Contes bruns

Chapter 6

Chapter 63,676 wordsPublic domain

Vous eussiez vu alors tous les habitans du village fuir çà et là, comme les feuilles enlevées par le vent; il ne resta plus dans cet endroit où ils s'étaient livrés naguère à leurs amusemens rustiques que les débris de la fête, le foyer à demi éteint, les pots et les cruches vides, et Muirland couché sur le gazon. Les spunkies et leurs acolytes revenaient en foule, et l'orage qui se préparait dans l'air mêlait à leur chant surnaturel ce long sifflement que les Écossais désignent si pittoresquement sous le nom de _Sugh_. Muirland, en se relevant, regarda encore par-dessus son épaule: toujours la même figure. Elle souriait au paysan, mais ne prononçait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si cette tête appartenait à un corps humain; car elle ne se montrait à lui que lorsqu'il se détournait. Sa langue se glaçait et restait attachée à son palais. Il essaya de lier conversation avec l'être infernal, et rappela en vain tout son courage; dès qu'il apercevait ces traits pâles et ces boucles ardentes, il frémissait de tout son corps. Il se mit à fuir, dans l'espoir de se délivrer de son acolyte. Il avait détaché sa petite jument blanche et allait mettre le pied à l'étrier, quand il tenta encore une dernière expérience. Terreur! toujours cette tête, devenue son inséparable compagne. Elle était attachée sur son épaule, comme ces têtes isolées dont les sculpteurs gothiques jetaient quelquefois le profil au sommet d'un pilastre ou à l'angle d'un entablement. La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une force terrible; et par des ruades fréquentes elle annonçait la part qu'elle prenait à la terreur de son pauvre maître. Le spunkie (ce devait être un de ces habitans des joncs de la Doon qui persécutait le fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, fixait sur lui deux yeux flamboyans, d'un bleu profond, sur lesquels aucun cil ne dessinait son ombre, et dont nulle paupière ne voilait l'insupportable clarté. Il piqua des deux; la même curiosité le poussait toujours à savoir si sa persécutrice était là; elle ne le quittait pas; en vain lançait-il sa jument au galop, en vain les bruyères et les montagnes disparaissaient et fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait la pauvre Meg. Il n'avait qu'une idée, le spunkie, son compagnon de route, ou plutôt sa compagne, car cette figure féminine avait toute la malice et toute la délicatesse qui conviennent à une jeune fille de dix-huit ans.

La voûte du ciel se couvrait de nuées épaisses qui le rétrécissaient par degrés. Jamais pauvre pécheur ne se trouva lancé seul au milieu de la campagne dans une plus satanique obscurité. Le vent soufflait comme s'il eût voulu éveiller les morts; la pluie tombait, emportée diagonalement par la violence de l'orage. Les lueurs rapides de l'éclair disparaissaient, dévorées par les nues ténébreuses qui se refermaient sur elles: de longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient. Pauvre Muirland! ton bonnet bleu écossais, bariolé de rouge, tomba, et tu n'osas pas te retourner pour le ramasser. La tempête redoublait de fureur; la Doon débordait sur ses rivages; et Muirland, après avoir galopé pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il revenait au même lieu d'où il était parti. L'église ruinée de Cassilis était sous ses yeux; on eût dit que l'incendie embrasait les restes de ses vieux pilastres; des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inégales; les sculptures apparaissaient dans toute leur délicatesse sur un fond de clartés lugubres: Meg refusait d'avancer; mais le fermier, dont la raison ne guidait plus les démarches, et qui croyait sentir cette redoutable tête appuyée sur son épaule, enfonçait si vigoureusement son éperon dans les flancs de la pauvre bête qu'elle céda malgré elle à la violence qu'on lui imposait.

«Jock, dit une voix douce, épouse-moi, tu cesseras d'avoir peur.»

Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muirland.

«Épouse-moi,» répétait le spunkie.

Cependant ils fuyaient vers la cathédrale enflammée. Muirland, arrêté dans sa course par les pilastres mutilés et les saints de pierre renversés, mit pied à terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de vin, de bière et d'eau-de-vie, galopé si étrangement, éprouvé tant de surprise, qu'il finit par s'accoutumer à cet état d'excitation surnaturelle: notre fermier entra d'un pied ferme dans la nef sans voûte d'où jaillissaient ces feux infernaux.

Le spectacle qui le frappa était nouveau pour lui. Un personnage accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son dos courbé, un vase octangulaire où brûlait une flamme verte et rouge. Le maître-autel était chargé de ses vieux ornemens catholiques. Des démons à la chevelure ardente qui se hérissait sur leur tête étaient debout sur l'autel, et tenaient lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et infernales que l'imagination du peintre et du poète ont rêvées se pressaient, couraient, volaient, se balançaient, se traînaient, se contournaient en mille étranges façons. Les stalles des chanoines étaient remplies de personnages graves qui avaient conservé les costumes de leur état. Mais sur leurs aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes, et de leurs yeux caves aucune clarté n'émanait.

Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y atteindre, quel encens on brûlait dans cette église, ni quelle abominable parodie des saints mystères y était jouée par les démons. Quarante de ces lutins, perchés sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois l'orgue de la cathédrale, tenaient en main des cornemuses écossaises de dimensions différentes. Un énorme chat noir, assis sur un trône composé d'une douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolongé. La symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore des voûtes à demi détruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens de pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de jolies skelpies à genoux; vous les eussiez prises pour des vierges charmantes, si la queue démoniaque n'avait pas soulevé le coin de leur robe blanche; et plus de cinquante spunkies, les ailes étendues ou repliées, dansant ou en repos. Dans les niches des saints symétriquement rangées autour de la nef étaient des cercueils ouverts, où le mort, sur son linceul blanc, apparaissait tenant en main le cierge funéraire. Quant aux reliques suspendues au parvis, je ne m'arrêterai pas à les décrire. Tous les crimes connus en Écosse depuis vingt ans avaient concouru à parer l'église livrée aux démons.

Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de l'assassin, le débris épouvantable de l'avortement et la trace de l'inceste. Vous y eussiez vu des coeurs de scélérats noircis dans le vice, et des cheveux blancs paternels suspendus encore à la lame du poignard parricide. Muirland s'arrêta, se détourna; la figure compagne de sa route n'avait pas quitté son poste. Un des monstres chargés du service infernal le prit par la main; il se laissa faire. On le conduisit à l'autel; il suivit son guide. Il était dompté. Sa force l'avait abandonné. On s'agenouilla, il s'agenouilla; on chanta des hymnes bizarres, il n'écouta rien; et il resta là, stupéfait, pétrifié, attendant son sort. Cependant les chants infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies chargés du corps de ballet tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale; les cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une véhémence nouvelle. Muirland détourna la tête pour examiner cette fatale épaule sur laquelle un hôte incommode avait fait élection de domicile.

«Ah!» s'écria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.

La tête avait disparu.

Mais quand ses regards éblouis et égarés se reportèrent sur les objets qui l'environnaient, il fut bien étonné de trouver près de lui, à genoux sur un cercueil, une jeune fille dont le visage était celui même du fantôme qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette écossaise de fin lin gris descendait à peine jusqu'à mi-cuisse. On apercevait une poitrine charmante, de blanches épaules, sur lesquelles roulaient des cheveux blonds, un sein virginal, dont la légèreté du costume relevait toute la beauté. Muirland fut ému; ces formes si gracieuses et si délicates contrastaient avec toutes les hideuses apparitions qui l'entouraient. Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts crochus la main de Muirland et l'unit à celle de la jeune fille. Muirland crut sentir alors dans l'étreinte de cette bizarre fiancée la froide morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie. C'en était trop pour lui; il ferma les yeux et défaillit. A demi vaincu par un évanouissement qu'il combattait, il crut deviner que des mains infernales le replaçaient sur la jument fidèle qui l'avait attendu à la porte de la cathédrale; mais ses perceptions étaient obscures, ses sensations indistinctes.

Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces chez notre fermier; il se réveilla comme on se réveille après une léthargie, et fut fort étonné d'apprendre que depuis quelques jours il avait pris femme, que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage dans les montagnes, et qu'il en avait ramené une jeune épouse, laquelle, en effet, se trouvait placée près de lui dans le lit héréditaire de sa ferme.

Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait, puis il voulut contempler celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui était devenue mistriss Muirlaud. C'était le matin. Qu'elle était jolie! quelle douce lumière nageait dans ces regards prolongés! quel éclat dans ces yeux! Cependant Muirland était frappé de la lueur bizarre qui émanait de ces regards mêmes. Il s'approcha; chose étrange! sa femme, à ce qu'il pensa du moins, n'avait pas de paupière; de grands orbes d'un bleu foncé se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe était admirablement légère. Muirland soupira; le souvenir vague du spunkie, de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathédrale, se représenta tout à coup devant lui.

En examinant de plus près sa nouvelle épouse, il crut observer en elle tous les traits caractéristiques de cet être surnaturel, modifiés seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme étaient longs et minces, ses ongles blancs et effilés; sa chevelure blonde tombait jusqu'à terre. Il resta comme absorbé par une profonde rêverie; cependant tous ses voisins lui dirent que la famille de sa femme résidait dans les Highlands; qu'aussitôt après la noce il avait été saisi par une fièvre ardente; qu'il n'était pas étonnant que tout souvenir de la cérémonie se fût effacé de son esprit malade, mais que bientôt il se conduirait mieux avec sa femme, car elle était jolie, douce et bonne ménagère.

«Mais elle n'a pas de paupières!» s'écriait Muirland.

On lui riait au nez, on prétendait que la fièvre le poursuivait encore; personne, si ce n'est le fermier, ne s'apercevait de cette étrange particularité.

La nuit vint: c'était pour Muirland la nuit des noces, car jusqu'à ce moment il n'avait été mari que de nom. La beauté de sa femme l'avait ému, bien que selon lui elle n'eût pas de paupières. Il se promenait donc de braver résolument sa propre terreur, et de profiter au moins de la faveur singulière que le ciel ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons ici au lecteur de nous concéder tous les priviléges du roman et de l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers événemens de cette nuit; nous ne dirons pas combien la belle Spellie (c'était son nom) paraissait plus belle encore dans ses nocturnes atours.

Muirland s'éveilla, rêvant qu'une clarté subite du soleil illuminait tout à coup la chambre basse où était placé le lit nuptial. Ébloui par ces rayons ardens, il se lève en sursaut et voit les yeux éclatans de sa femme tendrement fixés sur lui.

«Diable! s'écria-t-il, mon sommeil, en effet, est une injure à sa beauté! Il chassa donc le sommeil, et dit à Spellie mille choses aimables et tendres auxquelles la jeune fille des montagnes répondit de son mieux.

Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.

«Comment dormirait-elle, en effet, se demandait Muirland, elle n'a pas de paupière?»

Et son pauvre esprit retombait dans un abîme de méditations et de craintes. Le soleil se leva. Muirland était pâle et abattu; la fermière avait les yeux plus étincelans que jamais. Ils passèrent la matinée à se promener sur les bords de la Doon. La jeune épouse était si jolie que son mari, malgré sa surprise et la fièvre à laquelle il était en proie, ne put la contempler sans admiration.

«Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous aimiez Tuilzie; toutes les jeunes filles des environs me portent envie: aussi prenez-y garde, mon ami, je serai jalouse, je vous surveillerai de près.» Les baisers de Muirland arrêtèrent ces paroles; cependant les nuits se succédèrent, et au milieu de chaque nuit les yeux éclatans de Spellie arrachaient le fermier à son sommeil; la force du fermier y succombait.

«Mais, ma chère amie, demanda Jock à sa femme, est-ce que vous ne dormez jamais?

--Dormir, moi!

--Oui, dormir! il me semble que depuis que nous sommes mariés vous n'avez pas dormi un moment.

--Dans ma famille, on ne dort jamais.»

Les orbes azurés de la jeune femme versaient des rayons plus ardens.

«Elle ne dort pas! s'écria avec désespoir le fermier, elle ne dort pas!»

Il retomba épuisé et terrifié sur l'oreiller.

«Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas! répéta-t-il.

--Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et je te surveillerai de plus près.»

Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne lui laissaient pas de repos; c'étaient, comme disent les poètes, des astres éternellement allumés pour l'éblouir. On fit dans le canton plus de trente ballades adressées aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muirland, un beau jour il disparut. Trois mois s'étaient écoulés; le supplice qu'avait éprouvé le fermier avait épuisé sa vie, dévoré son sang; il lui semblait que ce regard de feu le brûlait. S'il revenait des champs, s'il restait à la maison, s'il allait à l'église, toujours ce rayon terrible dont la présence et l'éclat pénétraient jusqu'au fond de son être et le faisaient tressaillir d'horreur. Il finit par détester le soleil, par fuir le jour.

Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert était devenu le sien; au lieu de l'inquiétude morale qui, pendant son premier mariage, l'avait transformé en bourreau de la jeune fille, et que les hommes appellent du nom de jalousie, il se trouvait placé sous l'inquisition physique et inéluctable d'un oeil qui ne se fermait jamais: c'était encore la jalousie, mais transformée en image palpable, l'inquisition devenue type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines, passa la mer et s'enfonça dans les forêts de l'Amérique septentrionale, où beaucoup de gens de son pays ont été fonder des habitations et bâtir leur hutte paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assuré à ce qu'il croyait; il préférait sa pauvreté, la vie du colon, le serpent caché dans les buissons épais, une nourriture sauvage, grossière et incertaine, à son toit écossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours ouvert reluisait pour son tourment. Après avoir passé un an dans cette solitude, il finit par bénir son sort: au moins il trouvait le repos au sein de cette nature féconde. Il n'entretenait aucune correspondance avec la Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa femme; quelquefois dans ses rêves il voyait encore cet oeil ouvert, cet oeil sans paupières, et se réveillait en sursaut; mais c'était tout ce qu'il avait à souffrir; il s'assurait bien que la vigilante et redoutable prunelle n'était plus auprès de lui, ne le pénétrait, ne le dévorait pas de ses clartés insupportables, et il se rendormait heureux.

Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation, avaient pris pour sachem ou pour chef Massasoit, vieillard maladif, dont le caractère était pacifique, et dont Jock Muirland se concilia aisément la bienveillance en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il savait distiller. Massasoit tomba malade; son ami Muirland vint le visiter dans sa hutte.

Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec un trou pour laisser échapper la fumée; au milieu de ce pauvre palais, un foyer embrasé; sur des peaux de buffle, étendues par terre, le vieux chef malade; autour de lui les principaux sagamores du canton, hurlant, criant, pleurant et faisant un tapage qui, loin de guérir le malade, eût rendu malade un homme en bonne santé. Un powam ou médecin indien conduisait le choeur et la danse lugubres; les échos voisins retentissaient du bruit que faisait cette étrange cérémonie: c'étaient là les prières publiques offertes aux divinités du pays.

Six jeunes filles étaient occupées à masser les membres nus et froids du vieillard: l'une d'elles, fort jolie, âgée à peine de seize ans, pleurait en s'acquittant de cet office. Le bon sens de l'Écossais lui fit bientôt reconnaître que tout cet appareil médical n'aboutirait qu'au meurtre de Massasoit; en sa qualité d'Européen et de blanc il passait pour médecin inné. Il profita de l'autorité que ce titre lui donnait, fit sortir tous les hurleurs et s'approcha du sachem.

«Qui vient près de moi? demanda le vieillard.

--Jock, l'homme blanc!

--Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main desséchée, nous ne nous verrons plus, Jock!»

Jock, bien qu'il eût peu de connaissances en médecine, s'aperçut sans peine que notre sachem avait tout simplement une indigestion; il le secourut, ordonna que l'on se tût autour de lui, le mit à la diète, puis lui fit un excellent potage écossais que le vieillard avala en guise de médecine. Bref, en trois jours Massasoit était revenu à la vie; les hurlemens de nos Indiens et leurs danses recommencèrent, mais ces hymnes sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la joie. Massasoit fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna son calumet à fumer, et lui présenta sa fille, Anauket, la plus jeune et la plus jolie de celles que Muirland avait vues dans la cabane.

«Tu n'as pas de squaw[11], lui dit le vieux guerrier; prends ma fille et honore ma tête blanchie.»

[Note 11: Femme]

Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie et de Spellie, le mariage lui avait si mal réussi.

Cependant la jeune Squaw était douce, naïve, obéissante. Un mariage dans les déserts s'environne de bien peu de cérémonies; il a peu de conséquences funestes pour un Européen. Jock se résigna, et la belle Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir de son choix.

Un jour, c'était le huitième jour de leur union, tous deux, par une belle matinée d'automne, s'étaient embarqués sur l'Ohio. Jock avait emporté son fusil de chasse. Anauket, habituée à ces expéditions qui composent toute la vie sauvage, aidait et servait son mari. Le temps était magnifique; les rives de ce beau fleuve offraient aux amans des points de vue enchanteurs.

Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes éclatantes frappa ses regards; il l'ajusta, la blessa, et l'oiseau, frappé de mort, alla tomber, en gémissant, sous d'épais halliers. Muirland ne voulait pas perdre une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut à la recherche du résultat de sa conquête. Il avait battu inutilement plusieurs buissons, et son obstination d'Écossais le plongeait et l'enfonçait de plus en plus dans l'épaisseur du bois. Il se trouva bientôt environné d'arbres de haute futaie et placé au centre d'une de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve dans les forêts d'Amérique, quand une clarté traversa le feuillage et pénétra jusqu'à lui. Il tressaillit: ce rayon le brûlait; cette lumière insupportable le contraignait à baisser les yeux.

L'oeil sans paupière était là, vigilant et éternel.

Spellie avait passé la mer; elle avait trouvé la trace de son mari, elle le suivait à la piste; elle avait tenu sa parole, et sa redoutable jalousie accablait déjà Muirland de justes reproches. Il courut vers le rivage, poursuivi par l'oeil sans paupière, vit l'onde claire et pure de l'Ohio, et s'y précipita dans sa terreur. Telle fut la fin de Jock Muirland; elle se retrouve consacrée dans une légende écossaise, les bonnes femmes l'expliquent à leur manière. Elles affirment que c'est une allégorie, et que _l'Oeil sans paupière_, c'est l'oeil toujours ouvert de la femme jalouse, le plus terrible des supplices.

SARA LA DANSEUSE.

Non, s'écriait, un soir de sabbat, le juif Fleischmann en frappant vivement de son poing la table sur laquelle il venait de souper; non, jamais je ne souffrirai que ma fille monte sur un théâtre pour amuser par ses pirouettes les oisifs de Berlin! Danseuse! Par Abraham, ma fille danseuse, quand le jeune Aaron la demande en mariage, et que demain elle pourrait être la première marchande de chevaux de tout le Mecklembourg!--Je ne dis pas non, reprenait sa femme; mais si pourtant elle devait faire fortune dans cet état, on peut très-bien y vivre honnêtement, quoique les dames de théâtre ne soient pas toutes en possession d'une excellente réputation.--Taisez-vous, reprenait Fleischmann, vous en savez, vous, des danseuses qui ne soient pas des Babylones vivantes? J'aimerais mieux, comme notre grand patriarche, être obligé de la sacrifier moi-même, de mes propres mains, que de la laisser entrer dans une pareille vie. La fille de Fleischmann sauteuse publique!!--Mais enfin, mon ami, reprenait la mère, David a dansé devant l'arche.--Il y dansait, répondit solennellement le vieux juif, pour célébrer les louanges du Seigneur, et sa danse ne ressemblait en aucune manière à celle que votre Sara voudrait pratiquer. C'était une danse grave, mesurée...--Pour cela, mon ami, c'est ce que vous ne savez pas. Le livre de Samuel, que les chrétiens appellent le livre des _Rois_, ne dit pas du tout une danse plutôt qu'une autre.--Langue de l'enfer, s'écria Fleischmann avec une voix retentissante, que ne prends-tu avec toi ta fille, et ne la mènes-tu par les rues, comme je l'ai vu faire à d'honnêtes mères lors de mon voyage à Paris?» Cette brillante apostrophe ferma la bouche de Mme Fleischmann, qui, sans plus rien ajouter, se mit à ôter le couvert; et elle ne reparla plus que pour rappeler à son mari, absorbé dans ses pensées, qu'il était temps de se coucher, car dix heures venaient de sonner à l'horloge de Saint-Cyprien.

Trois mois après cette conversation, la salle du grand théâtre de Berlin était pleine comme depuis long-temps elle ne l'avait pas été, et dans une des loges de l'avant-scène, occupée par l'ambassadeur de France et l'un des secrétaires de légation, avant que la toile ne fût levée, avait lieu la conversation suivante.