Contes à mes petites amies

Chapter 7

Chapter 73,775 wordsPublic domain

Agathine était sortie de pension; elle habitait chez son oncle, qu'elle ne devait plus quitter, et dont elle se faisait un devoir, autant qu'un plaisir, de gouverner la maison. Elle aimait à faire des promenades dans ces riantes prairies qu'arrose la petite rivière de la _Choisille_, vallon délicieux qui offre en quelque sorte la réalité de ces Champs-Elysées décrits dans la mythologie. Dragon l'y accompagnait toujours, car elle ne pouvait faire un pas sans que cette excellente bête ne courût sur ses traces, à moins que d'un seul coup d'oeil sa maîtresse ne lui défendit de la suivre; il obéissait alors, en attachant sur elle ses regards attristés jusqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue. Dragon était devenu d'une force prodigieuse; rien ne pouvait échapper aux atteintes cruelles de ses dents quand il était excité; mais rarement il en avait l'occasion: son sort était si doux à la manufacture, où chacun l'aimait, le caressait, ou tous les autres chiens le redoutaient et lui paraissaient soumis! On était à la fin du mois d'août, époque où les bestiaux de toute espèce viennent dans les prairies paître l'herbe nouvelle. Agathine, accompagnée de son oncle et suivie du chien fidèle, longe les bords de la petite rivière et remonte jusqu'au moulin de _Charcenay_. Elle était simplement vêtue, et portait sur ses épaules un ample châle de mérinos rouge, afin de se préserver de la rosée du soir, ordinairement très-abondante à la fin de l'été. Tout-à-coup elle entend les pâtres crier: «Garde à vous, mamzelle!... garde à vous!...» Elle se retourne et aperçoit un jeune taureau que la couleur de son fichu avait effarouché, et qui courait sur elle en poussant d'horribles mugissements: l'oncle d'Agathine veut avec sa canne la soustraire à cette attaque dangereuse; mais il est renversé d'un coup de corne, qui ne lui fait heureusement qu'une légère blessure au bras. Agathine fuit éperdue à travers la prairie, et le taureau, plus furieux que jamais, est au moment de l'atteindre, lorsque Dragon, le poil hérissé et les yeux flamboyants de colère, s'élance au flanc du féroce animal et lui fait une énorme blessure qui l'arrête dans sa course. Celui-ci redouble de mugissements et de rage; le chien, dont les élans sont prompts comme l'éclair, évite ses ruades, lui saute à la gorge, se roule et s'enlace avec lui sur la poussière, où après mille bonds et les plus grands efforts, il l'étend sans mouvement et sans vie. Il rejoint aussitôt sa jeune maîtresse évanouie dans les bras de son oncle et des pâtres, lui lèche les pieds, les mains, le front, et semble, par ses caresses, témoigner la joie qu'il éprouve.

Agathine, ayant repris ses sens, caresse et remercie l'intrépide Dragon; mais, en passant la main sur sa tête couverte d'écume et de poussière, elle s'aperçoit que le chien fait un mouvement douloureux; elle découvre une profonde blessure qu'il avait reçue dans le combat: un coup de corne du taureau l'avait atteint derrière l'oreille, et le sang coulait en abondance. Avec quel empressement et quel zèle elle panse elle-même cette précieuse blessure! elle la lave d'abord à la rivière, la couvre de son mouchoir dont elle fait une compresse, et l'enveloppe de ce fichu rouge qui a failli causer sa mort! Regagnant ensuite avec son oncle la manufacture, l'on y redouble de soins pour le libérateur de la jeune personne. Le médecin vétérinaire consulté déclare que la blessure du chien, quoique profonde, n'est pas mortelle; et chaque fois qu'Agathine en renouvelait elle-même l'appareil, elle lui répétait avec émotion: «Bon Dragon, je te dois la vie.» Et, à la honte de tant d'ingrats qui comptent parmi les hommes, le chien fidèle la regardait avec des yeux où brillait la joie la plus vive, et semblait lui répondre: «Je n'ai fait que m'acquitter envers vous.»

LE TABLEAU DE FÉNELON

OU

LA FORÊT DE VILLANDRY.

Rien ne reste gravé plus profondément dans notre mémoire qu'un fait historique offert à nos yeux par la peinture. Nous voyons le lieu de la scène; nous nous identifions avec les personnages; nous prenons part à l'action. On ne saurait donc apporter trop de soins au choix des tableaux ou des gravures qu'on offre aux regards de la jeunesse; ils influent plus qu'on ne le pense sur ses goûts, sur ses penchants.

M. Germont, l'un des avocats les plus distingués de la Touraine, homme aussi modeste qu'éclairé, avait deux filles, Théonie et Clara, nées à un an de distance l'une de l'autre, et se faisant remarquer, quoique à peine âgées de douze à treize ans, par leur instruction, leurs manières à la fois simples et distinguées, et surtout par ce généreux élan du coeur, qui cherche partout à faire quelque bien. Elles avaient puisé celle heureuse habitude dans les modèles que leur offraient leurs dignes parents, et dans les vives impressions que leur faisaient éprouver les différentes images que sans cesse elles avaient sous les yeux dans la maison paternelle: toutes offraient les traits les plus touchants de la bienfaisance et de la charité. Là, saint Vincent de Paul ramasse dans son manteau un enfant naissant et presque nu, qu'il trouve exposé sur un tas de paille, dans une rue de Paris, à l'entrée de la nuit, pendant un hiver rigoureux. Ici, _Sophie d'Isenbourg_, princesse de Souabe, présente son sein à l'enfant d'une pauvre veuve dont la misère et la faim avaient tari le lait nourricier. Plus loin, Henri IV laisse passer des vivres aux habitants de Paris, qu'il assiégeait pour conquérir sa couronne. Enfin, parmi plusieurs sujets du même genre, sont appendues les deux belles gravures dont l'une représente Fénelon lors de la bataille de Malplaquet, pansant lui-même les soldats blessés qu'il recueillait dans son palais, transformé par ses soins pieux en hôpital militaire; et l'autre retrace ce beau trait de charité, si connu parmi le peuple, celui où l'illustre auteur de _Télémaque_, dont l'inépuisable bonté ne pouvait être comparée qu'à son immortel génie, ramène lui-même une vache égarée qu'il avait trouvée dans une de ses promenades solitaires, et qu'il s'empresse de restituer à une famille de pâtres dont elle était l'unique soutien.

Ce trait de bienfaisance et d'humilité chrétienne était, de tous les sujets historiques présentés aux regards des deux jeunes soeurs, celui qui les touchait le plus vivement, et remplissait leurs âmes de la plus respectueuse admiration. «Quoi! se disait Théonie, il se peut qu'un archevêque s'abaisse au point de conduire lui-même une vache égarée; de l'escorter à pas lents, la corde à la main!--Loin de s'abaisser en cela, lui répondait M. Germont, Fénelon ne fut jamais plus grand, et ne s'acquit jamais autant de droits à l'immortalité.--Oh! dit à son tour Clara, combien ces bons pâtres durent être ravis, étonnés, en voyant leur archevêque accompagner la pauvre bête qu'ils regrettaient tant!--Leur joie fut grande, sans doute, lui répliqua son père; mais pas plus que celle du vertueux prélat. Celui qui fait du bien jouit encore plus que celui même qui le reçoit. Mais jugez, mes enfants, dans quelle inquiétude on était à Cambrai! un grand nombre des habitants se mirent à la recherche de leur illustre pasteur, que bientôt ils aperçurent porté sur les bras des villageois qu'il avait tirés de peine. Fénelon avait marché si longtemps, que ses chaussures étaient déchirées, et qu'il était accablé de fatigue. Quelle leçon de charité! quel attendrissement pour tous ses diocésains, qui le chérissaient comme un père!--Ah! nous ne sommes plus étonnées, reprirent les deux soeurs, qu'on en parle avec tant de vénération; et nous ne rencontrerons jamais dans nos promenades une vache égarée, sans songer à Fénelon.»

Elles allaient ordinairement passer avec leur père une partie de l'automne dans une habitation commode et sans aucun luxe, mais importante par le produit du sol, et placée dans un site ravissant, près de la forêt de Villandry, sur la grande route qui conduit de Tours à Chinon. Là, parmi les bonnes lectures que leur permettait M. Germont, elles lisaient avec délices les _Aventures de Télémaque_ et des rois.

Le temps de l'automne est celui des grandes chasses: elles offrent, en Touraine, une chance heureuse à ceux qui recherchent cet exercice. A quelque distance de l'humble habitation de M. Germont, était le château de Villandry, l'un des plus heureusement situés de la Touraine, puisqu'il se trouve à l'embouchure de l'Indre et du Cher, qui, tout près de là, se jettent dans la Loire. Rien de plus pittoresque, de plus riche et de plus délicieux que la réunion de ces trois rivières, que l'aspect des îles riantes et nombreuses qu'elles entourent. Nulle part on ne peut mieux que dans ce beau séjour admirer le chef-d'oeuvre de la création. Le propriétaire de ce château magnifique, l'un des banquiers les plus renommés de la capitale, y étalait un grand luxe: il y avait établi surtout un train de chasse qui pouvait le disputer à celui d'un prince, d'un souverain même. Nommé louvetier du département, il faisait souvent, autant par devoir que par plaisir, des battues dans la belle forêt de Villandry; et, de concert avec les grands propriétaires des environs, il devait poursuivre plusieurs loups qui, depuis quelque temps, faisaient dans le pays un ravage effrayant. Théonie et Clara obtinrent de leur père la permission d'aller, avec Germain, le vieux domestique, voir défiler sur la route de Chinon ce cortége de chasseurs réunis. Elles se faisaient une fête d'entendre le bruit des cors, les cris des piqueurs, l'aboiement d'une meute nombreuse; de voir ce mouvement continuel d'hommes, de chevaux et de chiens parcourant toutes les sinuosités d'un bois immense, pour se retrouver ensuite au lieu indiqué où la halte devait avoir lieu. Le vieux serviteur accompagna donc les deux jeunes soeurs, et jouit avec elles de ce spectacle enchanteur. On détruisit, ce jour-là, cinq loups énormes, qui jetaient la terreur dans les bergeries des environs. Jamais _hallali_ ne fut plus joyeux; jamais halte ne fut plus brillante.

Mais déjà la nuit, qui à cette époque était aussi longue que le jour, commençait à paraître sur l'horizon; bientôt les chasseurs se dispersèrent et regagnèrent leurs habitations respectives. Le fidèle Germain retournait à celle de M. Germont, avec ses deux jeunes maîtresses, lorsqu'en approchant des limites de la forêt ils entendirent des cris plaintifs; ils avancent, et soudain ils aperçoivent, sur le bord de la grande route, une vieille villageoise assise, le visage caché dans ses mains; des larmes coulaient en abondance le long de ses doigts décharnés; et, au milieu de ses sanglots, elle invoquait le ciel, qui venait en ce moment même à son secours, en faisant passer devant elle ces deux anges de bonté. «Qui vous fait pleurer de la sorte? lui demandèrent à la fois Théonie et Clara--Hélas! mes bonnes demoiselles, j'ai perdu tout ce que je possédais au monde.» Les deux soeurs l'invitent à s'expliquer; et la vieille, enhardie par leurs voix si compatissantes, et elle-même naturellement encliné à babiller, leur apprend d'abord qu'elle est une pauvre veuve sans enfants, et par conséquent privée de tout soutien; elle raconte ensuite qu'après avoir économisé pendant plusieurs années et prélevé sur les besoins de sa vie une modique somme, elle avait acheté deux beaux chevreaux blancs, qui, par ses soins et ses sacrifices, étaient devenus les plus belles chèvres du canton. «Je les avais amenées, ajoute-t-elle, paître dans les broussailles qui bordent la forêt, et m'occupais à filer ma quenouille, quand tout-à-coup, effrayées par c'te chasse aux loups qui vient d'avoir lieu, poursuivies par ces vilains grands chiens d' meute, qui n'en auraient fait qu'une bouchée, elles ont pris la fuite à travers le bois: j' les avons suivies tant qu' j'ons eu d'forces, les app'lant à grands cris; mais j' les avons perdues d' vue; et j' croyons ben qu' je n' les r'verrons jamais.--Pourquoi cela? réplique vivement l'aînée des deux soeurs: Fénelon a bien su retrouver la vache des pâtres; nous saurons, de même, vous ramener vos deux chèvres.--L'une s'appelle Gogo et l'autre Baby; elles viennent à vous dès qu'on les appelle, et mangent dans la main; et puis la plus forte porte au cou un grelot, qui fait qu'on peut l'entendre d'loin dans la forêt. Ah! si vous pouviez m' les ram'ner, comme j' prierais l' bon Dieu pour vous!... mais el' sont si loin, si loin! p't-être même qu'à c' moment les chiens les ont dévorées....» A peine la pauvre veuve achevait ces mots, que les deux soeurs avaient disparu dans l'épaisseur du bois, avec le vieux Germain, qui déjà murmurait de la course qu'on lui faisait faire. En effet, Théonie et Clara parcoururent un long espace et de nombreux circuits, tantôt prêtant une oreille attentive, tantôt appelant à pleine voix: «Gogo!... Baby!...» Rien ne répondait à leurs cris, rien ne les encourageait dans leur pénible démarche. Elles voulaient s'enfoncer plus avant encore dans la partie du bois la moins fréquentée; mais leur fidèle serviteur les en empêcha, en leur faisant observer que, si elles prenaient indistinctement à travers les arbres, elles s'égareraient à coup sûr et ne pourraient de toute la nuit peut-être sortir de la forêt.

Cependant l'obscurité commençait par degrés à se répandre; il ne restait plus qu'un faible crépuscule qui permettait à peine de distinguer les objets. La vieille, toujours à la même place, écoutait avec toute l'attention dont elle était capable: elle n'entendait que le monotone frémissement des feuilles et les cris lugubres des oiseaux de nuit, sortant alors de leur repaire. Tantôt la pauvre chevrière s'agenouille et prie pour ses jeunes bienfaitrices; tantôt elle s'imagine ... on est si défiant dans le malheur! que ces deux demoiselles veulent s'amuser à ses dépens et lui font croquer le marmot, tandis que peut-être elles sont retournées à leur demeure, où elles rient de la crédulité de la pauvre femme qui les attend. Déjà même elle murmure entre ses dents et se dispose à gagner sa cabane, lorsqu'elle aperçoit un homme à cheval qui l'aborde, inquiet, agité, et lui demande si elle n'aurait pas vu passer deux jeunes personnes de douze à treize ans, simplement vêtues et accompagnées d'un vieux domestique. «Oui, répond la veuve, elles m'ont fait accroire qu'el'z'allaient chercher mes chèvres dans la forêt; mais j'vois bien qu'el'se sont gaussées d'moi, et qu'el'voulaient m'faire passer la nuit à la belle étoile.--Elles en sont incapables, dit l'inconnu (c'était M. Germent lui-même). Jamais les infortunés ne leur ont inspiré que le désir de leur être utiles.» Il fait alors plusieurs questions à la vieille, qui lui raconte naïvement tout ce qui s'était passé. «Je vois bien, se dit tout bas M. Germent, que l'imagination frappée du trait touchant de Fénelon ... mais elles se seront sans doute égarées dans ces bois; profitons du crépuscule qui luit encore pour aller à leur secours.» Il entre aussitôt dans une grande allée de la forêt qu'il parcourt à bride abattue, et disparaît à son tour.

Bientôt la vieille chevrière croit entendre des cris de joie que répètent les échos dans le lointain, et qui s'approchent par degrés. Bientôt elle croit reconnaître la voix d'une des deux inconnues, s'écriant: «Les voilà!... les voilà!...» Enfin elle entend très-distinctement le grelot que Gogo portait à son cou, et dont le son fait vibrer de saisissement le coeur oppressé de la pauvre femme. «Je n' m'étais donc point trompée, se dit-elle, et ces deux d'moiselles m' ramènent mes excellentes bêtes?» A ces mots reparaissent à la lisière du bois Théonie et Clara, couvertes de sueur et tenant chacune une chèvre avec un mouchoir fortement attaché à ses cornes. Leurs vêtements étaient déchirés par les épines et les branches d'arbres, leurs chaussures ne leur tenaient qu'à peine aux pieds; mais leur figure était rayonnante de cette inexprimable ivresse que produit une bonne action. Derrière elles marchait le vieux Germain, se traînant avec effort, et touchant les deux animaux avec une baguette de coudrier qu'il avait cueillie dans la forêt. Il voudrait bien gronder ses jeunes maîtresses de leur imprudence, de l'inquiétude qu'elles doivent donner à leur digne père en rentrant aussi tard; mais le succès de leur entreprise lui ferme la bouche.

Comment exprimer la joie de la vieille femme en revoyant ses deux chèvres, unique soutien de son existence? Elle leur touche la tête, pour bien s'assurer que ce sont elles; et les pauvres bêtes bêlent de joie en la revoyant, et lèchent les mains qui leur avaient prodigué tant de soins. Celles de Théonie et de Clara furent mouillées des larmes de la reconnaissance. Les pâtres, en recevant leur vache des mains de leur archevêque, ne rendirent pas plus de grâces à Dieu que ne lui en rendait en ce moment la chevrière pour les deux anges qui l'avaient secourue avec tant de dévouement et de courage. M. Germont, attiré lui-même par les cris joyeux qu'il avait entendus, revint sur ses pas, et ne put s'empêcher d'être vivement touché du tableau qui s'offrait à ses regards; il voulut, de son côté, contribuer au bien-être de la chevrière; il lui offrit d'être la surveillante de sa basse-cour, ordinairement très-peuplée de toutes sortes d'animaux domestiques. La bonne vieille accepta cet emploi, qui convenait si bien à ses habitudes et lui assurait le bonheur pour tout le temps qu'elle avait à vivre. Théonie et Clara se félicitèrent plus encore de ce qu'elles avaient fait pour cette pauvre femme; et, depuis cet heureux jour, elles ne cessèrent d'éprouver l'influence de la peinture sur les moeurs, et conservèrent toute leur vie le touchant souvenir du tableau de Fénelon.

LE CHATEAU DE CHENONCEAUX

OU

LES PORTRAITS HISTORIQUES.

De toutes les belles habitations qu'on remarque dans la Touraine, et qui nous offrent des souvenirs attachants, il n'en est point de comparable au château de Chenonceaux. Qu'on se figure un vaste bâtiment tout à la fois gothique et moderne, s'élevant sur un pont construit au-dessus du Cher! qu'on se représente une salle de bains et des offices pratiqués dans les piles qui séparent les arches, une bibliothèque et un salon, sous le parquet desquels passent les nombreux bateaux allant à dix lieues de là se jeter dans la Loire! En un mot, qu'on invente dans son imagination tout ce que la nature et la féerie même pourraient former de plus ravissant, de plus romantique, de plus varié dans ses détails; ce rêve enchanteur est, pour ainsi dire, réalisé dans ce lieu de délices qu'ont chanté tour à tour les poètes les plus célèbres, que citent dans leurs écrits un grand nombre d'historiens, et que chaque jour encore retracent sous leurs pinceaux les peintres avides de la belle nature.

Qu'on ajoute à ce prestige irrésistible celui non moins puissant des grands noms que rappelle cette ancienne demeure des rois, et qu'on se dise: «C'était là que François 1er s'entretenait avec Bayard du bonheur et de la gloire de la France.... C'était dans ce parloir que le monarque ami des lettres recevait dans son intimité Ronsard et Clément Marot.... Ce fut sous ces ombrages que Marie Stuart et Anne de Boulen, alors brillantes de jeunesse et de beauté, promenèrent leurs tristes rêveries.... C'est dans ce mystérieux oratoire qu'a prié tant de fois Claude de France, fille de Louis XII. Les voilà, ces souterrains où, lors de la conjuration d'Amboise, Diane de Poitiers déroba l'élite des chevaliers français à la rage de Catherine de Médicis.... Enfin, c'est sur ces belles rives du Cher que Delille écrivit des fragments de son poème des Jardins; Thomas, quelques-uns de ses éloges historiques; Barthélemy, l'introduction de son Anacharsis; etc.»

Aussi n'est-il aucun habitant de la Touraine qui n'aille saluer ce monument de tant de célébrités; n'est-il aucun étranger qui ne s'empresse d'aller y chercher de nobles inspirations. Ce qui surtout augmenta, pendant longtemps, le nombre des visiteurs de ce beau séjour, c'était l'accueil qu'on y recevait de la femme si distinguée à laquelle il appartenait. Madame Dupin semblait être la légataire de Diane de Poitiers; elle savait répandre à Chenonceaux tout ce que la grâce, l'esprit et la bonté ont de touchant, de brillant et d'enchanteur. Elle y attirait les personnes qui s'étaient fait un grand nom dans les lettres, dans les arts, et celles qui honoraient le plus la France par leurs hauts faits d'armes et la gloire de leurs ancêtres. Elle y faisait, pour ainsi dire, revivre cette brillante cour de François 1er, dont on retrouve encore à chaque pas les traces, les chiffres et les armes. On se croyait reporté au commencement du seizième siècle. Jamais le beau jardin de la France, qui donna le jour à tant de femmes célèbres, n'en posséda de plus aimable et de plus digne d'éloges que madame Dupin. J'étais jeune encore lorsque j'eus l'honneur de lui être présenté; et le charme de son regard, le son de sa voix pénétrante, la grâce répandue dans toute sa personne, sont restés dans mon souvenir. Elle me donna de son sexe une idée qui m'éblouit, remplit mon coeur d'un sentiment profond; et peut-être suis-je redevable à cette première impression de l'attachement respectueux, inaltérable, que j'ai voué aux femmes, à qui je dois mes succès les plus flatteurs.

Cet hommage, qu'il m'est si doux de pouvoir rendre à la mémoire d'une personne longtemps l'ornement de ma belle patrie, me conduit naturellement à celui que mérite aujourd'hui la femme qui lui succède, et dont la gracieuse urbanité accueille indistinctement tous les étrangers qui vont visiter Chenonceaux.

Pour donner plus de charme encore à tous les souvenirs qu'offre ce lieu ravissant, madame la comtesse de V***, dont le goût égale l'instruction, s'est occupée à réunir, dans une grande salle du château, les portraits des personnages les plus marquants sous le règne de François 1er. Cette galerie historique, classée avec le plus grand soin, produit un effet magique dans ce même endroit où le Père des lettres éprouvait chaque jour qu'elles étaient un des plus beaux fleurons de sa couronne. Il semble, en effet, qu'à l'aspect de ces images fidèles de ces célébrités du temps, on soit admis à la cour du vainqueur de Marignan, et qu'on participe aux plaisirs, à l'éclat dont il environnait son trône.

Mais, pour être admis dans ce muséum du seizième siècle, il faut écrire son nom, son pays et sa profession sur un registre que présente le concierge; et c'est après qu'ils ont été communiqués à la dame du château qu'on est reçu dans les appartements. Un beau jour du mois de mai, époque où la nature est revêtue de toute sa parure, plusieurs voitures entrèrent dans l'avenue plantée d'arbres antiques, et bientôt une trentaine d'étrangers, dont l'extérieur annonçait l'opulence et même un rang élevé, furent introduits dans la salle d'armes du rez-de-chaussée, de là dans la chapelle, parfaitement conservée, et enfin dans l'immense galerie qui traverse le Cher, et sur les murs de laquelle sont un grand nombre d'inscriptions en différentes langues. Le concierge, suivant l'usage, fait écrire à chaque individu les indices exigés, qu'il va mettre sous les yeux de la comtesse. Celle-ci, voyant les noms des plus honorables familles des environs, entre autres celui d'un lieutenant-général des armées, qu'accompagnaient ses deux filles, renvoie le concierge inviter les personnes qui visitaient la galerie à passer dans le salon bleu, dont les draperies sont ornées du chiffre de François 1er, dans lequel sont réunis les portraits des plus illustres contemporains du monarque.