Part 14
Il faut le faire remarquer, au grand honneur de la famille régnante, jamais, à l'appel du peuple, deux rois ne s'étaient présentés; entre héritiers, le fait mérite d'être constaté: pas d'arrière-neveu envieux du gros lot échu à la branche aînée. Je ne puis affirmer cependant que l'aimable Primevère fût issue directement du roi fondateur de la dynastie. Tu le sais de reste, on n'est pas toujours la fille de son père. En toute certitude, la dignité de reine s'était transmise jusqu'à elle, d'après les lois civiles de parenté. Elle avait dans les veines un sang rose où peut-être pas une goutte de sang royal ne se trouvait mêlée, mais qui certainement gardait encore quelques atomes du sang du premier homme. Magnifique exemple, pour les peuples et les princes de nos contrées, que cette dynastie se développant sans secousse, descendant les âges, au gré des naissances et des morts.
Le père de l'aimable Primevère, comme il vieillissait, oubliant le grand art de ses ancêtres, eut la singulière idée de vouloir apporter quelques réformes dans le gouvernement. Une république faillit bel et bien être déclarée. Sur ces entrefaites, le bonhomme mourut, ce qui évita à ses sujets la peine de se fâcher. Ils n'eurent garde, dès lors, de changer un système politique dont ils se trouvaient au mieux depuis tant de siècles, ils laissèrent tranquillement monter sur le trône la fille unique du défunt, l'aimable Primevère, âgée de douze ans.
L'enfant, qui avait un grand sens pour son âge, se garda de suivre l'exemple de son père. Ayant appris ce qu'il en coûtait de vouloir le bonheur d'une nation qui déclarait jouir d'une parfaite félicité, elle chercha ailleurs des êtres à consoler, des existences à rendre plus douces. Selon l'histoire, elle tenait du ciel une de ces âmes de femmes, faites de pitié et d'amour, souffles d'un Dieu meilleur, et d'une essence si pure que les hommes, pour expliquer cette bonté pénétrante, ont été forcés d'inventer tout un peuple d'anges et de chérubins. Eh! oui, Ninon, nous peuplons le ciel de nos amoureuses, de nos soeurs à la voix tendre, de nos mères, ces saintes âmes, les anges gardiens de nos prières. Dieu ne perd rien à cette croyance, qui est la mienne. S'il lui faut une milice céleste, il a là-haut, autour de son trône, les pensées miséricordieuses de tous les braves coeurs de femmes aimant en ce monde.
Primevère donna, dès sa naissance, plusieurs preuves de sa mission; elle naissait pour protéger les faibles et faire des oeuvres de paix et de justice. Je ne te dirai point, quand sa mère l'enfanta, qu'on remarqua plus de soleil aux cieux, plus d'allégresse dans les coeurs. Cependant, ce jour-là les hirondelles du toit causèrent de l'événement plus tard que de coutume. Si les loups ne s'attendrirent pas, les larmes de joie n'étant guère dans leur nature, les brebis, passant devant la porte, bêlèrent doucement, se regardant avec des yeux humides. Il y eut, parmi les bêtes du pays, j'entends les bonnes bêtes, une émotion qui adoucit pour une heure leur triste condition de brute. Un Messie était né, attendu de ces pauvres intelligences; je te le demande, et cela sans raillerie sacrilège, dans leurs souffrances et leurs ténèbres, ne doivent-elles pas, comme nous, espérer un Sauveur?
Couchée dans son berceau, Primevère, en ouvrant les yeux, accorda son premier sourire au chien et au chat de la maison, assis sur leur derrière, aux deux bords du petit lit, gravement, comme il sied à de hauts dignitaires. Elle versa sa première larme, tendant les mains vers une cage où chantait tristement un rossignol; lorsque, pour l'apaiser, on lui eut remis la frêle prison, elle l'ouvrit et reprit son sourire, à voir l'oiseau étendre larges ses ailes.
Je ne puis te conter, jour par jour, sa jeunesse passée à placer près des fourmilières des poignées de blé, non tout à fait au bord, pour ne pas ôter aux ouvrières le plaisir du travail, mais à une courte distance, afin de ménager les pauvres membres de ces infiniment petits; sa belle jeunesse dont elle fit une longue fête, soulageant son besoin de bonté, donnant à son coeur la continuelle joie de faire le bien, d'aider les misérables: pierrots et hannetons sauvés des mains de méchants garçons, chèvres consolées par une caresse de la perte de leurs chevreaux, bêtes domestiques nourries grassement d'os et de soupes cuites, pain émietté sur les toits, fétu de paille tendu aux insectes naufragés, bienfaits, douces paroles de toutes sortes. Je l'ai dit, elle eut de bonne heure l'âge de raison. Ce qui d'abord avait été chez elle instinct du coeur, devint bientôt jugement et règle de conduite. Ce ne fut plus seulement sa bonté naturelle qui lui fit aimer les bêtes; ce bon sens dont nous nous servons pour dominer, eut en elle ce rare résultat, de lui donner plus d'amour, en l'aidant à comprendre combien les créatures ont besoin d'être aimées. Quand elle allait par les sentiers, avec les fillettes de son âge, elle prêchait parfois sa mission, et c'était un charmant spectacle que ce docteur aux lèvres roses, d'une naïveté grave, expliquant à ses disciples la nouvelle religion, celle qui apprend à tendre la main, dans la création, aux êtres les plus déshérités. Elle disait souvent qu'elle avait eu jadis de grandes pitiés, en songeant aux bêtes privées de la parole, ne pouvant ainsi nous témoigner leurs besoins; elle craignait, dans ses premières années, de passer à leur côté, quand elles avaient faim ou soif, et de s'éloigner sans les soulager, leur laissant ainsi la haineuse pensée du mauvais coeur d'une petite fille se refusant à la charité. De là, disait-elle, vient toute la mésintelligence entre les fils de Dieu, depuis l'homme jusqu'au ver; ils n'entendent point leurs langages, ils se dédaignent, faute de se comprendre assez pour se secourir en frères.
Bien des fois, en face d'un grand boeuf qui arrêtait, des heures entières, ses yeux mornes sur elle, elle avait cherché avec angoisse ce que pouvait désirer la pauvre créature qui la regardait si tristement. Mais maintenant, pour sa part, elle ne craignait plus d'être jugée méchante. La langue de chaque bête lui était connue; elle devait cette science à l'amitié de ses chers malheureux qui la lui avaient enseignée dans une longue fréquentation. Et quand on lui demandait la façon d'apprendre ces milliers de langages, pour mettre fin à un malentendu qui rend la création mauvaise, elle répondait avec un doux sourire: "Aimez les bêtes, vous les comprendrez."
Ce n'étaient pas d'ailleurs des raisonnements bien profonds que les siens; elle jugeait avec le coeur, ne s'embarrassant pas d'idées philosophiques qu'elle ignorait. Sa façon de voir avait ceci d'étrange, en notre siècle d'orgueil, qu'elle ne considérait pas l'homme seul dans l'oeuvre de Dieu.
Elle aimait la vie sous toutes les formes; elle voyait les êtres, du plus humble jusqu'au plus grand, gémir sous une même loi de souffrance; dans cette fraternité des larmes, elle ne pouvait distinguer ceux qui ont une âme de ceux auxquels nous n'en accordons pas. La pierre seule la laissait insensible; et encore, par les rudes gelées de janvier, elle songeait à ces pauvres cailloux qui devaient avoir si froid sur les grands chemins. Elle s'était attachée aux bêtes, comme nous nous attachons aux aveugles et aux muets, parce qu'ils ne voient ni n'entendent. Elle allait chercher les plus misérables des créatures, par besoin d'aimer beaucoup.
Certes, elle n'avait pas la sotte idée de croire un homme caché sous la peau d'un âne ou d'un loup; ce sont là d'absurdes inventions pouvant venir à un philosophe, mais peu faites pour la tête blonde d'une petite fille. Voilà encore un parfait égoïste, le sage qui a déclaré aimer les bêtes parce que les bêtes sont des hommes déguisés! Pour elle, Dieu merci! elle croyait les bêtes des bêtes complètes. Elle les aimait naïvement, songeant qu'elles vivent, qu'elles sentent la joie et la douleur comme nous. Elle les traitait en soeurs, tout en comprenant la différence qui existe entre leur être et le nôtre, mais en se disant aussi que Dieu, leur ayant donné la vie, les a faites pour être consolées.
Lorsque l'aimable Primevère monta sur le trône, voyant qu'elle ne pouvait faire oeuvre de charité en travaillant au bonheur de son peuple, elle prit la résolution de travailler à celui des bêtes de son royaume. Puisque les hommes se déclaraient parfaitement heureux, elle se consacrait à la félicité des insectes et des lions. Ainsi elle apaisait son besoin d'aimer.
Il faut le dire, si la concorde régnait dans les villes, il n'en était pas de même dans les bois. De tous temps, Primevère avait éprouvé de douloureux étonnements à voir la guerre éternelle que se livrent entre elles les créatures. Elle ne pouvait s'expliquer l'araignée buvant le sang de la mouche, l'oiseau se nourrissant de l'araignée. Un de ses plus pesants cauchemars consistait à voir, par les mauvaises nuits d'hiver, une sorte de ronde effrayante, un cercle immense emplissant les cieux; ce cercle était formé de tous les êtres placés à la file, se dévorant les uns les autres; il tournait sans cesse, emporté dans la furie du terrible festin. L'épouvante mettait au front de l'enfant une sueur froide, lorsqu'elle comprenait que ce festin ne pouvait finir, que les êtres tourneraient ainsi éternellement, au milieu de cris d'agonie.
Mais c'était là un rêve pour elle; la chère fillette n'avait pas conscience de la loi fatale de la vie, qui ne peut être sans la mort. Elle croyait au pouvoir souverain de ses larmes.
Voici le beau projet qu'elle forma, dans son innocence et sa bonté, pour le plus grand bonheur des bêtes de son royaume.
A peine maîtresse du pouvoir, elle fit publier à son de trompe, aux carrefours de chaque forêt, dans les basses-cours et sur les places des grandes villes, que toute bête se sentant lasse du métier de vagabond trouverait un asile sûr à la cour de l'aimable Primevère. En outre, disait la proclamation, les pensionnaires, instruits dans l'art difficile d'être heureux, selon les lois du coeur et de la raison, jouiraient d'une nourriture abondante, exempte de larmes. Comme l'hiver appréciait, les repas devenant rares, des loups maigres, des insectes frileux, tous les animaux domestiques de la contrée, les chats et les chiens errants, enfin cinq à six douzaines de bêtes fauves curieuses se rendirent à l'appel de la jeune reine.
Elle les logea commodément dans un grand hangar, leur donnant mille douceurs les plus nouvelles pour eux. Son système d'éducation était simple comme son âme; il consistait à beaucoup aimer ses élèves, leur prêchant d'exemple un amour mutuel. Elle fit construire pour chacun d'eux une cellule semblable, sans se soucier de leurs différences de nature, les pourvut de bonnes couches de paille et de bruyère, d'auges propres et à hauteur convenable, de couvertures en hiver, de branches de feuillage en été. Le plus possible, elle voulait les amener à oublier leur vie vagabonde, aux joies cuisantes; aussi avait-elle, bien à regret, fait entourer le hangar de fortes grilles, pour aider à la conversion, en mettant une barrière entre l'esprit de révolte des bêtes du dehors et les excellentes dispositions de ses disciples. Matin et soir, elle les visitait, les réunissait dans une salle commune, où elle les caressait, chacune selon le mérite. Elle ne leur tenait pas elle-même de longs discours, mais les excitait à des discussions amicales, sur des cas délicats de fraternité et d'abnégation, encourageant les orateurs bien pensants, réprimandant avec bonté ceux qui élevaient un peu trop la voix. Son but était de les confondre peu à peu en un même peuple; elle espérait faire perdre à chaque espèce sa langue et ses habitudes, les conduire toutes insensiblement à une unité universelle, en brouillant pour elles, par un continuel contact, leurs diverses façons de voir et d'entendre. Ainsi elle posait les faibles sous les pattes des forts, elle amenait à converser entre eux la cigale, au cri aigre, et le taureau, ronflant à pleins naseaux; elle logeait à côté des lévriers les lièvres, et les renards, au beau milieu des poules. Mais la mesure qu'elle pensa la plus habile fut de servir dans les écuelles de tous une même nourriture. Cette nourriture ne pouvant être ni chair ni poisson, l'ordinaire se composa pour chacun d'une écuelle de lait par jour, plus ou moins profonde, selon l'appétit du pensionnaire.
Tout se trouvant réglé de la sorte, l'aimable Primevère attendit les résultats. Ils ne pouvaient manquer d'être bons, pensait-elle, puisque les moyens employés étaient excellents en eux-mêmes. Les hommes de son royaume se déclaraient de plus en plus heureux, se fâchant dès qu'un philanthrope cherchait à leur démontrer leur misère. Les bêtes, au contraire, avouaient leur malheur et travaillaient à se donner une félicité parfaite. L'aimable Primevère, à cette époque, se trouvait être sans aucun doute la meilleure, la plus satisfaite des reines.
Médéric n'en savait pas plus long sur le Royaume des Heureux. Son ami le bouvreuil lui avait fait entendre qu'il s'était envolé, un beau matin, du hangar hospitalier, sans lui confier la raison de cette fuite inexplicable. Franchement, ce bouvreuil devait être un méchant garnement, n'aimant pas le lait, préférant le soleil et les ronces.
IX
OU MÉDÉRIC VULGARISE LA GÉOGRAPHIE, L'ASTRONOMIE, L'HISTOIRE, LA THÉOLOGIE, LA PHILOSOPHIE, LES SCIENCES EXACTES, LES SCIENCES NATURELLES ET AUTRES MENUES SCIENCES.
Cependant, le géant et le nain s'en allaient par les champs, baguenaudant au soleil, désireux d'arriver et s'oubliant à chaque coude des sentiers. Médéric s'était de nouveau logé dans l'oreille de Sidoine; le logis lui convenait de tous points; il y découvrait sans cesse de nouvelles commodités.
Les deux frères marchaient au hasard. Médéric se laissait conduire au gré des jambes de Sidoine, insoucieux de la route; et, comme ces jambes mesuraient sans peine dans un de leurs pas vingt degrés d'un méridien terrestre, il s'ensuivit qu'au bout de la première matinée les voyageurs avaient déjà fait le tour du monde un nombre incalculable de fois. Vers midi, Médéric, las de se taire, ne put laisser de nouveau passer les mers et les continents sans donner une leçon de géographie à son compagnon.
--Hé! mon mignon, dit-il, il y a, en ce moment, des millions de pauvres enfants, enfermés dans des salles froides, qui se tuent les yeux et l'esprit à épeler le monde sur de sales bouts de papier, peints de bleu, de vert, de rouge, couverts de lignes, de noms bizarres, tout comme un grimoire cabalistique. L'homme est à plaindre de ne voir les grands spectacles que rapetissés à sa mesure. Jadis, j'ai par hasard regardé un de ces livres renfermant les contrées connues en vingt ou trente feuilles; c'est une collection peu récréative, bonne tout au plus à meubler la mémoire des enfants. Que ne peut-on leur ouvrir le livre sublime qui s'étend devant nous, le leur faire lire d'un regard, dans son immensité! Mais les marmots, fils de nos mères, n'ont pas la taille pour embrasser la page entière. Les anges seuls peuvent faire de la vraie science, si quelque vieux saint d'esprit morose donne là-haut des leçons de géographie. Or, puisqu'il plaît à Dieu de mettre sous nos yeux cette belle carte naturelle, je désire profiter de cette rare faveur pour attirer ton attention sur les diverses façons d'être de la terre.
--Mon frère Médéric, interrompit Sidoine, je suis un ignorant et je crains fort de ne pas te comprendre. Si peu que parler te fatigue, il est plus profitable pour nous deux que tu gardes le silence.
--Comme toujours, mon mignon, tu dis une sottise. J'ai en ce moment un intérêt considérable à t'entretenir sur les connaissances humaines; car, sache-le, je ne me propose rien moins que de vulgariser ces connaissances. Avant tout, sais-tu ce que c'est que vulgariser?
--Non. Quitte à dire une nouvelle sottise, l'expression me parait barbare.
--Vulgariser une science, mon mignon, c'est la délayer, l'affadir autant que possible, pour la rendre d'une digestion facile aux cerveaux des enfants et des pauvres d'esprit. Voilà ce qui arrive: les savants dédaignent ces vérités cachées sous de lourdes draperies, et leur préfèrent les vérités nues; les enfants, jugeant avec raison les études sérieuses venir en leur temps, toujours assez tôt, continuent à jouer jusqu'à l'âge où ils peuvent monter le rude chemin du savoir sans se bander les yeux; les pauvres d'esprit, je parle de ceux qui n'ont pas la sagesse de se boucher les oreilles, écoutent tant bien que mal les plus belles vulgarisations, s'en bourrent immodérément le cerveau, ce qui les rend des sots complets. Ainsi, personne ne profite de cette idée éminemment philanthropique qui consiste à mettre la science à la portée de tout le monde, personne, si ce n'est le vulgarisateur. Il a fait un tour de force. Tu ne peux décemment m'empêcher de faire un tour de force, mon mignon, si j'ai la moindre vanité d'en vouloir faire un.
--Parle, mon frère Médéric, tes discours ne m'empêchent pas de marcher.
--Voilà de sages paroles. Mon mignon, je te prie de regarder un peu attentivement aux quatre points de l'horizon. De cette hauteur, nous ne distinguons pas les hommes nos frères, nous pouvons prendre aisément leurs villes pour des tas de pavés grisâtres, jetés au fond des plaines ou sur la pente des coteaux. La terre, ainsi considérée, offre un spectacle d'une grandeur singulière: ici des rochers par longues arêtes, là des flaques d'eau dans les trous; puis, de loin en loin, quelques forêts faisant des taches sombres sur la blancheur du sol. Cette vue a la beauté des horizons immenses; mais l'homme trouvera toujours plus de charme à contempler une chaumière adossée à une rampe de roches, ayant deux églantiers et un filet d'eau à sa porte.
Sidoine fit une grimace en entendant ce détail poétique. Médéric continua:
--A de longs intervalles, assure-t-on, d'effrayantes secousses brisent les continents, soulèvent les mers, changent les horizons. Un nouvel acte commence dans la grande tragédie de l'Éternité. En ce moment, je me figure regarder un de ces mondes antérieurs, alors que les géographes n'étaient pas. Bienheureuses montagnes, fleuves fortunés, calmes océans, vous vivez en paix vos milliers de siècles, sans noms devant Dieu, formes passagères d'une terre qui changera peut-être demain. Mon mignon et moi, nous vous voyons de bien haut, comme doit vous voir votre Créateur, et nous n'avons point souci de la profondeur des flots, de la hauteur des monts ni des diverses températures des contrées. Ouvre l'oreille, Sidoine, je vulgarise plus que jamais; je suis en plein dans la géographie physique du globe. Pour l'Éternel, il devra exister autant de différents mondes qu'il y aura eu de bouleversements. Tu dois comprendre cela. Mais l'homme, créature d'une époque, ne peut envisager la terre que sous une seule façon d'être. Depuis la naissance d'Adam, les paysages n'ont pas changé; ils sont tels que les eaux du dernier déluge les ont laissés à nos pères. Voilà ma besogne singulièrement simplifiée. Nous avons seulement à étudier des lignes immobiles, une certaine configuration nettement arrêtée. La mémoire du regard va suffire. Regarde, tu seras savant. La carte est belle, je pense, et tu as assez d'intelligence pour ouvrir les yeux.
--Je les ouvre, mon frère, je vois des océans, des montagnes, des rivières, des îles, et mille autres choses. Même, lorsque je ferme les paupières, je revois encore ces choses dans la nuit; c'est là sans doute ce que tu as appelé la mémoire du regard. Mais il serait bon, je crois, de me dire le nom de ces merveilles, de me parler un peu des habitants, après m'avoir décrit la maison.
--Eh! mon pauvre mignon, j'ai pu te faire en quatre mots un cours de géographie à l'usage des anges; s'il me fallait t'enseigner maintenant les sornettes débitées aux écoliers dont je te parlais tantôt, je n'aurais pas fini ton éducation dans dix ans d'ici. L'homme s'est plu à tout brouiller sur la terre; il a donné vingt noms différents à la même pointe de rocher; il a inventé des continents et en a nié plus encore; il a tant fondé de royaumes, en a tant anéanti, que chaque caillou, dans les champs, a sûrement servi de frontière à quelque nation morte. Cette rigueur des lignes, cette éternité des mêmes divisions, existent pour Dieu seul. En introduisant l'humanité sur ce vaste théâtre, il se produit un effrayant pêle-mêle. Il est si aisé, chaque cent ans, de prendre une feuille de papier et de dessiner une nouvelle terre, celle du moment! Si la terre du Créateur avait subi tous les changements de la terre de l'homme, nous aurions devant nous, au lieu de cette carte naturelle si nette au regard, le plus étrange mélange de couleurs et de lignes. Je ne puis m'amuser aux caprices de nos frères. Je te répète de regarder attentivement. Tu en sauras plus dans un regard que tous les géographes du monde; car tu auras vu de tes yeux les grandes arêtes de la croûte terrestre, que ces messieurs cherchent encore avec leurs niveaux et leurs compas. Voilà, si je ne me trompe, une leçon de géographie physique et politique un peu bien vulgarisée.
Comme le maître cessa de parler, l'élève, qui voyageait pour l'instant au milieu des glaces, enjamba le pôle, sans plus de façons, et posa le pied dans l'autre hémisphère. Il était midi d'un côté, minuit de l'autre. Nos compagnons, qui quittaient un blanc soleil d'avril, continuèrent leur voyage par le plus beau clair de lune qu'on puisse voir. Sidoine, naïf de son naturel, pensa tomber à la renverse du manque de logique que lui parurent avoir en ce moment la lune et le soleil. Il leva le nez, considérant les étoiles.
--Mon mignon, lui cria Médéric dans l'oreille, voici l'instant ou jamais de te vulgariser l'astronomie. L'astronomie est la géographie des astres. Elle enseigne que la terre est un grain de poussière jeté dans l'immensité. C'est une science saine entre toutes, quand elle est prise à dose raisonnable. D'ailleurs, je ne m'appesantirai pas sur cette branche des connaissances humaines; je te sais modeste, peu curieux de formules mathématiques. Mais, si tu avais le moindre orgueil, il me faudrait bien, pour le guérir de cette vilaine maladie, te faire entrevoir, chiffres en mains, les effrayantes vérités de l'espace. Un homme, si fou qu'il puisse être, quand il considère les étoiles par une nuit claire, ne saurait conserver une seconde la sotte pensée d'un Dieu créant l'univers, pour le plus grand agrément de l'humanité. Il y a là, au front du ciel, un démenti éternel à ces théories mensongères qui, considérant l'homme seul dans la création, disposent des volontés de Dieu à son égard, comme si Dieu avait à s'occuper uniquement de la terre. Les autres mondes, qu'en fait-on? Si l'oeuvre a un but, toute l'oeuvre ne sera-t-elle pas employée à atteindre ce but? Nous, les infiniment petits, apprenons l'astronomie pour savoir quelle place nous tenons dans l'infini. Regarde le ciel, mon mignon, regarde-le bien. Tout géant que tu es, tu as au-dessus de ta tête l'immensité avec ses mystères. Si jamais il te prenait la malencontreuse idée de philosopher sur ton principe et sur ta fin, celle immensité t'empêcherait de conclure.
--Mon frère Médéric, vulgariser est un joli jeu. J'aimerais à apprendre la raison du jour et de la nuit. Voilà d'étranges phénomènes auxquels je n'avais jamais songé.
--Mon mignon, il en est de même de toutes choses. Nous les voyons sans cesse sans en savoir le premier mot. Tu me demandes ce que c'est que le jour; je n'ose te vulgariser cette grave question de physique. Sache seulement que les savants ignorent, comme toi, la cause de la lumière; chacun d'eux s'est fait une petite théorie à l'appui de son raisonnement, et le monde n'en est ni plus ni moins éclairé. Mais je puis tenter, pour mon plus grand honneur, une vulgarisation du phénomène de la nuit. Avant tout, apprends que la nuit n'existe pas.
--La nuit n'existe pas, mon frère Médéric? cependant je la vois.