Part 10
--Voici, reprit-il après un silence. Il y a là, au sud, une montagne qui, m'a-t-on dit, gêne beaucoup nos bienfaiteurs. La vallée manque d'eau; leurs terres sont d'une telle sécheresse, qu'elles produisent le pire vin du monde, ce qui est un continuel chagrin pour les buveurs du pays. Las de piquette, ils ont convoqué dernièrement toutes leurs académies; une aussi docte assemblée allait certainement inventer la pluie, sans plus de peine que si le bon Dieu s'en fût mêlé. Les savants se sont donc mis en campagne; ils ont fait des études fort remarquables sur la nature et la pente des terrains, concluant que rien ne serait plus facile que de dériver et d'amener dans la plaine les eaux du fleuve voisin, si cette diablesse de montagne ne se trouvait justement sur le passage. Observe, mon mignon, combien les hommes nos frères sont de pauvres sires. Ils étaient là une centaine à mesurer, à niveler, à dresser de superbes plans; ils disaient, sans se tromper, ce qu'était la montagne, marbre, craie ou pierre à plâtre; ils l'auraient pesée, s'ils l'avaient voulu, à quelques kilogrammes près; et pas un, même le plus gros, n'a songé à la porter quelque part, où elle ne gênât plus. Prends la montagne, Sidoine, mon mignon. Je vais chercher dans quel lieu nous pourrions bien la poser sans malencontre.
Sidoine ouvrit les bras. Il en entoura délicatement les rochers. Puis, il fit un léger effort, se renversant en arrière, et se releva, serrant le fardeau contre sa poitrine. Il le soutint sur son genou, attendant que Médéric se décidât. Ce dernier hésitait.
--Je la ferais bien jeter à la mer, murmurait-il, mais un tel caillou occasionnerait pour sûr un nouveau déluge. Je ne puis non plus la faire mettre brutalement à terre, au risque d'écorner une ville ou deux. Les cultivateurs pousseraient de beaux cris, si j'encombrais un champ de navets ou de carottes. Remarque, Sidoine, mon mignon, l'embarras où je suis. Les hommes se sont partagé le sol d'une façon ridicule. On ne peut déranger une pauvre montagne sans écraser les choux d'un voisin.
--Tu dis vrai, mon frère, répondit Sidoine. Seulement, je te prie d'avoir une idée au plus vite. Ce n'est pas que ce caillou soit lourd; mais il est si gros, qu'il m'embarrasse un peu.
--Viens donc, reprit Médéric. Nous allons le poser entre ces deux coteaux que tu vois au nord de la plaine. Il y a là une gorge qui souffle un froid du diable en ce pays. Notre caillou, qui la bouchera parfaitement, abritera la vallée des vents de mars et de septembre.
Lorsqu'ils furent arrivés, et comme Sidoine s'apprêtait à jeter la montagne du haut de ses bras, ainsi que le bûcheron jette son fagot, au retour de la forêt:
--Bon Dieu! mon mignon, cria Médéric, laisse-la glisser doucement, si tu ne veux ébranler la terre, à plus de cinquante lieues à la ronde. Bien: ne te hâte ni ne te soucie des écorchures. Je crois qu'elle branle. Il serait bon de la caler avec quelque roche, pour qu'elle ne s'avise de rouler lorsque nous ne serons plus ici. Voilà qui est fait. Maintenant, les braves gens boiront de bon vin. Ils auront de l'eau pour arroser leurs vignes et du soleil pour en dorer les grappes. Écoute, Sidoine, je suis bien aise de te le faire observer, nous sommes plus habiles qu'une douzaine d'académies. Nous pourrons, dans nos voyages, changer à notre gré la température et la fertilité des pays. Il ne s'agit que d'arranger un peu les terrains, d'établir au nord un paravent de montagnes, après avoir ménagé une pente pour les eaux. La terre, je l'ai souvent remarqué, est mal bâtie; je doute que les hommes aient jamais assez d'esprit pour en faire une demeure digne de nations civilisées. Nous verrons à y travailler un peu, dans nos moments perdus. Aujourd'hui, voilà notre dette de reconnaissance payée. Mon mignon, secoue ta blouse qui est toute blanche de poussière, et partons.
Sidoine, il faut le dire, n'entendit que le dernier mot de ce discours. Il n'était pas philanthrope, ayant l'esprit trop simple pour cela; il se souciait peu d'un vin dont il ne devait jamais boire. L'idée de voyager le ravissait; à peine son frère eut-il parlé de départ, que la joie lui fit faire deux ou trois enjambées, ce qui l'éloigna de plusieurs douzaines de kilomètres. Heureusement, Médéric avait saisi un pan de la blouse.
--Ohé! mon mignon, cria-t-il, ne pourrais-tu avoir des mouvements moins brusques? Arrête, pour l'amour de Dieu! Crois-tu que mes petites jambes soient capables de semblables sauts? Si tu comptes marcher d'un tel pas, je te laisse aller en avant et te rejoindrai peut-être dans quelques centaines d'années. Arrête, assieds-toi.
Sidoine s'assit. Médéric saisit à deux mains le bas de la culotte de fourrure. Comme il était d'une merveilleuse agilité, il grimpa légèrement sur le genou de son compagnon, en s'aidant des touffes de poils et des accrocs qu'il rencontra en chemin. Puis, il s'avança le long de la cuisse, qui lui sembla une belle grande route, large, droite, sans montée aucune. Arrivé au bout, il posa le pied dans la première boutonnière de la blouse, s'accrocha plus haut à la seconde, monta ainsi jusqu'à l'épaule. Là, il fit ses préparatifs de voyage, prit ses aises, se coucha commodément dans l'oreille gauche de Sidoine. Il avait choisi ce logis pour deux raisons: d'abord il se trouvait à l'abri de la pluie et du vent, l'oreille en question étant une maîtresse oreille; ensuite il pouvait, en toute sûreté d'être entendu, communiquer à son compagnon une foule de remarques intéressantes.
Il se pencha sur le bord d'un trou noir qu'il découvrit dans le fond de sa nouvelle demeure, et, d'une voix perçante, cria dans cet abîme:
--Maintenant, mon mignon, tu peux courir, si bon te semble. Ne t'amuse pas dans les sentiers, fais en sorte que nous arrivions au plus vite. M'entends-tu?
--Oui, frère, répondit Sidoine. Je te prie même de ne pas parler si haut, car ton souffle me chatouille d'une façon désagréable.
Et ils partirent.
III
LÉGER APERÇU SUR LES MOMIES
Ce n'est pas Sidoine qui aurait jamais sollicité un ministre des travaux publics pour l'établissement de ponts et de routes. Il marchait d'ordinaire à travers champs, s'inquiétant peu des fossés, encore moins des coteaux; il professait un dédain profond pour les coudes des sentiers frayés. Le brave enfant faisait de la géométrie sans le savoir, car il avait trouvé, à lui tout seul, que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre.
Il traversa ainsi une douzaine de royaumes, ayant soin de ne pas poser le pied au beau milieu de quelque ville, ce qu'il sentait devoir déplaire aux habitants. Il enjamba deux ou trois mers, sans trop se mouiller. Quant aux fleuves, il ne daigna même pas se fâcher contre eux, les prenant pour ces minces filets d'eau dont la terre est sillonnée après une pluie d'orage. Ce qui l'amusa prodigieusement, ce furent les voyageurs qu'il rencontra; il les voyait suer le long des montées, aller au nord pour revenir au midi, lire les poteaux au bord des routes, se soucier du vent, de la pluie, des ornières, des inondations, de l'allure de leurs chevaux. Il avait vaguement conscience du ridicule de ces pauvres gens, qui s'en vont de gaieté de coeur risquer une culbute dans quelque précipice, lorsqu'ils pourraient demeurer si tranquillement assis à leur foyer.
--Que diable! aurait dit Médéric, quand on est ainsi bâti, on reste chez soi.
Mais pour l'instant, Médéric ne regardait pas sur la terre. Au bout d'un quart d'heure de marche, il désira cependant reconnaître les lieux où ils se trouvaient. Il mit le nez dehors, se pencha sur la plaine; il se tourna aux quatre points du monde, et ne vit que du sable, qu'un immense désert emplissant l'horizon. Le site lui déplut.
--Seigneur Jésus! se dit-il, que les gens de ce pays doivent avoir soif! J'aperçois les ruines d'un grand nombre de villes, et je jurerais que les habitants en sont morts, faute d'un verre de vin. Sûrement ce n'est pas là le Royaume des Heureux; mon ami le bouvreuil me l'a donné comme fertile en vignobles et en fruits de toutes espèces; il s'y trouve même, a-t-il ajouté, des sources d'une eau limpide, excellente pour rincer les bouteilles. Cet écervelé de Sidoine nous a certainement égarés.
Et se tournant vers le fond de l'oreille:
--Hé! mon mignon! cria-t-il, où vas-tu?
--Pardieu! répondit Sidoine sans s'arrêter, je vais devant moi.
--Vous êtes un sot, mon mignon, reprit Médéric. Vous avez l'air de ne pas vous douter que la terre est ronde, et qu'en allant toujours devant vous, vous n'arriveriez nulle part. Nous voilà bel et bien perdus.
--Oh! dit Sidoine en courant de plus belle, peu m'importe: je suis partout chez moi.
--Mais arrête donc, malheureux! cria de nouveau Médéric. Je sue, à te regarder marcher ainsi. J'aurais dû veiller au chemin. Sans doute, tu as enjambé la demeure de l'aimable Primevère, sans plus de façons qu'une hutte de charbonnier: palais et chaumières sont de même niveau pour tes longues jambes. Maintenant, il nous faut courir le monde au hasard. Je regarderai passer les empires, du haut de ton épaule, jusqu'au jour où nous découvrirons le Royaume des Heureux. En attendant, rien ne presse; nous ne sommes pas attendus. Je crois utile de nous asseoir un instant, pour méditer plus à l'aise sur le singulier pays que nous traversons en ce moment. Mon mignon, assieds-toi sur cette montagne qui est là, à tes pieds.
--Ça, une montagne! répondit Sidoine en s'asseyant, c'est un pavé, ou le diable m'emporte!
A vrai dire, ce pavé était une des grandes pyramides. Nos compagnons, qui venaient de traverser le désert d'Afrique, se trouvaient pour lors en Égypte. Sidoine, n'ayant pas en histoire des connaissances bien précises, regarda le Nil comme un ruisseau boueux; quant aux sphinx et aux obélisques, ils lui parurent des graviers d'une forme singulière et fort laide. Médéric, qui savait tout sans avoir rien appris, fut fâché du peu d'attention que son frère accordait à cette boue et à ces pierres, visitées et admirées de plus de cinq cents lieues à la ronde.
--Hé! Sidoine, dit-il, tâche de prendre, s'il t'est possible, un air d'admiration et de respectueux étonnement. Il est du dernier mauvais goût de rester calme en face d'un pareil spectacle. Je tremble que quelqu'un ne l'aperçoive, dodelinant ainsi de la tête devant les ruines de la vieille Egypte. Nous serions perdu dans l'estime des gens de bien. Remarque qu'il ne s'agit pas ici de comprendre, ce que personne n'a envie de faire, mais de paraître profondément pénétré du haut intérêt que présentent ces cailloux. Tu as tout juste assez d'esprit pour t'en tirer avec honneur. Là, tu vois le Nil, cette eau jaunâtre qui croupit dans la vase. C'est, m'a-t-on dit, un fleuve très-vieux; il est à croire cependant qu'il n'est pas plus âgé que la Seine et la Loire. Les peuples de l'antiquité se sont contentés d'en connaître les embouchures: nous, gens curieux, aimant à nous mêler de ce qui ne nous regarde pas, nous en cherchons les sources depuis quelques centaines d'années, sans avoir pu découvrir encore le plus mince réservoir. Les savants se partagent: d'après les uns, il existerait certainement une fontaine quelque part, qu'il s'agirait seulement de bien chercher; les autres, qui me paraissent avoir des chances de l'emporter, jurent qu'ils ont fouillé tous les coins, et qu'à coup sûr le fleuve n'a point de sources. Moi, je n'ai pas d'opinion décidée en cette matière, car il m'arrive rarement d'y songer; d'ailleurs, une solution quelconque ne m'engraisserait pas d'un centimètre. Regarde maintenant ces vilaines bêtes qui nous entourent, brûlées par des millions de soleils; c'est pure malice, assure-t-on, si elles ne parlent pas; elles connaissent le secret des premiers jours du monde, et l'éternel sourire qu'elles gardent sur les lèvres est simplement par manière de se moquer de notre ignorance. Pour moi, je ne les juge pas si méchantes; ce sont de bonnes pierres, d'une grande simplesse d'esprit, qui en savent moins long qu'on veut le dire. Écoute toujours, mon mignon, ne crains pas de trop apprendre. Je ne te dirai rien sur Memphis, dont nous apercevons les ruines à l'horizon; je ne te dirai rien par l'excellente raison que je ne vivais pas au temps de sa puissance. Je me défie beaucoup des historiens qui en ont parlé. Je pourrais lire, comme un autre, les hiéroglyphes des obélisques et des vieux murs écroulés; mais, outre que cela ne m'amuserait pas, étant très-scrupuleux en matière d'histoire, j'aurais la plus grande crainte de prendre un A pour un B, et de t'induire ainsi en des erreurs qui seraient pour toi d'une déplorable conséquence. Je préfère joindre à ces considérations générales un léger aperçu sur les momies. Rien n'est plus agréable à voir qu'une momie bien conservée. Les Égyptiens s'enterraient sans doute avec tant de coquetterie, dans la prévision du rare plaisir que nous aurions un jour à les déterrer. Quant aux pyramides, selon l'opinion commune, elles servaient de tombeaux, si pourtant elles n'étaient pas destinées à un autre usage qui nous échappe. Ainsi, à en juger par celle sur laquelle nous sommes assis,--car notre siège, je te prie de le remarquer, est une pyramide de la plus belle venue,--je les croirais bâties par un peuple hospitalier, pour servir de sièges, aux voyageurs fatigués, n'était le peu de commodité qu'elles offrent à un tel emploi. Je finirai par une morale. Sache, mon mignon, que trente dynasties dorment sous nos pieds; les rois sont couchés par milliers dans le sable, emmaillotés de bandelettes, les joues fraîches, ayant encore leurs dents et leurs cheveux. On pourrait, si l'on cherchait bien, en composer une jolie collection qui offrirait un grand intérêt pour les courtisans. Le malheur est qu'on a oublié leurs noms et qu'on ne saurait les étiqueter d'une façon convenable. Ils sont tous plus morts que leurs cadavres. Si jamais tu deviens roi, songe à ces pauvres momies royales endormies au désert; elles ont vaincu les vers cinq mille ans, et n'ont pu vivre dix siècles dans la mémoire des hommes. J'ai dit. Rien ne développe l'intelligence comme les voyages. Je compte parfaire ainsi ton éducation, en te faisant un cours pratique sur les divers sujets qui se présenteront en chemin.
Durant ce long discours, Sidoine, pour complaire à son compagnon, avait pris l'air le plus bête du monde. Note que c'était précisément là l'air qu'il fallait. Mais, à la vérité, il s'ennuyait de toute la largeur de ses mâchoires, regardant d'un oeil désespéré le Nil, les sphinx, Memphis, les pyramides, s'efforçant même de penser aux momies, sans grands résultats. Il cherchait furtivement à l'horizon s'il ne trouverait pas un sujet qui lui permit d'interrompre l'orateur d'une façon polie. Comme celui-ci se taisait, il aperçut un peu tard, deux troupes d'hommes, se montrant aux deux bouts opposés de la plaine.
--Frère, dit-il, les morts m'ennuient. Apprends-moi quels sont ces gens qui viennent à nous.
IV
LES POINGS DE SIDOINE.
J'ai oublié de te dire qu'il pouvait être midi, lorsque nos voyageurs discouraient de la sorte, assis sur une des grandes pyramides. Le Nil roulait lourdement ses eaux dans la plaine, pareil à la coulée d'un métal en fusion; le ciel était blanc comme la voûte d'un four énorme chauffé pour quelque cuisson gigantesque; la terre n'avait pas une ombre, et dormait sans haleine, écrasée sous un sommeil de plomb. Dans cette immense immobilité du désert, les deux troupes formées en colonnes, s'avançaient, semblables à des serpents glissant avec lenteur sur le sable.
Elles s'allongeaient, s'allongeaient toujours. Bientôt ce ne furent plus de simples caravanes, mais deux armées formidables, deux peuples rangés par files démesurées qui allaient d'un bout de l'horizon à l'autre, coupant d'une ligne sombre la blancheur éclatante du sol. Les uns, ceux qui descendaient du nord, portaient des casaques bleues; les autres, ceux qui montaient du midi, étaient vêtues de blouses vertes. Tous avaient à l'épaule de longues piques à pointe d'acier; de sorte qu'à chaque pas que faisaient les colonnes, un large éclair les sillonnait silencieusement. Ils marchaient les uns contre les autres.
--Mon mignon, cria Médéric, plaçons-nous bien, car, si je ne me trompe, nous allons avoir un beau spectacle. Ces braves gens ne manquent pas d'esprit. Le lieu est on ne peut mieux choisi pour couper commodément la gorge à quelques cent mille hommes. Ils vont se massacrer à l'aise, et les vaincus auront un beau champ de course, lorsqu'il s'agira de décamper au plus vite. Parlez-moi d'une pareille plaine pour se battre à l'extrême satisfaction des spectateurs.
Cependant, les deux armées s'étaient arrêtées en face l'une de l'autre, laissant entre elles une large bande de terrain. Elles poussèrent des clameurs effroyables, elles brandirent leurs armes, se montrèrent le poing, mais n'avancèrent pas d'une toise. Chacune semblait avoir un grand respect pour les piques ennemies.
--Oh! les lâches coquins! répétait Médéric qui s'impatientait; est-ce qu'ils comptent coucher ici? Je jurerais qu'ils ont fait plus de cent lieues pour le seul plaisir de se gourmer. Et, maintenant, les voilà qui hésitent à échanger la moindre chiquenaude. Je te demande un peu, mon mignon, s'il est raisonnable à deux ou trois millions d'hommes de se donner rendez-vous en Egypte, sur le coup de midi, pour se regarder face à face, en se criant des injures. Vous battrez-vous, coquins! Mais vois-les donc: ils bâillent au soleil, comme des lézards; ils semblent ne pas se douter que nous attendons. Ohé! doubles lâches, vous battrez-vous ou ne vous battrez-vous pas!
Les Bleus, comme s'ils avaient entendu les exhortations de Médéric, firent deux pas en avant. Les Verts, voyant cette manoeuvre, en firent par prudence deux en arrière. Sidoine fut scandalisé.
--Frère, dit-il, j'éprouve une furieuse envie de m'en mêler. La danse ne commencera jamais, si je ne la mets en branle. N'es-tu pas d'avis qu'il serait bon d'essayer mes poings, en cette occasion?
--Pardieu! répondit Médéric, tu auras eu une idée décente dans ta vie. Retrousse tes manches, fais-moi de la propre besogne.
Sidoine retroussa ses manches et se leva.
--Par lesquels dois-je commencer? demanda-t-il; les Bleus ou les Verts?
Médéric songea une seconde.
--Mon mignon, dit-il, les Verts sont à coup sûr les plus poltrons. Daube-les-moi d'importance, pour leur apprendre que la peur ne garantit pas des coups. Mais attends: je ne veux rien perdre du spectacle; je vais, avant tout, me poster commodément.
Ce disant, il monta sur l'oreille de son frère et s'y coucha à plat ventre, en ayant soin de ne passer que la tête; puis il saisit une mèche de cheveux qu'il rencontra sous sa main, afin de ne pas être jeté à bas dans la bagarre. Ayant ainsi pris ses dispositions, il déclara être prêt pour le combat.
Aussitôt, Sidoine, sans crier gare, tomba sur les Verts à bras raccourcis. Il agitait ses poings en mesure, ainsi que des fléaux, et battait l'armée à coups pressés, comme blé sur aire. En même temps, il lançait ses pieds à droite et à gauche, au beau milieu des bataillons, lorsque quelques rangs plus épais lui barraient le passage. Ce fut un beau combat, je te l'assure, digne d'une épopée en vingt-quatre chants. Notre héros se promenait sur les piques, sans plus s'en soucier que de brins d'herbes; il allait, deçà, delà, ouvrait de toutes parts de larges trouées, écrasant les uns contre terre, lançant les autres à vingt ou trente mètres de hauteur. Les pauvres gens mouraient, n'ayant seulement pas la consolation de savoir quelle rude main les secouait ainsi. Car, au premier abord, quand Sidoine se reposait tranquillement sur la pyramide, rien ne le distinguait nettement des blocs de granit. Puis, lorsqu'il s'était dressé, il n'avait pas laissé à l'ennemi le temps de l'envisager. Observe qu'il fallait au regard deux bonnes minutes, pour monter le long de ce grand corps, avant de rencontrer une figure. Les Verts n'avaient donc pas une idée très-nette de la cause des formidables bourrades qui les renversaient par centaines. La plupart pensèrent sans doute, en expirant, que la pyramide s'écroulait sur eux, ne pouvant s'imaginer que des poings d'homme eussent autant de ressemblance avec des pierres de taille.
Médéric, émerveillé de ce fait d'armes, se trémoussait d'aise; il battait des mains, se penchait au risque de tomber, perdait l'équilibre, se raccrochait vite à la mèche de cheveux. Enfin, ne pouvant rester muet en de telles circonstances, il sauta sur l'épaule du héros, où il se maintint, en se tenant au lobe de l'oreille; de là, tantôt il regardait dans la plaine, tantôt il se tournait pour crier quelques mots d'encouragement.
--Oh la la! criait-il, quelles tapes, mon doux Jésus! quel beau bruit de marteaux sur l'enclume! Ohé, mon mignon! frappe à ta gauche, nettoie-moi ce gros de cavalerie qui fait mine de détaler. Eh! vite donc! frappe à ta droite, là, sur ce groupe de guerriers chamarrés d'or et de broderies, et lance pieds et poings ensemble, car je crois qu'il s'agit ici de princes, de ducs et autres crânes d'épaisseur. Pardieu! voilà de rudes taloches: la place est nette, comme si la faux y avait passé. En cadence, mon mignon, en cadence! Procède avec méthode; la besogne en ira plus vite. Bien, cela! Ils tombent par centaines, dans un ordre parfait.
J'aime la régularité en toute chose, moi. Le merveilleux spectacle! dirait-on pas un champ de blé, un jour de moisson, lorsque les gerbes sont couchées au bord des sillons, en longues rangées symétriques. Tape, tape, mon mignon. Ne t'amuse pas à écraser les fuyards un à un; ramène-les-moi vertement par le fond de leur culotte, et ne lève la main que sur trois ou quatre douzaines au moins. Oh la la! quelles calottes, quelles bourrades, quels triomphants coups de pied!
Et Médéric s'extasiait, se tournait en tous sens, ne trouvant pas d'exclamations assez choisies pour peindre son ravissement. A la vérité, Sidoine n'en frappait ni plus fort ni plus vite. Il avait pris au début un petit train bonhomme, continuant la besogne avec flegme, sans accélérer le mouvement. Il surveillait seulement les bords de l'armée. Lorsqu'il apercevait quelque fuyard, il se contentait de le ramener à son poste d'une chiquenaude, pour qu'il eût sa part au régal, quand viendrait son tour. Au bout d'un quart d'heure d'une pareille tactique, les Verts se trouvaient tous couchés proprement dans la plaine, sans qu'un seul restât debout pour aller porter au reste de la nation la nouvelle de leur défaite; circonstance rare et affligeante, qui ne s'est pas reproduite depuis dans l'histoire du monde.
Médéric n'aimait pas à voir le sang versé. Quand tout fut terminé:
--Mon mignon, dit-il à Sidoine, puisque tu as anéanti cette armée, il me semble juste que tu l'enterres.
Sidoine, ayant regardé autour de lui, aperçut cinq ou six buttes de sable qui se trouvaient là, il les poussa sur le champ de bataille, à l'aide de vigoureux coups de pied, et les aplanit de la main, de manière à en faire un seul coteau, qui servît de tombe à près de onze cent mille hommes. En pareil cas, il est rare qu'un conquérant prenne lui-même ce soin pour les vaincus. Ce fait prouve combien mon héros, tout héros qu'il était, se montrait bon enfant à l'occasion.
Durant l'affaire, les Bleus, stupéfaits de ce renfort qui leur tombait du haut d'une des grandes pyramides, avaient eu le temps de reconnaître que ce n'était pas là un éboulement de pavés, mais un homme en chair et en os. Ils songèrent d'abord à l'aider un peu; puis, voyant la façon aisée dont il travaillait, comprenant qu'ils seraient plutôt un embarras, ils se retirèrent discrètement à quelque distance, par crainte des éclaboussures. Ils se haussaient sur la pointe des pieds, se bousculaient pour mieux voir, accueillaient chaque coup d'un tonnerre d'applaudissements. Quand les Verts furent morts et enterrés, ils poussèrent de grands cris, ils se félicitèrent de la victoire, se mêlant tumultueusement, parlant tous à la fois.