Contes bruns

Chapter 7

Chapter 73,799 wordsPublic domain

«Une juive pour maîtresse, disait le jeune secrétaire, a toujours été dans ma pensée l'idéal du bonheur, et si votre excellence ne la prend dans sa maison, je compte bien me mettre en diplomatie pour arriver jusqu'à son coeur. Sara! monseigneur; comprenez-vous ce que doit être dans les bras de son amant une femme qui s'appelle Sara?--Sans doute, reprenait l'ambassadeur. A ce nom seul revivent tous les souvenirs de la vie patriarcale, et pour peu que la petite ait le pied bien et les formes gracieuses, je pourrais bien faire quelque chose pour elle. Aussi bien la Ripiena vieillit beaucoup. Je ne sache rien dans le monde dont on se lasse aussi vite que d'un contr'alto.--Et puis, ajoutait le secrétaire, il n'est pas jusqu'aux circonstances de son début qui donnent à ce _sujet_ un attrait tout-à-fait piquant et romanesque. Son père est un juif à principes, qui voulait la marier à un marchand de chevaux, plutôt que de la laisser devenir la Terpsichore de l'Allemagne. Elle procède de par une vocation. Avant de monter sur la scène, elle a bravement rompu avec toute sa famille; aussi jurerais-je sur mon ambassade à venir qu'elle ira plus loin qu'aucune des célébrités dansantes de la chrétienté...--Silence! interrompit l'ambassadeur; je vois là-bas le chargé d'Espagne qui cause avec le conseiller intime. Laissez-moi observer leurs figures; j'ai dans l'idée qu'ils trament quelque chose.» Un peu après, l'ouverture commença, la toile fut levée, et des nymphes et des amours firent l'exposition de la pièce, en dansant avec des guirlandes, ce qui laissa comprendre aux spectateurs que c'étaient des nymphes et des amours qui dansaient avec des guirlandes. A la troisième scène parut Sara. C'était une grande fille, aux cheveux noirs, aux formes élégantes et élancées, comme la Sulamite du _Cantique des Cantiques_. Depuis un siècle peut-être rien d'aussi voluptueux n'avait paru sur la scène du grand théâtre. En un moment toutes les puissances européennes, dans la personne de leurs représentans, furent embrasées pour elle des feux les plus vifs. Il y aurait eu de quoi rompre à jamais l'équilibre et la paix de l'Europe, sans un incident qui se présenta.

Au moment où la jeune débutante, après s'être long-temps dérobée aux poursuites d'un Zéphyr, tombait comme épuisée dans ses bras et lui laissait prendre un baiser au vol, un homme dont le costume n'avait rien de mythologique, portant une longue barbe et un chapeau à larges bords, sort vivement de la coulisse, court à la débutante, la saisit par sa robe qu'il froisse et qu'il déchire. «Malheureuse! s'écrie-t-il, rien n'a pu t'arrêter, il a fallu que tu vinsses te prostituer à la face de tout Berlin! Eh bien! aussi à la face de tout Berlin je te maudis, et je demande au ciel qu'il te fasse mourir dans la honte et dans la misère; je te maudis!» répéta-t-il. Et bien qu'il ne fût pas le moindrement du monde comédien, jamais au théâtre malédiction paternelle n'avait produit un pareil effet.

A cette terrible apparition, Sara se trouva mal; deux soldats de la garde du roi, en faction dans les coulisses, s'emparèrent du perturbateur et le mirent à la porte de la scène, où sa qualité de père au désespoir ne lui donnait point entrée. Le directeur du théâtre ne pouvait comprendre la colère de cet homme, quand il avait fait à sa fille l'engagement le plus avantageux qui depuis dix ans peut-être eut été signé. Les puissances européennes furent un peu dérangées dans leur plan respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas prévue; parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la débutante était passable, mais il fallait qu'elle fût une fille bien perdue et bien abandonnée pour donner à un père si respectable un chagrin si cruel. Quant aux gens du parterre, qui d'abord avaient paru touchés de cette scène, revenus de leur première émotion, ils demandèrent qu'on leur rendît leur argent ou la danseuse, attendu que l'affiche n'avait pas prévenu qu'elle eût un père, et qu'ils étaient venus pour assister à un ballet et non à un drame bourgeois; les choses ne se fussent point passées autrement si l'on fût venu annoncer que le premier ténor était surpris tout à coup par un enrouement, ou que le premier sujet de la danse venait de se donner une entorse.

En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne demeuraient plus sous le même toit), le père et la fille furent saisis tous les deux d'une fièvre violente, résultat de l'émotion à laquelle ils avaient été soumis. Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait à peine de se compléter; chez le vieux père, au contraire, la nature en décadence depuis long-temps menaçait ruine; elle s'en fut du coup. On le porta au cimetière des juifs, qui est placé en dehors de la porte de la ville, sur le chemin de France; en sorte que, deux mois après, lorsque Sara passa par cette route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put s'empêcher de penser au vieux Fleischmann et à sa malédiction.

C'est une chose étrange que la malédiction d'un père. Ce n'est pas une force, comme disent les mathématiciens; ce n'est pas un corps, une substance, une chose matérielle, avec laquelle vous puissiez toucher celui auquel vous l'adressez; trois mots: _Je te maudis_; ce n'est autre chose que l'expression d'un voeu pour son malheur, lequel ne devait pas avoir plus de portée que cette autre forme, bien plus usuelle et bien plus arrêtée: _Que le diable t'emporte!_ Et cependant, d'ordinaire, la vie d'un homme s'en trouve flétrie, et il est rare qu'il mène à bien son existence, lorsqu'il en marche chargé.

Pour Sara, moins d'un quart de lieue après le cimetière, dont, au reste, aucune voix n'était sortie pour répéter l'anathème, elle avait cessé d'y songer. Elle trouvait une profonde volupté à se sentir emportée d'un train rapide vers Paris, où les danseuses sont en honneur comme jadis la vertu à Rome; elle était fière, autant toutefois qu'on peut l'être de supporter un poids assez gênant, de soutenir la tête de l'ambassadeur de France endormi, et reposant avec toute sa politique sur son épaule. De temps en temps ses grands yeux noirs de danseuse rencontraient ceux du jeune secrétaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et ils augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui vient visiter le voyageur glissant dans une berline bien suspendue, sur une route bien unie, lorsqu'aucune pensée triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le réveille, et qu'il n'a pas trop hâte d'arriver.

Au milieu de cette douce extase, les voyageurs croient s'apercevoir que le train de la voiture redouble de vitesse. Bientôt les cris du postillon et le mouvement de plus en plus rapide des roues leur font comprendre que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le moins, exposés au danger de verser. Si la chose se fût passée en France, où, grâce à l'état des routes, les voitures de voyage en ont une sorte d'habitude, le péril eût été moins sérieux; mais, en Allemagne, rien ne se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient à être brisée, il est rare que le malencontreux propriétaire s'en tire à moins de quelque côte enfoncée. L'événement ne fut que trop conséquent à cet usage; la voiture, entraînée par les chevaux, roula dans un fossé profond; l'ambassadeur eut une cuisse cassée; le jeune homme, la moitié des dents brisées. Pour la jeune juive, tirée du ravin dans un état à faire pitié, on la transporta au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit s'empara d'elle, et, sous le prétexte qu'il voulait lui sauver la vie, il lui travailla les chairs en tout sens, et la fit cruellement souffrir. Durant la nuit qui suivit cette torture, elle entra dans le délire, parla de son père, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de pas de deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir. Le lendemain, Sara la danseuse était étendue entre deux lits de terre, et les vers commençaient leur travail.

Voilà qui était bien pour ce monde-ci, reste à savoir ce qui allait se passer dans l'autre.

Aussitôt que l'ame de Sara se fut séparée de son corps, elle commença à s'avancer à travers des régions infinies et solitaires où elle eut peur de sa solitude.

A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa jamais contempler face à face, et son jugement commença.

«Ame que j'avais faite à mon image, d'où viens-tu?»

L'ame répondit: «Je reviens d'en bas.

--Le temps que je t'avais donné à y passer, qu'en as-tu fait?

--Il fut bien court, reprit l'ame.

--Raison de plus pour le bien employer. As-tu souvent fait l'aumône?

--Quelquefois.

--Oui, trente fois en tout: dix fois par charité, vingt fois par orgueil et par respect humain; tout compensé, l'aumône ne te sera point comptée.--As-tu souvent pensé au Seigneur ton Dieu?

--Oh! oui, souvent.

--Oui souvent, jusqu'à l'âge de douze ans, quand ta mère te disait de faire tes prières; mais plus tard, aux parures, aux bals, aux beaux cheveux des jeunes gens. As-tu respecté ton père et ta mère, à l'égal du Seigneur ton Dieu?

--Je les aimais, reprit l'ame.

--Et jamais tu ne leur as désobéi?

L'ame se tint dans le silence.

--Sara, tu as dansé?»

L'ame commença à être agitée comme une feuille tremblant sous le vent.

--«Sara! ton père est mort, et son ame est avec moi.»

L'ame trembla plus fort.

--«Sara! aux ténèbres éternelles!

--Hélas! hélas! reprit-elle, pour avoir dansé!

--Non point pour avoir dansé, répondit le juge, car j'ai avec moi des danseurs dans la félicité éternelle; mais parce que ton père t'a maudite, et qu'il est mort sans avoir repris sa malédiction. Adieu, Sara, adieu, ma fille, chante maintenant.»

Aussitôt les esprits de ténèbres se ruèrent sur elle, en riant aux éclats; et, l'entraînant vers les régions de leur éternité, ils la faisaient horriblement souffrir en se l'arrachant entre eux, pour savoir qui aurait l'honneur de la présenter à leur illustre seigneur et roi.

Or Satan était assis dans toute sa gloire sur un trône emblématique, dans lequel il avait pris plaisir à parodier tous les trônes de la terre; sa forme était, j'en demande humblement pardon à l'honorable lecteur, celle d'une chaise percée. Son front, jaune et cuivré, était sans cesse agité par un tic nerveux, et sa bouche, qui s'entrouvrait pour sourire, laissait voir dans une profondeur infinie deux rangées de dents blanches qui ne ressemblaient pas mal aux longues colonnades d'un temple antique.

--Une ame? dit Satan.

--Oui, maître, répondirent les suppôts.

--Ame, qu'as-tu fait? reprit le grand monarque.

--J'ai dansé, répondit l'ame, si bien que mon père en est mort, et le Seigneur mon Dieu (ici Satan fit une horrible contorsion) m'envoie vers vous pour que vous fassiez de moi ce qu'il vous plaira.»

Et l'ame aurait voulu mentir qu'elle ne l'aurait pas pu, car son arrêt la condamnait à se dénoncer elle-même, et il fallait que son arrêt fût accompli.

Lors Satan, dans un jour de familiarité, daigna consulter les démons qui avaient amené l'ame de Sara, et il leur dit: «Qu'en ferons-nous?

--Pendons-la par les pieds! dit le premier; ainsi elle sera punie par où elle a péché.

--Commun! dit le maître, et il passa à un autre avis.

--Moi, dit le second, je propose ma fameuse mixture: huile bouillante, un baril ordinaire, bonne partie de soufre et de plomb, argent et bronze en fusion, servez chaud et faites infuser la coupable...»

La pauvre ame en délibération eut une mortelle frayeur en entendant parler de cette cuisine effroyable.

Mais Satan, donnant un coup de pied à l'opinant: «Arrière! lui dit-il, misérable classique! avec tes vieilles méthodes. J'ai une idée»; et se levant pour en faire aussitôt l'essai, il ordonne que dans un coin de son empire on élève rapidement une vaste salle de spectacle capable de contenir quelques cent milliers de spectateurs.

Ni peintures, ni dorures, ni candélabres, ni lustres, ni girandoles ne sont épargnés. Dans l'orchestre, ce sont trompettes déchirantes, clarinettes criardes, tam-tams à la voix d'airain et au bruissement lugubre, basses ronflantes et continues, avec des fifres pour les dessus.

Puis pour une heure de l'éternité les chaudières et les chevalets se reposent, et le beau monde des damnés est invité, sous bonne escorte, à venir honorer de sa présence l'ouverture de l'Académie royale de l'enfer.

Industrie de bourreaux! les voilà qui rendent à ces femmes, à ces femmes qui depuis le temps qu'elles brûlent dans la géhenne éternelle avaient presque oublié les joies de la terre, les voilà qui leur rendent et leurs frais chapeaux de fleurs, et leurs plumes, et leurs cachemires, et leurs satins brochés, et leurs riches fourrures; puis tout à l'heure ils les dépouilleront de tout cela, et avec un désespérant souvenir tout fraîchement renouvelé, ils les renverront reprendre leur nudité et leur supplice. Cependant derrière les dames, au second rang des loges, l'habit bien empesé et la cravate savamment jetée, se placent les ministres, les banquiers, les diplomates et les dilettanti; la corne dorée, la fourche au poing, grave et imposant comme un sergent de garde bourgeoise, un démon veille à chaque issue; mais ce que vous n'auriez pas vu sur la terre, aux stalles réservées pour les hauts dignitaires, ce ne sont qu'évêques, cardinaux, archevêques, revêtus de leurs plus beaux atours, et ne tenant compte de la canaille du parterre qui, parquée derrière cette forêt de houlettes et de coiffures épiscopales, ne cesse de crier: _A bas le chapeau rouge! à bas la crosse! à bas la mitre!_

Après cela, dans une loge restée vide, et richement drapée, voyez venir sa majesté Satan; il est accompagné de ses hauts dignitaires et de madame la Mort, reine des royaumes infernaux, de la terre, du monde, et autres lieux circonvoisins; sur quoi la pièce commença, dont nous ne saurions au juste donner l'analyse. Nous pouvons dire cependant que deux scènes furent merveilleusement applaudies. Dans l'une, le poète et le musicien avaient agréablement tourné en raillerie la félicité des justes, _condamnés_, disaient-ils, pour toute réjouissance, à chanter éternellement l'_Hosanna in excelsis_ devant la face du Très-Haut. On laisse à penser du succès que cette parodie dut avoir devant un pareil auditoire.

La donnée de l'autre scène, quoique plus fine et plus délicate, ne fut pas moins goûtée. Dans une langoureuse cavatine, un bienheureux se plaignait de n'avoir plus retrouvé dans le ciel ses amitiés de la terre; il ne pouvait se consoler d'avoir vu toutes les forces aimantes de son ame aller se résumer dans le mystique amour des perfections divines, et il demandait qu'on lui rendît ses amours grossières de la création et les yeux de sa bien-aimée.

Ensuite ce fut le ballet.

Plusieurs danseuses vinrent successivement rivaliser de graces et de molles attitudes. A chaque pas brillant, à chaque pirouette hardie, le roi donnait lui-même le signal, et des tonnerres d'applaudissemens retentissaient; mais quand ce fut le tour de Sara, il affecta, car cela était dans son plan, une froide indifférence, que le reste des spectateurs partagea avec lui. La pauvre fille avait beau se dépenser en efforts, un désespérant silence l'accueillit jusqu'à la fin de la scène; aussi, en rentrant dans les coulisses, d'où ses compagnes avaient vu sa mésaventure, elle fut saisie d'une violente attaque de nerfs. Alors le roi Satan, qui avait voulu faire cet essai, tint pour certain que le plus grand supplice à infliger à une ame d'artiste, c'est la supériorité de ses rivales: assuré de l'excellence de ce nouveau mode de torture, et ayant autre chose à faire que d'assister jusqu'au bout à l'intrigue d'un ballet, il se leva, et aussitôt les gardiens, à grands coups de fouet, firent évacuer la salle par l'honorable assistance.

Depuis ce temps, dans cette salle déserte, dont une petite lampe, à la lumière tremblotante, ne sert qu'à sonder l'incommensurable solitude, la pauvre Sara, ayant toujours à l'oreille le bruit des applaudissemens donnés à ses compagnes, est là, qui danse sans relâche; et il n'y a pas d'orchestre pour lui marquer la mesure, pas d'yeux pour contempler ses grâces et sa beauté, pas de prince russe pour s'en éprendre, et lui escompter son admiration.

UNE BONNE FORTUNE.

C'est chose curieuse qu'une soirée de Palerme, au bord de la mer murmurante, sous les flots du soleil d'été, au milieu de cette population grimaçante et mobile, plus originale mille fois et moins connue que la race classique des abbés, des courtisanes et des lazzaroni napolitains. Grâce aux romans et à la scène, Naples est vieux pour moi: on me l'a gâté; on m'a usé ce ciel et cette mer pleins de prestiges. La Sicile est neuve et inconnue; il y a là un double reflet venu de l'Arabie et de l'Espagne. Des murailles sarrazines s'élèvent autour de vous; des costumes espagnols flottent aux fenêtres et étincellent sur les quais. C'est une féerie comique et fantastique! Et l'air est si doux, la brise apporte tant de parfums avec sa fraîcheur, la chanson du pâtre lointain a quelque chose de si sauvage et de si tendre! Vous ne respirez que fleurs, vous ne voyez que débris de marbres et fragmens de temples. C'est encore un fragment de grotesque comédie que cette aristocratie en guenilles, et sur ces guenilles de l'or; ces femmes belles comme dans l'ancienne Syracuse, et vêtues comme on l'était il y a quarante ans; puis au milieu des chanteurs et des promeneurs, un gros moine rebondi qui vous offre un crâne de mort au bout d'une croix noire, et vous demande l'aumône en riant, son urne sépulcrale toujours brandie et vacillante sous votre menton; puis des carrosses découverts roulant doucement sur la Marina[12], chargés d'abbés qui rient, qui s'éventent avec des plumes, qui se parfument, qui prennent du tabac, qui savourent des sorbets. Auprès des abbés sont des princes écrasés de noms propres et d'ennui, traînant de leur mieux leur gloire séculaire, leur obscurité profonde et leur pauvreté incurable. Quelques-uns d'entre eux se jettent dans la dévotion, d'autres dans la débauche, d'autres dans les arts. J'ai connu un prince palermitain qui s'est ruiné en sculptures d'un genre inouï; il faisait exécuter des bouteilles hautes de trente pieds et taillées dans le marbre; des pions d'échecs de dimensions colossales, et dont le régiment garnissait une vaste cour de son palais; un polichinel grand comme Atlas, en agathe et en onyx; au milieu de l'étoile du parc une longue marotte d'ébène s'élevait en forme de pyramide. Toutes ces inventions fantasques coûtèrent sa fortune au prince de ***, et l'envoyèrent mourir à l'hôpital. Ce que c'est que l'oisiveté entée sur la sottise et la richesse!

[Note 12: _La Marina_, quai de Palerme]

Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau, mes amis, donnez-nous la copie du tumulte de la Marina, reproduisez ce bruit d'un peuple indigent qui jouit de se sentir vivre, ces baise-mains jetés au vent et rendus de toutes parts: _bonjour! bonsoir!_ lancés de carrosse en carrosse, avec plus de verve que de bon ton; et la cloche de l'_Angélus_ retentissant sous ce beau ciel dont l'azur noir se fond dans une teinte d'émeraudes: belle et ravissante scène en vérité! On l'a très-peu admirée et rarement décrite. Il est à la mode d'aller à Rome et à Naples; la Sicile n'est pas encore _fashionable_.

J'admirais ce spectacle, et je m'étais appuyé, pour en mieux jouir, contre la muraille basse ornée de petits pilastres d'architecture sarrazine qui suit le rivage de la mer, et présente aux promeneurs fatigués une longue et commode banquette de marbre _fruste_ et usée depuis des siècles. Je m'assis sur ce banc. L'air maritime soufflait dans mes cheveux; la mobile scène passait devant moi.

Un capucin à longue barbe vint prendre place à mes côtés. Il avait l'air souffrant, son extérieur était plutôt triste et simple que dévot et humble. On lui aurait donné cinquante ans, et on l'aurait pris pour un ancien militaire. Sa physionomie n'était pas sicilienne. Au lieu de se contracter avec une mobilité presque convulsive, elle était froide, sévère, résignée. Vous avez rencontré dans votre vie de ces traits heureux qui appellent la confiance et la fixent; vous vous intéressez involontairement à cette physionomie inconnue; ce n'est pas de la beauté ni même de la grâce; vous vous dites: «La souffrance a passé par là; elle a passé, non sans se faire sentir; elle n'a point rencontré un corps d'airain, une ame de bronze, mais un être faible, tendre, mais une organisation délicate; la lutte a été cruelle. Et voici cet être, il n'a pas été brisé; approchons pour en toucher les restes. C'est en lui qu'a eu lieu le combat, c'est lui qui a été le théâtre, la victime et l'athlète.»

Je voulais lier conversation avec le capucin; je lui demandai l'heure. Il me regarda fixement, reconnut sans doute à mon accent que j'étais étranger à Palerme, et me répondit en anglais:

«Il est huit heures.»

Puis il se leva et partit.

Je sais l'anglais; la prononciation du capucin était toute nationale et franchement britannique; je ne pouvais m'y tromper. Mais comment cet Anglais était-il venu à Palerme? Un homme de cette nation en Sicile et sous la robe de capucin! Il y avait là quelque mystère que je voulais approfondir. Je revins le lendemain à la même place dans l'espérance de l'y retrouver; en effet il y était. Les jours suivans même manége. Peu à peu sa farouche humeur s'adoucit; je parlais anglais avec lui, cela lui gagna le coeur. Il vit que je désirais me lier avec lui, et s'y prêta sans peine; il avait de l'instruction et une connaissance pratique assez étendue des hommes et des choses: quinze jours après notre première entrevue il me raconta sa vie.

Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie qui se juge, se condamne et se contraint. La voix du moine était ferme, son oeil restait sec, mais on voyait que ce calme lui coûtait. Il faisait l'histoire de son malheur comme un brave invalide raconte la campagne où il a perdu un de ses membres. La conversation n'était point encore tombée sur cette matière, et il ne m'avait parlé ni de ses antécédens, ni de ses malheurs, lorsque je m'avisai de lui demander depuis combien de temps il portait cette robe.

«Ne me jugez pas d'après elle. Vous ne me connaissez pas, me répondit-il. J'ai adopté le couvent comme un lieu de paix et de retraite, et cette robe comme une égide commode contre la vie et ses tourmens; je ne suis pas de l'ordre de Saint-François. Les moines de ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de mal, sont d'une admirable tolérance; ils me laissent porter leur costume, partager leur vie, et ne m'imposent pas leurs croyances; ils me souffrent et m'aiment. Je suis protestant. Que cela ne vous étonne pas: nous autres philosophes de France et d'Angleterre nous ne savons pas ce que les couvens d'Italie et d'Espagne renferment de lumières et de bon sens. Jamais nos moines ne me font subir l'ennui d'aucune controverse; je vis avec eux, et j'y vis... tranquille.»

A ce dernier mot il hésita, il s'arrêta, il n'osait pas dire _heureux_. Une rêverie plus sombre nuagea ce front pensif; des idées tristes l'assiégeaient. Il garda quelques momens le silence, appuya sa tête rasée entre ses mains, et me dit: