Part 12
Doux tableaux de la famille, le Progrès, loin de vous exclure, vous rajeunit, comme un habile tapissier rénove des meubles d’antan!
Mais, ne nous attendrissons pas.
A quoi vont s’amuser, alors, les enfants, au lieu de faire du bruit et de réveiller les parents en courroux, avec leurs anciens jouets,--si tapageurs!--Regardez!--Les voici qui viennent, sur la pointe des pieds, _on tip toe_, en comprimant les frais éclats de leur fou rire inextinguible.--Chut!... Ils approchent, innocemment, de la bouche de leurs ascendants le petit Appareil du professeur Schneitzoëffer (junior)!--(En France on prononce _Bertrand_, pour aller plus vite.)
C’est là le jeu!--Pauvres petits!...--Ils s’exercent!... Ils préludent à ce moment (hélas! auquel il devrait être si normal de s’habituer de bonne heure), où ils feront la chose _pour de vrai_. Ils usent ainsi, par une sorte de gymnastique morale, le _trop_ poignant du chagrin futur qu’ils éprouveraient de la perte de leurs proches (n’étant cette factice accoutumance). Ils en émoussent, à l’avance, le crève-cœur final!
L’ingénieux du procédé consiste à recueillir, dans cet alambic de luxe, bon nombre d’_avant-derniers_ souffles, pendant le sommeil de la Vie, pour pouvoir, un jour, en comparant les précipités, reconnaître _en quoi_ s’en différencie le _premier_ du sommeil de la Mort. Cet amusement n’est donc, au fond, qu’un fortifiant préventif, qui dépure, d’ores et déjà, de toutes prédispositions aux émotions _trop_ douloureuses, les tempéraments si tendres de nos benjamins! Elle les familiarise artificiellement avec les angoisses du jour de deuil, qui, ALORS, ne seront plus que connues, ressassées et insignifiantes.
Et comme, au réveil, on embrasse toutes ces chères têtes blondes!--Avec quelle douce mélancolie ne presse-t-on pas contre son cœur ces gais espiègles!
Pourrions-nous, sans forfaire à notre mandat de philosophe, résister au devoir de le redire?... Fût-ce à contre-cœur?--C’est un joyau scientifique,--indispensable dans tout salon de bonne compagnie,--et les services qu’il peut rendre à la société proprement dite et au Progrès prescrivent à tous égards l’obligation de le préconiser avec feu.
On ne saurait trop inculquer au jeune âge--et bientôt, même, au bas âge,--le goût de ce délassement hygiénique.
L’appareil Schneitzoëffer (junior)--le seul dont l’usage donne du ton aux nerfs des enfants _trop_ aimants,--est appelé à devenir, pour ainsi dire, le _vade mecum_ du collégien en vacances, qui en étudiera l’application, l’aimable mutin, entre celle de deux verbes pronominaux ou déponents. Ses maîtres lui indiqueront cela comme devoir à faire.--A la rentrée, le joujou, ce sera pour mettre dans son pupitre.
Heureux siècle!--Au lit de mort, maintenant, quelle consolation pour les parents de songer que ces doux êtres--trop aimés!--ne perdront plus le temps--le temps, qui est de l’argent!--en flux inutiles des glandes lacrymales et en ces gestes saugrenus qu’entraînent, presque toujours, les décès inopinés!... Que d’inconvénients évités par l’emploi quotidien de ce préservatif!
Une fois le pli bien pris, les héritiers,--ayant acquis l’indifférence éclairée, sympathique, attristée, convenable, enfin,--devant le trépas des leurs,--en ayant, disons-nous, dilué la désolation de longue main,--n’auront plus à redouter les conséquences du trouble et de l’ahurissement où la soudaineté des apprêts lugubres plongeait parfois les ancêtres: ils seront vaccinés contre ce désespoir. Une ère nouvelle va s’inaugurer, positivement, à cet égard.
Les obsèques se feront sans trouble, et, pour ainsi dire, à la diable.
Notre devise doit être en toute circonstance (ne l’oublions jamais!) celle-ci:--Du calme!--Du calme.--Du calme.
Ainsi, les intérêts, négligés pendant les premiers jours, l’effarement et le désarroi du moment dont ne profite que la rapacité proverbiale des fossoyeurs--(quels noirs tracassiers!...),--les testaments rédigés à la hâte, et, comme on dit, de bric et de broc,--olographes incompréhensibles sur lesquels s’abat la volée de corbeaux des hommes de loi au grand préjudice des collatéraux, devenus inconsolables,--les suprêmes instructions dictées à l’étourdie par les moribonds, l’incurie de la maison mortuaire, les dilapidations des serviteurs,--que de détriments peut conjurer l’usage journalier de l’appareil Schneitzoëffer (junior)!
On escoffiera les cadavres le plus vivement possible,--et l’on ne s’apercevra même pas, dans la maison, que vous avez disparu. Tout continuera, sur l’heure même, son train-train raisonnable.
Les arts vont s’en ressentir. Grâce à lui, dans quelque dix ans, le tableau de la _Fille du Tintoret_ ne sera plus remarquable que comme coloration, et les marches funèbres de Beethoven et de Chopin ne se comprendront plus que comme musique de danse.
Oh! nous n’ignorons pas contre quels préjugés doit lutter Schneitzoëffer!... Mais, sommes-nous, oui ou non, dans un siècle pratique, positif et de lumières? Oui.--Eh bien! soyons de notre siècle! Il faut être de son siècle.--Qui est-ce qui veut souffrir, aujourd’hui? En réalité?--Personne.--Donc, plus de fausse pudeur ni de sensiblerie de mauvais aloi. Plus de sentimentalités stériles, dommageables, le plus souvent exagérées, et dont ne sont même plus dupes les passants--aux coups de chapeaux convenus devant les corbillards.
Au nom de la Terre, un peu de bon sens et de sincérité!--Quelques grands airs que nous prenions, étions-nous visibles au microscope solaire il y a quelques années? Non. Donc ne condamnons pas trop vite ce qui nous choque, faute d’habitude et de réflexion suffisante! Courageux libres penseurs, mettons à la mode la dignité souriante de la douleur filiale, en l’émondant, à l’avance, de ses côtés écervelés qui frisent, parfois, le grotesque.
Disons plus: la pieuse prostration de l’enfant qui a perdu sa vieille mère, par exemple, n’est-elle pas (de nos jours) un luxe que les indigents, harcelés par une tâche obligatoire, ne peuvent se permettre? Le loisir de cette songerie morbide n’est donc pas de première nécessité: l’on peut, enfin, _s’en passer_. Les gémissements des personnes aisées sont-ils autre chose qu’un gaspillage du temps social compensé par le travail des classes laborieuses qui, moins favorisées de dame Fortune, renfoncent les leurs.
Le rentier ne larmoie sur ses défunts qu’aux frais des besogneux: il se fait offrir, implicitement, le coût social de cette prérogative, les pleurs, par ceux-là mêmes qui n’ont le moyen d’en répandre qu’à la dérobée.
Nous appartenons tous, aujourd’hui, à la grande Famille humaine; c’est démontré. Dès lors, pourquoi regretter celui-ci plutôt que celui-là?... Concluons: puisque tout s’oublie, ne vaut-il pas mieux s’habituer à l’oubli _immédiat_?--Les grimaces les plus affolées, les sanglots, les hoquets les mieux entrecoupés, les hululations et jérémiades les plus désolées ne ressuscitent, hélas! personne.
Et, fort heureusement, même, à la fin!... Sans quoi ne serions-nous pas bientôt serrés, sur la planète, comme un banc de harengs?--Prolifères comme nous le devenons, ce serait à n’y pas tenir. L’inéluctable prophétie des économistes s’accomplirait à courte échéance; le digne Polype humain mourrait de pléthore,--et,--les débouchés intermittents des guerres ou des épidémies une fois reconnus insuffisants,--s’assommer, réciproquement, à grands coups de sortie-de-bal, deviendrait indispensable si l’on persistait à vouloir respirer ou circuler sur ce globe,--sur ce globe où la Science nous prouve, par A plus B, que nous ne sommes, après tout, qu’une vermine provisoire.
Ceci soit dit pour ces persifleurs, vous savez? pour ces sombres écrivains qu’il faut relire plusieurs fois si l’on veut pénétrer la _véritable_ signification de ce qu’ils disent.
--«Sans douleur! Messieurs! accourez! Demandez! Faites-vous servir! 7 fr. 95 avec la boîte!--Voyez... mesdames et messieurs, voilà l’objet!... L’âme est au fond. Elle doit être au fond!--Le tableau que vous apercevez là, sur la devanture, au bout de ma baguette, représente l’illustre professeur, au moment où, débarquant sur les bords heureux de la Seine, il est accueilli par M. Thiers, le Shah de Perse, et une foule de personnages éclairés.--L’instrument est inoffensif! Totalement inoffensif. Surtout, si l’on veut bien prendre la peine de parcourir--(non d’un œil hagard et distrait, comme celui dont vous m’honorez en ce moment sublime, mais avec attention et maturité)--l’instruction qui l’accompagne. Les réactifs employés,--révulsifs, toxiques et sternutatoires,--étant le secret de l’inventeur, l’Administration des brevets nous interdit, malheureusement, de les divulguer. L’avis nous en est parvenu hier, par les soins du Bureau des cocardes.
»Toutefois, pour rassurer les clients de la Bourgeoisie, classe à laquelle s’adresse, tout spécialement, le professeur, nous pouvons révéler que la mixture contenue dans la boule de cristal multicolore dont se constitue l’Appareil en sa forme, est à base de nitro-glycérine et chacun sait que rien n’est plus inoffensif et plus onctueux que la glycérine. On l’emploie journellement pour la toilette. (Agiter avant de s’en servir.)--Hâtez-vous! Ces bijoux orthopédiques du cœur sont le succès de l’époque! On les enlève par grosses! La manufacture de Nuremberg est surmenée!...
»L’étonnant professeur Schneitzoëffer (junior) lui-même est aux abois, ne pouvant plus suffire aux commandes, malgré les obstacles que lui suscite, à tout instant, le clergé.
»Trésor des nerfs, calmant gradué, Oued-Allah des familles, cet Appareil s’impose aux parents sérieux qui, revenus des préjugés du cœur, jugent que si le sentiment est chose à ses moments suave, pas _trop_ n’en faut, lorsqu’on est, véritablement, un Homme!--L’Humanité, en effet, sous l’antique lumière des astres, ne s’appelle plus, aujourd’hui, que le public et l’Homme que l’individu. Nous en prenons à témoin non plus un vague et démodé firmament, mais le Système solaire, mesdames et messieurs, oui, le Système solaire! depuis Mercure jusqu’à l’inévitable Zêta Herculis[7].»
[7] Il est officiel, aujourd’hui, que la totalité de notre Système solaire se dirige, insensiblement, vers le point céleste marqué par la sixième étoile de la constellation d’Hercule, (soit _Zêta Herculis_, d’après notre langage). Ce gouffre igné,--de dimensions telles que les chiffres qui l’expriment confondraient quelque peu la pensée (si, pour ceux qui pensent, le ciel apparent pouvait avoir une importance quelconque)--semble, en astronomie, devoir être la fin ou l’effacement _inévitable_, en effet, de notre ensemble de phénomènes.--C’est, sans doute, à ce dénouement que veut faire allusion le professeur bavarois. Ce qui nous tranquillise, nous autres Français, c’est que nous le savons aussi bien que lui et que d’ailleurs, nous avons le temps d’y penser.
LES BRIGANDS
_A Monsieur Henri Roujon._
Qu’est le Tiers-État? Rien.--Que doit-il être? Tout.
SULLY,--puis, SIEYÈS.
Pibrac, Nayrac, duo de sous-préfectures jumelles reliées par un chemin vicinal ouvert sous le régime des d’Orléans, chantonnaient, sous les cieux ravis, un parfait unisson de mœurs, d’affaires, de manières de voir.
Comme ailleurs, la municipalité s’y distinguait par des passions;--comme partout, la bourgeoisie s’y conciliait l’estime générale et la sienne. Tous, donc, vivaient en paix et joie dans ces localités fortunées, lorsqu’un soir d’octobre il arriva que le vieux violoneux de Nayrac, se trouvant à court d’argent, accosta, sur le grand chemin, le marguillier de Pibrac et, profitant des ombres, lui demanda quelque monnaie d’un ton péremptoire.
L’homme des Cloches, en sa panique, n’ayant pas reconnu le violoneux, s’exécuta gracieusement; mais, de retour à Pibrac, il conta son aventure d’une telle sorte que, dans les imaginations enfiévrées par son récit, le pauvre vieux ménétrier de Nayrac apparut comme une bande de brigands affamés infestant le Midi et désolant le grand chemin par leurs meurtres, leurs incendies et leurs déprédations.
Sagaces, les bourgeois des deux villes avaient encouragé ces bruits, tant il est vrai que tout bon propriétaire est porté à exagérer les fautes des personnes qui font mine d’en vouloir à ses capitaux. Non point qu’ils en eussent été dupes! Ils étaient allés aux sources. Ils avaient questionné le bedeau après boire. Le bedeau s’était coupé,--et ils savaient, maintenant, mieux que lui, le fin mot de l’affaire!... Toutefois, se gaussant de la crédulité des masses, nos dignes citadins gardaient le secret pour eux tout seuls, comme ils aiment à garder toutes les choses qu’ils tiennent: ténacité qui, d’ailleurs, est le signe distinctif des gens sensés et éclairés.
La mi-novembre suivante, dix heures de la nuit sonnant au beffroi de la Justice de paix de Nayrac, chacun rentra dans son ménage d’un air plus crâne que de coutume et le chapeau, ma foi! sur l’oreille, si bien que son épouse, lui sautant aux favoris, l’appela «mousquetaire», ce qui chatouilla doucement leurs cœurs réciproques.
--Tu sais, madame N***, demain, dès patron-minette, je pars.
--Ah! mon Dieu!
--C’est l’époque de la recette: il faut que j’aille, moi-même, chez nos fermiers...
--Tu n’iras pas.
--Et pourquoi non?
--Les brigands.
--Peuh!... J’en ai vu bien d’autres!
--Tu n’iras pas!... concluait chaque épouse, comme il sied entre gens qui se devinent.
--Voyons, mon enfant, voyons... Prévoyant tes angoisses et pour te rassurer, nous sommes convenus de partir tous ensemble, avec nos fusils de chasse, dans une grande carriole louée à cet effet. Nos terres sont circonvoisines et nous reviendrons le soir. Ainsi, sèche tes larmes et, Morphée invitant, permets que je noue paisiblement sur mon front les deux extrémités de mon foulard.
--Ah! du moment que vous allez tous ensemble, à la bonne heure: tu dois faire comme les autres, murmura chaque épouse, soudain calmée.
La nuit fut exquise. Les bourgeois rêvèrent assauts, carnage, abordages, tournois et lauriers. Ils se réveillèrent donc, frais et dispos, au gai soleil.
--Allons!... murmurèrent-ils, chacun, en enfilant ses bas après un grand geste d’insouciance--et de manière à ce que la phrase fût entendue de son épouse,--allons! le moment est venu. On ne meurt qu’une fois!
Les dames, dans l’admiration, regardaient ces modernes paladins et leur bourraient les poches de pâtes pectorales, vu l’automne.
Ceux-ci, sourds aux sanglots, s’arrachèrent bientôt des bras qui voulaient, en vain, les retenir...
--Un dernier baiser!... dirent-ils, chacun, sur le palier de son étage.
Et ils arrivèrent, débouchant de leurs rues respectives, sur la grand’place, où déjà quelques-uns d’entre eux (les célibataires) attendaient leurs collègues, autour de la carriole, en faisant jouer, aux rayons du matin, les batteries de leurs fusils de chasse--dont ils renouvelaient les amorces en fronçant le sourcil.
Six heures sonnaient: le char-à-bancs se mit en marche aux mâles accents de _la Parisienne_, entonnée par les quatorze propriétaires fonciers qui le remplissaient. Pendant qu’aux fenêtres lointaines des mains fiévreuses agitaient des mouchoirs éperdus, on distinguait le chant héroïque:
En avant, marchons Contre leurs canons! A travers le fer, le feu des bataillons!
Puis, le bras droit en l’air et avec une sorte de mugissement:
Courons à la victoire!
Le tout scandé, en mesure, par les amples coups de fouet dont le rentier qui conduisait enveloppait, à tours de bras, les trois chevaux.
La journée fut bonne.
Les bourgeois sont de joyeux vivants, ronds en affaires. Mais sur le chapitre de l’honnêteté, halte-là! par exemple: intègres à faire pendre un enfant pour une pomme.
Chacun d’eux dîna donc chez son métayer, pinça le menton de la fille, au dessert, empocha la sacoche de l’affermage et, après avoir échangé avec la famille quelques proverbes bien sentis, comme:--«Les bons comptes font les bons amis», ou «A bon chat, bon rat», ou «Qui travaille, prie», ou «Il n’y a pas de sot métier», ou «Qui paie ses dettes, s’enrichit», et autres dictons d’usage, chaque propriétaire, se dérobant aux bénédictions convenues, reprit place, à son tour, dans le char-à-bancs collecteur qui vint les recueillir, ainsi, de ferme en ferme,--et, à la brune, l’on se remit en route pour Nayrac.
Toutefois, une ombre était descendue sur leurs âmes!--En effet, certains récits des paysans avaient appris à nos propriétaires que le violoneux avait fait école. Son exemple avait été contagieux. Le vieux scélérat s’était, paraît-il, renforcé d’une horde de voleurs réels et,--surtout à l’époque de la recette,--la route n’était positivement plus sûre. En sorte que, malgré les fumées, bientôt dissipées, du clairet, nos héros mettaient, maintenant, une sourdine à _la Parisienne_.
La nuit tombait. Les peupliers allongeaient leurs silhouettes noires sur la route, le vent faisait remuer les haies. Au milieu des mille bruits de la nature et alternant avec le trot régulier des trois mecklembourgeois, on entendit, au loin, le hurlement de mauvais augure d’un chien égaré. Les chauves-souris voletaient autour de nos pâles voyageurs que le premier rayon de la lune éclaira tristement... Brrr!... On serrait maintenant les fusils entre les genoux avec un tremblement convulsif: on s’assurait, sans bruit, de temps à autre, que la sacoche était dûment auprès de soi. On ne sonnait mot. Quelle angoisse pour des honnêtes gens!
Tout à coup, à la bifurcation de la route, ô terreur!--des figures effrayantes et contractées apparurent; des fusils reluirent; on entendit un piétinement de chevaux et un terrible _Qui vive!_ retentit dans les ténèbres, car, en cet instant même, la lune glissait entre deux noirs nuages.
Un grand véhicule, bondé d’hommes armés, barrait la grand’route.
Qu’était-ce que ces hommes?--Évidemment des malfaiteurs! Des bandits!--Évidemment!
Hélas! non. C’était la troupe jumelle des bons bourgeois de Pibrac. C’étaient ceux de Pibrac!--lesquels avaient eu, exactement, la même idée que ceux de Nayrac.
Retirés des affaires, les paisibles rentiers des deux villes se croisaient, tout bonnement, sur la route en rentrant chez eux.
Blafards, ils s’entrevirent. L’intense frayeur qu’ils se causèrent, vu l’idée fixe qui avait envahi leurs cerveaux, ayant fait apparaître sur toutes ces figures débonnaires, les véritables instincts,--de même qu’un coup de vent passant sur un lac, et y formant tourbillon, en fait monter le fond à sa surface,--il était naturel qu’ils se prissent, les uns les autres, pour ces mêmes brigands que, réciproquement, ils redoutaient.
En un seul instant, leurs chuchotements, dans l’obscurité, les affolèrent au point que, dans la précipitation tremblante de ceux de Pibrac à se saisir, par contenance, de leurs armes, la batterie de l’un des fusils ayant accroché le banc, un coup de feu partit et la balle alla frapper un de ceux de Nayrac en lui brisant, sur la poitrine, une terrine d’excellent foie gras dont il se servait, machinalement, comme d’une égide.
Ah! ce coup de feu! Ce fut l’étincelle fatale qui met l’incendie aux poudres. Le paroxysme du sentiment qu’ils éprouvèrent les fit délirer. Une fusillade nourrie et forcenée commença. L’instinct de la conservation de leurs vies et de leur argent les aveuglait. Ils fourraient des cartouches dans leurs fusils, d’une main tremblotante et rapide et tiraient dans le tas. Les chevaux tombèrent; un des chars-à-bancs se renversa, vomissant au hasard blessés et sacoches. Les blessés, dans le trouble de leur effroi, se relevèrent comme des lions et recommencèrent à se tirer les uns sur les autres, sans pouvoir jamais se reconnaître, dans la fumée!... En cette démence furieuse, si des gendarmes fussent survenus sous les étoiles, nul doute que ceux-ci n’eussent payé de la vie leur dévouement.--Bref, ce fut une extermination, le désespoir leur ayant communiqué la plus meurtrière énergie: celle, en un mot, qui distingue la classe des gens honorables, lorsqu’on les pousse à bout!
Pendant ce temps, les vrais brigands (c’est-à-dire la demi-douzaine de pauvres diables, coupables, tout au plus, d’avoir dérobé quelques croûtes, quelques morceaux de lard ou quelques sols, à droite ou à gauche) tremblaient affreusement dans une caverne éloignée, en entendant, porté par le vent du grand chemin, le bruit croissant et terrible des détonations et les cris épouvantables des bourgeois.
S’imaginant, en effet, dans leur saisissement, qu’une battue monstre était organisée contre eux, ils avaient interrompu leur innocente partie de cartes autour de leur pichet de vin et s’étaient dressés, livides, regardant leur chef. Le vieux violoneux semblait prêt à se trouver mal. Ses grandes jambes flageolaient. Pris à l’improviste, le brave homme était hagard. Ce qu’il entendait passait son intelligence.
Toutefois, au bout de quelques minutes d’égarement, comme la fusillade continuait, les bons brigands le virent, soudain, tressaillir et se poser un doigt méditatif sur l’extrémité du nez.
Relevant la tête:--«Mes enfants, dit-il, c’est impossible! Il ne s’agit pas de nous... Il y a malentendu... C’est un quiproquo... Courons, avec nos lanternes sourdes, pour porter secours aux pauvres blessés... Le bruit vient de la grand’route.»
Ils arrivèrent donc, avec mille précautions, en écartant les fourrés, sur le lieu du sinistre,--dont la lune, maintenant, éclairait l’horreur.
Le dernier bourgeois survivant, dans sa hâte à recharger son arme brûlante, venait de se faire sauter lui-même la cervelle, sans le vouloir, par inadvertance.
A la vue de ce spectacle formidable, de tous ces morts qui jonchaient la route ensanglantée, les brigands, consternés, demeurèrent sans parole, ivres de stupeur, n’en croyant pas leurs yeux. Une obscure compréhension de l’événement commença, dès lors, à entrer dans leurs esprits.
Tout à coup le chef siffla et, sur un signe, les lanternes se rapprochèrent en cercle autour du ménétrier.
--O mes bons amis! grommela-t-il d’un voix affreusement basse--(et ses dents claquaient d’une peur qui semblait encore plus terrifiante que la première),--ô mes amis!... Ramassons, bien vite, l’argent de ces dignes bourgeois! Et gagnons la frontière! Et fuyons à toutes jambes! Et ne remettons jamais les pieds dans ce pays-ci!
Et, comme ses acolytes le considéraient, béants et les pensers en désordre, il montra du doigt les cadavres, en ajoutant, avec un frisson, cette parole absurde mais électrique!--et provenue, à coup sûr d’une expérience profonde, d’une éternelle connaissance de la vitalité, de _l’Honneur_ du Tiers-État:
--ILS VONT PROUVER... QUE C’EST NOUS.....
LA REINE YSABEAU
_A Monsieur le comte d’Osmoy._
Le Gardien du Palais-des-Livres dit «La reine Nitocris, la Belle aux joues de rose, veuve de Papi Ier, de la 10e dynastie, pour venger le meurtre de son frère, invita les conjurés à venir souper avec elle dans une salle souterraine de son palais d’Aznac, puis disparaissant de la salle, ELLE Y FIT ENTRER, SOUDAINEMENT, LES EAUX DU NIL.»
MANÉTHON.
Vers 1404--(je ne remonte si haut que pour ne pas choquer mes contemporains)--Ysabeau, femme du roi Charles VI, régente de France, habitait, à Paris, l’ancien hôtel Montagu, sorte de palais plus connu sous le nom de l’hôtel Barbette.
Là se projetaient les fameuses parties de joutes aux flambeaux sur la Seine; c’étaient des nuits de gala, des concerts, des festins, enchantés tant par la beauté des femmes et des jeunes seigneurs que par le luxe inouï que la cour y déployait.