Part 11
Minuit sonnait à la Bourse, sous un ciel plein d’étoiles. A cette époque, les exigences d’une loi militaire pesaient encore sur les citadins et, d’après les injonctions relatives au couvre-feu, les garçons des établissements encore illuminés s’empressaient pour la fermeture.
Sur les boulevards, à l’intérieur des cafés, les papillons de gaz des girandoles s’envolaient très vite, un à un, dans l’obscurité. L’on entendait du dehors le brouhaha des chaises portées en quatuors sur les tables de marbre; c’était l’instant psychologique où chaque limonadier juge à propos d’indiquer, d’un bras terminé par une serviette, les fourches caudines de la porte basse aux derniers consommateurs.
Ce dimanche-là sifflait le triste vent d’octobre. De rares feuilles jaunies, poussiéreuses et bruissantes, filaient dans les rafales, heurtant les pierres, rasant l’asphalte, puis, semblances de chauves-souris, disparaissaient dans l’ombre, éveillant ainsi l’idée de jours banals à jamais vécus. Les théâtres du boulevard du Crime où, pendant la soirée, s’étaient entre-poignardés à l’envi tous les Médicis, tous les Salviati et tous les Montefeltre, se dressaient, repaires du Silence, aux portes muettes gardées par leurs cariatides. Voitures et piétons, d’instant en instant, devenaient plus rares; çà et là, de sceptiques falots de chiffonniers luisaient déjà, phosphorescences dégagées par les tas d’ordures au-dessus desquels ils erraient.
A la hauteur de la rue Hauteville, sous un réverbère à l’angle d’un café d’assez luxueuse apparence, un grand passant à physionomie saturnienne, au menton glabre, à la démarche somnambulesque, aux longs cheveux grisonnants sous un feutre genre Louis XIII, ganté de noir sur une canne à tête d’ivoire et enveloppé d’une vieille houppelande bleu de roi, fourrée de douteux astrakan, s’était arrêté comme s’il eût machinalement hésité à franchir la chaussée qui le séparait du boulevard Bonne-Nouvelle.
Ce personnage attardé regagnait-il son domicile? Les seuls hasards d’une promenade nocturne l’avaient-ils conduit à ce coin de rue? Il eût été difficile de le préciser à son aspect. Toujours est-il qu’en apercevant tout à coup, sur sa droite, une de ces glaces étroites et longues comme sa personne--sortes de miroirs publics d’attenance, parfois, aux devantures d’estaminets marquants--il fit une halte brusque, se campa, de face, vis-à-vis de son image et se toisa, délibérément, des bottes au chapeau. Puis, soudain, levant son feutre, d’un geste qui sentait son autrefois, il se salua non sans quelque courtoisie.
Sa tête, ainsi découverte à l’improviste, permit alors de reconnaître l’illustre tragédien Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil, rejeton d’une très digne famille de pilotes malouins et que les mystères de la Destinée avaient induit à devenir grand premier rôle de province, tête d’affiche à l’étranger et rival (souvent heureux) de notre Frédérick-Lemaître.
Pendant qu’il se considérait avec cette sorte de stupeur, les garçons du café voisin endossaient les pardessus aux derniers habitués, leur désaccrochaient les chapeaux; d’autres renversaient bruyamment le contenu des tirelires de nickel et empilaient en rond sur un plateau le billon de la journée. Cette hâte, cet effarement provenaient de la présence menaçante de deux subits sergents de ville qui, debout sur le seuil et les bras croisés, harcelaient de leur froid regard le patron retardataire.
Bientôt les auvents furent boulonnés dans leurs châssis de fer,--à l’exception du volet de la glace qui, par une inadvertance étrange, fut omis au milieu de la précipitation générale.
Puis le boulevard devint très silencieux. Chaudval seul, inattentif à toute cette disparition, était demeuré dans son attitude extatique au coin de la rue Hauteville, sur le trottoir, devant la glace oubliée.
Ce miroir livide et lunaire paraissait donner à l’artiste la sensation que celui-ci eût éprouvée en se baignant dans un étang; Chaudval frissonnait.
Hélas! disons-le, en ce cristal cruel et sombre, le comédien venait de s’apercevoir vieillissant.
Il constatait que ses cheveux, hier encore poivre et sel, tournaient au clair de lune; c’en était fait! Adieu rappels et couronnes, adieu roses de Thalie, lauriers de Melpomène! Il fallait prendre congé pour toujours avec des poignées de mains et des larmes, des Ellevious et des Laruettes, des grandes livrées et des rondeurs, des Dugazons et des ingénues!
Il fallait descendre en toute hâte du chariot de Thespis et le regarder s’éloigner emportant les camarades! Puis, voir les oripeaux et les banderoles qui, le matin, flottaient au soleil jusque sur les roues, jouets du vent joyeux de l’Espérance, les voir disparaître au coude lointain de la route, dans le crépuscule.
Chaudval, brusquement conscient de la cinquantaine (c’était un excellent homme), soupira. Un brouillard lui passa devant les yeux; une espèce de fièvre hivernale le saisit et l’hallucination dilata ses prunelles.
La fixité hagarde avec laquelle il sondait la glace providentielle finit par donner à ses pupilles cette faculté d’agrandir les objets et de les saturer de solennité, que les physiologistes ont constatée chez les individus frappés d’une émotion très intense.
Le long miroir se déforma donc sous ses yeux chargés d’idées troubles et atones. Des souvenirs d’enfance, de plages et de flots argentés, lui dansèrent dans la cervelle. Et ce miroir, sans doute à cause des étoiles qui en approfondissaient la surface, lui causa d’abord la sensation de l’eau dormante d’un golfe. Puis s’enflant encore, grâce aux soupirs du vieillard, la glace revêtit l’aspect de la mer et de la nuit, ces deux vieilles amies des cœurs déserts.
Il s’enivra quelque temps de cette vision, mais le réverbère qui rougissait la bruine froide derrière lui, au-dessus de sa tête, lui sembla, répercuté au fond de la terrible glace, comme la lueur d’un _phare_ couleur de sang qui indiquait le chemin du naufrage au vaisseau perdu de son avenir.
Il secoua ce vertige et se redressa, dans sa haute taille, avec un éclat de rire nerveux, faux et amer, qui fit tressaillir, sous les arbres, les deux sergents de ville. Fort heureusement pour l’artiste, ceux-ci, croyant à quelque vague ivrogne, à quelque amoureux déçu, peut-être, continuèrent leur promenade officielle sans accorder plus d’importance au misérable Chaudval.
--Bien, renonçons! dit-il simplement et à voix basse, comme le condamné à mort qui, subitement réveillé, dit au bourreau: «Je suis à vous, mon ami.»
Le vieux comédien s’aventura, dès lors, en un monologue, avec une prostration hébétée.
--J’ai prudemment agi, continua-t-il, quand j’ai chargé, l’autre soir, mademoiselle Pinson, ma bonne camarade (qui a l’oreille du ministre et même l’oreiller), de m’obtenir, entre deux aveux brûlants, cette place de gardien de phare dont jouissaient mes pères sur les côtes ponantaises. Et, tiens! je comprends maintenant l’effet bizarre que m’a produit ce réverbère dans cette glace!... C’était mon arrière-pensée.--Pinson va m’envoyer mon brevet, c’est sûr. Et j’irai donc me retirer dans mon phare comme un rat dans un fromage. J’éclairerai les vaisseaux au loin, sur la mer. Un phare! cela vous a toujours l’air d’un décor. Je suis seul au monde: c’est l’asile qui, décidément, convient à mes vieux jours.
Tout à coup, Chaudval interrompit sa rêverie.
--Ah ça! dit-il, en se tâtant la poitrine sous sa houppelande, mais... cette lettre remise par le facteur au moment où je sortais, c’est sans doute la réponse?... Comment! j’allais entrer au café pour la lire et je l’oublie!--Vraiment, je baisse!--Bon! la voici!
Chaudval venait d’extraire de sa poche une large enveloppe, d’où s’échappa, sitôt rompue, un pli ministériel qu’il ramassa fiévreusement et parcourut, d’un coup d’œil, sous le rouge feu du réverbère.
--Mon phare! mon brevet! s’écria-t-il. «Sauvé, mon Dieu!» ajouta-t-il comme par une vieille habitude machinale et d’une voix de fausset si brusque, si différente de la sienne qu’il en regarda autour de lui, croyant à la présence d’un tiers.
--Allons, du calme et... _soyons homme!_ reprit-il bientôt.
Mais, à cette parole, Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil, s’arrêta comme changé en statue de sel; ce mot semblait l’avoir immobilisé.
--Hein? continua-t-il après un silence.--Que viens-je de souhaiter là?--D’être un Homme?... Après tout, pourquoi pas?
Il se croisa les bras, réfléchissant.
--Voici près d’un demi-siècle que je _représente_, que je _joue_ les passions des autres sans jamais les éprouver,--car, au fond, je n’ai jamais rien éprouvé, moi.--Je ne suis donc le semblable de ces «autres» que pour rire!--Je ne suis donc qu’une _ombre_? Les passions! les sentiments! les actes réels! RÉELS! voilà,--voilà ce qui constitue L’HOMME proprement dit! Donc, puisque l’âge me force de rentrer dans l’Humanité, je dois me procurer des passions, ou quelque sentiment _réel_..., puisque c’est la condition _sine qua non_ sans laquelle on ne saurait prétendre au titre d’Homme. Voilà qui est solidement raisonné; cela crève de bon sens.--Choisissons donc d’éprouver celle qui sera le plus en rapport avec ma nature enfin ressuscitée.
Il médita, puis reprit mélancoliquement:
--L’Amour?... trop tard.--La Gloire?... je l’ai connue!--L’Ambition?... Laissons cette billevesée aux hommes d’État!
Tout à coup, il poussa un cri:
--J’y suis! dit-il: LE REMORDS!...--voilà ce qui sied à mon tempérament dramatique.
Il se regarda dans la glace en prenant un visage convulsé, contracté, comme par une horreur surhumaine.
--C’est cela! conclut-il: Néron! Macbeth! Oreste! Hamlet! Érostrate!--Les spectres!... Oh! oui! Je veux voir de _vrais_ spectres, à mon tour!--comme tous ces gens-là, qui avaient la chance de ne pas pouvoir faire un pas sans spectres.
Il se frappa le front.
--Mais _comment_?... Je suis innocent comme l’agneau qui hésite à naître?
Et, après un _temps_ nouveau:
--Ah! _qu’à cela ne tienne!_ reprit-il: qui veut la fin veut les moyens!... J’ai bien le droit de venir à tout prix ce que _je devrais_ être. J’ai droit à l’Humanité!--Pour éprouver des remords il faut avoir commis des crimes? Eh bien, va pour des crimes: qu’est-ce que cela fait, du moment que ce sera pour... pour le bon motif?--Oui...--Soit! (Et il se mit à faire du dialogue:)--Je vais en perpétrer d’affreux.--Quand?--Tout de suite. Ne remettons pas au lendemain!--Lesquels?--Un seul!... Mais grand!--mais extravagant d’atrocité! mais de nature à faire sortir de l’enfer toutes les Furies!--Et lequel?--Parbleu, le plus éclatant... Bravo! J’y suis! L’INCENDIE! Donc, je n’ai que le temps d’incendier! de boucler mes malles! de revenir, dûment blotti derrière la vitre de quelque fiacre, jouir de mon triomphe au milieu de la foule épouvantée! de bien recueillir les malédictions des mourants,--et de gagner le train du Nord-Ouest avec des remords sur la planche pour le reste de mes jours. Ensuite, j’irai me cacher dans mon phare! dans la lumière! en plein Océan! où la police ne pourra, par conséquent, me découvrir jamais,--mon crime étant _désintéressé_. Et j’y râlerai seul.--(Chaudval ici se redressa, improvisant ce vers d’allure absolument cornélienne:)
Garanti du soupçon par la grandeur du crime!
C’est dit.--Et, maintenant--acheva le grand artiste en ramassant un pavé après avoir regardé autour de lui pour s’assurer de la solitude environnante--et maintenant, toi, tu ne refléteras plus personne.
Et il lança le pavé contre la glace qui se brisa en mille épaves rayonnantes.
Ce premier devoir accompli, et se sauvant à la hâte--comme satisfait de cette première mais énergique action d’éclat--Chaudval se précipita vers les boulevards où, quelques minutes après et sur ses signaux, une voiture s’arrêta, dans laquelle il sauta et disparut.
Deux heures après, les flamboiements d’un sinistre immense, jaillissant de grands magasins de pétrole, d’huiles et d’allumettes, se répercutaient sur toutes les vitres du faubourg du Temple. Bientôt les escouades des pompiers, roulant et poussant leurs appareils, accoururent de tous cotés, et leurs trompettes, envoyant des cris lugubres, réveillaient en sursaut les citadins de ce quartier populeux. D’innombrables pas précipités retentissaient sur les trottoirs: la foule encombrait la grande place du Château-d’Eau et les rues voisines. Déjà des chaînes s’organisaient en hâte. En moins d’un quart d’heure un détachement de troupes formait cordon aux alentours de l’incendie. Des policiers, aux lueurs sanglantes des torches, maintenaient l’affluence humaine aux environs.
Les voitures, prisonnières, ne circulaient plus. Tout le monde vociférait. On distinguait des cris lointains parmi le crépitement terrible du feu. Les victimes hurlaient, saisies par cet enfer, et les toits des maisons s’écroulaient sur elles. Une centaine de familles, celles des ouvriers de ces ateliers qui brûlaient, devenaient, hélas! sans ressource et sans asile.
Là-bas, un solitaire fiacre, chargé de deux grosses malles, stationnait derrière la foule arrêtée au Château-d’Eau. Et, dans ce fiacre, se tenait Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil; de temps à autre il écartait le store et contemplait son œuvre.
--Oh! se disait-il tout bas, comme je me sens en horreur à Dieu et aux hommes!--Oui, voilà, voilà bien le trait d’un réprouvé!...
Le visage du bon vieux comédien rayonnait.
--O misérable! grommelait-il, quelles insomnies vengeresses je vais goûter au milieu des fantômes de mes victimes! Je sens sourdre en moi l’âme des Néron, brûlant Rome par exaltation d’artiste! des Érostrate, brûlant le temple d’Éphèse par amour de la gloire!... des Rostopschine, brûlant Moscou par patriotisme! des Alexandre, brûlant Persépolis par galanterie pour sa Thaïs immortelle!... Moi, je brûle par devoir, n’ayant pas d’autre moyen _d’existence_!--J’incendie parce que je me dois à moi-même!... Je m’acquitte! Quel Homme je vais être! Comme je vais vivre! Oui, je vais savoir, enfin, ce qu’on éprouve quand on est bourrelé.--Quelles nuits, magnifiques d’horreur, je vais délicieusement passer!... Ah! je respire! je renais!... j’existe!... Quand je pense que j’ai été comédien!... Maintenant, comme je ne suis, aux yeux grossiers des humains, qu’un gibier d’échafaud,--fuyons avec la rapidité de l’éclair! Allons nous enfermer dans notre phare, pour y jouir en paix de nos remords.
Le surlendemain au soir, Chaudval, arrivé à destination sans encombre, prenait possession de son vieux phare désolé, situé sur nos côtes septentrionales: flamme en désuétude sur une bâtisse en ruine, et qu’une compassion ministérielle avait ravivée pour lui.
A peine si le signal pouvait être d’une utilité quelconque: ce n’était qu’une superfétation, une sinécure, un logement avec un feu sur la tête et dont tout le monde pouvait se passer, sauf le seul Chaudval.
Donc le digne tragédien, y ayant transporté sa couche, des vivres et un grand miroir pour y étudier ses effets de physionomie, s’y enferma, sur-le-champ, à l’abri de tout soupçon humain.
Autour de lui se plaignait la mer, où le vieil abîme des cieux baignait ses stellaires clartés. Il regardait les flots assaillir sa tour sous les sautes du vent, comme le Stylite pouvait contempler les sables s’éperdre contre sa colonne aux souffles du shimiel.
Au loin, il suivait, d’un regard sans pensée, la fumée des bâtiments ou les voiles des pêcheurs.
A chaque instant ce rêveur oubliait son incendie.--Il montait et descendait l’escalier de pierre.
Le soir du troisième jour, Lepeinteur, disons-nous, assis dans sa chambre, à soixante pieds au-dessus des flots, relisait un journal de Paris où l’histoire du grand sinistre, arrivé l’avant-veille, était retracée.
--Un malfaiteur inconnu avait jeté quelques allumettes dans les caves de pétrole. Un monstrueux incendie qui avait tenu sur pied, toute la nuit, les pompiers et le peuple des quartiers environnants, s’était déclaré au faubourg du Temple.
Près de cent victimes avaient péri: de malheureuses familles étaient plongées dans la plus noire misère.
La place tout entière était en deuil, et encore fumante.
On ignorait le nom du misérable qui avait commis ce forfait et, surtout, le _mobile_ du criminel.
A cette lecture, Chaudval sauta de joie et, se frottant fiévreusement les mains, s’écria:
--Quel succès! Quel merveilleux scélérat je suis! Vais-je être assez hanté? Que de spectres je vais voir! Je savais bien que je deviendrais un Homme!--Ah! le moyen a été dur, j’en conviens! mais il le fallait!... il le fallait!
En relisant la feuille parisienne, comme il y était mentionné qu’une représentation extraordinaire serait donnée au bénéfice des incendiés, Chaudval murmura:
--Tiens! j’aurais dû prêter le concours de mon talent au bénéfice de mes victimes!--C’eût été ma soirée d’adieux.--J’eusse déclamé _Oreste_. J’eusse été bien nature...
Là-dessus Chaudval commença de vivre dans son phare.
Et les soirs tombèrent, se succédèrent, et les nuits.
Une chose qui stupéfiait l’artiste se passait. Une chose atroce!
Contrairement à ses espoirs et prévisions, sa conscience ne lui criait aucun remords. Nul spectre ne se montrait!--Il n’éprouvait _rien, mais absolument rien_!...
Il n’en pouvait croire le Silence. Il n’en revenait pas.
Parfois, en se regardant au miroir, il s’apercevait que sa tête débonnaire n’avait point changé.--Furieux, alors, il sautait sur les signaux, qu’il faussait, dans la radieuse espérance de faire sombrer au loin quelque bâtiment, afin d’aider, d’activer, de stimuler le remords rebelle!--d’exciter les spectres!
Peines perdues!
Attentats stériles! Vains efforts! Il n’éprouvait rien. Il ne voyait aucun menaçant fantôme. Il ne dormait plus, tant le désespoir et la _honte_ l’étouffaient.--Si bien qu’une nuit, la congestion cérébrale l’ayant saisi en sa solitude lumineuse, il eut une agonie où il criait,--au bruit de l’océan et pendant que les grands vents du large souffletaient sa tour perdue dans l’infini:
--Des spectres!... Pour l’amour de Dieu!... Que je voie, ne fût-ce qu’un spectre!--_Je l’ai bien gagné!_
Mais le Dieu qu’il invoquait ne lui accorda point cette faveur,--et le vieux histrion expira, déclamant toujours, en sa vaine emphase, son grand souhait de voir des spectres...--_sans comprendre qu’il était, lui-même, ce qu’il cherchait_.
FLEURS DE TÉNÈBRES
_A Monsieur Léon Dierx._
«Bonnes gens, vous qui passez, Priez pour les trépassés!»
INSCRIPTION AU BORD D’UN GRAND CHEMIN.
O belles soirées! Devant les étincelants cafés des boulevards, sur les terrasses des glaciers en renom, que de femmes en toilettes voyantes, que d’élégants «flâneurs» se prélassent!
Voici les petites vendeuses de fleurs qui circulent avec leurs corbeilles.
Les belles désœuvrées acceptent ces fleurs qui passent, toutes cueillies, mystérieuses...
--Mystérieuses?
--Oui, s’il en fut!
Il existe, sachez-le, souriantes liseuses, il existe, à Paris même, certaine agence sombre qui s’entend avec plusieurs conducteurs d’enterrement luxueux, avec des fossoyeurs même, à cette fin de desservir les défunts du matin en ne laissant pas _inutilement_ s’étioler, sur les sépultures fraîches, tous ces splendides bouquets, toutes ces couronnes, toutes ces roses, dont, par centaines, la piété filiale ou conjugale surcharge quotidiennement les catafalques.
Ces fleurs sont presque toujours oubliées après les ténébreuses cérémonies. L’on n’y songe plus; l’on est pressé de s’en revenir;--cela se conçoit!...
C’est alors que nos aimables croque-morts s’en donnent à cœur-joie. Ils n’oublient pas les fleurs, ces messieurs! Ils ne sont pas dans les nuages. Ils sont gens pratiques. Ils les enlèvent par brassées, en silence. Les jeter à la hâte par-dessus le mur, dans un tombereau propice, est pour eux l’affaire d’un instant.
Deux ou trois des plus égrillards et des plus dégourdis transportent la précieuse cargaison chez des fleuristes amies qui, grâce à leurs doigts de fées, sertissent de mille façons, en maints bouquets de corsage et de main, en roses isolées, même, ces mélancoliques dépouilles.
Les petites marchandes du soir alors arrivent, nanties chacune de sa corbeille. Elles circulent, disons-nous, aux premières lueurs des réverbères, sur les boulevards, devant les terrasses brillantes et dans les mille endroits de plaisir.
Et les jeunes ennuyés, jaloux de se bien faire venir des élégantes pour lesquelles ils conçoivent quelque inclination, achètent ces fleurs à des prix élevés et les offrent à ces dames.
Celles-ci, toutes blanches de fard, les acceptent avec un sourire indifférent et les gardent à la main,--ou les placent au joint de leur corsage.
Et les reflets du gaz rendent les visages blafards.
En sorte que ces créatures-spectres, ainsi parées des fleurs de la Mort, portent, sans le savoir, l’emblème de l’amour qu’elles donnent et de celui qu’elles reçoivent.
L’APPAREIL POUR L’ANALYSE CHIMIQUE DU DERNIER SOUPIR
«Utile dulci.»
FLACCUS.
C’en est fait!--Nos victoires sur la Nature ne se comptent plus. Hosannah! Plus même le temps d’y penser! Quel triomphe!... A quoi bon penser, en effet?--De quel droit?--Et puis: penser? au fond, qu’est-ce que ça veut dire? Mots que tout cela!... Découvrons à la hâte! Inventons! Oublions! Retrouvons! Recommençons et--passons! Ventre à terre! Bah! le Néant saura bien reconnaître les siens.
O magie! Voici qu’enfin les plus subtils instruments de la Science deviennent des jouets entre les mains des enfants! Témoin le délicieux Appareil du professeur Schneitzoëffer (junior), de Nürnberg (Bayern), pour l’_Analyse chimique du dernier soupir_.
Prix: un double thaler--(7 fr. 95 avec la boîte),--un don!...--Affranchir. Succursales à Paris, à Rome et dans toutes les capitales.--Le port en sus.--Éviter les contrefaçons.
Grâce à cet Appareil, les enfants pourront, dorénavant, regretter leurs parents sans douleur.
Ah! le bien-être physique avant tout!--Dût-il ressembler à la description que le moraliste nous donne de l’intérieur du couvent dans _Justine, ou la Vertu récompensée_.
C’est à se demander, en un mot, si l’Age d’or ne revient pas.
Un pareil instrument trouve, tout naturellement, sa place parmi les étrennes utiles à propager dans les familles, à ce double titre: la joie des enfants et la tranquillité des parents.
L’on peut aussi le glisser dans un œuf de Pâques, le suspendre aux arbres de Noël, etc.
L’illustre inventeur fait une remise aux journaux qui voudront l’offrir en prime à leurs abonnés; il se recommande également aux promoteurs de tombolas; les loteries nationales en redemandent.
Ce bijou peut être placé à propos sous la serviette d’un aïeul dans un dîner de fête--ou dans un repas de noces--ou dans la corbeille, comme présent à la belle-mère, ou même offert, tout bonnement, de la main à la main, aux progénitures de ses vieux amis de la province lorsqu’on désire causer à ceux-ci ce qui s’appelle une charmante surprise.
Figurons-nous, en effet, l’heure de la sieste du soir dans une petite ville.--Les mères de famille, ayant fait leurs emplettes, sont rentrées chacune chez soi. L’on a dîné.--La famille a passé au salon. C’est l’une de ces veillées sans visites, où, rassemblés autour de l’âtre, les parents somnolent un peu. La lampe est baissée, et l’abat-jour adoucit encore sa lumière. Les mèches des bonnets de soie noire dépassent, inclinées, les oreillards des fauteuils. Le loto, parfois si tragique, est suspendu; le jeu de l’Oie, lui-même, est relégué dans le grand tiroir. La gazette gît aux pieds des dormeurs. Le vieil invité, disciple (tout bas) de Voltaire, digère paisiblement, plongé dans quelque moelleux crapaud. On n’entend que l’aiguille égale de la jeune fille piquant sa broderie auprès de la table et scandant ainsi la paisible respiration des auteurs de la sienne, le tout mesuré sur le tic-tac de la pendule. Bref, l’honnête salon bourgeois respire la quiétude bien acquise.