Chapter 10
Ce n'est pas seulement dans les livres, c'est dans toutes les choses de la vie, dans ses amitiés, dans ses espérances dans les prospectus, dans les amours de femme surtout qu'il faut craindre des désappointemens semblables à celui qui attendait Tobias Guarnerius. Le chapitre, dont un instant avant il eût payé la lecture au prix d'une livre de sa chair, était une misérable rapsodie, lardée de citations des Pères de l'église, d'Aristote, de Platon et de l'Écriture. Après force divagations, abstractions et conversations, l'auteur se résumait à cette découverte toute nouvelle, que l'ame était immortelle: sans contredit les vingt pages les plus pauvres de cet immense in-folio étaient comprises sous le titre si magnifique que je vous ai dit.
Mais l'heure de Tobias Guarnerius n'en était pas moins venue; étreignant avec une singulière puissance les trois mots qui tout à coup lui étaient apparus, pour en faire jaillir un sens logique aux _entrevisions_ qu'il avait eues précédemment, il commença à se représenter l'ame humaine comme une substance locomobile, transportable, avec sa puissance d'animation, d'un lieu dans un autre. En Allemagne, où il y a de la philosophie dans l'air, un artisan, tout aussi bien qu'en France un prix d'honneur de rhétorique, avait entendu parler de la métempsycose; et ce système, pour peu que l'on pesât dessus, pouvait bien s'élargir jusqu'à admettre la donnée du philosophe luthier. Trois heures de réflexions passant par-dessus cette illumination achevèrent de lui donner dans l'esprit de Tobias une créance indélébile, et désormais il ne s'occupa plus que du procédé matériel à l'aide duquel il appliquerait à son art le bénéfice de sa découverte psycologique.
A trois mois de là, c'était durant la nuit, la veille de la Saint-Joseph, depuis long-temps une heure était sonnée à toutes les horloges, et la ville de Brème tout entière reposait dans le sommeil; l'atelier de Tobias Guarnerius était soigneusement fermé; et de peur qu'en passant on ne pût voir par les fentes des volets la lumière qui brillait dans son arrière-boutique, il avait eu soin d'étendre devant la porte vitrée qui communiquait de cette pièce à son magasin un épais rideau de serge verte replié deux fois sur lui-même.
Certes, ces précautions n'étaient point inutiles, car c'était une oeuvre étrange que celle à laquelle le luthier s'occupait.
Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y avait bientôt quarante ans, elle l'avait mis au monde, sa vieille mère Brigitta Guarnerius, en proie aux angoisses de l'agonie, achevait de mourir d'un cancer qui la minait depuis long-temps. Penché sur sa poitrine, qui râlait d'une manière horrible, sans qu'une larme brillât dans ses yeux, sans qu'un seul des muscles de son visage exprimât la moindre sympathie pour les atroces souffrances dont il était témoin, Tobias paraissait plongé dans le pressentiment d'un moment solennel et fatal, dont l'attente absorbait toutes ses facultés. Sans doute, en vue de quelque produit étrange à recueillir, un appareil bizarre, que n'avait ni décrit ni prévu aucune science humaine, mettait en rapport le lit de l'agonisante et une table sur laquelle reposait un instrument inachevé. Un tube, qui paraissait formé de l'alliage de plusieurs métaux, s'évasant par le bout en forme d'entonnoir, avait été placé au-devant de la bouche de la vieille femme, et recevait le souffle de son haleine qui, à chaque expiration, s'y engouffrait avec un bruit lugubre. A l'autre extrémité, ce tube s'emboîtait à une cheville de bois, pareille à celle qui se place debout entre le fond et la table de tous les instrumens à chevalet; seulement celle-ci était d'un diamètre un peu supérieur au diamètre ordinaire, et au lieu d'être en bois plein, elle était creuse et devait se fermer hermétiquement, au moyen d'un petit couvercle à vis merveilleusement travaillé, lorsque l'embouchure du tube viendrait à en être retirée. Précisément au-dessus du point de jonction provisoire du bois et du métal, et comme pour empêcher l'évaporation au moment où se ferait leur séparation, avait été disposée une manière de boîte ou de guérite en bois de sapin; les planches, humides et vermoulues, exhalaient une odeur terreuse et nauséabonde, et un grand clou rouillé, pendant encore après, indiquait qu'elles avaient du antérieurement faire partie d'un objet de plus grande dimension.
A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes, la respiration de la malade s'étant arrêtée, son pouls et son coeur ayant cessé de battre, tout à coup on entendit dans le tube, qui fut agité comme par un mouvement galvanique, un long soupir, suivi d'un frémissement qui courut tout le long du métal, et vint bondir au fond de l'étui qui y adhérait. A ce bruit, Tobias Guarnerius se précipita; les yeux égarés et la poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et d'une main forcenée, malgré une force incroyable de résistance qui répondait à sa pression, malgré une sorte de crépitation douloureuse et plaintive qui s'agitait sous ses doigts, il vissa le couvercle à l'extrémité de la cheville. Maintenant il faut vous le dire, quoique jamais la preuve matérielle de cette monstruosité n'ait été acquise, il paraît que ce que Tobias Guarnerius venait d'enfermer dans ce bois creux, c'était l'ame de sa mère, la première qui se fût trouvée pour réaliser son abominable découverte.
Au moment où avait été rompu le lien par lequel elle était unie à l'enveloppe mortelle qui venait de finir son temps, l'ame s'était élancée pour retourner en haut; forcée de suivre l'étroit conduit qui la cernait à sa sortie, elle avait couru pleine de détresse jusqu'au fond de l'espace qu'elle avait devant elle: elle se fût sans doute évadée dans le peu de temps que son bourreau avait mis à fermer sur elle le couvercle; mais une effroyable industrie avait tout prévu. Les planches de sapin qui ombrageaient l'espace sur lequel s'accomplissait l'odieux mystère étaient les planches d'un cercueil fraîchement enlevé à la terre du cimetière. Quand l'ame s'était pressée pour sortir, elle avait eu horreur de cette atmosphère de mort qu'il lui fallait traverser, et elle s'était retirée en arrière; alors Tobias était venu et il l'avait scellée dans sa prison, et il la tenait là pour s'en servir à ses volontés.
Il ne faut pas croire pourtant que ces épouvantables audaces puissent s'exécuter sans qu'il en coûte quelque chose à leurs auteurs; car au moment où tout avait été accompli, Tobias était tombé à la renverse, frappé comme d'une puissante commotion électrique, et il était resté étendu à terre, sans connaissance, plusieurs heures encore après que le soleil se fût levé.
Au moment où il se réveilla de ce long évanouissement, il commença par sentir une vive fatigue dans tous ses membres, comme s'il avait fait une longue route; puis il eut grand peine à recueillir ses idées, afin de se rendre compte de ce qui lui était arrivé. A la fin cependant un souvenir lucide de toutes les choses de la nuit se dessina devant lui. La main agitée d'un tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit, où le corps de sa mère était déjà froid et raidi. Il abaissa la paupière de ses yeux, en ayant soin que leur regard fixe ne rencontrât pas le sien; puis, ayant couvert le visage, il eut peur; car il lui sembla que l'angle facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air de reproche et le menaçait.
Depuis deux semaines environ, les restes mortels de Brigitta avaient été déposés dans la tombe, et même il s'était passé d'étranges choses lors de son enterrement; car à chaque fois que, dans les prières, le prêtre avait eu à parler de l'ame de la défunte, les cierges qui brûlaient autour du corps s'étaient éteints d'eux-mêmes; et bien des choses s'étaient dites touchant cette circonstance et plusieurs autres que l'on racontait. Témoin de ce phénomène, et tourmenté, dans son ame, par le remords, bien que la joie d'avoir réalisé la pensée de toute sa vie fût encore la plus forte, Tobias n'avait pas encore osé faire l'essai de l'instrument qu'il avait achevé, et pourtant une merveilleuse harmonie y était cachée; car lorsque l'air seulement venait à passer dessus, des soupirs d'une incroyable douceur s'en exhalaient. Le bruit à la fin commença à se répandre que Tobias avait découvert son grand secret; et chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens dans la ville venait savoir, les uns pour se rire du rêveur, les autres avec une curiosité plus sérieuse, à quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait toujours, sous prétexte que son oeuvre n'était point finie.
Il advint pourtant que l'héritier présomptif d'une petite principauté de l'Allemagne passa par la ville. La Providence, qui apparemment avait eu ses raisons pour cet arrangement, le destinant à régner un jour, lui avait donné toutes les qualités requises pour être un excellent violon solo. Sa réputation de virtuose s'était répandue dans toute l'Europe, à peu près comme la renommée militaire du grand Frédéric, et il ne s'arrêtait guère en un pays qu'on n'organisât pour lui un concert, où souvent il ne dédaignait pas de se faire entendre. Le gouverneur de Brème, ayant toute raison de vouloir être agréable à l'illustre exécutant, se hâta de préparer une soirée musicale, et il ne laissa pas ignorer à Tobias Guarnerius qu'il lui serait agréable d'y voir faire l'essai de son invention.
Au moment où ce désir lui fut intimé, Tobias commençait à entrer en composition avec sa conscience. L'impression de terreur qu'il avait subie à la suite de son larcin, comme le souvenir de toutes les autres émotions humaines, s'effaçait peu à peu sous les jours qui passaient. D'étranges raisonnemens étaient ensuite venus à son secours. «On ne sait jamais, se disait-il, avec cette jurisprudence céleste, qui vous absout _in extremis_ pour un bon sentiment, qui vous punit pour une pensée mauvaise, ni qui sera condamné ni qui sera sauvé. Ma mère Brigitta eut à nos yeux une vie honnête: en est-il de même pour le jugement d'en haut; et qui peut assurer qu'en la retenant ici-bas je ne lui sauve pas plusieurs jours de l'éternité des douleurs? D'ailleurs je suis bon fils, ajoutait-il avec une sublime sophistiquerie digne d'un avocat de nos jours. D'autres conservent précieusement les ossemens de leurs proches; moi je conserve l'ame de ma mère; moi je ne veux pas m'en séparer. N'y a-t-il pas entre le double mérite de nos piétés filiales tout l'intervalle qui sépare l'esprit de la matière?» Avec ces pensées, qu'il habillait des plus belles paroles qu'il pouvait, il parvenait à émousser son remords.
Quand fut venu le soir où devait avoir lieu la grande épreuve, Tobias fut tout à coup saisi d'une autre inquiétude. La préoccupation de l'artiste dominant toute autre pensée, il eut des doutes sur la sincérité des résultats que devait lui donner son expérience. L'ame avait-elle, en effet, été transfusée? Par une évaporation subtile, en supposant qu'elle eût un instant séjourné là où il l'avait retenue, n'avait-elle point pu s'échapper pour obéir à la loi céleste d'attraction qui la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion, si, en présence de toute la ville assemblée, sa création surhumaine allait tout à coup se résumer en quelque misérable instrument, criard comme ceux que tant de fois déjà il avait réalisés. Il n'y avait dans cette appréhension rien que de raisonnable, et plutôt que de s'exposer à un si mortel désappointement, surmontant enfin la religieuse terreur qui jusque là l'avait empêché d'interroger son oeuvre, il l'eût essayée de ses mains s'il l'eût eue à sa disposition; mais, en homme qui savait son monde, il l'avait, dans la journée, envoyée à l'hôtel du gouvernement, enfermée dans un riche étui, dont il avait gardé la clef. Le sort en était donc jeté, et il n'y avait plus à revenir sur ses pas; dans un quart d'heure il aurait effacé la gloire de Stradivarius et celle de tous les maîtres de l'art, ou il serait devenu l'objet d'une inexorable dérision. Après tout, ce sont là, à vrai dire, les deux termes du marché auquel se soumet quiconque dans cette vie essaie de penser ou de vouloir de la première main.
A l'heure où tous les convives du grand banquet musical furent rassemblés, Tobias Guarnerius fut introduit dans le salon du gouverneur, où, pour cette fois, il avait entrée. L'aspect général de sa toilette presque antédiluvienne, et accusant un délabrement de vieille date, malgré tous les soins extraordinaires qu'il y avait donnés, quelque chose de gauche et d'endimanché répandu dans toute l'habitude de son corps faisait de lui un personnage assez burlesque. Toutefois, au moment où on le vit assis dans un coin, le visage empreint d'une pâleur mortelle, l'oeil fixe et plongeant avec une indicible anxiété sur le virtuose qui, pour la première fois, allait donner une voix à sa création, il ne parut plus grotesque à personne, et chacun eut peur et fut ému avec lui.
Il faudrait avoir des paroles exprès, pour faire comprendre l'étrange impression dont fut agitée l'assistance quand l'archet venant à mettre la corde en vibration, l'ame prisonnière commença à être tourmentée d'une affreuse souffrance et à se lamenter misérablement; plusieurs ont assuré que, dès les premières notes, il leur avait semblé qu'ils étaient soulevés de terre et qu'ils demeuraient suspendus dans l'espace au milieu d'une angoisse indéfinissable, pour d'autres, la perception du son fut si vive et si pénétrante qu'ils crurent en subir le contact immédiat sur leurs nerfs, dont un moment ils eurent le sentiment distinct et absolu, comme si la chair se fût retirée et les eût laissés à nu. Mais ce qu'aucune parole humaine ne saurait peindre, c'est l'ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant, quoique sans pouvoir se rendre compte du prestige, la voix d'une ame qui appelait à elle, et à ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu'aux larmes, dans un abîme de tristesse inconsolable. Ni la douleur de la mère pleurant sur son premier né, ni celle de l'amante au premier soir de son délaissement, ni celle de l'artiste s'éteignant avant son oeuvre achevée, ne peuvent donner une idée de la plainte amère de cette fille du ciel traîtreusement retenue au-delà de son temps, et demandant à se replonger dans le repos de l'infini. Personne, pas même l'homme qui conduisait l'archet sur la corde, n'aurait pu se rappeler une seule note de l'air que le violon de Tobias Guarnerius avait joué; personne n'aurait pu dire si ce qu'il avait entendu était un chant mélodieux ou quelque merveilleuse histoire racontée par un poète sublime, et où aurait été résumé avec un art admirable le tableau de toutes les souffrances, de toutes les anxiétés, de toutes les tristesses de la vie, depuis le vague de la mélancolie qui regrette et désire sans but, jusqu'aux plus positifs et aux plus cruels mécomptes; mais personne aussi n'aurait pu dire qu'en aucun temps et en aucun lieu de la terre, une harmonie aussi profondément émouvante fût parvenue à son oreille.
Aussitôt que le chant eut cessé, et quand chaque auditeur fut revenu de l'espèce d'extase et de contemplation intérieure dans laquelle il avait été plongé, les regards se tournèrent vers Tobias Guarnerius. A ce moment, l'artiste en lui dominait tellement l'homme, qu'il n'avait point entendu ce cri de douleur qui avait retenti dans le coeur de tous les assistans, et qui aurait dû si profondément l'émouvoir; car pour lui ce n'était point seulement une plainte, mais un atroce reproche; il n'avait perçu que des sons d'une merveilleuse harmonie, supérieurs à tout ce que les maîtres de son art avaient jamais réalisés; et en voyant enfin le problème de toute sa vie résolu, il s'était laissé tomber à genoux, les mains jointes et étendues vers le ciel, et des larmes coulaient sur son visage, rayonnant d'une expression de joie indicible. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'il aperçut le prince allemand le secouant vivement par le bras pour le réveiller de son _à parte_ de bonheur, et lui demandant s'il voulait lui donner son violon pour 1,000 écus.
«Mon violon! pour 1,000 écus? répondit-il en regardant le prince avec un rire qui n'annonçait pas un homme dans son bon sens, c'est-à-dire que vous mettez un prix à ce qui n'était pas et à ce qui existe; vous achetez la création, monsieur, à ce que je vois! Combien payeriez-vous le soleil, s'il vous plaît, à supposer qu'un beau matin on le mît dans le commerce?»
Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre luthier? Sa piété filiale s'indignait-elle du marché qu'on lui proposait, ou son amour-propre d'auteur se révoltait-il de la mesquine estimation faite de son oeuvre? L'acquéreur interpréta l'apostrophe dans ce sens, et il donna aussitôt la somme; mais Tobias répondit de nouveau que son violon n'était pas à vendre, que sa gloire était désormais immortelle (comme celle de tous les poètes de nos jours apparemment) et que cela lui suffisait. Malheureusement pour lui, il avait à faire à un vouloir de prince qui ne s'étonnait pas facilement des obstacles. Tirant de sa poche un portefeuille qui pouvait bien contenir 12,000 livres en billets de banque, lesquels furent étalés sur une table, plus une bourse pleine d'or, pour le moins aussi bien garnie que celle des séducteurs de comédie: «Pour ceci votre violon!» s'écria le royal dilettante. A la vue de ces richesses, l'orgueil du pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-être, n'avait possédé bien ronde une somme de 1,000 livres, sa piété filiale, ses prétentions marchandes, tout ce qui le retenait, en un mot, lâcha pied brusquement: de l'oeil il compta les billets épars sur la table, fit une rapide et amiable estimation du contenu de la bourse; puis, avec l'air d'un homme qui voudrait qu'on le crût en proie à une insupportable contrainte. «Puisque vous le voulez, dit-il, j'accepte le marché, je vous donne même (sublime magnificence) l'étui et sa clef pardessus le marché. Seulement prenez bien garde que je ne réponds pas de ma marchandise; si vous n'en avez pas soin, et que quelque chose se dérange, je ne me charge point des réparations.» Le prince avait une envie si profondément éveillée qu'il ne lui parut pas même possible que jamais la chance d'une avarie pût se présenter. Faisant aussitôt mettre son acquisition dans la boîte qui lui avait été si généreusement superoctroyée, il ordonna à son valet de chambre de la porter en son logis; presqu'aussitôt il faussa compagnie au gouverneur et à son monde pour aller se mettre en jouissance, et pendant la nuit entière qui suivit, il n'y eut pas à cinquante toises à la ronde un voisin qui pût fermer l'oeil, tant fut bruyante et prolongée la prise de possession.
Quant à Tobias, pendant une partie de la nuit il ne cessa de se redire à lui-même ce qu'il avait déjà proclamé dans le salon du gouverneur, à savoir que sa gloire était immortelle. Pendant une autre portion du temps, il se roula avec délices dans cette pensée qu'il était riche. 15,000 et quelques cents livres, tout bien compté; c'était sa fortune, il pensa que cela faisait beaucoup. Pour mieux s'en assurer, il promena son esprit à travers toutes les fractions dans lesquelles ce chiffre était divisible; il compta une à une ses pièces d'or, et comme il avait éteint sa lampe et qu'il ne pouvait plus les voir, il se plaisait à les rouler dans ses doigts, à en sentir le coin, et ensuite il les ramassait dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes ensemble dans sa main; cela le mena jusque vers les trois heures du matin: à ce moment il s'endormit.
Le lendemain, il se réveilla de bonne heure, et en se réveillant il fut comme un homme qui la veille ayant été pris du sommeil au milieu des pensées joyeuses du vin et de l'ivresse, se retrouve le matin la tête pesante, l'esprit lourd et fatigué et le coeur mal content. Une idée commença à l'obséder; non-seulement il avait dérobé, non-seulement il avait retenu prisonnière, mais encore il avait vendu l'ame de sa mère. A toutes les heures où cela lui plairait, un homme qui avait payé pour cela pourrait la réveiller, la forcer de chanter; cet homme pourrait la revendre à un autre; lorsqu'il voyagerait il remmènerait avec lui, et, comme dit le premier psaume des vêpres, il pourrait en faire _l'escabelle de ses pieds_. Tandis qu'il se débattait dans cette pensée poignante, quelqu'un entra dans sa boutique: c'était l'un des domestiques du gouverneur qu'il connaissait bien, car autrefois cet homme, dans sa jeunesse, avait été le fiancé de la vieille Brigitta, et il l'aurait épousé s'il ne fût parti pour la guerre. Quand bien des années après il était revenu et l'avait trouvée mariée, il n'en avait pas moins continué à l'aimer d'amitié, et le mari de Brigitta lui-même, qui avait bonne confiance en sa femme, l'avait engagé à venir les voir quand il le voudrait; en sorte qu'il avait fait sauter plus d'une fois Tobias sur ses genoux. La veille au soir, de l'antichambre il avait entendu le violon dans lequel soupirait l'ame de Brigitta, et il avait aussitôt reconnu sa voix, car les souvenirs d'amour, si vieux que soient les os d'un homme, ne se perdent pas dans sa mémoire, et c'était ainsi que Brigitte s'était lamentée à un jour de sa vie qu'il n'avait jamais oublié, celui de leurs adieux. D'avoir ainsi cru entendre l'ame de sa maîtresse l'avait jeté durant la nuit dans des perplexités incroyables, et dès le matin il venait demander à Tobias Guarnerius de lui expliquer comment cela avait pu se faire. Aux premiers mots que lui en dit le vieillard, Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrassées: à la fin pourtant il se remit et il essaya de tourner la chose en plaisanterie; mais l'amant de Brigitte ne fut pas sa dupe, et il s'éloigna en hochant la tête, en disant entre ses dents qu'il y avait la-dessous quelque méchant mystère.
Si Tobias souffrait déjà cruellement de sa faute, au moment où il la croyait entre le ciel et lui, ce fut bien autre chose quand il entrevit la pensée d'autrui sur la trace de son crime, et quand il put redouter que ce larcin ne devînt une affaire de justice humaine. Pendant quelques heures encore il lutta contre ses craintes et ses remords, mais à la fin, dominé par eux, il prit avec lui le prix qu'il avait reçu la veille, et courut chez l'acquéreur, pour le prier de revenir sur le marché, son intention étant, dès que le violon serait rentré dans ses mains, de rompre la charme, et de rendre l'ame à sa liberté. Mais les hommes, qui ont toute commodité pour se jeter dans les voies du mal, n'ont pas de même la route facile quand ils veulent revenir sur leurs pas. Le prince était parti avant le jour, et au moment où Tobias frappait à sa porte, il était déjà bien loin. Décidé qu'il était à ne pas porter plus long-temps volontairement le poids de sa faute, Tobias n'hésita pas, il courut fermer sa boutique, alla hors de la ville attendre la voiture publique, et se jeta dedans pour se rendre à la résidence du prince. Mais, quand il fut arrivé, deux jours se passèrent avant qu'il pût approcher de son altesse; et, au moment où l'abord lui fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon avait déjà changé de main. Le prince n'avait pu en jouer plus de huit jours sans que tout le système nerveux ne devint, chez lui, en proie à une insupportable irritation. Son médecin, consulté, avait déclaré que le son pénétrant de l'instrument dont il avait fait nouvellement l'acquisition était la cause de cet accident, et dans la journée, comme on fait d'un cheval vicieux, le prince avait vendu le violon à un artiste italien qui allait faire son tour d'Europe, et qui comptait donner des concerts à Paris.