Chapter 6
Ah! quelle bonne fortune pour Marthe! trente francs par mois outre ses commissions, et un âne de plus à ses ordres! mais il fallait se séparer momentanément de Margot, si complaisante et si douce. Cette idée tourmentait la bonne Marthe; elle ne s'y résolut que par la certitude et le besoin de faire quelques économies pour l'hiver. Pendant les beaux jours, elle ne manquait ni de travail ni de commissions; mais, sitôt que les premiers frimas venaient dépouiller les arbres de leur feuillage et attrister la nature, presque tous les riches propriétaires regagnaient la ville; il ne restait plus à la campagne que les agriculteurs, qui ne pouvaient procurer à la vieille commissionnaire de quoi gagner sa vie. Oh! combien son ânesse lui devenait chère par le prix inespéré qu'on mettait à son lait! «Je ne serai donc point obligée, se disait Marthe, d'implorer, pendant la rigoureuse saison, les secours de mes voisins, les aumônes du pasteur! je pourrai faire ma petite provision de bois et de farine, garnir mon saloir, et peut-être m'acheter un nouveau jupon de laine, pour remplacer l'ancien, si râpé, si rapiécé!...» Aussi, dès qu'elle était revenue de la ville et que ses commissions lui laissaient un instant de repos, elle accourait à l'abbaye visiter sa chère Margot, qui se mettait à braire en la voyant, et semblait lui exprimer tout le plaisir que lui faisait éprouver sa présence. La pauvre bête, par son braiment réitéré, demandait en même temps à Marthe de lui procurer la vue et l'approche de son cher ânon, dont elle était séparée une grande partie du jour, pour conserver son lait: et l'excellente femme, touchée de cet instinct naturel qui s'exprime si vivement, même chez les animaux, allait détacher l'ânon, qui accourait aussitôt se repaître du lait nourricier que lui destinait la nature; mais à peine en avait-il sucé quelques gorgées et reçu les tendres caresses de sa mère, qu'il était impitoyablement reconduit à son étable séparée, où, pour le dédommager du larcin qu'on lui faisait éprouver, il trouvait en abondance du son mouillé, du lait caillé et des herbes fraîches. On ne négligeait rien pour que ce jeune animal souffrit le moins possible des privations qu'il était indispensable de lui imposer.
L'ânesse remplit donc les souhaits ardents de sa pauvre maîtresse: son lait, aussi pur qu'abondant, porté matin et soir à madame d'Harneville, rétablit sa santé comme par enchantement. Deux mois s'étaient écoulés, et Marthe avait déjà reçu trois pièces d'or, qu'elle conservait comme un avare qui veille sur son trésor. Jamais elle n'avait possédé une somme aussi forte; et le troisième mois allait s'écouler, lorsqu'une espièglerie de Zélia et de Rosine, dont elles étaient loin de sentir toute l'importance, faillit priver la malheureuse femme du juste fruit de ses sacrifices et d'une rétribution si nécessaire à ses besoins.
Il était indispensable, comme on vient de le voir, de séparer Margot de son ânon, qu'on ne relâchait de l'endroit où il était retenu qu'après avoir rempli le vase de lait destiné à madame d'Harneville. Ce n'était que vers le milieu du jour que la pauvre bête pouvait allaiter celui qu'elle avait fait naître, et goûter les inexprimables douceurs de l'amour maternel, sentiment aussi vif même dans une ânesse, et aussi fortement exprimé par elle que parmi les êtres les mieux organisés. Un soir que Margot, si bien soignée, avait pâturé comme à l'ordinaire, Marthe se dispose à tirer le lait qu'elle-même avait l'honneur de porter à la généreuse convalescente; mais quel est son étonnement d'en obtenir à peine quelques gouttes! Sa surprise redouble lorsque, voulant faire une nouvelle épreuve, l'ânesse, ordinairement et si facile et si douce, s'agite et l'évite brusquement: c'est en vain que la pauvre femme veut amadouer Margot, sa chère Margot; c'est en vain qu'elle lui présente dans un panier de l'avoine mêlée avec du son, lui passe sur le dos sa main caressante; aussitôt qu'elle veut la traire, celle-ci se met à ruer, et la menace de ses yeux flamboyants de colère. Pour la première fois depuis deux mois entiers, madame d'Harneville fut, à son grand regret, privée du breuvage devenu sa principale nourriture. «Sans doute, se dit-elle, ce n'est qu'un caprice, qu'un moment d'obstination de l'ânesse à ne pus livrer son lait; il faut bien s'y résigner.»
En effet, le lendemain matin elle reçut, rempli jusqu'au bord, son vase accoutumé; mais, le soir, nouvelle privation: l'ânesse fut tout aussi stérile que la veille. Marthe s'inquiète de cet étrange événement, dont elle était loin de deviner la cause. Elle ne pouvait penser que c'était l'espiègle Zélia qui, secondée par Rosine Bérard, s'amusait, dès que l'ânesse était de retour des champs et que les filles de basse-cour vaquaient aux travaux qu'on leur avait imposés, à délivrer l'ânon de l'étable où il était enfermé, et à lui faire téter sa mère à l'insu de tout le monde. Les deux jeunes étourdies s'amusaient beaucoup de la surprise et de l'embarras qu'éprouvait la vieille Marthe lorsqu'elle arrivait, le vase de porcelaine en main, pour traire son ânesse, dont elle ne recevait que des ruades. Cachées dans un coin de la basse-cour, elles riaient sous cape et s'applaudissaient en secret du bon tour qu'elles jouaient à la pauvre vieille, sans songer à tout le chagrin qu'elle éprouverait de la perte irréparable qu'elles lui feraient supporter. Il est de ces imaginations ardentes, inconsidérées, qui n'envisagent que ce qui flatte au premier abord, et que le premier succès d'un projet aveugle sur toutes les suites qu'il peut avoir. Tant il est vrai qu'il faut toujours songer à ce que le plaisir du moment ne soit pas payé cher par le chagrin de l'avenir.
En effet, madame d'Harneville, obligée, pour sa santé, de prendre le lait deux fois par jour, s'occupa sans relâche à se procurer une autre ânesse. L'affliction de Marthe fut profonde; elle se voyait privée d'une rétribution qui devait lui donner une aisance tant désirée. Déjà même, croyant que Margot devenait stérile et d'un accès difficile, elle se disposait à la vendre à bas prix; mais aurait-elle alors le moyen d'acheter un autre âne pour faire ses commissions? et, si elle ne pouvait plus les faire, la voilà donc réduite à demander l'aumône, à finir ses jours dans un hôpital.... Oh! que de maux produits souvent par la plus simple cause!
Rosine et Zélia sentirent alors toute l'importance de la faute qu'elles avaient commise: elles ne purent supporter l'idée de causer la ruine et le malheur de la pauvre femme qu'elles aimaient tant. La honte momentanée d'un aveu n'était rien en comparaison des regrets cuisants qu'elles se préparaient par un coupable silence. Elles révélèrent donc leur secret, et découvrirent le manége qu'elles avaient inventé pour tromper Marthe, sans réfléchir à tout le mal que pouvait produire leur étourderie. Elles reçurent de leurs mères une vive remontrance: madame de Courcelles surtout, qui était aussi sévère, aussi inexorable pour les fautes du coeur, qu'elle était indulgente pour de simples espiègleries, fit connaître à Zélia combien elle était blessé du tour perfide qu'elle avait osé jouer à la vieille Marthe. Elle ne lui pardonna qu'à condition qu'elle remettrait à cette pauvre femme un quartier de la pension qu'elle recevait pour ses menus plaisirs. Madame Bérard, qui était revenue des eaux de Baréges, imposa la même réparation à Rosine. Dès le soir même, l'ânesse, dont le lait n'avait pas été tari secrètement, procura à Marthe la jouissance d'offrir à madame d'Harneville le vase accoutumé. La santé de cette dame fut entièrement rétablie, et Marthe reçut, outre les trente francs par mois, cinq pièces d'or, qui, avec ses économies, et les amendes auxquelles Zélia et Rosine avaient été condamnées par leurs mères, composèrent à la bonne vieille un petit capital et une aisance dont avait failli la priver une simple étourderie. Aussi, lorsque les deux jeunes espiègles, entraînées par leur naturel et leur ardente imagination, jouaient quelques tours aux gens du château, aux habitants du voisinage, elles réfléchissaient toujours sur les effets qu'ils pourraient produire, et se disaient, même en folâtrant: «N'oublions pas le lait d'ânesse.»
LE BATEAU DE SAINT-CYR
OU
LE GROS CHIEN DE FERME.
A une demi-lieue de la ville de Tours, sur la riante levée qui conduit à Saumur, est un village adossé aux riches coteaux de la Loire, appelé _Saint-Cyr_, séjour remarquable par les délicieuses habitations qu'il renferme, par la beauté de ses fruits et l'exquise qualité de ses vins.
Au bas de ce coteau fertile et très-renommé, vis-à-vis la belle manufacture de tapis établie à Sainte-Anne, sur l'autre rive du fleuve, existe de temps immémorial un bateau qui passe et repasse les nombreux habitants de la ville et de la campagne. Il est ordinairement dirigé par un seul batelier, qui ne se sert que d'avirons plus ou moins longs, selon la hauteur des eaux de la Loire. Comme ce trajet, ordinairement assez prompt, évite beaucoup de chemin aux personnes qui se rendent dans la partie occidentale de la ville, ce bateau, pendant toutes les saisons de l'année, et surtout dans les beaux jours, est très-fréquenté.
Agathine Bertrand, orpheline et sans fortune, existait des bienfaits de son oncle maternel, propriétaire d'une manufacture de carreaux en terre cuite, située près le pont de la Mothe, sur le bord de la rivière. Cet excellent homme, veuf et sans enfants, avait réuni toutes ses affections sur Agathine, sa filleule, et, désirant l'établir d'une manière convenable à l'honnête fortune qu'il amassait par son industrie et son travail, il avait placé la jeune orpheline dans une des meilleures pensions de la ville, où elle se faisait distinguer par son aptitude et ses rares dispositions. Aussi adroite au travail de l'aiguille qu'instruite dans la langue, dans l'histoire et la géographie, Agathine, âgée à peine de treize ans, venait de remporter, dans le concours de l'année, le prix de couture, et surtout celui d'estime, qui toujours annonce un heureux caractère et l'heureux don de se faire aimer. Ce double succès avait vivement touché son oncle: il voulait absolument lui en prouver sa satisfaction. C'était l'époque d'une des brillantes foires établies dans la ville de Tours; le mois d'août était arrivé. Agathine, conduite par son père adoptif aux plus belles boutiques qui garnissaient les terrasses adossées aux murs de la ville, reçoit pour récompense de l'honorable prix qu'elle a obtenu la permission de choisir ce qui lui plairait le plus; la jeune pensionnaire, aussi simple dans ses goûts que modeste par caractère, était en ce moment vêtue d'une robe de percale blanche sans garniture, d'un chapeau de paille orné d'un ruban rose, et portait sur le cou un petit madras à carreaux bleus et blancs. Son oncle s'attendait à ce qu'elle choisirait quelque objet de prix, et suivait le mouvement et l'expression de ses yeux, pour y lire ce qui pourrait lui plaire. Aucune étoffe moderne, aucune broderie, aucun bijou ne put attirer les regards de la jeune personne; mais, en passant devant un magasin de nouveautés, où flottaient au gré du vent plusieurs écharpes de couleurs nuancées, Agathine s'arrête et s'écrie: «Oh! que c'est joli!... on dirait l'arc-en-ciel qui luit après l'orage.» A l'instant même l'excellent oncle fait emplette de la brillante écharpe, dont il entoure la nouvelle Iris. Celle-ci, d'abord, rougit de plaisir, puis de modestie. Elle prétendit que cette parure ne cadrait point avec la simplicité de ses vêtements, et qu'elle n'aimait pas à paraître au-dessus de son état; mais son oncle persista dans son offre, et soutint que sa fille d'adoption, qui venait de remporter le prix d'estime, devait être distinguée de ses rivales. «C'est justement, cher oncle, répondit l'aimable Agathine, pour me montrer digne de ce prix si flatteur, que je dois paraître toujours simple dans ma parure: si je vous en croyais, je prendrais le ton et le costume des premières demoiselles de la ville, et je me ferais moquer de moi. J'ai retenu, parmi les principes que j'ai reçus, qu'on ne doit jamais prendre que ce qui appartient à la classe qu'on occupe dans le monde.--Mais j'ai de l'aisance, mon enfant; je n'ai que toi pour mon héritière; après tout, ma profession de manufacturier ne me place ni au-dessus ni au-dessous de personne; et l'éducation que tu as reçue te donne bien le droit de porter une écharpe. Elle te va si bien! et j'ai tant de plaisir à t'en voir parée!» Il fallut céder à d'aussi tendres instances; et, bien que la modeste Agathine fût dans tout son ajustement d'une grande simplicité, elle ne put être insensible au plaisir de porter l'élégante écharpe, qui lui rappelait et son prix d'estime et la généreuse bonté de son oncle.
Chaque fois que celui-ci réunissait quelques amis à sa manufacture, et principalement le dimanche, il envoyait chercher Agathine à sa pension, par une ancienne bonne qui l'avait vue naître; et toutes deux, après avoir parcouru les quais plantés d'arbres, dont est embellie la partie septentrionale de la ville de Tours, elles gagnaient le bateau de Saint-Cyr et débarquaient sur la rive en face, à peu de distance de la manufacture. La jeune pensionnaire ne manquait jamais, quand il faisait beau temps, de se parer de l'écharpe qu'elle avait reçue de son oncle, et qu'à ce titre elle conservait avec le plus grand soin.
Un dimanche, au commencement de septembre, lorsqu'elle traversait la Loire avec sa bonne, dans le bateau de Saint-Cyr, on entend les cris de plusieurs petits villageois qui, longeant le bord de l'eau, se repaissaient du cruel spectacle d'un gros chien de ferme au cou duquel on avait attaché une pierre, et qui, malgré tous ses efforts, cédant au cours du fleuve, était à moitié noyé. Quelquefois, cependant, il soulevait encore avec peine sa tête au-dessus de l'eau, et paraissait éviter la mort dont il était menacé. Il passait à peu de distance du bateau, vers lequel il portait un regard presque éteint, et qui semblait appeler à son secours. Le batelier, s'imaginant abréger l'agonie du pauvre animal, lève en l'air son grand aviron, et se dispose à lui en asséner un coup sur la tête: «Arrêtez! s'écrie Agathine; eh! quel mal vous a fait cette pauvre bête?...» Elle détache aussitôt son écharpe qui lui est si chère, en jette un bout sur le chien: celui-ci le saisit dans sa gueule avec le peu de forces qui lui reste; de l'autre bout, Agathine l'attire au bord du bateau; on coupe la corde qui attache à son cou la pierre sous le poids de laquelle il succombait; et à l'aide de plusieurs passagers et du batelier lui-même, touché du généreux élan de la jeune personne, le pauvre animal est étendu dans le bateau, où il reste d'abord quelques instants hors d'haleine et comme anéanti; mais, peu à peu se ranimant, il se traîne vers sa jeune libératrice et lui lèche les pieds. Elle veut préserver sa robe de percale: le chien lui lèche la main; et appuyant son énorme tête sur un de ses genoux, il la regarde avec une expression qui semble lui dire: «Je vous rends grâce de m'avoir sauvé la vie.» Le bateau atteint l'autre rive du fleuve; Agathine en sort avec sa gouvernante et s'aperçoit que le gros chien la suit à la trace: elle s'arrête et lui fait signe d'aller rejoindre son maître; le pauvre animal se couche à plat ventre et la regarde d'un air qui disait clairement: «Je me donne à vous.» Il fut en effet impossible de l'empêcher de suivre Agathine jusque chez son oncle, à qui elle s'empressa de raconter son aventure. «Mon écharpe est un peu déchirée, lui dit-elle; mais le chien existe encore.» A ces mots, celui-ci remue la queue en signe de joie, et revient de nouveau lécher les mains de sa libératrice. «Mais peut-être, lui dit son oncle, est-ce un chien malade.--Oh! non, répondit Agathine, il est trop caressant, il est trop expressif: voyez le calme et la bonté de son regard; d'ailleurs, on peut s'en assurer.» On offre aussitôt un morceau de pain à l'animal, qui le dévore: bientôt il reprend sa vivacité naturelle, fait mille bonds joyeux, aboie d'une voix sonore, retentissante, et revient toujours se coucher aux pieds d'Agathine, dont il est impossible de la séparer. Il la suit partout; il a les yeux constamment attachés sur les siens, pour obéir au moindre signe qu'elle lui fait; et pendant la nuit entière qu'elle passa à la manufacture, il se coucha le long de la porte de sa chambre, grinçant des dents à ceux qui voulaient le faire retirer, et prenant possession du terrain, où il paraissait s'établir en sentinelle vigilante. Le lendemain matin, dès qu'Agathine ouvre sa porte, il vient humblement lui lécher les mains, puis il sort et va l'attendre dans la cour, où il met à la raison les chiens de la manufacture qui veulent le troubler dans son service, et le contrarier dans la ferme résolution qu'il a prise. Agathine se sépare de son oncle et regagne le bateau de Saint-Cyr; le chien la suit. Le batelier s'oppose à ce qu'il accompagne sa nouvelle maîtresse; il se jette à la nage et la rejoint sur l'autre rive, l'accompagne jusqu'à sa pension, où il n'ose entrer; mais il reste couché sur le seuil de la porte, d'où personne ne peut le faire déguerpir. Agathine, qui s'en aperçoit, lui fait donner à manger. Il ne quitte pas l'entrée de la pension, et, profitant enfin du porteur d'eau qui vient faire la provision d'usage, il entre furtivement derrière lui, pénètre dans la grande classe où se trouve Agathine, vient en tremblant lécher ses chaussures, et se couche devant elle. Le moyen de résister à de si touchantes marques d'attachement et de reconnaissance? Agathine ne peut s'empêcher d'adopter cet excellent animal, et lui fait signe de gagner la cour du pensionnat, et de se retirer dans un bûcher, où elle se fait préparer pour lui de la paille; il obéit et ne revient plus importuner sa jeune maîtresse que lorsqu'elle l'appelle. Ensuite, le dimanche suivant, elle retourne chez son oncle; le chien la suit, traverse de nouveau la Loire à la nage, tandis qu'elle la passe dans le bateau de Saint-Cyr, et l'accompagne à la manufacture, où il fait mille nouveaux traits de dévouement et de fidélité.
On prend des informations, et l'on découvre que cet animal appartient à un riche fermier des environs de Tours; conduit dans une auberge, il avait voulu défendre le porte-manteau de son maître, attaché sur la croupe de son cheval; des garçons d'écurie, qu'il avait mordus pour remplir son devoir de gardien fidèle, l'avaient garrotté, et, après lui avoir attaché une énorme pierre au cou, étaient allés le jeter à la rivière, d'où l'avait sauvé la jeune pensionnaire, qu'il ne voulait plus quitter. En effet, c'était en vain que le fermier venait le chercher à la manufacture et l'emmenait attaché à la queue de son cheval; dès que la pauvre bête était libre, elle revenait, soit au pont de la Mothe, soit à la pension d'Agathine, auprès de laquelle il trouvait toujours les moyens de pénétrer. Il finit enfin par établir entre elle et son oncle une correspondance aussi touchante que remarquable. Celui-ci fit une maladie qui sans mettre ses jours en danger, le retint longtemps au lit. Agathine brûlait du désir d'avoir chaque jour des nouvelles de son père adoptif; et l'infatigable Dragon, c'est ainsi que l'appelait le fermier qu'il allait visiter souvent, l'infatigable Dragon s'établit l'émissaire entre l'oncle et la nièce. Au moyen d'un petit sac de cuir qu'on avait ajouté à son collier, il allait de la manufacture à la ville, porter les nouvelles du cher malade, qui traçait quelques mots de sa main pour sa chère Agathine, dont il recevait, une demi-heure après, la réponse et les remerciements. Quelquefois, cependant, Dragon mettait un peu de temps à remplir son message, car lorsque le bateau de Saint-Cyr, où maintenant le batelier le recevait gratis, était de l'autre côté du fleuve, le chien prenait sa course le long du rivage, gagnait le pont de Tours, l'un des plus beaux de l'Europe, et en vingt minutes il était à la pension, où toujours il recevait un gros morceau de pain et léchait la main généreuse qui le lui présentait.
Mais, quand revinrent les beaux jours, Dragon redoubla de zèle et d'activité. Devenu cher à l'oncle d'Agathine, il portait chaque matin à cette dernière, dans un petit panier couvert, dont l'anse garnie de linge ne pouvait lui blesser la gueule, les fleurs les plus fraîches, les fruits les plus nouveaux. Dragon n'attendait plus à la porte de la pension, où il avait acquis ses grandes entrées; c'était à qui l'introduirait, dès qu'il aboyait dans la rue. Reprenant alors son panier entre ses dents, il venait le déposer, en remuant la queue, devant sa jeune maîtresse, et lui offrait de quoi augmenter son déjeuner et celui de ses plus chères compagnes. Le chien revenait à la manufacture, mais sans se presser: sa commission était faite. Aussi le voyait-on souvent attendre sur les bords de la Loire que le bateau de Saint-Cyr revint de son côté, pour le passer et lui éviter le grand tour.
Tant d'instinct, de zèle et de services variés rendirent Dragon fameux dans tout le pays: on le citait comme le modèle de la plus rare intelligence. Agathine, en appuyant tendrement sa main sur sa grosse tête velue qu'il baissait humblement, se félicitait sans cesse de lui avoir sauvé la vie, et son oncle n'appelait plus Dragon que _son fidèle_. Mais ce titre devint encore plus digne de cet animal par un événement inattendu dont je suis heureux de faire ici le récit.