Part 15
--Eh! mon mignon, ferme les yeux et écoute-moi. Ne le sais-tu pas? seule, l'intelligence de l'homme voit distinctement; les yeux sont un cadeau de l'esprit du mal, induisant la créature en erreur. La nuit n'existe pas, cela est certain, si le jour existe. Tu vas me comprendre. L'été, au temps des moissons, lorsque le ciel brûle et que les voyageurs ne peuvent supporter l'éclat des routes blanches, ils cherchent un mur, à l'ombre duquel ils marchent, dans une nuit relative. Nous, en ce moment, nous nous promenons à l'ombre de la terre, dans ce que le vulgaire appelle une nuit absolue. Mais, parce que les voyageurs marchent à l'ombre, les champs voisins n'ont-ils plus les chaudes caresses du soleil? parce que nous ne voyons goutte et ne savons où poser nos pieds, l'infini a-t-il perdu un seul rayon de lumière? Donc, la nuit n'existe pas, si le jour existe.
--Pourquoi cette dernière restriction, mon frère? Le jour peut-il ne pas exister?
--Certes, mon mignon, le jour n'existe pas, si la nuit existe. Oh! la belle vulgarisation, et que je voudrais avoir quelques douzaines d'enfants pour leur faire oublier leurs jouets! Écoute: la lumière n'est pas une des conditions essentielles de l'espace; elle est sans doute un phénomène tout artificiel. Notre soleil pâlit, assure-t-on; les astres s'éteindront forcément. Alors l'immense nuit régnera de nouveau dans son empire, cet empire du néant dont nous sommes sortis. Tout bien considéré, la nuit existe, si le jour n'existe pas.
--Moi, frère, je suis tenté de croire qu'ils n'existent ni l'un ni l'autre.
--Peut-être bien, mon mignon. Si nous avions le temps nécessaire pour prendre une idée sommaire de toutes les connaissances, je veux dire plusieurs existences d'homme, je te prouverais, par un troisième raisonnement, que la nuit et le jour existent l'un et l'autre. Mais c'est assez nous occuper des sciences physiques; passons aux sciences naturelles.
Médéric et Sidoine ne s'arrêtaient pas pour causer. Comme, après tout, le seul but de leur promenade était de découvrir le Royaume des Heureux, ils descendaient le globe du nord au midi, le traversaient de l'est à l'ouest, sans se permettre la moindre halte. Cette façon de chercher un empire avait certainement de grands avantages, mais on ne saurait dire qu'elle fût exempte de désagréments. Sidoine risquait depuis la veille des rhumes et des engelures, à passer sans transition des chaleurs accablantes des tropiques aux vents glacés des pôles. Ce qui le contrariait le plus était la brusque disparition du soleil, quand il entrait d'un hémisphère dans l'autre. Toutes les vulgarisations du monde n'auraient pu lui expliquer ce phénomène, qui produisait à ses yeux le va-et-vient de lumière irritant que fait, dans une chambre, un volet ouvert et fermé avec rapidité. Tu peux juger par là le bon pas dont marchaient nos deux compagnons. Quant à Médéric, voituré à l'aise dans l'oreille de son mignon, plus mollement que sur les coussins de la calèche la mieux suspendue, il s'inquiétait peu des incidents de la route, se garait du froid et du chaud. D'ailleurs, il se souciait médiocrement du miroitement du jour et de la nuit.
Les voyageurs venaient de rentrer dans l'hémisphère éclairé. Médéric mit le nez dehors.
--Mon mignon, dit-il, dans les sciences naturelles, l'étude la plus intéressante est celle des diverses races d'une même espèce animale. D'autre part, l'étude de l'espèce humaine offre un attrait tout particulier aux savants, car elle affirme avoir coûté au Créateur toute une journée de travail et n'être pas de la même création que les autres créatures. Nous allons donc examiner les différentes races de la grande famille des hommes. Reste au soleil, afin de voir nos frères et de lire sur leurs faces la vérité de mes paroles. Dès le premier regard, tu peux t'en convaincre, leurs visages, pour l'observateur désintéressé, est aussi laid en tous pays. Dans chaque contrée, je le sais, ils trouvent, chez certains d'entre eux, une rare beauté de lignes; mais c'est là une pure imagination, puisque les peuples ne s'accordent pas sur l'idée de beauté absolue, chacun adorant ce que dédaigne le voisin; une vérité est vraie, à la condition d'être vraie toujours et pour tous. Je n'appuierai pas davantage sur la laideur universelle. Les races humaines,--tu les vois à tes pieds-sont au nombre de quatre: la noire, la rouge, la jaune et la blanche. Il y a certainement des teintes intermédiaires; en cherchant, on arriverait à établir la gamme entière, du noir au blanc, en passant par toutes les couleurs. Une question, la seule que je veuille approfondir aujourd'hui, se pose d'abord pour l'homme qui veut vulgariser avec honneur. Voici cette question: Adam était-il blanc, jaune, rouge ou noir? Si j'affirme qu'il était blanc, étant blanc moi-même, je ne sais comment expliquer les singuliers changements de couleurs survenus chez mes frères. Eux-mêmes faisant sans doute le premier père à leur image, les voilà tout aussi embarrassés que moi, lorsqu'ils me considèrent. Avouons-le, la question est épineuse. Ceux qui font métier de la haute science t'expliqueraient peut-être le fait par les influences diverses des climats et des aliments, par cent belles raisons difficiles à prévoir et à comprendre. Moi, je vulgarise, tu m'entendras sans peine. Mon mignon, si l'on trouve aujourd'hui des hommes de quatre couleurs, des noirs, des rouges, des jaunes et des blancs, c'est que Dieu, au premier jour, a créé quatre Adams, un blanc, un jaune, un rouge et un noir.
--Mon frère Médéric, ton explication me satisfait pleinement. Mais, dis-moi, n'est-elle pas un peu impie? Où serait la fraternité universelle des hommes? En outre, n'existe-t-il pas un saint livre, dicté par Dieu lui-même, qui parle d'un seul Adam? Je suis un simple d'esprit, il serait mal à toi de me mettre en tentation de mal penser.
--Mon mignon, tu es trop exigeant. Je ne puis avoir raison et ne pas donner tort aux autres. Sans doute, ma façon de voir en cette matière, qui m'est d'ailleurs personnelle, attaque une vieille croyance, très-respectable pour son grand âge. Mais quel mal cela peut-il faire à Dieu, d'étudier son oeuvre en toute liberté, puisqu'il nous a laissé cette liberté? Ce n'est pas le nier, que de discuter son ouvrage. Quand même je nierais le Créateur sous une certaine forme, ce serait pour te le présenter sous une autre. Eh! mon mignon, je vulgarise la théologie à cette heure! La théologie est la science de Dieu.
--Bon! interrompit Sidoine, je la sais, celle-là. Il suffit pour y être passé maître d'avoir l'esprit droit. Enfin je trouve une science simple, qui ne doit pas demander deux mois de raisonnement.
--Que dis-tu là, mon mignon! La théologie, une science simple! Pas deux mots de raisonnement! Certes, il est simple, pour les coeurs naïfs, de reconnaître un Dieu et de borner là leur science, ce qui leur permet d'être savants à peu de frais. Mais les esprits inquiets, une fois Dieu trouvé, en font leur Dieu. Chacun a le sien, qu'il a abaissé à son niveau, afin de le comprendre; chacun défend son idole, attaque l'idole d'autrui. De là un effroyable entassement de volumes, une éternelle matière à querelle: les façons d'être de Celui qui est, la meilleure méthode de l'adorer, ses manifestations sur la terre, le but final qu'il se propose. Le ciel me garde de vulgariser une telle science; je tiens trop à mon bon sens!
Médéric se tut, ayant l'âme attristée de ces mille vérités qu'il remuait à la pelle. Sidoine, ne l'entendant plus, hasarda une enjambée et arriva droit en Chine. Les habitants, leurs villes, leur civilisation, l'étonnèrent profondément. Il se décida à poser une question.
--Mon frère Médéric, demanda-t-il, voici un peuple qui me fait désirer de t'entendre vulgariser l'histoire. Certainement cet empire doit tenir une large place dans les annales des hommes?
--Mon mignon, répondit Médéric, puisque tu ne peux te lasser de t'instruire, je veux bien te faire en peu de mots un cours d'histoire universelle. Ma méthode est fort simple; je compte l'appliquer tout au long, un de ces jours. Elle repose sur le néant de l'homme. Lorsque l'historien interroge les siècles, il voit les sociétés, parties de la naïveté première, s'élever jusqu'à la plus haute civilisation, puis retomber de nouveau dans l'antique barbarie. Ainsi, les empires se succèdent, en s'écroulant tour à tour; chaque fois qu'un peuple se croit parvenu à la suprême science, cette science elle-même cause sa ruine, et le monde est ramené à son ignorance native. Au commencement des temps, l'Égypte bâtit ses pyramides, borde le Nil de ses cités; dans l'ombre de ses temples, elle résout les grands problèmes dont l'humanité cherche encore aujourd'hui les solutions; la première, elle a l'idée de l'unité de Dieu et de l'immortalité de l'âme; puis, elle meurt, au soir des fêtes de Cléopâtre, en emportant avec elle les secrets de dix-huit siècles. La Grèce sourit alors, parfumée et mélodieuse; son nom nous parvient mêlé à des cris de liberté et à des chants sublimes; elle peuple le ciel de ses rêves, elle divinise le marbre de son ciseau; bientôt lasse de gloire, lasse d'amour, elle s'efface, ne laissant que des ruines pour témoigner de sa grandeur passée. Enfin Rome s'élève, grandie des dépouilles du monde; la guerrière soumet les peuples, règne par le droit écrit, et perd la liberté en acquérant la puissance; elle hérite des richesses de L'Égypte, du courage et de la poésie de la Grèce; elle est toute volupté, toute splendeur; mais, lorsque la guerrière s'est changée en courtisane, un ouragan venu du nord passe sur la ville éternelle, en dissipe aux quatre vents les arts et la civilisation.
Si jamais discours fit bâiller Sidoine, ce fut celui que Médéric déclamait de la sorte.
--Et la Chine? demanda-t-il d'un ton modeste.
--La Chine! s'écria Médéric, le diable t'emporte! Voilà mon histoire universelle inachevée, j'ai perdu l'élan nécessaire pour une pareille tâche. Est-ce que la Chine existe? Tu crois la voir, et les apparences te donnent raison, je l'avoue; mais ouvre le premier traité d'histoire venu, tu ne trouveras pas dix pages sur cet empire prétendu si grand par ces mauvais plaisants de géographes. Une moitié du monde a toujours parfaitement ignoré l'histoire de l'autre moitié.
--Le monde n'est pourtant pas si grand, remarqua Sidoine.
--D'ailleurs, mon mignon, sans plus vulgariser, j'estime singulièrement la Chine, je la crains même un peu, comme tout ce qui est inconnu. Je crois voir en elle la grande nation de l'avenir. Demain, quand notre civilisation tombera, ainsi qu'ont tombé toutes les civilisations passées, l'extrême Orient héritera sans doute des sciences de l'Occident, et deviendra à son tour la contrée polie, savante par excellence. C'est là une déduction mathématique de ma méthode historique.
--Mathématique! dit Sidoine, qui venait de quitter la Chine à regret. C'est cela. Je veux apprendre les mathématiques.
--Les mathématiques, mon mignon, ont fait bien des ingrats. Je consens cependant à te faire goûter à ces sources de toutes vérités. La saveur en est âpre; il faut de longs jours pour que l'homme s'habitue à la divine volupté d'une éternelle certitude. Car sache-le, les sciences exactes donnent seules cette certitude vainement cherchée par la philosophie.
--La philosophie! Tu ne pouvais mieux parler, mon frère Médéric. La philosophie me paraît devoir être une étude très-agréable.
--Sûrement, mon mignon, elle a certains charmes. Les gens du peuple aiment à visiter les maisons d'aliénés, attirés par leur goût du bizarre, par le plaisir qu'ils prennent au spectacle des misères humaines. Je m'étonne de ne pas leur voir lire avec passion l'histoire de la philosophie; car les fous, pour être philosophes, n'en sont pas moins des fous très-récréatifs. La médecine...
--La médecine! que ne le disais-tu plus tôt? Je veux être médecin pour me guérir, lorsque j'aurai la fièvre.
--Soit. La médecine est une belle science; quand elle guérira, elle deviendra une science utile. Jusque-là, il est permis de l'étudier en artiste, sans l'exercer, ce qui est plus humain. Elle a quelque parenté avec le droit, qu'on étudie par simple curiosité d'amateur, pour ne plus s'en préoccuper ensuite.
--Alors, mon frère Médéric, je ne vois aucun inconvénient à commencer par l'étude du droit.
--Quelques mots d'abord sur la rhétorique, mon mignon.
--Oui, la rhétorique me convient assez.
--En grec...
--Le grec, je ne demande pas mieux.
--En latin...
--Le latin d'abord, le grec ensuite, comme tu voudras, mon frère Médéric. Mais ne serait-il pas bon de connaître auparavant l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol et les autres langues modernes?
--Oh! la la! mon mignon! cria Médéric essoufflé, vulgarisons avec mesure, je te prie. J'ai la langue sèche. Je reconnais humblement ne pouvoir dire qu'un nombre limité de mots par minute. Chaque science, s'il plaît à Dieu, viendra à son heure. Par grâce, un peu de méthode. Ma première leçon n'est pas précisément remarquable par la clarté de l'exposition ni l'enchaînement logique des sujets. Causons toujours, si cela te plaît, mais causons à l'avenir avec l'ordre et le calme qui distinguent la conversation des honnêtes gens.
--Mon frère Médéric, tes sages paroles me donnent à réfléchir. J'aime peu à parler, encore moins à écouter, parce que, dans le second cas, il me faut penser pour comprendre, besogne inutile dans le premier. Certes, il me plairait d'approfondir toutes les connaissances humaines; mais, vraiment, je préfère les ignorer ma vie entière, si tu ne peux me les communiquer toutes ensemble en trois mots.
--Eh! mon mignon, que ne me confiais-tu ton horreur des détails? Je t'aurais, dès le début et sans ouvrir la bouche, donné la pure essence des mille et une vérité de ce monde, cela dans un simple geste. N'écoute plus, regarde. Voici la suprême science.
Ce disant, Médéric grimpa sur le nez de Sidoine, ce nez qu'il avait si heureusement comparé au clocher de son village. Il s'assit à califourchon sur l'extrémité, les jambes dans l'abîme; puis, il se renversa un peu en arrière, regardant son mignon d'une façon sournoise et railleuse. Il leva ensuite la main droite grande ouverte, appuya délicatement le pouce au bout de son propre nez; et, se tournant aux quatre points de l'horizon, il salua la terre en agitant les doigts de l'air le plus galant qu'on puisse voir.
--Oh! alors, dit Sidoine, les ignorants ne sont pas ceux qu'on pense. Grand merci de la vulgarisation.
X
DE DIVERSES RENCONTRES, ÉTRANGES ET IMPRÉVUES, QUE FIRENT SIDOINE ET MÉDÉRIC
Le soir venu, Sidoine s'arrêta court. Je dis le soir, et je m'exprime mal. Les moments que nous nommons soir et matin n'existaient pas pour des gens suivant le soleil dans sa course, faisant le jour et la nuit à leur volonté. En toute vérité, nos voyageurs couraient le monde depuis environ douze heures.
--Les poings me démangent, dit Sidoine.
--Gratte-les, mon mignon, répondit Médéric. Je ne puis t'offrir d'autre soulagement. Mais, dis-moi, l'éducation n'a-t-elle pas un peu adouci ton naturel batailleur?
--Non, frère. A vrai dire, mon métier de roi m'a dégoûté des taloches. Les hommes sont vraiment trop faciles à tuer.
--Voilà, mon mignon, de l'humanité bien entendue. Hé! marche donc! Tu le sais, nous cherchons la Royaume des Heureux.
--Si je le sais! Cherchons-nous réellement le Royaume des Heureux?
--Comment! mais nous ne faisons autre chose. Jamais homme n'est allé aussi droit au but. Ce Royaume des Heureux doit être singulièrement situé, je l'avoue, pour toujours échapper à nos regards. Il serait peut-être bon de demander notre chemin.
--Oui, frère, occupons-nous des sentiers, si nous voulons qu'ils nous conduisent quelque part.
En ce moment, Sidoine et Médéric se trouvaient sur une grande route, non loin d'une ville. Des deux côtés s'étendaient de vastes parcs, enclos de murs peu élevés, au-dessus desquels passaient des branches d'arbres fruitiers, chargées de pommes, de poires, de pêches, appétissantes à voir, et qui auraient suffi au dessert d'une armée.
Comme ils avançaient, ils avisèrent, assis contre un de ces murs, un bonhomme d'aspect misérable. A leur approche, la pauvre créature se leva, traînant les pieds, grelottant de faim.
--La charité, mes bons messieurs! demanda-t-il.
--La charité! lui cria Médéric; mon ami, je ne sais où elle est. Seriez-vous égaré comme nous?
Vous nous obligeriez, si vous pouviez nous indiquer le Royaume des Heureux.
--La charité, mes bons messieurs! répéta le mendiant. Je n'ai pas mangé depuis trois jours.
--Pas mangé depuis trois jours! dit Sidoine émerveillé. Je ne pourrais en faire autant.
--Pas mangé depuis trois jours! reprit Médéric. Eh! mon ami, pourquoi tenter une pareille expérience? il est universellement reconnu qu'il faut manger pour vivre.
Le bonhomme s'était de nouveau assis au pied du mur. Il se frottait les mains l'une contre l'autre, fermant les yeux de faiblesse.
--J'ai bien faim, dit-il à voix basse.
--Vous n'aimez donc ni les pèches, ni les poires, ni les pommes? demanda Médéric.
--J'aime tout, mais je n'ai rien.
--Eh! mon ami, êtes-vous aveugle? Allongez la main. Il y a là, sur votre nez, une pêche magnifique qui vous donnera à boire et à manger, le tout ensemble.
--Cette pêche n'est pas à moi, répondit le pauvre.
Les deux compagnons se regardèrent, stupéfaits de dette réponse, ne sachant s'ils devaient rire ou se fâcher.
--Écoutez, bonhomme, reprit Médéric, nous n'aimons pas qu'on se moque de nous. Si vous avez fait gageure de vous laisser mourir de faim, gagnez tout à votre aise votre pari. Si, au contraire, vous désirez vivre le plus longtemps possible; mangez et digérez au soleil.
--Monsieur, répondit le mendiant, je le vois, vous n'êtes pas de ce pays. Vous sauriez qu'on y meurt parfaitement de faim, sans en faire la gageure. Ici, les uns mangent, les autres ne mangent pas. On se trouve dans l'une ou l'autre classe, selon le hasard de la naissance. D'ailleurs, c'est là un état de choses accepté; il faut que vous veniez de loin pour vous en étonner.
--Voilà de singulières histoires. Et combien êtes-vous qui ne mangez pas?
--Mais plusieurs centaines de mille.
--Ah! mon frère Médéric, interrompit Sidoine, la rencontre me paraît des plus étranges et des plus imprévues. Je n'aurais jamais cru qu'on pût trouver sur la terre des gens qui eussent le singulier don de vivre sans manger. Tu ne m'as donc pas tout vulgarisé?
--Mon mignon, j'ignorais cette particularité. Je la recommande aux naturalistes, comme un nouveau caractère bien tranché séparant l'espèce humaine des autres espèces animales. Je comprends maintenant que, dans ce pays, les pêches ne soient pas à tout le monde. Les petitesses de l'homme ont leurs grandeurs. Du moment où tous n'ont pas une commune richesse, il naît de cette injustice une belle et suprême justice, celle de conserver à chacun son bien.
Le mendiant avait repris son sourire doux et navrant. Il s'affaissait sur lui-même, comme ne pensant plus, comme s'abandonnant au bon plaisir du ciel. Il balbutia de nouveau, de sa voix traînante:
--La charité, mes bons messieurs!
--La charité, bonhomme, dit Médéric, je sais où elle est. Cette pêche n'est pas à toi, et tu n'oses la prendre, obéissant en cela aux lois de ton pays, te conformant à cette idée du respect de la propriété que tu as sucée avec le lait de ta mère. Ce sont là de bonnes croyances qui doivent être fortement enseignées chez les hommes, s'ils veulent que le tremblant échafaudage de leur société ne croule pas aux premières attaques de l'esprit d'examen. Moi, qui ne suis pas de cette société, qui refuse toute fraternité avec mes frères, je puis enfreindre leurs lois, sans porter le moindre tort à leur législation ni à leurs croyances morales. Prends donc ce fruit, mange-le, pauvre misérable. Si je me damne, je le fais de gaieté de coeur.
Médéric, en parlant ainsi, cueillait la pêche et l'offrait au mendiant. Celui-ci s'empara du fruit, qu'il considéra avidement. Puis, au lieu de le porter à la bouche, il le rejeta dans le parc, par-dessus le mur. Médéric le regarda faire sans s'étonner.
--Mon mignon, dit-il à Sidoine, je te prie de regarder cet homme. Il est le type le plus pur de l'humanité. Il souffre, il obéit; il est fier de souffrir et d'obéir. Je le crois un grand sage.
Sidoine fit quelques enjambées, le coeur triste d'abandonner ainsi un pauvre diable mourant de faim. D'ailleurs, il ne cherchait pas à s'expliquer la conduite du misérable; il fallait être un peu plus homme qu'il ne l'était pour résoudre un pareil problème. Au départ, il avait ramassé la pêche; il regardait maintenant devant lui, cherchant du regard quelque pauvre moins scrupuleux à qui la donner.
Comme il approchait de la ville, il vit sortir d'une des portes un cortège de riches seigneurs, accompagnant une litière où se trouvait couché un vieillard. A dix pas, il reconnut que le vieillard n'avait guère plus de quarante ans; l'âge ne pouvait avoir flétri ses traits ni blanchi ses cheveux. Assurément, le malheureux mourait de faim, à voir sa face pâle et la faiblesse qui alanguissait ses membres.
--Mon frère Médéric, dit Sidoine, offre donc ma pêche à cet indigent. Je ne puis comprendre comment il manque de tout, couché dans le velours et la soie. Mais il a si mauvaise mine que ce ne peut être qu'un pauvre.
Médéric pensait comme son mignon.
--Monsieur, dit-il poliment à l'homme de la litière, vous n'avez sans doute pas mangé ce matin. La vie a ses hasards.
L'homme ouvrit les yeux à demi.
--Depuis dix ans je ne mange plus, répondit-il.
--Que disais-je! s'écria Sidoine. L'infortuné!
--Hélas! reprit Médéric, ce doit être une double souffrance, de manquer de pain au milieu de ce luxe qui vous entoure. Tenez, mon ami, prenez cette pêche, apaisez votre faim.
L'homme n'ouvrit pas même les yeux. Il haussa les épaules.
--Une pêche, dit-il, voyez si mes porteurs ont soif. Ce matin, mes servantes, de belles filles aux bras nus, se sont agenouillées devant moi, m'offrant leurs corbeilles, pleines de fruits qu'elles venaient de cueillir dans mes vergers. L'odeur de toute cette nourriture m'a fait mal.
--Vous n'êtes donc pas un mendiant? interrompit Sidoine désappointé.
--Les mendiants mangent quelquefois. Je vous ai dit que je ne mangeais jamais.
--Et le nom de cette laide maladie?
Médéric, ayant compris quelle était la misère de cet indigent paré de bijoux et de dentelle, se chargea de répondre à Sidoine.
--Cette maladie est celle des pauvres millionnaires, dit-il. Elle n'a pas de nom savant, parce que les drogues n'ont aucun effet sur elle; elle se guérit par une forte dose d'indigence. Mon mignon, si ce seigneur ne mange plus, c'est qu'il a trop à manger.
--Bon! s'écria Sidoine, voici un monde bien étrange! Que l'on ne mange pas, quand on manque de pêches, je le comprends jusqu'à un certain point; mais que l'on ne mange pas davantage, quand on possède des forêts d'arbres à fruits, je me refuse à accepter cela comme logique. Dans quel absurde pays sommes-nous donc?
L'homme à la litière se souleva à demi, soulagé dans son ennui par la naïveté de Sidoine.
--Monsieur, répondit-il, vous êtes en plein pays de civilisation. Les faisans coûtent fort cher; mes chiens n'en veulent plus. Dieu vous garde des festins de ce monde. Je me rends chez une brave femme de ma connaissance, pour essayer de manger une tranche de bon pain noir. Votre gaillarde mine m'a mis en appétit.
L'homme se recoucha, et le cortège se remit lentement en marche. Sidoine, en le suivant des yeux, haussa les épaules, hocha la tête, fit claquer les doigts, donnant ainsi des signes fort clairs de dédain et d'étonnement. Puis il enjamba la ville, tenant toujours à la main la pêche dont il avait tant de peine à faire l'aumône. Médéric songeait.