Chapter 11
Aussitôt Tobias se remit en route; en arrivant dans la capitale de la France, sans se mettre en peine des merveilles de civilisation qu'elle renferme, et qu'à une autre époque il eût explorées avec un si vif empressement, il n'eut qu'une préoccupation, celle de savoir l'adresse del signor Ballondini. Il l'apprit sans beaucoup de peine, car, grâce à son violon, el signor Ballondini s'était fait, dès son premier concert, une réputation colossale, et toutes les feuilles publiques ne parlaient que de son talent et de la merveilleuse qualité de son qu'il tirait de son instrument.
Tobias eut bien un instant la volonté de se mettre en colère contre le virtuose italien, qui prenait pour lui toute la gloire, quand le luthier en avait une si bonne part à revendiquer; mais il pensa que son amour-propre devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on lui dérobait, trop heureux s'il pouvait rentrer en possession de sa fatale création. Aussitôt qu'il sut où demeurait le signor Ballondini, afin de le joindre plus vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva à son logement un quart d'heure après son départ pour l'Italie, où le signor Ballondini allait encore donner des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.
On ne finirait pas si on voulait raconter tous les lieux et toutes les mains par lesquelles passa le fatal violon. Jamais les nerfs les plus robustes ne purent le garder au-delà de quinze jours; et cependant, aussitôt qu'un acquéreur songeait à s'en défaire, un autre se trouvait pour lui succéder, sans que l'instrument perdit de son prix. Pendant plus de deux ans, le malheureux Tobias le poursuivit en Italie, en Angleterre, aux Indes orientales où il passa, en Espagne, et enfin en Allemagne, où il revint, en traversant de nouveau la France.
Après des fatigues inouïes, Tobias Guarnerius arriva à Leipzig, où il avait appris qu'un riche libraire en était détenteur. Cette fois il ne venait pas trop tard, et l'instrument était bien entre les mains de l'homme qu'on lui avait indiqué. Mais, depuis le temps qu'il voyageait, quelque rigoureuse économie qu'il eût mise dans ses dépenses, il n'en avait pas moins épuisé sa bourse, et au moment de traiter d'un objet dont le cours s'était constamment maintenu entre douze et quinze mille livres, il lui restait à peine quelques louis par devers lui. Il tint alors conseil avec lui-même, et, toutes choses considérées, ayant cru reconnaître que de tous les larcins que pouvait commettre un homme, celui d'une ame était, sans contredit, le plus odieux; étant en outre prouvé pour lui que la seule manière qui fût en son pouvoir de réparer son crime, c'était d'en commettre, dans un ordre inférieur, un second; avec l'argent qui lui restait, il tenta la fidélité d'un domestique, et obtint de lui d'être introduit, durant la nuit, dans la maison du libraire, afin de lui dérober le violon.
Mais la malédiction avait frappé tellement à plein sur le misérable, que même une mauvaise pensée ne lui réussissait pas. Le domestique qui avait reçu son argent se trouva être un honnête fripon, qui, ayant calculé le bénéfice qu'il y avait à recevoir le prix d'une méchante action et à ne pas la commettre, le dénonça à son maître. Pris en flagrant délit, au moment où il venait de commettre son vol, Tobias fut jeté en prison, et se vit menacé de voir couronner toutes ses tribulations par un arrêt infamant. L'effroi de cet avenir acheva de compléter chez lui un mal que d'abord la violence de ses désirs long-temps trompés et éconduits, et durant ces dernières années les agitations inquiètes de sa vie, avaient lentement développé. Atteint d'un anévrisme au coeur, il fut transporté à l'hôpital.
Là, minute à minute il se sentait mourir, et la médecine, qui le traitait cavalièrement parce que, de toute façon, elle n'attendait rien de lui, ne lui avait pas laissé ignoré qu'elle ne pouvait rien pour sa guérison. Ceci pouvait bien lui donner l'espérance d'échapper aux atteintes de la justice humaine, mais le menait droit aux mains de la justice divine, avec laquelle il sentait bien qu'il aurait un long compte à régler, et cependant il n'osait demander des consolations et des espérances au sacrement de la pénitence, effrayé qu'il était de la monstruosité de l'aveu qu'il aurait à faire à son tribunal.
Un jour, c'était par une belle matinée d'automne, un rayon de soleil était venu se reposer sur son lit, dont il ne sortait plus, et donnait à tout ce qui l'entourait un air de fête; un vent frais balançait la verdure des arbres sous sa fenêtre, et les oiseaux chantaient joyeusement dans le feuillage; il y avait dans l'air tant de repos et de bonheur que vous eussiez juré que par un si beau jour on ne pouvait mourir. L'aspect de cette nature en joie avait élevé son esprit vers le Créateur, et son coeur s'était tourné avec amour vers l'espérance de l'infinie miséricorde. Dans cet instant il se sentit quelque courage pour confier son secret à un prêtre, afin d'obtenir l'absolution; et, sur sa demande, l'aumônier de l'hôpital vint pour recevoir sa confession. Elle fut longue cette confession, parce qu'il lui semblait que son aveu, étendu en beaucoup de paroles, lui coûterait moins à faire; et quand à la fin sa confidence fut achevée l'émotion qu'elle lui avait donnée l'avait fort affaibli, et le prêtre qui l'écoutait aurait bien fait de se hâter; mais, en sa qualité de ministre de la parole de Dieu, il était dans l'usage de ne jamais donner une absolution sans la faire précéder à tout le moins d'un fragment étendu de l'un des sept discours qu'il avait écrits autrefois et prêchés sur les sept péchés capitaux. Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant d'une manière directe à la situation de son pénitent, il fut obligé de faire une combinaison de plusieurs passages empruntés à des sermons différens, ce qui compliqua et allongea outre mesure son opération oratoire, et laissa au malade, que ses forces abandonnaient à vue d'oeil, le temps d'entrer en pleine agonie. Depuis quelques minutes il paraissait avoir perdu le sentiment de tout ce qui l'entourait, et le bon prêtre était sur le point d'achever sa péroraison quand le son criard et lointain d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit à leurs oreilles. Ce bruit, comme on peut le penser, n'émut pas autrement le prédicateur, qui continua de finir son discours; mais le malade en parut pénétré jusque dans la moelle des os. Il se releva droit sur son séant; ses cheveux se hérissèrent; une contraction nerveuse parcourut sa face; il prêta l'oreille avec une horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et, le serrant violemment: «Entendez-vous, dit-il d'une voix lamentable, entendez-vous l'ame de ma mère qui se plaint de moi?» A cette parole il fut saisi d'une convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans avoir reçu l'absolution, il expira; et franchement le pauvre Tobias avait eu tort de s'émouvoir ainsi, car ce qu'il avait entendu, c'était le violon d'un infirmier qui, à ses momens perdus, une fois ses plaies pansées et ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels les gens de son état sont en général fort enclins.
Au moment même où Tobias Guarnerius cessa de vivre, le libraire chez lequel était alors déposé son violon entendit dans l'intérieur de l'étui une forte vibration, comme celle d'une corde qu'on aurait pincée vivement: l'ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait être, il sentit un petit vent qui lui passa devant la face: toutes les cordes s'étaient brisées d'un même coup; le chevalet, ainsi que la cheville que les luthiers appellent l'_ame_, étaient tombés, et on l'entendait rouler dans l'intérieur de l'instrument, qui d'ailleurs n'avait aucun autre dommage. Un luthier fut chargé de réparer ce désordre. En sortant de ses mains, le violon avait tout-à-fait perdu sa qualité de son. Ce qu'on n'y retrouvait plus surtout, c'était cette puissance d'excitation nerveuse qu'on y remarquait autrefois. Tel qu'il était cependant, il restait encore un des remarquables ouvrages connus dans le commerce de lutherie européenne.
Quelques mois après, le bruit de la mort de Tobias Guarnerius s'étant répandu dans sa ville natale, le vieux domestique du gouverneur, qui jusque là avait gardé le silence, parla de ses soupçons; et comme la disparition subite de Tobias avait déjà fort excité l'attention publique, il n'eut pas grand'peine à leur donner créance. Le peuple s'ameuta devant la boutique, qui était fermée depuis près de trois années, en brisa la clôture, et pénétra dans l'intérieur. Plusieurs objets suspects, entre autres les pièces de l'appareil transfusoire dont j'ai parlé, quelques livres écrits en caractères étrangers, y furent trouvés, et contribuèrent à mettre en mauvaise renommée la mémoire du luthier, qui heureusement ne laissait après lui aucun parent. Pendant plus de deux mois le clergé ne fut occupé qu'à dire des messes que les ames dévotes commandaient pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius. Le lendemain du jour où la visite domiciliaire avait eu lieu, les croix rouges que vous avez vues sur les volets s'y trouvèrent marquées sans qu'on pût savoir qui les y avait faites. Depuis ce temps, le propriétaire de la boutique, qui avait déjà essayé inutilement de la louer à bas prix, avant la mort de Tobias, a dû renoncer à l'espoir d'en tirer parti d'aucune façon. Il se propose, à ce qu'on assure, de la faire démolir incessamment, et les gens du quartier s'en réjouissent fort; car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de mauvais bruits. Je crois cependant que ce sont des contes de vieilles femmes, auxquels les esprits sensés ne doivent point ajouter foi; car on ne saurait trop se défier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple se livre si facilement.
On remarquera que ceci était la morale du conte que le magistrat avait raconté à mon arrière-grand-père.
LA FOSSE DE L'AVARE.
(Lieu de la scène: un village près Badajoz, le cimetière.--Sept heures du soir.)
GARCIAS, FOSSOYEUR, JOSÉ, SON VALET.
JOSÉ.
Maître, creuserons-nous long-temps encore? Voici dix pieds de terre que nous remuons depuis deux jours! Saint Jacques de Galice m'ait en aide! Ouf! je suis las!
GARCIAS.
Un peu de courage, garçon; tu seras payé de ta peine: va toujours, José, va toujours. Il faut gagner son argent, mon fils! Nous avons encore cinq bons pieds de terre à jeter dehors. Corps du Christ! Garcias, fossoyeur depuis trente-et-un ans, ne va pas manquer à sa parole, ni attraper une vieille pratique. Mon marché est bon, et j'y tiens. Il faut remplir ses engagemens en honnête chrétien.
JOSÉ.
Bah! c'est bien assez profond comme cela! Pourquoi descendrions-nous si bas ce pauvre cadavre? Que craignez-vous, maître? Il a voulu quinze pieds de fosse: va-t-il donc revenir, la toise en main, pour mesurer si vous lui avez donné son compte? Allez, vous ne courez pas risque d'être cité devant le corrégidor.
GARCIAS.
C'est pourtant vrai, José, qu'il a voulu, le vieil avare, être enterré aussi loin des hommes que possible.
JOSÉ.
Craint-il qu'on ne lui vole son vieux corps?
GARCIAS.
Ou espère-t-il, quand viendra le jour du jugement, que l'ange de la résurrection n'aura pas la pioche assez longue et le bras assez fort pour l'atteindre?
JOSÉ.
C'est peut-être son idée... peut-être qu'il a raison.
GARCIAS.
Pauvre niais! tu crois que l'ange de la résurrection est fossoyeur.
JOSÉ.
Je penserai à cela... ou je le demanderai au curé.
GARCIAS.
Creuse, creuse, José; tu n'es bon qu'à ton métier. Creuse, tu ne trouveras pas le bon sens que tu as perdu.
JOSÉ.
Du bon sens, maître! mais dites donc, en avait-il plus que moi celui dont nous préparons le domicile? A propos, maître, pendant que nous sommes en train de jaser, si vous me contiez l'histoire de cet homme-ci? pourquoi il a voulu quinze pieds de fosse? quelle raison il vous a donnée? Cela me taquine. Cette histoire doit être drôle; notre homme était assurément un imbécile.
GARCIAS.
Oui, José.
JOSÉ.
J'aime les contes d'imbéciles; ils m'amusent plus que tous les autres. Et celui-là en était un, comme vous dites. Avare, avare! que c'est bête d'être avare! n'est-ce pas, maître? Avoir de l'argent et ne pas manger; être riche et se faire pâtir! c'est plus niais que moi.
GARCIAS.
Tu as trop d'esprit aujourd'hui, José. Mais, tiens, nous sommes las; apporte le bissac; soupons ensemble. Laisse un moment ta pioche et viens t'asseoir près de moi; là. Je vais te dire l'histoire d'un homme comme le bon Dieu n'en a jamais créé qu'un seul.
JOSÉ.
Diable!
GARCIAS.
Mets-toi sur le bord de la fosse, les jambes pendantes, bien à ton aise, et écoute.
JOSÉ.
Oui, maître.
GARCIAS, d'un ton de prédicateur.
Aucune des créatures que Dieu a faites à son image ne ressemblait à don Ferrero.
JOSÉ.
Maître, permettez que je vous arrête ici. Le diable a-t-il donc été fait à l'image de Dieu?
GARCIAS.
Oui... non...--Tu es un sot, José.
JOSÉ.
En attendant, vous ne me répondez pas.
GARCIAS.
Je ne te dirai pas l'histoire d'Andréa Ferrero, dont le cercueil est là, tout à côté de nous.
JOSÉ.
Si fait, si fait; je vais me taire. J'écoute de toutes mes oreilles. C'est demain dimanche; je leur conterai cela, le soir à la veillée, et je commencerai par leur dire: Écoutez, mes camarades, la grande, la nouvelle histoire de _la Fosse de l'avare_. C'est un beau commencement.
GARCIAS.
Écoute donc et profite.
JOSÉ.
J'écoute, maître.
GARCIAS, toujours d'un ton solennel.
C'est une grande leçon, mon enfant, que celle que renferme le cercueil dont nous allons confier le dépôt à la terre. Le maigre squelette qui bientôt va reposer dans le trou profond que nous venons de lui préparer n'avait pas d'autre Dieu sur terre, pas d'autre espoir, pas d'autre avenir que l'argent. Il en vivait, il s'en rassasiait sans pouvoir jamais s'en assouvir. Je l'ai vu, au milieu du marché de notre ville, jeter un regard avide sur tout l'argent qui circulait autour de lui; quelque chose de démoniaque émanait de ce regard. Je m'étonnais qu'il pût s'abstenir de voler et d'assassiner, mais Andréa Ferrero était timide. La cupidité jointe au courage fait le brigand; jointe à la lâcheté, elle fait l'avare.
JOSÉ.
Maître fossoyeur, vous parlez comme le vicaire; vous dites presque aussi bien que le curé.
GARCIAS.
Les morts instruisent. Tu as dû remarquer cet oeil d'un gris verdâtre qui faisait peur aux marchands et aux marchandes, quand ils s'approchaient de Ferrero, et ces mains crochues qui s'allongeaient comme des griffes; alors même que leur étreinte ne saisissait que l'air et le vide, vous eussiez dit qu'elles se contractaient encore pour enserrer leur métal chéri. Etait-il obligé de changer une pièce, il semblait vous dévorer de l'oeil, vous et votre argent; vous reculiez effrayé. Pas un sentiment de bienveillance, pas un éclair de générosité dans cette ame. Il ne parlait jamais aux enfans, dédaignait les femmes, et ne s'est jamais marié. Il ne s'intéressait à personne qu'à lui-même et au monceau de doublons, bien trébuchans, qu'il avait entassés. Il restait enfermé en lui, occupé à contempler l'image intérieure de sa fortune, et à ronger son propre coeur, tourmenté par la crainte du vol et le chagrin de ne pas accroître plus rapidement ses gains. Dans ce coeur en proie à une souffrance de tous les momens, le ver rongeur de l'avarice continuait jour et nuit ses morsures.
Il y a quinze jours, ou à peu près, Ferrera vint chez moi. Il commença par se plaindre de la cupidité des hommes, de la difficulté de gagner sa vie, et du malheur des temps: ainsi font tous les avares. Je ne savais à quoi il en voulait venir. Puis il me dit: «Garcias, tu es honnête homme, autant qu'on peut l'être aujourd'hui; dis-moi donc un peu, la main sur la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser une fosse de quinze pieds de profondeur?
--Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui répondis-je, quand vous en aurez besoin.
--Non, non, reprit-il; je veux arranger cela moi-même avant de mourir; autrement mes pauvres héritiers seraient dupes. On leur demanderait une somme d'argent énorme; c'est ce que je veux empêcher. C'est par pitié pour eux.
--Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre fosse aujourd'hui, et que vous viviez long-temps, il ne se passera pas d'hiver qui ne détruise votre ouvrage, songez-y bien. Il faudra recommencer le même travail, ce qui vous coûtera bien davantage.
--Tout le monde veut tromper. Non-seulement ce maudit fossoyeur prétend m'attraper, mais le temps se met de la partie, et me demande mon argent. Je ne le donnerai pas à toi, vieux squelette! ajouta-t-il en se mettant en colère, et ta main décharnée ne recevra pas mes écus. Fossoyeur, voici comment nous allons arranger cette affaire; je te paierai d'avance le prix convenu, et tu t'engageras par un acte légal à creuser, quand j'en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions. Voyons, sois raisonnable, que me demandes-tu? Il te faut, pour cette oeuvre, deux hommes, pas davantage. Deux journées suffisent, et le travail n'est pas cher aujourd'hui: on trouve plutôt des hommes que de l'ouvrage. Parle, j'ai besoin d'être tranquille là-dessus.
Je trouvai sa proposition si bizarre que j'eus de la peine à m'empêcher de rire.
«Très-volontiers, lui dis-je, mon maître; j'ai besoin d'argent comptant; et personne, je vous assure, ne fera votre affaire à aussi bon marché que moi. Je ne vous demanderai en tout qu'un quart de maravédis par pied cube. Seulement nous doublerons la somme à mesure que la pioche descendra en terre.
--Doubler à mesure que la pioche descendra en terre?
Il réfléchit un moment et reprit:
--Très-volontiers; mais je ne veux pas donner à boire ni à manger aux travailleurs. Pas un sou de nourriture, entends-tu, Garcias? tiendras-tu ton marché? J'y tope, moi.
--Eh bien! j'accepte, répondis-je.
Si tu avais vu, José, avec quelle joie l'avare fit tomber sa main desséchée dans la mienne, et comme il me força de quitter nos occupations pour aller chez l'escribano[13]. Le contrat fut fait double et signé de nous deux, ainsi que de l'homme de loi. Ferrero tira sa bourse, et attendit que le notaire eût fini son calcul et stipulé le montant total de la somme convenue. L'escribano n'en finissait pas.
[Note 13: notaire.]
«Diable! s'écria Ferrero, vous êtes bien long, notaire, mon ami; que de chiffres pour une si petite somme! C'est trois ou quatre dollars; rien de plus facile à compter.
--Mais, interrompit le notaire, c'est quelque chose de plus; voyez plutôt. Cela fait juste 200 dollars.»
Ferrero saisit d'une main tremblante le compte qui lui était offert, et le parcourut d'un air d'épouvante. L'agonie était sur son visage; vous l'eussiez pris pour le symbole de la mort. Son menton desséché retomba sur sa poitrine; il essaya de parler, mais en vain. Ses dents claquèrent, ses genoux frémissans s'entre-choquèrent; il pleura, pria, maugréa, et refusa de payer. J'ai encore entre les mains le traité que nous avons conclu, et que je ferai solder assurément. Quant à lui, il s'enferma dans sa maison, cessa de manger, et se laissa dépérir. Le désespoir d'avoir accédé à ma proposition le dévorait. Ces 200 dollars le tuaient; cette fosse qui n'était pas encore faite, et qu'il fallait payer si cher, absorbait sa vie.
JOSÉ, riant.
Ah! ah! maître, la voilà cette fosse! nous remettons-nous à l'oeuvre! Allons, terminons. Finissons-en avec ce vieux ladre!
GARCIAS.
Tout à l'heure; mon histoire n'est pas finie. Bref, il passa trois ou quatre jours à soupirer, à languir, à déplorer sa faute, et expira.
JOSÉ.
Maître, vous l'avez assassiné, le pauvre homme. Je connais la loi, moi, je sais ce qui vous pend à l'oreille; vous serez pendu, et c'est moi qui aurai l'honneur de vous enterrer; car je serai maître fossoyeur.
GARCIAS.
Silence! Il y avait plus de vingt ans que Ferrero avait commandé au menuisier de la grande rue des Carmes un beau cercueil pour son usage. C'était une vaste boîte bien plus profonde que ne sont les cercueils ordinaires. Il avait placé ce cercueil au pied de son lit. Un double cadenas le protégeait et le fermait; il ne cessait de contempler cette lourde boîte. Quelquefois, pendant l'hiver, lorsque le vent soufflait à travers les fissures de ses fenêtres disjointes, lorsque la vieille porte criait, que la bise hurlait dans la cheminée antique, que le sifflet aigu de l'ouragan épouvantait les vieilles femmes, il s'enveloppait d'un grand drap blanc, s'asseyait auprès de l'âtre sans feu, et regardait fixement le cercueil, sur lequel il finissait par aller s'asseoir. Là, il restait en contemplation pendant des journées. Les vieilles femmes disaient que c'était un homme pieux, et elles se trompaient. On croyait qu'assis sur ce cercueil il finirait par se repentir de ses péchés, et qu'il laisserait aux pauvres tant de richesses dont il n'avait fait aucun usage.
Hier sur le midi deux hommes prirent le cercueil dans lequel était le cadavre, et se mirent en devoir de l'emporter. Ils le remuèrent avec peine, et à force de le secouer dans tous les sens le fond se détacha. Devine, José, ce qui se trouvait dans le double fond du cercueil. De l'or, des dollars sans nombre, des écus de toutes les espèces, de quoi faire la dot de la fille d'un vice-roi d'Amérique. Il avait tout emporté avec lui.
JOSÉ.
Ah! ah! ah! s'il revenait maintenant, qu'il serait attrapé.
GARCIAS.
Il voulait que ses dollars couchassent avec lui dans l'éternité. C'était son paradis. Il avait une pauvre vieille tante et une nièce fort jolie, ma foi, qui ne se trouve pas mal de l'aventure, et qui est devenue riche tout à coup. Honnête José, je t'ai dit que c'était une leçon, profite-s-en. Tu vois bien ce cadavre-là, dans cette boîte à côté de nous: il a vécu plus riche qu'un banquier de Madrid et plus pauvre qu'un nègre d'Afrique. Car il s'est privé de tout et n'a joui de rien. Quel homme! gourmand et dépensier aux dépens des autres, avare de tout ce qui était à lui! Le plus misérable de tous les cadavres que j'ai ensevelis; lâche, et qui aurait mérité le gibet s'il n'avait pas été si lâche.
JOSÉ.
Maître, dites donc, ne parlez pas si haut; si cette mauvaise ame allait revenir?
GARCIAS.
Est-ce que tu aurais peur aussi, toi?
JOSÉ.
Non, maître: ce que je méprise le plus c'est un poltron.
GARCIAS.
Eh bien! descends vite dans cette fosse, tu m'aideras.
JOSÉ.
Maître, la fosse est déjà bien profonde, et si elle allait s'écrouler sur nous et nous ensevelir?
GARCIAS.
Mais tu n'es pas poltron?
JOSÉ.
Non, maître, je descends.
UNE VOIX sortant du cercueil.
Ah! j'étouffe; ouvrez-moi! Mon or...
GARCIAS.
José! as-tu entendu?
JOSÉ, se sauvant.
Maître, sauvez-vous, c'est l'ame.
(_Les deux fossoyeurs tombent dans la fosse en se culbutant._)
FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine.
Où étais-je? Ah! mon Dieu! et d'où viens-je? ils m'ont enterré. Voici le cercueil. Ah! mon Dieu! ce n'est plus mon beau cercueil de bois de chêne que j'avais payé quinze écus au menuisier Tolèdo. Et mes beaux dollars qui remplissaient le fond! Ah! mon Dieu, je suis perdu! mon cercueil, mes dollars, le double fond où ils étaient, je suis volé, volé!
(_Il fuit vers le village enveloppé de son linceul._)
LES TROIS SOEURS.