en termes de justice on nomme un _alibi_.

La condamnation à la roue fut prononcée, après la question préalable, ordinaire et extraordinaire, durant les interrogats.

La peine des incendiaires, le voile noir, etc., rien ne fut omis.

Seulement, un incident étrange se produisit au Grand Châtelet.

L’avocat du jeune homme l’avait pris en affection profonde; celui-ci lui avait tout avoué.

Devant l’innocence de M. de Maulle, le défenseur se rendit coupable d’une action héroïque.

La veille de l’exécution, il vint dans le cachot du condamné et le fit évader à la faveur de sa robe. Bref, il se substitua.

Fut-il le plus noble cœur? Fut-il un ambitieux jouant une partie terrible? Qui le saura jamais!

Encore tout brisé et brûlé par la torture, le vidame de Maulle passa la frontière et mourut dans l’exil.

Mais l’avocat fut gardé à sa place.

La belle amie du vidame de Maulle, en apprenant l’évasion du jeune homme, en éprouva seulement une excessive contrariété[8].

Elle ne voulut pas reconnaître le défenseur de son ami.

Afin que le nom de M. de Maulle fût effacé de la liste des vivants, elle ordonna l’exécution _quand même_ de la sentence.

De sorte que l’avocat fut roué en place de Grève au lieu et place du sire de Maulle.

Priez pour eux.

[8] Chose singulière et aussi peu connue que beaucoup d’autres! Presque tous les historiens du temps s’accordent à déclarer que la reine Ysabeau de Bavière,--depuis ses noces jusqu’au moment où la démence du roi fut notoire,--apparut, au peuple, aux pauvres et à tous, comme «un ange de bonté, une sainte et sage princesse».--Il est donc à présumer que la maladie réelle du roi et que l’exemple d’effrénée licence de la cour ne furent pas étrangers à la nouveauté d’aspect qu’offrit son caractère à partir des jours dont nous parlons.

SOMBRE RÉCIT, CONTEUR PLUS SOMBRE

_A Monsieur Coquelin cadet._

Ut declaratio fiat.

J’étais invité, ce soir-là, très officiellement, à faire partie d’un souper d’auteurs dramatiques, réunis pour fêter le succès d’un confrère. C’était chez B***, le restaurateur en vogue chez les gens de plume.

Le souper fut d’abord naturellement triste.

Toutefois, après avoir sablé quelques rasades de vieux Léoville, la conversation s’anima. D’autant mieux qu’elle roulait sur les duels incessants qui défrayaient un grand nombre de conversations parisiennes vers cette époque. Chacun se remémorait, avec la désinvolture obligée, d’avoir agité flamberge et cherchait à insinuer, négligemment, de vagues idées d’intimidation sous couleur de théories savantes et de clins d’yeux entendus au sujet de l’escrime et du tir. Le plus naïf, un peu gris, semblait s’absorber dans la combinaison d’un coup de croisé de seconde qu’il imitait, au-dessus de son assiette, avec sa fourchette et son couteau.

Tout à coup, l’un des convives, M. D*** (homme rompu aux ficelles du théâtre, une sommité quant à la charpente de toutes les situations dramatiques, celui, enfin, de tous qui a le mieux prouvé s’entendre à «enlever un succès»), s’écria:

--Ah! que diriez-vous, messieurs, s’il vous était arrivé mon aventure de l’autre jour?

--C’est vrai! répondirent les convives. Tu étais le second de ce M. de Saint-Sever?

--Voyons! si tu nous racontais--mais là, franchement!--comment cela s’est passé?

--Je veux bien, répondit D***, quoique j’aie le cœur serré, encore, en y pensant.

Après quelques silencieuses bouffées de cigarette, D*** commença en ces termes (_Je lui laisse, strictement, la parole_):

--La quinzaine dernière, un lundi, dès sept heures du matin, je fus réveillé par un coup de sonnette: je crus même que c’était Peragallo. On me remit une carte; je lus: Raoul de Saint-Sever.--C’était le nom de mon meilleur camarade de collège. Nous ne nous étions pas vus depuis dix ans.

Il entra.

C’était bien lui!

--Voici longtemps que je ne t’ai serré la main, lui dis-je.--Ah! je suis heureux de te revoir! Nous causerons d’autrefois en déjeunant. Tu arrives de Bretagne?

--D’hier seulement, me répondit-il.

Je passai une robe de chambre, je versai du madère, et, une fois assis:

--Raoul, continuai-je, tu as l’air préoccupé; tu as l’air songeur... Est-ce que c’est d’habitude?

--Non, c’est un regain d’émotion.

--D’émotion?--Tu as perdu à la Bourse?

Il secoua la tête.

--As-tu entendu parler des duels à mort? me demanda-t-il très simplement.

La demande me surprit, je l’avoue: elle était brusque.

--Plaisante question!--répondis-je, pour faire du dialogue.

Et je le regardai.

En me rappelant ses goûts littéraires, je crus qu’il venait me soumettre le dénouement d’une pièce conçue par lui dans le silence de la province.

--Si j’en ai entendu parler! Mais c’est mon métier d’auteur dramatique d’ourdir, de régler et de dénouer les affaires de ce genre!--Les rencontres, même, sont ma partie et l’on veut bien m’accorder que j’y excelle. Tu ne lis donc jamais les gazettes du lundi?

--Eh bien, me dit-il, il s’agit, tout justement, de quelque chose comme cela.

Je l’examinai. Raoul semblait pensif, distrait. Il avait le regard et la voix tranquilles, ordinaires. Il avait beaucoup de Surville en ce moment-là... de Surville dans ses bons rôles, même.--Je me dis qu’il était sous le feu de l’inspiration et qu’il pouvait avoir du talent... un talent naissant... mais, enfin, là, quelque chose.

--Vite, m’écriai-je avec impatience, la situation! Dis-moi la situation!--Peut-être qu’en la creusant...

--La situation? répondit Raoul en ouvrant de grand yeux,--mais elle est des plus simples. Hier matin, à mon arrivée à l’hôtel, je trouve une invitation qui m’y attendait, un bal pour le soir même, rue Saint-Honoré, chez madame de Fréville.--Je devais m’y rendre. Là, dans le cours de la fête (juge de ce qui a dû se passer!) je me suis vu contraint d’envoyer mon gant à la figure d’un monsieur, devant tout le monde.

Je compris qu’il me jouait la première scène de sa «machine».

--Oh! oh! dis-je, comment amènes-tu cela?--Oui, un début. Il y a là de la jeunesse, du feu!--Mais la suite? le motif? l’agencement de la scène?--l’idée du drame? l’ensemble, enfin!--A grands traits!... Va! va!

--Il s’agissait d’une injure faite à ma mère, mon ami,--répondit Raoul, qui semblait ne pas m’écouter.--Ma Mère,--est-ce un motif suffisant?

(Ici D*** s’interrompit, regardant les convives qui n’avaient pu s’empêcher de sourire à ces dernières paroles.)

--Vous souriez, messieurs? dit-il. Moi aussi j’ai souri. Le «je me bats pour ma mère» surtout, je trouvais cela d’un toc et d’un démodé à faire mal.--C’était infect. Je voyais la chose en scène! Le public se serait tenu les côtes. Je déplorais l’inexpérience théâtrale de ce pauvre Raoul, et j’allais le dissuader de ce que je prenais pour le plan mort-né du plus indigeste des _ours_, lorsqu’il ajouta:

--J’ai en bas Prosper, un ami de Bretagne: il est venu de Rennes avec moi--Prosper Vidal; il m’attend dans la voiture devant ta porte.--A Paris, je ne connais que toi seul.--Voyons: veux-tu me servir de second? Les témoins de mon adversaire seront chez moi dans une heure. Si tu acceptes, habille-toi vite. Nous avons cinq heures de chemin de fer d’ici Erquelines.

Alors, seulement, je m’aperçus qu’il me parlait d’une chose de la vie! de la vie réelle!--Je restai abasourdi. Ce ne fut qu’après un temps que je lui pris la main. Je souffrais! Tenez, je ne suis pas plus friand de la lame qu’un autre; mais il me semble que j’eusse été moins ému s’il se fût agi de moi-même.

--C’est vrai! on est comme ça!... s’écrièrent les convives, qui tenaient à bénéficier de la remarque.

--Tu aurais dû me dire cela tout de suite!... lui répondis-je. Je ne te ferai pas de phrases. C’est bon pour le public. Compte sur moi. Descends, je te rejoins.

(Ici D*** s’arrêta, visiblement troublé par le souvenir des incidents qu’il venait de nous retracer.)

--Une fois seul, continua-t-il, je fis mon plan, en m’habillant à la hâte. Il ne s’agissait pas ici de corser les choses: la situation (banale, il est vrai, pour le théâtre) me semblait archisuffisante pour l’existence. Et son côté _Closerie des Genêts_, sans offense, disparaissait à mes yeux, quand je songeais que ce qui allait se jouer, c’était la vie de mon pauvre Raoul!--Je descendis sans perdre une minute.

L’autre témoin, M. Prosper Vidal, était un jeune médecin, très mesuré dans ses allures et ses paroles; une tête distinguée, un peu positive, rappelant les anciens Maurice Coste. Il me parut très convenable pour la circonstance. Vous voyez cela d’ici, n’est-ce pas?

Tous les convives, devenus très attentifs, firent le signe de tête entendu que cette habile question nécessitait.

--La présentation terminée, nous roulâmes sur le boulevard Bonne-Nouvelle, où était l’hôtel de Raoul (près du Gymnase).--Je montai. Nous trouvâmes chez lui deux messieurs boutonnés du haut en bas, dans la couleur, bien que légèrement démodés aussi. (Entre nous, je trouve qu’ils sont un peu en retard, dans la vie réelle!)--On se salua. Dix minutes après, les conventions étaient réglées: Pistolet, vingt-cinq pas, au commandement. La Belgique. Le lendemain. Six heures du matin. Enfin, ce qu’il y a de plus connu!

--Tu aurais pu trouver plus neuf, interrompit, en essayant de sourire, le convive qui combinait des bottes secrètes avec sa fourchette et son couteau.

--Mon ami, riposta D*** avec une ironie amère, tu es un malin, toi! tu fais l’esprit fort! tu vois toujours les choses à travers une lorgnette de théâtre.

Mais, si tu avais été là, tu aurais, comme moi, visé à la simplicité. Il ne s’agissait pas ici d’offrir, pour armes, le couteau à papier de l’_Affaire Clémenceau_. Il faut comprendre que tout n’est pas comédie dans la vie! Moi, voyez-vous, je m’emballe facilement pour les choses vraies, les choses naturelles!... et qui arrivent! Tout n’est pas mort en moi, que diable!... Et je vous assure que ce «ne fut pas drôle du tout» quand, une demi-heure après, nous prîmes le train d’Erquelines, avec nos armes dans une valise. Le cœur me battait! parole d’honneur! plus qu’il ne m’a jamais battu à une première.

Ici D*** s’interrompit, but, d’un trait, un grand verre d’eau: il était blême.

--Continue! dirent les convives.

--Je vous passe le voyage, la frontière, la douane, l’hôtel et la nuit, murmura D*** d’une voix rauque.

Jamais je ne m’étais senti pour M. de Saint-Sever une amitié plus véritable. Je ne dormis pas une seconde, malgré la fatigue nerveuse que j’éprouvais. Enfin, le petit jour parut. Il était quatre heures et demie. Il faisait beau temps. Le moment était venu. Je me levai, je me jetai de l’eau froide sur la tête. Ma toilette ne fut pas longue.

J’entrai dans la chambre de Raoul. Il avait passé la nuit à écrire. Nous avons tous mûri de ces scènes-là. Je n’avais qu’à me rappeler pour être naturel. Il dormait auprès de la table, dans un fauteuil: les bougies brûlaient encore. Au bruit que je fis en entrant, il s’éveilla et regarda la pendule. Je m’y attendais, je connais cet effet-là. Je vis alors combien il est observé.

--Merci, mon ami, me dit-il. Prosper est-il prêt?--Nous avons une demi-heure de marche. Je crois qu’il serait temps de le prévenir.

Quelques instants après, nous descendions tous les trois et, à cinq heures sonnant, nous étions sur le grand chemin d’Erquelines. Prosper portait les pistolets. J’avais positivement le «trac», entendez-vous! Je n’en rougis pas.

Ils causaient ensemble d’affaires de famille, comme si de rien n’eût été. Raoul était superbe, tout en noir, l’air grave et décidé, très calme, imposant à force de naturel!...--Une autorité dans la tenue... Tenez, avez-vous vu Bocage à Rouen, dans les pièces du répertoire 1830-1840?--Il a eu des éclairs, là!... peut-être plus beaux qu’à Paris.

--Hé! hé! objecta une voix.

--Oh! oh!... tu vas loin!... interrompirent deux ou trois convives.

--Enfin, Raoul m’enlevait comme je n’ai jamais été enlevé, poursuivit D***,--croyez-le bien. Nous arrivâmes sur le terrain en même temps que nos adversaires. J’avais comme un mauvais pressentiment.

L’adversaire était un homme froid, tournure d’officier, genre fils de famille; une physionomie à la Landrol;--mais moins d’ampleur dans la tenue. Les pourparlers étant inutiles, les armes furent chargées.--Ce fut moi qui comptai les pas, et je dus tenir mon âme (comme disent les Arabes) pour ne pas laisser voir mes _a parte_. Le mieux était d’être classique.

Tout mon jeu était contenu. Je ne chancelai pas. Enfin la distance fut marquée. Je revins vers Raoul. Je l’embrassai et lui serrai la main. J’avais les larmes aux yeux, non pas les larmes de rigueur, mais de vraies.

--Voyons, voyons, mon bon D***, me dit-il, du calme. Qu’est-ce que c’est donc?

A ces paroles, je le regardai.

M. de Saint-Sever était, tout bonnement, magnifique. On eût dit qu’il était en scène! Je l’admirais. J’avais cru jusqu’alors qu’on ne trouvait de ces sang-froids-là que sur les planches.

Les deux adversaires vinrent se placer en face l’un de l’autre, le pied sur la marque. Il y eut là une espèce de passade. Mon cœur faisait le trémolo! Prosper remit à Raoul le pistolet tout armé, praticable; puis, détournant la tête avec une transe affreuse, je retournai au premier plan, du côté du fossé.

Et les oiseaux chantaient! je voyais des fleurs au pied des arbres! de vrais arbres! Jamais Cambon n’a signé une plus belle matinée! Quelle terrible antithèse!

--Une!... deux!... trois!... cria Prosper, à intervalles égaux, en frappant dans ses mains.

J’avais la tête tellement troublée que je crus entendre les trois coups du régisseur. Une double détonation éclata en même temps.--Ah! mon Dieu, mon Dieu!

D*** s’interrompit et mit la tête dans ses mains.

--Allons! voyons! Nous savons que tu as du cœur... Achève! crièrent, de toutes parts, les convives, très émus à leur tour.

--Eh bien, voilà! dit D***,--Raoul était tombé sur l’herbe, sur un genou, après avoir fait un tour sur lui-même. La balle l’avait frappé en plein cœur,--enfin, là!--(Et D*** se frappait la poitrine.)--Je me précipitai vers lui.

--Ma pauvre mère! murmura-t-il.

(D*** regarda les convives: ceux-ci, en gens de tact, comprirent, cette fois, qu’il eût été d’assez mauvais goût de réitérer le sourire de la «croix de ma mère». Le «ma pauvre mère» passa donc comme une lettre à la poste; le mot, étant réellement en situation, devenait possible.)

--Ce fut tout, reprit D***. Le sang lui vint à pleine bouche.

Je regardai du côté de l’adversaire; il avait, lui, l’épaule fracassée.

On le soignait.