Contes à Ninon

Part 9

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Ainsi, elle prit soin de ne pas devenir trop riche, sentant qu'il y avait là danger pour le coeur. Elle donna peu à peu une partie de ses terres, qui étaient trop vastes pour nourrir une seule famille. Elle mesura son revenu à ses besoins. Puis, comme les bons bras ne manquaient pas à la ferme, lorsque, malgré elle, les sous s'amassaient au grenier, elle y montait en cachette, elle s'appauvrissait à plaisir. Pour assurer son contentement, elle garda toute sa vie la bourse enchantée, qui donnait si largement aux heures de détresse, et qui, aux heures de fortune, ne savait plus que prendre.

Soeur-des-Pauvres avait un autre souci. Le cadeau de la pauvresse l'embarrassait. Elle s'effrayait du pouvoir qu'il lui donnait, car, lors même qu'on ne doute pas de soi, il y a plus de gaieté de coeur à se sentir humble que puissant. Elle l'eût volontiers jeté à la rivière; mais un méchant pouvait le trouver dans le sable et en user au dommage de chacun; et, certes, s'il employait à faire le mal la moitié de l'argent qu'elle avait dépensé en bonnes oeuvres, il n'est point douteux qu'il ne ruinât le pays. Aussi comprit-elle alors que la mendiante ait longtemps cherché avant de donner son aumône: c'était là un cadeau faisant la joie ou le désespoir d'un peuple, selon la main qui le recevait.

Elle garda le sou. Comme il était percé, elle se le pendit au cou, à l'aide d'un ruban; ainsi elle ne pouvait le perdre. Mais cela la chagrinait de le sentir sur sa poitrine; elle eût tout fait au monde pour retrouver la pauvresse. Elle l'aurait priée de reprendre ce dépôt, trop lourd pour être longtemps gardé, et de la laisser vivre en bonne fille, ne faisant d'autres miracles que des miracles de travail et de joyeuse humeur.

Or, l'ayant vainement cherchée, elle désespérait de jamais la rencontrer.

Un soir, passant devant l'église, elle entra faire un bout de prière. Elle alla tout au fond, dans une petite chapelle qu'elle aimait pour son ombre et son silence; les vitraux, d'un bleu sombre, éclairaient les dalles comme d'un reflet de lune; la voûte, un peu basse, n'avait pas d'écho. Mais, ce soir-là, la petite chapelle était en fête. Un rayon égaré, après avoir traversé la nef, donnait en plein sur l'humble autel, allumant dans les ténèbres le cadre doré d'un vieux tableau.

Soeur-des-Pauvres, qui s'était agenouillée sur la pierre nue, eut une courte distraction, à voir ce bel adieu du soleil à son coucher, sur ce cadre qu'elle ne savait point là. Puis, penchant la tête, elle commença son oraison; elle suppliait le bon Dieu de lui envoyer un ange qui se chargeât du gros sou.

Au fort de sa prière, elle leva le front. Le baiser du soleil montait lentement; il avait laissé le cadre pour la toile peinte; on eût pu croire qu'une lumière blonde sortait de l'image sainte. Elle rayonnait sur le mur noir; et c'était comme si quelque chérubin eût écarté un coin du voile des cieux, car on y voyait, dans un éblouissement de gloire et de splendeur, la Vierge Marie endormant Jésus sur ses genoux.

Soeur-des-Pauvres regardait, cherchant à se souvenir. Elle avait vu, en songe peut-être, cette belle sainte et cette enfant divin. Eux aussi la reconnaissaient sans doute: ils lui souriaient, et même elle les vit sortir de la toile, pour descendre vers elle.

Elle entendit une voix douce qui disait:

--"Je suis la sainte mendiante des cieux. Les pauvres de la terre me font l'offrande de leurs larmes, et je tends la main à chaque misérable, afin qu'il se soulage. J'emporte au ciel ces aumônes de souffrance. Ce sont elles qui, amassées une à une dans les siècles, formeront au dernier jour les trésors de félicité des élus.

"C'est ainsi que je vais par le monde, pauvrement vêtue, comme il convient à une fille du peuple. Je console les indigents mes frères, je sauve les riches par la charité.

"Je t'ai vue, un soir, et j'ai reconnu en toi celle que je cherchais. C'est un rude labeur que le mien. Lorsque je rencontre un ange sur la terre, je lui confie une partie de ma mission. J'ai pour cela des sous du ciel qui ont l'intelligence du bien, qui rendent fées les mains pures.

"Vois, mon Jésus te sourit: il est content de toi. Tu as été mendiante des cieux, car chacun t'a fait l'aumône de son âme, et tu amèneras ton cortège de pauvres jusque dans le paradis. Maintenant, donne ce sou qui te pèse; les chérubins ont seuls cette force de porter éternellement le bien sur leurs ailes. Sois humble, sois heureuse."

Soeur-des-Pauvres écoutait la parole divine; elle était là, demi-penchée, muette, en extase; et, dans ses yeux grands ouverts, se reflétait l'éblouissement de la vision. Elle demeura longtemps immobile. Puis, comme le rayon montait toujours, il lui sembla que la porte du ciel se refermait; la Vierge, ayant pris le ruban à son cou, disparut lentement. L'enfant regardait encore, mais elle voyait seulement le haut du cadre doré, brillant faiblement aux dernières lueurs.

Alors, ne sentant plus le poids du sou sur sa poitrine, elle crut en ce qu'elle venait de voir. Elle se signa, elle s'en alla, remerciant Dieu.

C'est ainsi qu'elle n'eut plus de souci et qu'elle vécut longtemps, jusqu'au jour où l'ange qu'elle attendait depuis sa jeunesse, l'emmena auprès de sa mère et de son père, dont les regrets l'appelaient depuis si longtemps au paradis. Elle trouva près d'eux Guillaume et Guillaumette, qui l'avaient quittée, eux aussi, un jour qu'ils étaient las.

Et plus de cent ans après sa mort, on n'aurait pu trouver un seul mendiant dans la contrée; non pas qu'il y eût dans les armoires des familles de nos vilaines pièces d'or ou d'argent; mais il s'y rencontrait toujours, on ne savait comment, quelques fils du sou de la Vierge, de ces gros sous de cuivre jaune, qui sont la monnaie des travailleurs et des simples d'esprit.

AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT MÉDÉRIC

I

LES HÉROS.

A cent pas, le grand Sidoine avait quelque peu l'aspect d'un peuplier, si ce n'est qu'il était plus haut de taille et de tournure plus épaisse. A cinquante, on distinguait parfaitement son sourire satisfait, ses gros yeux bleus à fleur de tête, ses énormes poings qu'il balançait d'une façon timide et embarrassée. A vingt-cinq, on le déclarait sans hésiter garçon de coeur, fort comme une armée, mais bête comme tout.

Le petit Médéric, pour sa part, avait, quant à la taille, de fortes ressemblances avec une laitue, je dis une laitue en bas âge. Mais, à remarquer ses lèvres fines et mobiles, son front pur et élevé, à voir la grâce de son salut, l'aisance de son allure, on lui accordait aisément plus d'esprit qu'aux doctes cervelles de quarante grands hommes. Ses yeux ronds, pareils à ceux d'une mésange, dardaient des regards pénétrants comme des vrilles d'acier; ce qui, certes, l'aurait fait juger méchant enfant, si de longs cils blonds n'avaient voilé d'une ombre douce la malice et la hardiesse de ces yeux-là. Il portait des cheveux bouclés, il riait d'un bon rire engageant, de sorte qu'on ne pouvait s'empêcher de l'aimer.

Bien qu'ils eussent grand'peine à converser librement, le grand Sidoine et le petit Médéric n'en étaient pas moins les meilleurs amis du monde. Ils avaient seize ans tous deux, étant nés le même jour, à la même minute, et se connaissaient depuis lors; car leurs mères, qui se trouvaient voisines, se plaisaient à les coucher ensemble dans un berceau d'osier, aux jours où le grand Sidoine se contentait encore d'une couche de trois pieds de long. Sans doute, c'est chose rare que deux enfants, nourris d'une même bouillie, aient des croissances si singulièrement différentes. Ce fait embarrassait d'autant plus les savants du voisinage, que Médéric, contrairement aux usages reçus, avait à coup sûr rapetissé de plusieurs pouces. Les cinq ou six cents doctes brochures écrites sur ce phénomène par des hommes spéciaux, prouvaient de reste que le bon Dieu seul savait le secret de ces croissances bizarres, comme il sait, d'ailleurs, ceux des Bottes de sept lieues, de la Belle au bois dormant et de ces mille autres vérités, si belles et si simples, qu'il faut toute la pureté de l'enfance pour les comprendre.

Les mêmes savants, qui faisaient métier d'expliquer ce qui ne saurait l'être, se posaient encore un grave problème. Comment peut-il se faire, se demandaient-ils entre eux, sans jamais se répondre, que cette grande bête de Sidoine aime d'un amour aussi tendre ce petit polisson de Médéric? et comment ce petit polisson trouve-t-il tant de caresses pour cette grande bête? Question obscure, bien faite pour inquiéter des esprits chercheurs: la fraternité du brin d'herbe et du chêne.

Je ne me soucierais pas autant de ces savants, si un d'eux, le moins accrédité dans la paroisse, n'avait dit, certain jour, en hochant la tête: "Hé, hé! bonnes gens, ne voyez-vous pas ce dont il s'agit? Rien n'est plus simple. Il s'est fait un échange entre les marmots. Quand ils étaient au berceau, alors qu'ils avaient la peau tendre et le crâne de peu d'épaisseur, Sidoine a pris le corps de Médéric, et Médéric, l'esprit de Sidoine; de sorte que l'un a crû en jambes et en bras, tandis que l'autre croissait en intelligence. De là leur amitié. Ils sont un même être en deux êtres différents; là c'est, si je ne me trompe, la définition des amis parfaits."

Lorsque le bonhomme eut ainsi parlé, ses collègues rirent aux éclats et le traitèrent de fou. Un philosophe daigna lui démontrer comme quoi les âmes ne se transvasent point de la sorte, ainsi qu'on fait d'un liquide; un naturaliste lui criait en même temps, dans l'autre oreille, qu'on n'avait pas d'exemple, en zoologie, d'un frère cédant ses épaules à son frère, comme il lui céderait sa part de gâteau. Le bonhomme hochait toujours la tête, répétant: "J'ai donné mon explication, donnez la vôtre; nous verrons ensuite laquelle des deux sera la plus raisonnable."

J'ai longtemps médité ces paroles et je les ai trouvées pleines de sagesse. Jusqu'à meilleure explication,--si tant est que j'aie besoin d'une explication pour continuer ce conte,--je m'en tiendrai à celle donnée par le vieux savant. Je sais qu'elle blessera les idées nettes et géométriques de bien des personnes; mais, comme je suis décidé à accueillir avec reconnaissance les nouvelles solutions que mes lecteurs trouveront sans aucun doute, je crois agir justement, en une matière aussi délicate.

Ce qui, Dieu merci, n'était pas sujet à controverse,--car tous les esprits droits conviennent assez souvent d'un fait,--c'est que Sidoine et Médéric se trouvaient au mieux de leur amitié. Ils découvraient chaque jour tant d'avantages à être ce qu'ils étaient, que, pour rien au monde, ils n'auraient voulu changer de corps ni d'esprit.

Sidoine, lorsque Médéric lui indiquait un nid de pie, tout au haut d'un chêne, se déclarait l'enfant le plus fin de la contrée; Médéric, lorsque Sidoine se baissait pour s'emparer du nid, croyait de bonne foi avoir la taille d'un géant. Mal t'en eût pris, si tu avais traité Sidoine de sot, espérant qu'il ne saurait te répondre: Médéric t'aurait prouvé, en trois phrases, que tu tournais à l'idiotisme. Et Médéric donc, si tu l'avais raillé sur ses petits poings, tout juste assez forts pour écraser une mouche, c'eût été une bien autre chanson: je ne sais trop comment tu aurais échappé aux longs bras de Sidoine. Ils étaient forts et intelligents tous deux, puisqu'ils ne se quittaient point, et ils n'avaient jamais songé qu'il leur manquât quelque chose, si ce n'est les jours où le hasard les séparait.

Pour ne rien cacher, je dois dire qu'ils vivaient un peu en vagabonds, ayant perdu leurs parents de bonne heure, se sentant d'ailleurs de force à manger en tous lieux et en tous temps. D'autre part, ils n'étaient pas garçons à se loger tranquillement dans une cabane. Je te laisse à penser quel hangar il eût fallu pour Sidoine; quant à Médéric, il se serait contenté d'une armoire. Si bien que, pour la commodité de tous deux, ils logeaient aux champs, dormant en été sur le gazon, se moquant du froid l'hiver, sous une chaude couverture de feuilles et de mousses sèches.

Ils formaient ainsi un ménage assez singulier. Médéric avait charge de penser; il s'en acquittait à merveille, connaissait au premier coup d'oeil les terrains où se trouvaient les pommes de terre les plus savoureuses, et savait, à une minute près, le temps qu'elles devaient rester sous la cendre, pour être cuites à point. Sidoine agissait; il déterrait les pommes de terre, ce qui n'était pas, je t'assure, une petite besogne, car, si son compagnon s'en mangeait qu'une ou deux, il lui en fallait bien, quant à lui, trois ou quatre charretées; puis, il allumait le feu, les couvrait de braise, se brûlait les doigts à les retirer.

Ces menus soins domestiques n'exigeaient pas grandes ruses ni grande force de poignets. Mais il faisait bon voir les deux compagnons, dans les exigences plus graves de la vie, comme lorsqu'il fallait se défendre contre les loups, pendant les nuits d'hiver, ou encore se vêtir décemment, sans bourse délier, ce qui présentait des difficultés énormes.

Sidoine avait fort à faire pour tenir les loups à distance; il lançait à droite et à gauche des coups de pied à renverser une montagne. Le plus souvent, il ne renversait rien du tout, par la raison qu'il était très-maladroit de sa personne. Il sortait ordinairement de ces luttes les vêtements en lambeaux. Alors le rôle de Médéric commençait. De faire des reprises, il n'y fallait pas songer. Le malin garçon préférait se procurer de beaux habits neufs, puisque, d'une façon comme d'une autre, il devait se mettre en frais d'imagination. A chaque blouse déchirée, ayant l'esprit fertile en expédients, il inventait une étoffe nouvelle. Ce n'était pas tant la qualité que la quantité qui l'inquiétait: figure-toi un tailleur qui aurait à habiller les tours Notre-Dame.

Une fois, dans un besoin pressant, il adressa une requête aux meuniers, sollicitant de leur bienveillance les vieilles voiles de tous les moulins à vent de la contrée. Comme il demandait avec une grâce sans pareille, il obtint bientôt assez de toile pour confectionner un superbe sac qui fit le plus grand honneur à Sidoine.

Une autre fois, il eut une idée plus ingénieuse encore. Comme une révolution venait d'éclater dans le pays, et que le peuple, pour se prouver sa puissance, brisait les écussons, déchirait les bannières du dernier règne, il se fit donner sans peine tous les vieux drapeaux qui avaient servi dans les fêtes publiques. Je te laisse à penser si la blouse, faite de ces lambeaux de soie, fut splendide à voir.

Mais c'étaient là des habits de cour, et Médéric cherchait une étoffe qui résistât plus longtemps aux griffes et aux dents des bêtes fauves. Un soir de bataille, les loups ayant achevé de dévorer les drapeaux, il lui vint une subite inspiration, en considérant les morts restés sur le sol. Il dit à Sidoine de les écorcher proprement, fit ensuite sécher les peaux au soleil. Huit jours après, son grand frère se promenait, la tête haute, vêtu galamment des dépouilles de leurs ennemis. Sidoine, un peu coquet, ainsi que tous les gros hommes, se montrait très-sensible aux beaux ajustements neufs; aussi se mit-il à faire chaque semaine un furieux carnage de loups, les assommant d'une façon plus douce, par crainte de gâter les fourrures.

Médéric n'eut plus, dès lors, à s'inquiéter de la garde-robe. Je ne t'ai point dit comment il arrivait à se vêtir lui-même, mais tu as sans doute compris qu'il y arrivait sans tant de ruses. Le moindre bout de ruban lui suffisait. Il était fort mignon, de taille bien prise, quoique petite; les dames se le disputaient pour l'attirer de velours et de dentelle. Aussi le rencontrait-on toujours mis à la dernière mode.

Je ne saurais dire que les fermiers fussent très-enchantés du voisinage des deux amis. Mais ils avaient tant de respect pour les poings de Sidoine, tant d'amitié pour les jolis sourires de Médéric, qu'ils les laissaient vivre dans leurs champs, comme chez eux. Les enfants, d'ailleurs, ne mésusaient pas de l'hospitalité; ils ne prélevaient quelques légumes que lorsqu'ils étaient las de gibier et de poisson. Avec de plus méchants caractères, ils auraient ruiné le pays en trois jours; une simple promenade dans les blés eût suffi. Aussi leur tenait-on compte du mal qu'ils ne faisaient pas. On leur avait même de la reconnaissance pour les loups qu'ils détruisaient par centaines, et pour le grand nombre d'étrangers curieux qu'ils attiraient dans les villes d'alentour.

J'hésite à entrer en matière, avant de t'avoir conté plus au long les affaires de mes héros. Les vois-tu bien, là, devant toi? Sidoine, haut comme une tour, vêtu de fourrures grises, Médéric, paré de rubans et de paillettes, brillant dans l'herbe à ses pieds, comme un scarabée d'or. Te les figures-tu se promenant dans la campagne, le long des ruisseaux, soupant et dormant dans les clairières, vivant en liberté sous le ciel de Dieu? Te dis-tu combien Sidoine était bête, avec ses gros poings, et que d'ingénieux expédients, que de fines reparties se logeaient dans la petite tête de Médéric? Te pénètres-tu de cette idée, que leur union faisait leur force, que, nés l'un loin de l'autre, ils auraient été de pauvres diables fort incomplets, obligés de vivre selon les us et coutumes de tout le monde? As-tu suffisamment compris que si j'avais de mauvaises intentions, je pourrais cacher là-dessous quelque sens philosophique? Es-tu enfin décidée à me remercier de mon géant et de mon nain, que j'ai élevés avec un soin particulier, de façon à en faire le couple le plus merveilleux du monde?

Oui?

Alors je commence, sans plus tarder, l'étonnant récit de leurs aventures.

II

ILS SE METTENT EN CAMPAGNE.

On matin d'avril,--l'air était encore vif, de légers brouillards s'élevaient de la terre humide,--Sidoine et Médéric se chauffaient à un grand feu de broussailles. Ils venaient de déjeuner et attendaient que le brasier se fût éteint, pour faire un bout de promenade. Sidoine, assis sur une grosse pierre, regardait les charbons d'un air pensif; mais il fallait se défier de cet air-là, car il était connu de tous que le brave enfant ne pensait jamais à rien. Il souriait béatement, en appuyant les poings sur ses genoux. Médéric, couché en face de lui, contemplait avec amour les poings de son compagnon; bien qu'il les eût vus grandir, il trouvait, à les regarder, un éternel sujet de joie et d'étonnement.

--Oh! la belle paire de poings! songeait-il; les maîtres poings que voilà! Comme les doigts en sont épais et bien plantés! Je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, en recevoir la moindre chiquenaude: il y aurait de quoi assommer un boeuf. Ce cher Sidoine ne semble pas se douter qu'il porte notre fortune au bout des bras.

Sidoine, que le feu réjouissait, allongeait en effet les mains d'une façon indolente. Il dodelinait de la tête, abîmé dans un oubli complet des choses de ce monde. Médéric se rapprocha du feu qui s'éteignait.

--N'est-ce pas dommage, reprit-il à voix basse, d'user de si belles armes contre les méchantes carcasses de quelques loups galeux? Elles méritent vraiment un plus noble usage, comme d'écraser des bataillons entiers et de renverser des murs de citadelle. Nous qui sommes nés sûrement pour de grands destins, nous voilà dans notre seizième année, sans avoir encore fait le moindre exploit. Je suis las de la vie que nous menons au fond de cette vallée perdue, je crois qu'il est grandement temps d'aller conquérir le royaume que Dieu nous garde quelque part; car plus je regarde les poings de Sidoine, et plus j'en suis convaincu: ce sont là des poings de roi.

Sidoine était loin de songer aux grandes destinées rêvées par Médéric. Il venait de s'assoupir, ayant peu dormi la nuit précédente. On sentait, à la régularité de son souffle, qu'il ne prenait pas même la peine d'avoir des songes.

--Hé! mon mignon! lui cria Médéric.

Il leva la tête, il regarda son compagnon d'un air inquiet, agrandissant les yeux, dressant les oreilles.

--Écoute, reprit celui-ci, et tâche de comprendre, s'il est possible. Je songe à noire avenir, je trouve que nous le négligeons beaucoup. La vie, mon mignon, ne consiste pas à manger de belles pommes de terre dorées et à se vêtir de splendides fourrures. Il faut, en outre, se faire un nom dans le monde, se créer une position. Nous ne sommes pas gens du commun, pouvant nous contenter de l'état et du titre de vagabonds. Certes, je ne méprise pas ce métier, qui est celui des lézards, bêtes à coup sûr plus heureuses que bien des hommes; mais nous serons toujours à temps de le reprendre. Il s'agit donc de sortir au plus tôt de ce pays, trop petit pour nous, et de chercher une contrée plus vaste, où nous puissions nous montrer à notre avantage. Sûrement, nous ferons vite fortune, si tu me secondes selon tes moyens, j'entends en distribuant des taloches d'après mes avis et conseils. Me comprends-tu?

--Je crois que oui, répondit Sidoine d'un ton modeste; nous allons voyager et nous battre tout le long de la route. Ce sera charmant.

--Seulement, continua Médéric, il nous faut un but pour nous ôter le loisir de baguenauder en chemin. Vois-tu, mon mignon, nous aimons trop le soleil. Nous serions bien capables de passer notre jeunesse à nous chauffer au pied des haies, si nous ne connaissions, au moins par ouï-dire, le pays où nous désirons nous rendre. J'ai donc cherché une contrée qui fût digne de nous posséder. Je t'avoue que, d'abord, je n'en trouvais aucune. Heureusement, je me suis rappelé une conversation que j'ai eue, il y a quelques jours, avec un bouvreuil de ma connaissance. Il m'a dit venir en droite ligne d'un grand royaume, nommé le Royaume des Heureux, célèbre par la fertilité du sol et l'excellent caractère des habitants; il est gouverné en ce moment par une jeune reine, l'aimable Primevère, qui, dans la bonté de son coeur, ne se contente pas de laisser vivre en paix ses sujets, mais veut encore faire participer les animaux de son empire aux rares félicités de son règne. Je te dirai, une de ces nuits, les étranges histoires que m'a contées à ce sujet mon ami le bouvreuil. Peut-être,--car tu me parais singulièrement curieux aujourd'hui,--désires-tu connaître comment je compte agir dans le Royaume des Heureux. Dès à présent, à ne juger les choses que de loin, il me semble assez convenable de me faire aimer de l'aimable Primevère, et de l'épouser, pour vivre grassement ensuite, sans souci des autres empires du monde. Nous verrons à te créer une position qui convienne à tes goûts, en te permettant de t'entretenir la main. Mon mignon, je jure de te tailler tôt ou tard une noble besogne, telle que le monde, dans mille ans, parlera encore de tes poings.

Sidoine, qui avait compris, aurait sauté au cou de son frère, si cela eût été possible. Lui dont l'imagination était fort paresseuse d'ordinaire, il voyait, avec les yeux de l'âme, des champs de bataille vastes comme des océans, riante perspective qui faisait courir des frissons de joie le long de ses bras. Il se leva, serra la ceinture de sa blouse et se campa devant Médéric.

Celui-ci songeait, jetant autour de lui des regards tristes.

--Les habitants de ce pays ont toujours été bons pour nous, dit-il enfin. Ils nous ont soufferts dans leurs champs. Sans eux, nous n'aurions pas si fière mine. Nous devons, avant de les quitter, leur laisser une preuve de notre reconnaissance. Que pourrions-nous bien faire qui leur fût agréable?

Sidoine crut naïvement que cette question s'adressait à lui. Il eut une idée.

--Frère, répondit-il, que penses-tu d'un grand feu de joie? Nous pourrions brûler la ville prochaine, à l'extrême satisfaction des habitants; car, pour peu qu'ils aient mon goût, rien ne les distraira autant que de belles flammes rouges par une nuit bien noire.

Médéric haussa les épaules.

--Mon mignon, dit-il, je te conseille de ne jamais te mêler de ce qui me regarde. Laisse-moi réfléchir une seconde. Si j'ai besoin de tes bras, alors tu travailleras à ton tour.