Chapter 15
Aussi, ce soir-là, pour un moment il avait laissé en paix son avenir, et il vivait dans le présent. Fait prisonnier dans un coin du salon par un plaideur qui avait pris ce temps pour lui recommander un procès, il regardait de temps en temps la pendule qui marquait une heure trois quarts; il avait aussi remarqué que deux fois depuis minuit la mère de la mariée était venue lui parler bas, que celle-ci avait répondu avec un visage boudeur, et qu'elle ne dansait plus que d'un air préoccupé. Tout à coup, à la suite d'une contredanse, il crut s'apercevoir, à un certain chuchotement qui courait dans l'assemblée, qu'il venait de se passer quelque chose. Ayant jeté les yeux, pendant que le plaideur plaidait toujours, sur les places que sa femme et les demoiselles d'honneur avaient occupées pendant toute la soirée, il ne les vit plus. Alors le grave magistrat fit comme tous les autres hommes; faussant tout court compagnie à l'argumentation de son solliciteur, il s'avança, par d'habiles manoeuvres, vers la porte de l'appartement, et au moment où des domestiques passaient chargés de rafraîchissemens, il s'esquiva, croyant n'avoir été remarqué par personne; ce qui était une grande prétention, car, depuis le moment où la mariée avait quitté le bal, toutes les demoiselles de dix-huit à vingt-cinq n'avaient plus perdu de vue le marié.
Au moment où il allait entrer dans la chambre nuptiale, il trouva sa belle-mère, qui en sortait avec les dignitaires dont la présence avait été nécessaire au coucher de la mariée, et quelques matrones qui s'étaient jointes d'office au cortége. D'un ton ému, et en lui serrant vivement la main, sa belle-mère lui dit à voix basse quelques paroles; on voyait qu'elle lui recommandait sa fille. M. Desalleux répondit par quelques mots affectueux et par un sourire, et certes à cet instant il ne songeait pas à Pierre Leroux.
Au moment où il ferma la porte de la chambre, sa fiancée était déjà couchée; par un arrangement qui lui parut étrange, les rideaux du lit avaient été tirés sur elle; pas un bruit ne se faisait entendre.
La solennité de ce silence, l'obstacle inattendu de ce rideau, dont l'ouverture allait nécessiter une certaine diplomatie, redoublèrent chez le marié un embarras d'autant plus facile à comprendre qu'il s'était rarement donné l'occasion de s'aguerrir, de manière à mener lestement de pareilles rencontres. Son coeur battait violemment, et un frisson lui courait par tous les membres, en regardant la robe et les parures de noces, jetées autour de lui dans un gracieux désordre. D'une voix mal assurée il appela sa fiancée. N'ayant pas reçu de réponse, il retourna, peut-être pour gagner du temps, vers la porte, s'assura de nouveau qu'elle était bien fermée, puis s'approchant du lit, il écarta doucement le rideau.
A la lumière incertaine de la lampe de nuit qui éclairait la chambre, une singulière vision lui apparut.
Près de sa fiancée, dormant d'un profond sommeil, une chevelure noire, et qui n'était pas celle d'une femme, se dessinait sur la blancheur de l'oreiller, où elle occupait sa place. Etait-il la victime de quelques-unes de ces mystifications destinées à troubler les mystères de la nuit nuptiale? ou bien un audacieux usurpateur était-il venu le détrôner, même avant son couronnement? Dans tous les cas, son substitut prenait assez peu de souci de lui; car, ainsi que sa femme, il était endormi d'un profond sommeil, et avait le visage tourné vers le fond de l'alcôve. Au moment où M. Desalleux se penchait sur le lit pour reconnaître les traits de cet hôte étrange, un long soupir, comme celui d'un homme qui se réveille, traversa le silence; en même temps la face de l'inconnu, se retournant vers lui, lui offrit une épouvantable ressemblance, celle de Pierre Leroux.
En se voyant pour la seconde fois en proie à cette horrible vision, le magistrat aurait dû comprendre qu'il y avait dans sa vie quelque méchante action dont il lui était demandé compte: sa conscience, s'il eût voulu prendre le soin de l'interroger, n'eût point été en peine de lui apprendre quel était son crime; la chose une fois bien expliquée, ce qu'il aurait eu de mieux à faire, c'eût été de se mettre en prières jusqu'au matin, puis, le jour venu, d'aller à sa paroisse faire dire une messe pour le repos de l'ame de Pierre Leroux: au moyen de ces expiations et de quelques aumônes faites aux pauvres prisonniers, peut-être eût-il recouvré le repos de sa vie, et se fût-il pour jamais dérobé à l'obsession dont il était l'objet.
La pensée de sa nuit de noces, qui l'occupait alors, ne lui permit pas de songer à ce pieux recours. Le coeur chaud de désirs, il se sentit le courage d'entrer en lutte ouverte avec le fantôme qui venait lui disputer sa fiancée, et il essaya de le saisir par sa chevelure pour le jeter hors de l'appartement. Au mouvement qu'il fit, la tête ayant compris son intention commença à grincer des dents, et comme il avançait la main sans précaution, elle lui fit une morsure profonde: mais cette blessure augmenta encore la rage du valeureux époux, il regarda autour de lui pour chercher une arme, alla ramasser dans la cheminée la barre de fer qui servait à retenir les tisons, et, en déchargeant de toutes ses forces plusieurs coups sur le lit, il essayait de donner la mort à la mort, et d'écraser son hideux ennemi. Mais les choses se passaient comme aux théâtres de marionnettes en plein vent, où Polichinelle esquive, en faisant le plongeon, les coups de bâton qu'on lui destine. A chaque fois que la barre de fer se levait, la tête faisait adroitement un saut de côté et laissait frapper l'arme à vide. Cela dura quelques minutes jusqu'à ce que, s'élançant par un bond prodigieux par-dessus l'épaule de son adversaire, elle disparut derrière lui, sans qu'il pût la retrouver dans aucun coin de l'appartement et deviner par où elle s'était échappée.
Après une perquisition scrupuleuse, une fois qu'il lui fut prouvé qu'il était bien maître du champ de bataille, il retourna auprès de sa femme qui, pendant le combat, avait miraculeusement continué son sommeil, et, malgré le désordre _de la couche hyménée_ sur laquelle la tête avait laissé quelques traces sanglantes, il se disposait à en prendre possession; mais, au moment où il soulevait le drap pour se glisser dessous, il s'aperçut avec horreur qu'une vaste mare de sang chaud, conséquence du séjour qu'y avait fait son odieux rival, occupait sa place et baignait les reins de sa fiancée. Plus d'une heure se passa sans qu'il fût parvenu à étancher ce sang, qui, malgré tous ses efforts, ne tarissait point. Un malheur n'arrive jamais seul. En tracassant dans la chambre, il renversa la lampe qui l'éclairait et demeura dans une obscurité qui augmenta son embarras. Cependant la nuit s'écoulait; et, malgré toutes les entraves que le ciel et la terre pourraient y mettre, le magistrat avait juré que son mariage serait consommé! Après avoir étendu sur le drap humide deux ou trois couches de linge sec, qui ne lui paraissaient pas devoir être de long-temps traversées, il se coucha bravement dessus; et, commençant à appeler sa fiancée des noms les plus tendres, il essayait de la réveiller. Celle-ci dormait toujours. Alors il l'attira à lui, l'enlaça dans ses bras et la couvrit de baisers; elle continua son sommeil et parut insensible à toutes ses caresses. Que signifiait cela? était-ce une feinte de jeune fille qui donnait pour n'avoir point à faire les honneurs de sa virginité mourante? Dans cette nuit de sabbat, un sommeil surnaturel s'était-il abattu sur ses yeux? Dans ce moment, le jour devait commencer à poindre; espérant que ses premiers rayons achèveraient de rompre tous les enchantemens odieux auxquels il avait été en proie, M. Desalleux se leva et alla ouvrir les persiennes et les rideaux de ses fenêtres, pour laisser pénétrer dans l'appartement la clarté matinale; alors le malheureux vit pourquoi ce sang ne tarissait point. Emporté par son fougueux courage, dans son duel avec la tête de Pierre Leroux, lorsqu'il croyait frapper sur elle, il avait frappé sur la tête de sa bien-aimée: le coup avait été si rudement porté qu'elle était morte sans même laisser échapper un soupir; et, à l'heure où il la contemplait, son sang n'avait pas encore fini de couler par une profonde ouverture qu'il lui avait faite à la tempe gauche.
Nous laissons aux physiologistes à expliquer ce phénomène: mais en voyant qu'il avait tué sa femme, il fut saisi d'un accès de rire inextinguible, qui durait encore au moment où sa belle-mère vint frapper à la porte de la chambre, pour savoir comment les époux avaient passé la nuit. Son effroyable gaieté redoubla lorsqu'il entendit la voix de la mère de la défunte. Courant lui ouvrir, il la saisit par le bras; et, la traînant en face du lit pour qu'elle contemplât bien ce beau spectacle, il fut atteint d'un redoublement de rire qui ne se calma que quand il vint à haleter sous un hoquet furieux.
Accourus au cri terrible qu'avait jeté la pauvre mère avant de s'évanouir, tous les habitans de la maison furent témoins de cette horrible scène, dont le bruit ne tarda pas à se répandre dans la ville. Le matin même, sur un mandat du procureur-général, M. Desalleux fut conduit dans la prison criminelle d'Orléans, et on a remarqué depuis que la chambre où il fut déposé était celle qu'avait habitée Pierre Leroux jusqu'au moment de son exécution.
La fin du magistrat fut un peu moins tragique.
Déclaré, sur l'avis unanime des médecins, atteint de monomanie et de folie furieuse, celui qui s'était cru destiné à remuer le monde par sa parole fut conduit à l'hôpital des fous, et, durant plus de six mois, on le tint enchaîné dans une cellule obscure. Au bout de ce temps, comme il n'avait donné aucun signe de férocité, on lui ôta sa chaîne et il fut mis à un régime plus doux.
Aussitôt qu'il eut la liberté de ses mouvemens, une étrange folie, qui ne le quitta plus, se déclara chez lui; il croyait être artiste funambule, et, du matin au soir, il dansait avec les gestes et tout les mouvemens d'un homme qui tient un balancier et qui marche sure une corde.
Un libraire d'Orléans a eu l'idée de recueillir en un volume les plaidoyers qu'il avait prononcés durant sa courte carrière oratoire. Trois éditions successives en ont été enlevées. L'éditeur en prépare une quatrième en ce moment.
LE GRAND D'ESPAGNE.
Lors de l'expédition entreprise en 1823-4, par le roi Louis XVIII, pour sauver Ferdinand VII du régime constitutionnel, je me trouvais, par hasard, à Tours, sur la route d'Espagne.
La veille de mon départ, j'allai au bal chez une des plus aimables femmes de cette ville où l'on sait s'amusait mieux que dans aucune autre capitale de province; et, peu de temps avant le souper, car on soupe encore à Tours, je me joignis à un groupe de causeurs au milieu duquel un monsieur qui m'était inconnu racontait une aventure.
L'orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois, dîné chez le receveur général. En entrant, il s'était mis à une table d'écarté; puis, après avoir _passé_ plusieurs fois, au grand contentement de ses parieurs, dont le _côté_ perdait, il s'était levé, vaincu par un sous-lieutenant de carabiniers; et, pour se consoler, il avait pris part à une conversation sur l'Espagne, sujet habituel de mille dissertations inutiles.
Pendant le récit, j'examinais avec un intérêt involontaire la figure et la personne du narrateur. C'était un de ces êtres à mille faces qui ont des ressemblances avec tant de types que l'observateur reste indécis, et ne sait s'il faut les classer parmi les gens de génie obscurs ou parmi les intrigans subalternes.
D'abord il était décoré d'un ruban rouge; or ce symbole trop prodigué ne préjuge plus rien en faveur de personne; il avait un habit vert, et je n'aime pas les habits verts au bal, lorsque la mode ordonne à tout le monde d'y porter un habit noir; puis il avait de petites boucles d'acier à ses souliers, au lieu d'un noeud de ruban; sa culotte était d'un casimir horriblement usé, sa cravate mal mise; bref, je vis bien qu'il ne tenait pas beaucoup au costume: ce pouvait être un artiste!
Ses manières et sa voix avaient je ne sais quoi de commun, et sa figure, en proie aux rougeurs que les travaux de la digestion y imprimaient, ne rehaussait par aucun trait saillant l'ensemble de sa personne; il avait le front découvert et peu de cheveux sur la tête. D'après tous ces diagnostics, j'hésitais à en faire, soit un conseiller de préfecture, soit un ancien commissaire des guerres; lorsque, lui voyant poser la main sur la manche de son voisin d'une manière magistrale, je le jetai dans la classe des plumitifs, des bureaucrates et consorts.
Enfin je fus tout-à-fait convaincu de la vérité de mon observation en remarquant qu'il n'était écouté que pour son histoire; aucun de ses auditeurs ne lui accordait cette attention soumise et ces regards complaisans qui sont le privilége des gens hautement considérés.
Je ne sais si vous voyez bien l'homme, se bourrant le nez de prises de tabac, parlant avec la prestesse des gens empressés de finir leur discours, de peur qu'on ne les abandonne; du reste s'exprimant avec une grande facilité, contant bien, peignant d'un trait, et jovial comme un loustic de régiment.
Pour vous sauver l'ennui des digressions, je me permets de traduire son histoire en style de conteur, et d'y donner cette façon didactique nécessaire aux récits qui, de la causerie familière, passent à l'état typographique.
Quelque temps après son entrée à Madrid, le grand-duc de Berg invita les principaux personnages de cette ville à une fête française offerte par l'armée à la capitale nouvellement conquise. Malgré la splendeur du gala, les Espagnols n'y furent pas très-rieurs; leurs femmes dansèrent peu; en somme, les conviés jouèrent, et perdirent ou gagnèrent beaucoup.
Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement pour que les dames pussent s'y promener avec autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour... La fête était impérialement belle, et rien ne fut épargné dans le but de donner aux Espagnols une haute idée de l'empereur, s'ils voulaient le juger d'après ses lieutenans.
Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une heure et deux du matin, plusieurs militaires français s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir peu rassurant que pronostiquait l'attitude même des Espagnols présens à cette pompeuse fête.
--Ma foi, dit un Français dont le costume indiquait le chirurgien en chef de quelque corps d'armée, hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince Murat. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la Péninsule, je préfère aller panser les blessures faites par nos bons voisins les Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que les poignards castillans... Puis, la crainte de l'Espagne est, chez moi, comme une superstition... Dès mon enfance j'ai lu des livres espagnols, un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui m'ont vivement prévenu contre les moeurs de ses habitans... Eh bien! depuis notre entrée à Madrid, il m'est arrivé d'être déjà, sinon le héros, du moins le complice de quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure que peut l'être un roman de lady Radcliffe... Or comme j'écoute assez mes pressentimens, dès demain je détale... Murat ne me refusera certes pas mon congé; car, nous autres, grâces aux services secrets que nous rendons, nous avons des protections toujours efficaces...
--Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton événement!... s'écria un colonel, vieux républicain qui du beau langage et des courtisaneries impériales ne se souciait guère.
Là-dessus le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui, parut chercher à reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient; et, sûr qu'aucun Espagnol n'était dans le voisinage, il dit:
--Puisque nous sommes tous Français!... volontiers, colonel Charrin...
--Il y a six jours, reprit-il, je revenais tranquillement à mon logis, vers onze heures du soir, après avoir quitté le général Latour, dont l'hôtel se trouve à quelques pas du mien, dans ma rue; nous sortions tous deux de chez l'ordonnateur en chef, où nous avions fait une bouillotte assez animée... Tout à coup, au coin d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent sur moi, et m'entortillent la tête et les bras dans un grand manteau... Je criai, vous devez me croire, comme un chien fouetté; mais le drap étouffa ma voix, puis je fus transporté dans une voiture avec une rapidité merveilleuse; et, quand mes deux compagnons me débarrassèrent du sacré manteau, j'entendis une voix de femme et ces désolantes paroles dites en mauvais français:
--Si vous criez ou si vous faites mine de vous échapper, si vous vous permettez le moindre geste équivoque, le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Ainsi tenez-vous tranquille. Maintenant je vais vous apprendre la cause de votre enlèvement... Si vous voulez vous donner la peine d'étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instrumens de chirurgie que nous avons envoyé chercher chez vous de votre part; ils vous seront sans doute nécessaires. Nous vous emmenons dans une maison où votre présence est indispensable... Il s'agit de sauver l'honneur d'une dame. Elle est en ce moment sur le point d'accoucher d'un enfant dont elle fait présent à son amant à l'insu de son mari. Quoique celui-ci quitte peu sa femme dont il est toujours passionnément épris, et qu'il la surveille avec toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a su lui cacher sa grossesse. Il la croit malade. Nous vous emmenons pour faire l'accouchement. Ainsi vous voyez que les dangers de l'entreprise ne vous concernent pas: seulement obéissez-nous; autrement l'ami de cette dame, qui est en face de vous dans la voiture, et qui ne sait pas un mot de français, vous poignarderait à la moindre imprudence...
--Et qui êtes-vous, lui dis-je en cherchant la main de mon interlocutrice, dont le bras était enveloppé dans la manche d'un habit d'uniforme...
--Je suis la camariste de madame, sa confidente, et toute prête à vous récompenser par moi-même, si vous vous prêtez galamment aux exigences de notre situation.
--Volontiers!... dis-je en me voyant embarqué de force dans une aventure dangereuse.
Alors, à la faveur de l'ombre, je vérifiai si la figure et les formes de la camariste étaient en harmonie avec toutes les idées que les sons riches et gutturaux de sa voix m'avaient inspirées...
La camariste s'était sans doute soumise par avance à tous les hasards de ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant de tous les silences, et la voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser très-passionné.
Le monsieur que j'avais en vis-a-vis ne s'offensa point de quelques coups de pied dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il n'entendait pas le français, je présume qu'il n'y fit pas attention.
--Je ne puis être votre maîtresse qu'à une seule condition, me dit la camariste en réponse aux bêtises que je lui débitais, emporté par la chaleur d'une passion improvisée, à laquelle tout faisait obstacle.
--Et laquelle?...
--Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens... Si je viens chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans lumière.
Notre conversation en était là quand la voiture arriva près d'un mur de jardin.
--Laissez-moi vous bander les yeux!... me dit la camariste; mais vous vous appuyerez sur mon bras, et je vous conduirai moi-même.
Puis la camariste me serra sur les yeux et noua fortement derrière ma tête un mouchoir très-épais.
J'entendis le bruit d'une clef mise avec précaution dans la serrure d'une petite porte sans doute par le silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis; et bientôt la femme de chambre, au corps cambré, et qui avait du _meneho_ dans son allure, me conduisit, à travers les allées sablées d'un grand jardin, jusqu'à un certain endroit, où elle s'arrêta.
Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je présumai que nous étions devant la maison.
--Silence, maintenant!... me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur vous-même!... Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, car je ne pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce moment de vous sauver la vie.
Puis, elle ajouta, mais à haute voix:
--Madame est dans une chambre au rez-de-chaussée; pour y arriver, il nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari; ainsi ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien, de peur de heurter quelques meubles, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai disposé sous nos pas...
Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de retards. La camariste se tut; j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en expédition.
Enfin la douce main de la camariste m'ôta mon bandeau.
Je me trouvai dans une grande chambre, haute d'étage, et mal éclairée par une seule lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de gros barreaux de fer par le jaloux mari; j'étais jeté là comme au fond d'un sac.
Il y avait à terre, sur une natte, une femme magnifique, dont la tête était couverte d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles. Elle serrait avec force sur sa bouche un mouchoir de batiste, et le mordait si vigoureusement que ses dents l'avaient déchiré et y étaient entrées à moitié... Jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait sous la douleur comme se tord une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse avait fait deux arcs-boutans de ses jambes, en les appuyant sur une espèce de commode; et, de ses deux mains, elle se tenait aux bâtons d'une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines étaient horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les angoisses de la question...
Du reste, pas un cri, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses os, et nous étions là, tous trois, muets, immobiles...
Les ronflemens du mari retentissaient avec une constante régularité...
Je voulus examiner la camariste, mais elle avait remis le masque dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes bien prononcées qui bombaient fortement son uniforme. L'amant était également masqué. Quand il arriva, il jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maîtresse, et replia en double sur la figure le voile de mousseline.
Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme, je reconnus, à certains symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance de ma vie, que l'enfant était mort; alors je me penchai vers la camariste pour l'instruire de cet événement.
En ce moment, le défiant inconnu tira son poignard; mais j'eus le temps de tout dire à la femme-de-chambre, qui lui cria deux mots à voix basse.
En entendant mon arrêt, l'amant eut un léger frisson qui passa sur lui de pied à la tête comme un éclair, et il me sembla voir pâlir sa physionomie sous son masque de velours noir.
La camariste, saisissant un moment où cet homme au désespoir regardait la mourante qui devenait violette, me montra, par un geste, des verres de limonade tout préparés sur une table, en me faisant un signe négatif.
Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré l'horrible chaleur qui me mettait en nage.
Tout à coup l'amant ayant soif prit un de ces verres, et but environ la moitié de la limonade qu'il contenait.