Part 12
Phidias lui-même, d’ailleurs, avec tout son génie, peut-être avait-il détourné les hommes d’une source de beauté plus divine encore? C’est ce que se dit Thomas quand, au sortir du Parthénon, il vit se refléter dans les yeux d’Eunice l’admirable paysage qui les entourait. La ville était derrière eux: à peine si, par instants, ils entendaient un lointain écho de sa rumeur inutile. A droite, doucement, brillait la mer, une tache d’argent sous le ciel doré. Et devant eux, dans la paix recueillie d’un soir de printemps, s’étalait un grand amphithéâtre de collines, toutes plantées de citronniers, d’oliviers, de pins, jeunes et gaies comme les torrents qui coulaient à leurs pieds. Tout cela était infiniment pur, élégant, harmonieux, et avec un caractère d’éternité souriante et bonne qui manquait aux plus nobles figures des frontons de l’Acropole. Les montagnes même, au loin, se découpant en arêtes grises où l’ombre du soleil venait creuser de larges sillons bleus, ces masses énormes n’avaient rien de triste ni de malveillant. «Nous ne sommes ici que pour vous abriter du vent, semblaient-elles dire à Thomas et à Eunice, pour borner l’horizon de votre vie, pour vous rappeler que vous devez vous être, l’un à l’autre, un univers entier!» Et Thomas, suivant leur conseil, se serrait plus étroitement contre sa jeune femme. Il apprenait d’elle à faire taire sa pensée, à subir sans résistance l’impression des choses. Après la beauté de l’art, la beauté de la nature se révélait à lui.
La beauté de la nature inanimée, et celle aussi de la nature vivante: car, s’étant mis à tout voir avec les yeux d’Eunice, il ne pouvait manquer de découvrir le charme profond du monde des bêtes, que la jeune femme avait senti et aimé depuis son enfance. Elle avait pour les bêtes une tendresse si sincère que toutes, aussitôt, le devinaient et lui en savaient gré. Les chiens, lorsqu’elle passait, levaient sur elle des regards d’amis; les ânes tendaient le cou vers elle, comme s’ils désiraient qu’elle les caressât. Cela seul aurait suffi pour les rendre chers à Thomas; et c’est cela, sans doute, qui avait attiré son attention sur eux. Mais alors il s’aperçut qu’il n’y avait pas un de ces animaux qui ne fût, à sa façon, une source infinie de joie pour les yeux. Les oiseaux que sa femme lui avait donnés, par exemple, ils apportaient à leurs moindres mouvements une grâce plus souple, plus légère, et plus raffinée, que les plus gracieuses figures des Lysippe et des Polyclès. Et de nouveau, tout en plaignant les successeurs de ces habiles artistes, Thomas s’étonnait du détestable pouvoir qu’ils avaient eu pour vicier, dans le cœur des hommes, le sens de la beauté.
Plus que tout, cependant, c’était la beauté de sa femme elle-même qui lui plaisait à voir. Une fleur vivante: telle, sans cesse, davantage, elle lui apparaissait. Ou plutôt elle ne lui apparaissait telle que depuis que leurs deux êtres s’étaient fondus l’un dans l’autre; et le jeune homme rougissait de honte au souvenir de l’image grossière qu’autrefois il s’en était faite. Il n’en était plus, désormais, à ne désirer d’elle qu’une caresse d’un moment: il la voulait toute, pour l’enchantement de chacun de ses sens; il voulait le sourire de ses yeux, la chanson de sa voix, le parfum de ses lèvres, et, plus ardemment encore peut-être, le parfum de son cœur. Le contact de sa chair ne lui représentait désormais qu’un plaisir entre des milliers de plaisirs; et, quelque délicieux que lui fussent ses baisers, leur délice n’était rien en comparaison du bonheur qu’il trouvait à regarder, à écouter, à rêver avec elle. Par là son amour s’était élevé jusqu’en dehors du temps: il avait pris dans son âme des racines si larges que des siècles auraient pu passer sur lui sans l’ébranler. Et Thomas ne se contentait pas de jouir de cette précieuse beauté qui s’offrait à lui: il travaillait de toutes ses forces à la développer, s’occupant avec une égale ferveur des robes d’Eunice et de ses sentiments, afin de réaliser en elle, mieux qu’il n’avait su faire dans ses groupes de marbre, son simple et harmonieux idéal de perfection artistique.
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Ainsi vivait ce jeune couple, enivré d’amour. Et je mentirais en n’ajoutant pas que, souvent, de légères querelles surgissaient entre eux. Elles naissaient à propos de tout et de rien, à propos d’une tunique qu’Eunice voulait mettre et que son mari jugeait trop voyante, à propos d’une amie d’enfance dont elle parlait, par hasard, avec un tel accent d’affection qu’aussitôt son mari s’imaginait qu’elle tenait à elle plus qu’à lui. Sur quoi l’on se boudait, et la jeune femme était prête à pleurer, et son mari avait le sentiment qu’un fossé allait, à jamais, le séparer de sa bien-aimée. Mais, dès l’instant suivant, c’était tantôt lui, tantôt elle, qui donnait le signal de la réconciliation. Et non seulement chacune de ces réconciliations était pour eux l’occasion d’une tendresse plus chaude; mais tous deux s’avouaient encore que leur brouille même les avait rapprochés, comme s’ils n’eussent reculé d’un pas que pour mieux faire, ensuite, deux grands pas l’un vers l’autre.
Chacune de leurs journées s’écoulait rapide et pleine, active et reposante, plus belle dans sa réalité que les plus beaux rêves. Lorsque l’argent manquait, Thomas ébauchait une statuette, une amphore d’argile: ils l’achevaient ensemble, en se riant l’un à l’autre, après quoi ils allaient ensemble la vendre au marché. Et puis, à mesure qu’ils s’aimaient plus fort, ils s’apercevaient moins du manque d’argent.
Parfois seulement, à mesure qu’ils s’aimaient plus fort, une ombre de regret venait tout à coup traverser leur joie. Car ils songeaient au mage de Nazareth qui, en rappelant Thomas de la nuit de son tombeau, les avait tous deux éveillés à la vie; et ils s’affligeaient de ne rien connaître de lui que ce cher miracle. Qui était-il? Pour quelle œuvre les dieux charitables l’avaient-ils envoyé? Ou bien lui-même était-il vraiment un dieu, comme Thomas se souvenait de le lui avoir entendu reprocher, en manière d’ironie, par un riche pharisien de Jérusalem? Mage ou dieu, toute l’âme des deux jeunes gens aspirait vers lui. Ils auraient aimé à remettre pieusement sous sa garde cet amour et ce bonheur qu’il leur avait donnés. Et, sans vouloir se l’avouer, tous deux avaient l’idée que, faute de pouvoir le faire, leur bonheur, et leur amour même, resteraient toujours incomplets.
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Mais Jésus veillait sur eux, ainsi qu’il avait daigné le promettre à la veuve de Naïm sur son lit de mort. Un jour que leur promenade les avait menés à l’Aréopage, ils virent un petit homme, chauve et barbu, qui, monté sur la tribune, haranguait la foule des badauds athéniens. Il leur disait qu’il était Juif, qu’il s’appelait Paul, et qu’il venait leur annoncer un dieu inconnu. Ce dieu n’était point, comme les leurs, une idole de bois ou de pierre: c’était l’esprit universel, l’unique origine des choses et leur unique fin; et «tous les hommes,--ajoutait-il avec une éloquence dont Thomas ne put s’empêcher de frémir,--tous les hommes ne sont, ne vivent, ne se meuvent qu’en lui». Puis il affirmait que ce Dieu, pour sauver les hommes, avait revêtu un corps d’homme et était descendu sur la terre. Il avait fourni aux Juifs les preuves les plus éclatantes de sa divinité, guérissant les malades, ressuscitant les morts... Mais, à ces mots, un grand éclat de rire avait interrompu l’étranger. «C’est bon, lui avait crié l’assistance, tu nous raconteras une autre fois la suite de ton histoire!» Seuls, ou à peu près, le ressuscité de Naïm et sa jeune femme ne songeaient pas à rire. Et cependant leurs cœurs tremblaient joyeusement, car tout de suite ils avaient reconnu qui était ce Dieu vivant dont parlait Saint Paul.
Ils reçurent le baptême quelques jours après, et une nouvelle source de délice s’ouvrit devant eux. Non seulement, en effet, ils avaient appris à connaître leur bienfaiteur divin, non seulement ils avaient acquis désormais, grâce à lui, toute la somme de vérité que l’homme doit et qu’il peut posséder, mais voici que, dans la doctrine de Jésus, une beauté leur apparaissait, plus haute, plus parfaite, que tout ce que le monde ou leurs rêves leur avaient fait concevoir! Nourrir ceux qui ont faim et consoler ceux qui souffrent, demander pardon des offenses qu’on a subies, renoncer à soi pour vivre dans les autres: tout cela n’était pas seulement le sûr moyen d’atteindre au bonheur, tout cela était beau, prodigieusement beau, si beau qu’ils sentaient bien que, jusqu’à la fin des siècles, les hommes ne se fatigueraient pas d’en subir l’attrait. Sans compter le précepte que Thomas se rappelait, avec orgueil, avoir un jour entendu des lèvres mêmes du Sauveur: «Aimez-vous, donnez votre vie pour ceux que vous aimez.» Le jeune homme comprenait, maintenant, pourquoi l’humble image de sa mère l’avait toujours ému autant, sinon davantage, que les nobles déesses du fronton de l’Acropole. Et sa femme, l’adorable créature dont les yeux noirs illuminaient sa vie, n’était-ce point surtout le parfum de son cœur qu’il aimait en elle?
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Leur conversion faillit pourtant mêler un peu de tristesse à toute la joie qu’elle leur apportait. Ils rentraient chez eux, un soir d’automne, après avoir passé la journée dans un village de la montagne où il y avait une pauvre femme malade qu’ils nourrissaient et soignaient. Comme les jours précédents, Eunice avait tenu compagnie à la malade, pendant que Thomas jouait avec las deux enfants: ou, du moins, c’était ainsi qu’ils croyaient avoir fait, tandis qu’en réalité Thomas, comme les jours précédents, s’était borné à écouter, avec les deux petits, les chansons et les contes de sa jeune femme; car pour toute la pratique de la vie, décidément, lui-même, n’était près d’elle qu’un petit garçon. Puis une voisine les avait remplacés, et ils s’étaient mis en route pour retourner chez eux. Mais ils marchaient d’un pas lourd et lent, sans se sourire, presque sans se parler. Et quand ils arrivèrent au haut du sentier où, chaque soir, ils avaient coutume de s’arrêter un moment pour assister aux derniers jeux du soleil avec les bois et la mer, Thomas, les bras tendus vers sa femme, vit qu’elle hésitait à venir dans ses bras. Il devina que, cette fois, comme toujours, alors qu’il s’efforçait de cacher au fond de son âme la pensée qui le préoccupait, Eunice, au fond de l’âme, avait déjà la même pensée.
Assis en face l’un de l’autre, aux deux côtés du sentier, ils s’avouèrent en rougissant leur commune pensée. Sous l’influence de leur foi nouvelle un scrupule, peu à peu, les avait envahis: ils se demandaient si Jésus n’allait pas s’offenser de l’excès de leur amour. Non que saint Paul les en eût blâmés, dans les fréquents entretiens qu’il avait eus avec eux, avant son départ d’Athènes: mais il y avait dans les paroles de l’apôtre, comme dans tous ses actes, quelque chose d’austère qui les inquiétait. Ne lui avaient-ils pas entendu dire, au sujet du mariage, que la femme chrétienne devait «craindre» son mari? Le craindre! Eunice songeait avec angoisse que, quoi qu’elle fît, jamais elle ne saurait se forcer à craindre Thomas. Était-ce donc un péché de s’être abandonnée à lui tout entière, au point de ne plus faire avec lui qu’un seul être, au point de ne pouvoir plus vivre qu’en se serrant contre lui? Et Thomas se disait que Jésus, sans doute, lui avait enseigné l’amour, mais un amour plus haut et plus vaste, un amour qui, s’étendant à tous les hommes, exigeait pour tous une tendresse égale. Oui, ils auraient désormais à changer leur vie, s’ils voulaient la consacrer pleinement au service de Dieu! Ils auraient à séparer leur chair et leurs cœurs, à rompre le lien trop étroit dont ils s’étaient liés! ils le sentaient, et ils s’y résignaient: car il n’y avait point de sacrifice où ils ne fussent prêts pour se rendre dignes de leur bienfaiteur. Mais ils restaient assis au bord du sentier, en silence et la tête baissée, chacun d’eux s’alarmant que l’autre ne découvrît, sur son visage, la trace du chagrin qui les accablait.
C’est à peine s’ils eurent la force, ce soir-là, d’aller rejoindre la petite troupe de leurs frères chrétiens, dans la maison où ils avaient coutume de se réunir tous les soirs. Lorsqu’ils y entrèrent, la maison était déjà remplie et l’office avait commencé. Debout sous la lampe, le vieux potier qui faisait fonction de prêtre s’occupait à lire, suivant l’usage, quelques-uns des discours de Jésus, tels que les avait recueillis l’apôtre Matthieu. Et, tandis que les deux jeunes gens palpitaient d’émotion, ressaisis jusqu’au fond de leurs cœurs par la pénétrante beauté de la parole divine, le prêtre ouvrit le livre à un autre endroit, où il lut ce qui suit: _Des Pharisiens vinrent à Jésus, et, pour le tenter, lui dirent: «Est-il permis à l’homme marié de se séparer de sa femme pour quelque cause que ce soit?» Et Jésus leur répondit: «N’avez-vous pas lu que Dieu a, dès l’origine, créé l’homme avec la femme? N’avez-vous pas lu qu’il a ordonné à l’homme de quitter son père et sa mère pour s’unir à sa femme, de façon que ceux qui sont deux ne forment qu’une seule chair? Voilà ce qui est écrit: et, par conséquent, le mari et la femme ne sont plus deux chairs, mais une seule et même chair. Que l’homme n’ose donc point séparer ce que Dieu a joint!»_
Thomas sentit tout à coup la petite main d’Eunice qui, dans l’ombre, cherchait sa main. Ils se regardèrent, les yeux gonflés de larmes; et un grand flot de bonheur les inonda tous les deux.
IV
LA VOLONTÉ DE DIEU
Je suis la résurrection et la vie. Quiconque croit en moi, même s’il est mort, vivra. Et quiconque vit, s’il croit en moi, restera vivant pour l’éternité.
(_Saint Jean_, XI, 26 et 27.)
Et de même que, par l’amour, s’était révélée au ressuscité de Naïm la beauté de la vie, c’est l’amour qui lui révéla aussi la beauté de la mort.
La pauvre femme que soignait Eunice avait une maladie de langueur. Elle toussait, crachait, se plaignait d’une boule de feu qui lui écrasait la poitrine. Elle guérit pourtant, à force de soins, car son mal ne lui était venu que d’un excès de travail et de privations; mais Eunice, à son tour, fut prise du même mal.
Bientôt son mari crut observer que leurs promenades la fatiguaient. Elle avait perdu son agilité de jeune chèvre, toujours prête à sauter d’un rocher sur l’autre. Lorsqu’ils montaient à l’Acropole, maintenant, souvent elle était forcée de s’asseoir à mi-côte pour retrouver son souffle. Mais elle s’était si complètement déshabituée de penser à soi qu’elle ne s’apercevait pas de ces signes de faiblesse; et Thomas, qui s’en apercevait, se rassurait à la sentir tous les jours plus vivante et plus gaie. Ou bien, s’il manifestait quelque inquiétude, elle lui répondait en riant que c’était l’âge qui l’avait affaiblie. «Notre temps a passé tellement vite, disait-elle, que nous aurons vieilli sans nous en douter!»
Elle ne s’émut pas davantage quand ses bagues lui tombèrent des doigts. Elle avait voulu vendre ses bagues avec le reste de ses bijoux, après son baptême, et en distribuer le produit aux pauvres: Thomas avait eu grand-peine à obtenir qu’elle en conservât au moins deux, qu’il lui avait données pendant leurs fiançailles. Quand elle les vit tomber de ses doigts, elle crut le plus sérieusement du monde que c’était un ordre de Dieu, qui lui enjoignait de se dépouiller de ce dernier luxe au profit des pauvres. Et Thomas l’aimait si fort qu’il le crut aussi.
Une nuit, dans le lit où ils couchaient l’un près de l’autre, il sentit que tout le corps de sa femme brûlait comme un brasier. Elle avait soif, et aucune boisson ne la désaltérait; elle se tournait, se retournait, ne parvenait pas à dormir. A l’aube enfin elle s’endormit; mais lorsque son mari se réveilla, quelques heures plus tard, elle était penchée sur lui, toute tremblante, le considérant avec de grands yeux effrayés. «A quel affreux cauchemar je viens d’échapper! lui dit-elle. Je rêvais que tu étais mort, et que je restais seule, ici, couchée dans notre lit!» C’est ce jour-là que, pour la première fois, Thomas eut un instant l’idée qu’elle pouvait mourir.
Pendant plusieurs semaines, la fièvre reparut tous les soirs. Puis, brusquement, elle s’arrêta. La jeune femme regagna des forces; ils purent recommencer leurs promenades, leurs visites aux pauvres. Leurs frères chrétiens eurent le bonheur de les voir de nouveau prendre leur part des offices sacrés, où, lorsqu’Eunice n’y assistait pas, il semblait à chacun que les cierges brillaient d’un éclat moins vif, et que les fleurs, sur l’autel, avaient moins de parfum. Et ni le retour de la fièvre, ni la fréquence croissante des accès de toux, ni, bientôt, l’impossibilité où fut la malade de se lever de son lit, rien ne prévalut désormais contre le souvenir de ces charmantes semaines de convalescence. D’un jour à l’autre, certainement, un mieux pareil allait se reproduire, cette fois pour ne plus cesser! Eunice, du moins, l’affirmait, avec mille beaux projets d’emploi de leur temps après la guérison. Le croyait-elle, au fond de son cœur, autant qu’elle l’affirmait? Oui, sans doute: car son mari, qui sentait toutes choses comme elle, avait au fond de son cœur la même certitude. De telle sorte que tous deux, s’étant depuis longtemps accoutumés à régler leurs désirs sur les circonstances, ou plutôt s’étant accoutumés à ne rien désirer que leur seul amour, s’arrangeaient, en somme, aussi aisément de la maladie que de la santé. Mais un matin Eunice, que la douce chaleur d’un soleil de printemps avait un peu ranimée, demanda à son mari de lui donner son miroir et ses peignes, pour «se faire belle». Et à peine se fut-elle regardée dans le miroir qu’elle jeta un grand cri, un cri où se mêlaient une frayeur, une angoisse, une détresse infinies. Elle venait d’apercevoir, tout à coup, les deux rides profondes que la maladie avait creusées sur ses tempes: et elle avait compris qu’elle allait mourir. Haletante, frissonnante, les yeux dilatés d’horreur, elle se redressa dans son lit. «Par pitié, disait-elle à Thomas, par pitié secours-moi, fais en sorte que je puisse vivre encore quelque temps! Va demander au prêtre s’il ne connaît pas un moyen de me sauver! Dis-lui que je suis trop jeune pour mourir, que je t’aime trop, que j’ai trop besoin de rester près de toi! On m’a parlé d’une vieille femme, dans la montagne, qui sait guérir toutes les maladies. Par pitié, va chez elle, obtiens d’elle que je ne meure pas! Garde-moi en vie, mon bien-aimé! Ne me quitte pas, serre-moi dans tes bras, empêche la mort d’approcher de moi!» Et elle pleurait, elle joignait ses mains, elle fixait sur lui ses grands yeux suppliants. «Par pitié!» sans cesse elle répétait ces mots, qui, sans cesse, creusaient d’une entaille plus aiguë le cœur de son mari.
Toute la journée dura ainsi, plus longue pour le malheureux, et plus accablante, que les sept ans qu’il avait perdus à se désespérer du néant de sa vie. En vain, le sourire aux lèvres, il essayait de calmer Eunice en lui jurant qu’elle se trompait, que déjà elle allait mieux, que l’arrivée du printemps lui rendrait la santé. Elle se laissait convaincre un moment; mais aussitôt la peur et l’angoisse la ressaisissaient. Elle évoquait à présent tous les lieux qu’elle ne reverrait plus, l’assemblée du soir avec ses beaux cantiques, les voiles roses des barques sur la mer. Puis elle se redressait de nouveau, et jetait autour d’elle un regard d’épouvante.
C’était la nature qui parlait dans sa chair, pour la dernière fois. Et bientôt Dieu lui parla, à son tour. Le soir, comme elle récitait avec son mari la prière de Jésus, elle s’arrêta brusquement après ces mots: _Que votre volonté soit faite!_ Elle s’arrêta, baissa les yeux, prit, dans sa pauvre petite main, la main de Thomas. «Pardonne-moi, lui dit-elle, et demande à Dieu de me pardonner!» Une grande lumière s’était soudain répandue en elle, lui découvrant que la vie et la mort étaient choses également bonnes, également saintes, et dont elle devait également remercier la volonté de Dieu.
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Elle vécut encore près d’un mois: mais, dès ce soir-là, elle, avait cessé d’appartenir à la terre. Ses traits même revêtirent de jour en jour une beauté nouvelle, avec un merveilleux sourire, confiant et grave, qui ne les quittait plus. Elle continuait cependant à comprendre, à aimer la vie. Tout l’intéressait aussi activement qu’autrefois; elle ne négligeait ni de nourrir et de vêtir les pauvres, ni de changer la pâtée de ses oiseaux, ni de jouir des teintes légères du ciel, au soleil couchant. Elle semblait seulement voir tout de plus haut, comme si son âme, affranchie déjà des entraves de la matière, eût plané dans un air plus pur et plus transparent. Souvent, pour distraire son mari, elle lui rappelait leurs chères visites aux frontons de Phidias, leurs entretiens sur l’art des vieux maîtres, un séjour qu’ils avaient fait à Olympie, et qui avait été leur plus belle fête; elle croyait répéter ce que lui avait dit son mari, et chacune de ses réflexions était si imprévue, si nouvelle, si sage, qu’en effet Thomas éprouvait, à l’entendre, une surprise qui le détournait un instant de sa peine. Mais, d’ailleurs, il n’y avait rien qu’elle n’imaginât pour le distraire et le consoler: tantôt lui assurant qu’elle allait guérir, se forçant à le croire elle-même, dans son désir passionné de l’en persuader; tantôt, quand elle le voyait trop désespéré, lui décrivant le bonheur qu’ils auraient à se retrouver, après quelques années d’attente qui s’écouleraient comme un jour.
Et, certes, Thomas ne doutait point qu’il la retrouverait: car si, mieux que personne, il avait eu l’occasion de vérifier la justesse de la parole de l’apôtre, que tous les hommes «sont, vivent, et se meuvent» dans la main de Dieu, son propre exemple et celui d’Eunice lui prouvaient aussi, non moins clairement, que, par la souffrance, la maladie, et la mort, Dieu travaillait à façonner les âmes pour une vie supérieure. Sans cesse sa femme s’élevait à cette vie; il l’y voyait monter d’un vol si léger et si beau qu’il ne pouvait plus même penser à la plaindre. Mais lui, comment aurait-il la force de vivre, séparé d’elle, jusqu’à l’heure où Dieu consentirait enfin à les réunir? Il ne s’était séparé d’elle qu’une fois, depuis qu’ils s’aimaient: pendant deux jours qu’elle avait dû passer auprès de sa sœur malade; et il se souvenait de l’interminable supplice que ces deux jours lui avaient paru. Or voici qu’il aurait à subir ce supplice pendant des années! Voici qu’il aurait à errer seul dans un monde dont sa femme était pour lui l’unique lumière; plus seul infiniment et plus misérable que si tous ses sens, d’un coup, s’étaient éteints en lui!
Thomas songeait tristement à tout cela, un matin d’avril, agenouillé au pied du lit où Eunice dormait, lorsqu’il vit qu’elle avait rouvert les yeux et désirait lui parler. «Comme je te remercie, lui dit-elle, d’avoir fait venir ces enfants pour chanter autour de moi!» Après quoi, de nouveau, elle ferma les yeux, le visage tout illuminé d’un sourire plein de confiance et de gravité. Et le médecin, à qui il répéta ces mots, lui affirma que c’était la fièvre qui la faisait délirer. Mais Thomas avait appris, entre mille autres choses, à ne pas attacher une grande importance aux affirmations des médecins. Non, Eunice ne délirait pas! Il ne savait que trop ce qu’étaient ces enfants; et le vieux potier le savait aussi, qui, après avoir frotté de l’huile sainte le front de la jeune femme, lui dit, d’une voix que les larmes brisaient à chaque mot: «Va maintenant à Dieu, âme chrétienne!» Elle pressa faiblement la main de Thomas, soupira; et les enfants qui étaient venus la chercher emportèrent son âme.
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