Contes Chrétiens

Part 2

Chapter 23,992 wordsPublic domain

«De créer moi-même une œuvre d’art, jamais je n’en ai eu le courage. L’effort qu’il y aurait fallu dépenser ne me paraissait pas en proportion avec le plaisir que j’en pourrais tirer. J’admettais qu’on produisît pour gagner de l’argent; mais produire pour s’attirer de la gloire, ou pour faire plaisir aux autres hommes, cela me semblait pure folie. Je savais combien il entre dans la gloire de mauvais hasards, et que les plus glorieux ne _jouissent_ jamais de leur gloire. Je me souciais moins encore de faire plaisir aux autres hommes. Je pensais qu’il serait ridicule d’offrir aux hommes autre chose que des chefs-d’œuvre, et ridicule de s’imaginer qu’on est capable de leur en offrir.

«Et puis je me disais que les hommes avaient assez de belles œuvres, déjà, pour leur faire plaisir. Si Hésiode et les autres poètes n’avaient pas existé, après Homère, Homère aurait suffi à satisfaire les besoins artistiques de l’humanité pendant les siècles des siècles. Ce n’est pas de créer des œuvres d’art nouvelles, mais de détruire quelques-unes de celles qui existent, qui me semblait la tâche d’un bon philanthrope: car, ainsi, les hommes pourraient mieux jouir des œuvres qu’on leur aurait laissées.

«Voilà pourquoi je n’ai rien produit: sans compter que mes conceptions les plus belles, dès que j’essayais de les exprimer, se décoloraient, s’éloignaient de moi, me devenaient étrangères.

«D’un seul plaisir je sentais que je ne me fatiguerais point: du plaisir d’aimer. J’étais né pour aimer. J’aurais tout sacrifié pour trouver une maîtresse ou un ami sur qui je pusse, à mon aise, déverser l’océan de tendresse qui coulait en moi.

«J’ai eu des amis. Je les ai choisis avec soin, j’ai tout fait pour les prendre tels que mon cœur les voulait, et de toutes mes forces j’ai travaillé à les aimer, J’ai vu que mes amis les plus intimes ne me comprenaient pas. Dans les plus tendres épanchements, c’est comme si nous avions, mes amis et moi, parlé chacun une langue différente. Et puis les uns m’aimaient plus que je ne les aimais, les autres moins: l’égale amitié dont j’avais besoin était décidément impossible.

«J’ai eu aussi des maîtresses. Je les ai choisies avec soin, j’ai tout fait pour les prendre telles que mon cœur les voulait, et, de toutes mes forces, j’ai travaillé à les aimer. L’une d’elles était petite, blonde avec des yeux relevés aux tempes et un sourire naïvement moqueur. C’était une jeune princesse; le parfum de son âme se joignait, pour m’enivrer, au parfum de son corps. Une grâce surnaturelle animait tous ses gestes. Elle était fière et douce, les enfants lui tendaient les bras quand elle passait dans la rue. Elle me préférait à toutes choses au monde; née pour me commander, elle n’avait de goût que pour m’obéir. Mais elle ne m’aimait pas; son cœur, son cœur trop parfait de jeune princesse, était fermé à l’amour. Et, malgré que tout en elle me dût être une source de joie, jamais je n’ai souffert de rien comme de l’avoir connue.

«Une autre était grande et belle, et dès qu’elle m’aperçut elle m’aima. Je l’avais aimée aussi en l’apercevant; mais, quand je vis qu’elle m’aimait, je la méprisai de s’être si aisément rendue. J’eus cependant à feindre que je l’aimais, pour me conserver son amour, que je craignais de perdre: si bien que je finis par la détester, pour cette feintise où elle m’obligeait.

«Je ne pouvais pardonner aux blondes de n’être point brunes. Aux plus parfaites manquaient des qualités dont l’absence en elles me désolait. Et d’elles toutes, de celles qui m’aimaient et de celles qui ne m’aimaient pas, aucune ne me comprenait et je ne comprenais aucune d’elles. Je ne pouvais me passer de leur compagnie; mais, dès qu’elles étaient auprès de moi, je ne pensais plus qu’à les congédier.

«L’océan de tendresse continuait de couler en moi, et je ne trouvais ni un ami ni une maîtresse sur qui je pusse le déverser.

«Ainsi au fond de toutes les occupations humaines m’apparaissait le néant. Et cependant je persistais à vivre parmi les hommes. Je m’acharnais à chercher, dans le monde qui m’environnait, l’assouvissement de mes désirs. Et mes désirs restaient inassouvis, faute d’obtenir, à l’instant où ils le réclamaient, l’aliment qu’ils réclamaient. Il me semblait que j’étais assis devant une table couverte de mets, que j’avais faim, et que tous les mets de la table étaient empoisonnés. J’en étais venu à croire sérieusement que la vie était mauvaise en soi. Et la certitude de mourir achevait de me désespérer.

--Frère, dit Jésus, je connais ton mal!

--Apprends donc à connaître le remède, mon ami! reprit le solitaire. Et, toi aussi, mon remède te guérira!

«J’étais un jour à Jérusalem, chez un ami. Le hasard avait mis entre mes mains la _République_ de Platon: je dois te dire que Platon, au contraire des autres philosophes, m’avait toujours séduit par l’harmonieuse élégance de ses images et de son style. Je lisais donc, sans trop me soucier du sens des phrases, lorsque tout à coup je tombai sur un passage qui me fit tressaillir. Platon affirmait que ce que nous appelons notre âme individuelle n’est pas toute notre âme; qu’il y a, derrière ce que nous croyons notre personne, une âme plus vaste, la Raison même, l’Idée seule existante; en un mot que Dieu tout entier est au fond de notre âme. Je regardai le livre à un autre endroit. J’y vis que ce que nous prenions pour des objets réels n’était que des reflets, des ombres sur le mur d’une prison; et que les vraies réalités étaient en nous, œuvres du divin pouvoir qu’était notre pensée: mais nous étions enchaînés par les chaînes de nos passions et de l’habitude acquise, de telle sorte qu’au lieu de contempler librement les réalités à leur source, nous croyions réelles ces ombres falotes qui s’agitaient devant nous.

«Je n’en lus pas davantage, ni ce jour-là ni les jours suivants: les livres avaient désormais fini d’exister pour moi. J’avais enfin aperçu la vraie lumière. Je comprenais comment le monde que j’avais cru réel n’était que l’œuvre de ma volonté. L’esprit ne sort jamais de lui-même: ce qu’il croit sentir au dehors de lui, c’est en lui qu’il le sent, c’est lui-même qui le produit. Et je me rappelais combien mes rêves, toujours, m’avaient apporté de jouissances, ou plutôt m’en auraient apporté si je ne m’étais persuadé que c’étaient de vains rêves, et qu’il y avait ailleurs des réalités.

«Oui, la seule mesure de la réalité des choses est l’intensité avec laquelle je les sens. Et si j’avais senti, jusque-là, le monde soi-disant réel avec plus d’intensité que le monde de mes rêves, j’y étais uniquement amené par une habitude grossière. Mon esprit est le créateur de tout ce qui existe; et je l’avais dégradé jusqu’à le croire l’esclave des images qu’il créait.

«Et depuis ce jour-là, mon ami, je fus roi de la terre et du ciel. Je me retirai dans ce lieu, où l’ancien monde ne me trouble plus la vue. Je reste étendu ici le jour comme la nuit, mangeant des racines quand la faim me surprend. Mais c’est mon corps seul, c’est le reflet de mon corps qui est étendu ici. Je vis, moi, en toute région où je désire vivre. Je me nourris des mets qui me plaisent, au moment où ils me plaisent. Je m’entretiens avec des amis que je puis aimer. Les œuvres d’art les plus parfaites, c’est-à-dire les mieux adaptées à mon goût du moment, sortent de terre au premier signal de ma fantaisie. J’ai simplement renoncé à prendre pour seule réelle une infime partie de la réalité totale. J’ai brisé les chaînes qui retenaient mon âme dans la caverne des ombres.

«Tout à l’heure, mon ami, tout à l’heure, quand tu es venu, j’étais en Provence, au bord du noble Rhône, et je tenais dans mes bras la petite princesse blonde dont je t’ai parlé, naïvement moqueuse, avec les yeux relevés aux tempes. Jamais reine d’Orient ne s’orna des chatoyantes étoffes qui l’ornaient. Le parfum de son âme imprégnait toute mon âme. Et l’enfant m’avouait enfin qu’elle m’aimait: sa froideur n’avait été rien qu’un jeu pour me mieux conquérir. Elle était blonde, mon ami; elle était brune aussi. Et le sourire de ses petits yeux répétait l’aveu de ses lèvres.

«Oui, vois-tu, je suis roi de la terre. Je suis dieu! Je n’ai plus à craindre la mort. Le temps n’existe plus pour moi; j’ai vu cette convention humaine disparaître avec les autres. Seul j’existe, j’existe maintenant et à jamais; et, parce que j’ai connu des ombres qui se sont ensuite effacées, je serais fou de croire que je puisse mourir. L’être ne saurait devenir le néant.

«Mais de toutes les images que s’est plu à créer mon âme maîtresse du monde, mon ami, aucune n’est belle, odorante, et bonne, comme ton image. Je te contemple, en te parlant, et je me demande quel nouveau pouvoir m’est venu pour que j’aie pu enfanter un rêve si charmant. Donne-moi ta main, et reste toujours avec moi! Je sens que tous mes rêves précédents vont me paraître mesquins et décolorés, comme la soi-disant réalité de jadis, si tu t’éloignes à présent de l’horizon de ma pensée.

«Mon pauvre ami, ne descends point parmi les barbares! Ta beauté est trop belle pour eux: ils sont capables de te tuer. Tes disciples ne te comprendront pas; tes amis te mépriseront; tu auras à subir le contact des savants!

«Tu as conçu le royal projet de réformer le monde. Mais c’est ici seulement que tu pourras le réformer à ton gré. Là-bas, quand tu auras disparu, la bonne semence que tu auras jetée en terre se trouvera produire une mauvaise herbe: car ce monde-là est mauvais par essence, comme toutes faussetés qu’on croit trop réelles, et tout se corrompt en y entrant. La lumière que tu es ne servira qu’à rendre plus noire l’universelle ténèbre. Ton nom peut-être sera glorieux, mais comme de vaines syllabes où les hommes attacheront un sens digne d’eux et non point de toi. Reste avec moi, délivre-toi de tes chaînes, sois dieu, mon divin ami! Ferme tes oreilles à cette plainte de créatures qui n’existent pas!...»

Le solitaire allait poursuivre son discours; mais tout à coup Jésus retira la main qu’il lui avait laissé prendre, se dressa debout devant lui, et, d’une voix qui parut un éclat de tonnerre aux habitants des vallées, il s’écria:

--ARRIÈRE, SATAN! IL EST ÉCRIT QUE TU NE DOIS PAS TENTER LE SEIGNEUR TON DIEU!

IV

L’AMOUR

Les disciples lui dirent: «Qui donc peut être sauvé?»--Et Jésus, les regardant, leur dit: «Quant aux hommes, cela est impossible: mais, quant à Dieu, toutes choses sont possibles.»

(_Saint Matthieu_, XIX, 25 et 26.)

Cependant la nuit était descendue sur le désert. Elle avait ramené la légère troupe des étoiles, qui maintenant adoucissaient d’une gaze argentée le bleu profond du ciel. Mais Jésus n’avait point d’yeux, ce soir-là, pour admirer leurs gentilles façons. Il s’était agenouillé; il pleurait et priait. Enfin, il dit:

«Malheureux, j’aurais dû te reconnaître plus tôt! Sous mille déguisements tu tenteras mon troupeau, pendant les siècles qui approchent; mais celui que tu as pris aujourd’hui, c’est lui qui t’aidera à détacher de moi les âmes les mieux nées pour m’appartenir. Par le rêve tu auras plus de force sur elles que par les sens et la vanité.

«Mais je saurai déjouer tes ruses, et chacun pourra trouver dans mes parole une arme contre toi. A ceux que la réalité touche plus fort que le rêve, j’ouvrirai les portes du rêve; je rappellerai au goût de la réalité ceux qui seront trop enclins à rêver. A ceux-là je dirai:

«Frères, votre raison vous affirme, en effet, que rien n’est réel en dehors de votre pensée. Mais qui vous prouve que votre raison ne vous trompe pas, qu’elle n’est pas en vous pour vous tromper? Or, votre raison a toute chance de vous tromper: elle est, d’origine, un instrument de lutte et de défense; sa première forme est la ruse, s’imposant à la force physique. Votre raison a toute chance de vous venir de Satan: mais c’est mon Père qui vous parle par la voix de votre cœur. Et votre cœur vous ordonne de compatir et d’aimer.

«Il ne s’agit pas d’aimer tous les hommes: l’objet serait trop vaste pour un si faible cœur, et vous risqueriez de n’aimer aucun homme de la façon qui convient. Mais démettez-vous d’une partie de vous-mêmes en faveur d’une créature que vous verrez au-dessous de vous; souffrez de la faim avec un chien affamé; quand une femme vous déplaît et que vous lui plaisez, sacrifiez votre déplaisir pour lui procurer du plaisir! La raison vous commande de renoncer au monde pour vous retirer en vous-mêmes; mais le cœur vous ordonne de sortir de vous-mêmes pour prendre une part aux souffrances d’autrui. Il n’y a pas d’autre devoir, et il n’y a pas non plus d’autre joie.

«Un homme viendra au tribunal de mon Père, qui dira: _J’ai souffert avec ceux qui souffraient; je ne pouvais les voir souffrir sans en être ému._ Et mon Père le fera asseoir à la table des justes. Un autre homme viendra qui dira: _La bassesse des hommes m’a toujours éloigné d’eux; mais, un jour, j’ai rencontré un enfant qui pleurait si fort que je l’ai secouru._ Et, celui-là, mon Père le fera revêtir de la robe des anges.»

«Mais malheur à ceux qui, lorsqu’ils entendront se plaindre une créature, se demanderont si elle existe avant de la secourir! Malheur à ceux qui, pour ne pas entendre la plainte des créatures, se réfugieront dans le rêve, où ils se croiront dieux! A ceux-là je dirai: _Rappelez-vous que vous êtes poussière, et que vous retournerez en poussière!_

«Et, sous les mensonges de leur joie, leur supplice sera égal au tien, malheureux Satan, jadis mon frère, condamné à ne pas aimer pendant les siècles des siècles... Mais, maintenant, arrière de moi! Il a été écrit que tu ne devais pas me tenter!»

* * * * *

Jésus s’enfonça dans le désert. Pendant quarante jours et quarante nuits il jeûna. Plusieurs fois Satan le tenta encore, malgré sa défense. Mais l’Esprit était en lui, et jamais il n’eut plus de pensée que pour le salut des hommes.

Et, quand il sortit du désert, sa divinité se révéla au monde par le grand miracle, le _Sermon sur la Montagne_. Car aux saints aussi a été accordé de guérir les paralytiques, et de ressusciter les morts, et de nourrir cinq mille ventres avec cinq pains et deux poissons: mais un Dieu seul pouvait donner aux âmes, pour la durée des siècles, sous l’espèce de quelques petites phrases sans ordre ni style, un inépuisable aliment d’espérance et de consolation. Ce sermon fameux commençait ainsi: _Heureux les pauvres d’esprit!_

1892.

II

LES DISCIPLES D’EMMAÜS,

OU

LES ÉTAPES D’UNE CONVERSION

CONTE POUR LE JOUR DE PÂQUES

A MONSIEUR ANATOLE FRANCE.

13. Or voici que deux des disciples allaient, ce jour-là, vers une ville nommée Emmaüs, qui était à soixante stades de Jérusalem;

14. Et ils se parlaient entre eux de tous les événements qui s’étaient produits.

15. Et, pendant qu’ils s’entretenaient et se plaignaient, voici que Jésus lui-même, s’approchant, se mit à marcher avec eux:

16. Mais leurs yeux étaient retenus, et ils ne le reconnaissaient pas.

17. Et il leur dit: «De quoi vous entretenez-vous ainsi, tout en marchant? Et de quoi vous affligez-vous?»

18. Et l’un d’eux, nommé Cléophas, lui répondit: «Es-tu donc, toi seul, si étranger à Jérusalem que tu ne saches pas les faits qui s’y sont produits ces jours derniers?»

19. Il leur demanda: «Quels faits?» Et ils répondirent: «Ne sais-tu pas ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, qui était un grand prophète, puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant tout le peuple?

20. «Et ne sais-tu pas comment les chefs des prêtres et nos princes l’ont condamné à mort et crucifié?

21. «Et nous, nous espérions qu’il allait racheter Israël! Mais maintenant trois jours se sont déjà passés depuis qu’il est mort!

22. «Et voici que des femmes, d’entre les nôtres, nous ont encore effrayés! Car, avant le jour, elles sont allées au tombeau de Jésus,

23. «Et, n’ayant plus trouvé le corps, sont revenues nous dire qu’elles avaient eu la vision d’anges qui leur disaient que Jésus était vivant.

24. «Sur quoi quelques-uns des nôtres se sont rendus au tombeau; et ils y ont tout trouvé tel que ces femmes l’avaient dit; mais lui, Jésus, ils ne l’ont point trouvé!»

25. Alors Jésus leur dit: «O insensés! Comme vos cœurs sont paresseux à croire à ce qu’ont annoncé les prophètes!

26. «Est-ce que ce n’était point chose nécessaire que le Christ souffrît tout cela, afin d’entrer ainsi dans sa gloire?»

27. Et, commençant par Moïse et citant tous les prophètes, il leur interprétait, dans toutes les Écritures, ce qui y était dit à son sujet.

28. Cependant ils approchaient de la ville où ils allaient. Et Jésus feignit d’avoir à aller plus loin.

29. Mais ils le retinrent, en disant: «Reste avec nous, car voici le soir qui tombe et la journée qui s’achève!» Et il entra avec eux dans une hôtellerie.

30. Et voici que, s’étant mis à table avec eux, il prit un pain, le bénit, le rompit, et le leur tendit.

31. Et, leurs yeux s’étant rouverts, ils le reconnurent. Et aussitôt il disparut à leurs yeux.

32. Et ils se dirent l’un à l’autre: «Comme notre cœur brûlait en nous, sur la route, pendant qu’il nous parlait et nous éclaircissait les Saintes Écritures!»

33. Puis, s’étant relevés, ils revinrent aussitôt à Jérusalem, où ils trouvèrent rassemblés les Onze, ainsi que ceux qui étaient avec eux.

(_Évangile selon saint Luc_, XXIV.)

I

LES PARABOLES

Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce d’abord à soi-même!

(_Saint Matthieu_, XVI, 24.)

Sortis de Jérusalem au plus chaud de l’après-midi, les deux disciples marchaient tristement sur la route de Samarie. Tous deux allaient pieds nus, vêtus de pauvres manteaux rapiécés: ils portaient sur l’épaule leur besace vide, accrochée au bout d’un bâton. Leurs cheveux et leur barbe étaient si incultes, et leur visage si imprégné de poussière, qu’on les aurait pris pour de vieux vagabonds. C’étaient pourtant deux jeunes hommes: le grand, Cléophas, avait trente ans; l’autre, le gros Siméon, à peine vingt-cinq. Et tristement ils s’entretenaient des fâcheuses suites qu’avaient eues pour eux la mort de Jésus.

Mais soudain tous deux s’arrêtèrent, effrayés. Un homme était là debout, appuyé sur son bâton, qui les regardait et paraissait les attendre. Oui, sans doute, il les attendait: car tout de suite il les salua, reprit sa besace qu’il avait posée à terre, s’avança vers eux, et fit mine de vouloir les accompagner.

Anxieusement ils l’examinèrent des pieds à la tête. Cléophas, ancien scribe de synagogue, se disait que ce devait être un émissaire du sanhédrin, qui le guettait pour le ramener à Jérusalem: on savait qu’il était le plus intelligent et le plus instruit, parmi les disciples du Nazaréen; on avait résolu de s’emparer de lui. Siméon le cordonnier ne se faisait pas tant de raisons; mais il devinait bien, au contraire, que c’était à lui qu’on en avait. Il se voyait perdu; il maudissait Cléophas, qui avait causé tout son malheur en le forçant jadis à quitter Capernaüm, son pays, pour suivre Jésus en Judée. Et comme leur esprit était occupé à ces réflexions pendant qu’ils examinaient l’inconnu, celui-ci leur sembla un homme de méchante figure, mûr et trapu, avec un regard sournois.

Aussi ne répondirent-ils pas à son salut, ni aux questions qu’il leur adressa. Et bientôt, n’osant le congédier, ils se mirent à courir pour se délivrer de sa compagnie. Mais il courut avec eux. Il leur vantait la bienfaisante fraîcheur de cet air du soir qui descendait sur eux. Il les invitait à se réjouir de la pureté du ciel, où s’allumaient les premières étoiles. Sa voix était si douce que, plusieurs fois, ils se retournèrent tandis qu’il parlait, croyant entendre un chœur d’anges qui chantaient au loin, derrière eux. Et, le gros Siméon s’étant heurté contre une pierre, dans l’élan de sa course, l’étranger le retint par le bras, l’empêcha de tomber.

Depuis longtemps déjà ils marchaient, sans ralentir le pas, lorsque Siméon s’aperçut que les pieds de son nouveau compagnon étaient rouges de sang, qu’il tenait la main à son côté comme s’il y avait été blessé, et que sa besace semblait bien lourde, sur son épaule. Il pensa d’abord à se réjouir de sa découverte; mais il eut beau faire, il souffrait de voir souffrir cet homme, pourtant son ennemi. Il marcha encore un moment, puis il prit la besace de l’étranger, la mit sur son épaule avec la sienne, au bout de son bâton.

La besace était lourde, en effet; mais à peine Siméon l’eut-il prise qu’il sentit que tout son corps, et ses jambes, et son cœur, étaient devenus plus légers. Lui qui tout à l’heure tremblait, écrasé sous le poids de sa frayeur, il avait maintenant tout oublié de lui-même; il ne pensait plus qu’à savoir d’où venaient à l’étranger les blessures de ses pieds et cette plaie au côté. Il en oublia jusqu’à sa mauvaise humeur contre Cléophas.

--Frère, lui dit-il tout bas, marchons moins vite, et donne ton bras à ce malheureux! Vois-tu comme il est faible, et comme il a peine à mettre un pied devant l’autre?

Et Cléophas sentit, lui aussi, un grand souffle rafraîchissant qui pénétrait en lui. La vue de cette misère dissipait ses méfiances.

--Appuie-toi sur moi, homme, et marchons moins vite! dit-il.

Mais lorsqu’ensuite l’étranger s’informa du but de leur voyage, le souvenir de leur détresse leur revint à l’esprit. Encore n’éprouvaient-ils désormais qu’un besoin de se plaindre, de montrer à cet inconnu qu’ils avaient droit, eux-mêmes, à sa compassion.

* * * * *

--Amis, dit alors l’inconnu, de quoi vous entreteniez-vous, tout à l’heure, quand je vous ai rencontrés? Et pourquoi êtes-vous tristes?

Le malheur de Cléophas était si grand que chacun, lui semblait-il, devait en savoir le motif.

--Es-tu donc si étranger à Jérusalem que toi seul tu ignores les choses qui s’y sont passées? répondit-il d’un accent un peu dur.

--Et quelles choses?

--Mais ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth! Ah! c’était un prophète puissant en œuvres et en paroles, devant le peuple et devant Dieu! Or les prêtres et les magistrats l’ont livré pour être condamné à mort, et il y a trois jours qu’on l’a crucifié. Sache donc que j’étais le premier de ses disciples. Il nous avait promis de délivrer Israël...

--Et de nous ressusciter du tombeau après s’être ressuscité lui-même!--ajouta Siméon.--Et voilà trois jours qu’il est mort! A Jérusalem, on nous cherche pour nous pendre. A Capernaüm, dans notre pays, où nous retournons, chacun va se moquer de nous. Pourvu seulement qu’on ne nous rejoigne pas en chemin! Nous voulions partir dès hier; mais des femmes nous ont dit qu’elles étaient allées à l’endroit où on l’a enterré, et qu’elles avaient trouvé le sépulcre vide. Même elles auraient rencontré là un ange, qui leur aurait dit que Jésus était vivant. Alors je suis allé hier soir au tombeau: le tombeau était vide, en effet, mais pas l’ombre d’un ange, et personne n’a rien vu. On aura enlevé ses restes pour nous empêcher d’y aller prier! Ah! vois-tu, nous en sommes pour nos frais! Il est bien mort; et, à nous, Dieu sait ce qui va nous arriver!

--S’il était vivant, comme l’affirment ces femmes, tout de suite je l’aurais vu!--reprit Cléophas.--Il n’y avait que moi qui le comprenais. J’ai beaucoup étudié, depuis l’enfance! J’ai été second scribe à Capernaüm. Je sais lire, écrire, je sais tout. Si Jésus vivait, mais il serait là en ce moment, à m’écouter comme tu m’écoutes! C’est des idées de femmes, tout cela! Bon pour des ignorants comme Siméon, de croire à leurs inventions! Moi, d’ailleurs, jamais je n’ai été complètement dupe de ce que nous disait le Nazaréen. Il y avait ses miracles, les malades guéris, les morts ressuscités: c’est cela qui me retenait. Mais tous ces discours nouveaux, bizarres, incompréhensibles! Et ce dédain de l’instruction, et ce goût pour la mauvaise compagnie!

--Oui, c’est vrai! fit Siméon. Moi-même, souvent j’ai failli douter de lui, en le voyant si familier avec moi. Il me parlait comme à son frère! Un homme qui se disait le descendant de David!