Contes à mes petites amies

Chapter 2

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Telle était l'opinion de Gabrielle Dostanges, fille unique d'un officier général retiré du service. Celui-ci, pour se livrer entièrement à l'agriculture, son occupation chérie, avait acheté une terre sur les bords de l'Indre, qui partage en deux parties égales le beau jardin de la France: sites ravissants où la nature semble étaler avec coquetterie tout ce qui peut charmer les yeux et intéresser le coeur par de touchants souvenirs.

C'était dans le joli vallon de Courçay que le général Dostanges, veuf depuis quelque temps, avait acquis une terre où il passait la belle saison. Pendant le reste de l'année, il habitait Paris, ou sans cesse il s'occupait de l'éducation de sa fille, qu'il ne quittait jamais.

Gabrielle avait une figure spirituelle; sa taille élancée était pleine de grâces, et son regard pénétrant annonçait une imagination vive et le plus heureux naturel; mais, gâtée par son père, sur lequel son espièglerie même avait le plus grand empire, elle se livrait à une dissipation continuelle, et souvent à des inconvenances qui diminuaient le vif intérêt qu'inspiraient au premier abord sa gaieté franche et ses heureuses saillies. Tantôt elle coupait brusquement la conversation des personnes les plus respectables que réunissait le général, et les fatiguait bien souvent par mille questions puériles; tantôt elle se servait elle-même à table, et s'appropriait tout ce qui pouvait flatter sa friandise ou son caprice.

Mais ce qui paraissait le plus étrange, c'était de voir Gabrielle s'échapper comme un jeune lévrier sortant de l'attache, courir dans le parc, sur les bords de la rivière, sans chapeau, sans fichu; s'exposer, soit à l'ardeur d'un soleil dévorant, soit à la fraîcheur subite et dangereuse d'une pluie d'orage, et revenir, haletante et couverte de sueur, auprès de son père, qui ne pouvait s'empêcher alors de lui témoigner la vive inquiétude que lui avait causée son absence. Mais Gabrielle, enhardie par l'inaltérable bonté du général, lui répondait avec sa légèreté ordinaire, et, lui sautant au cou: «Ne te fâche pas, petit père! à la campagne tout est permis. Toi-même tu restes la journée entière en casquette, en habit de chasse, et tu ne fais plus ta barbe que tous les quatre ou cinq jours, ce qui ne m'empêche pas de t'embrasser. Il est si doux de se débarrasser de la contrainte de la ville! Personne ici ne peut remarquer mes folies, et, à mon âge, on a besoin de courir, de s'amuser.» Le général, aussi faible avec sa fille qu'il était sévère avec le soldat, se laissait aller aux cajoleries de Gabrielle. Celle-ci gardait encore quelque convenance lorsque des personnes de la ville ou des châteaux voisins venaient le visiter; mais, dès qu'elle était seule avec son père, elle reprenait ses habitudes et se livrait à toutes les extravagances que lui suggérait son imagination, et sur lesquelles l'aveuglait son inexpérience.

On était à l'époque de la fenaison: déjà la majeure partie des prairies fertiles qu'arrose l'Indre dans son cours tortueux était dépouillée de sa parure, et dès que les foins sont enlevés, l'immense surface de ce beau tapis vert que la nature étale à nos yeux est couverte d'une quantité prodigieuse d'animaux de toute espèce, qui, retenus dans leurs étables depuis plusieurs mois, accourent se repaître de l'herbe nouvelle. Ces vaches, ces chèvres, ces moutons, sont ordinairement surveillés par des bergères de tout âge, dont l'usage est de se réunir sous le premier ombrage qu'elles rencontrent; et là, tout en filant la quenouille ou en tricotant de gros bas de laine, elles forment un comité qui passe en revue les divers habitants des environs, rappelle les anecdotes récentes, approuve ou blâme les mariages faits et à faire, exerce en un mot une critique inexorable envers et contre tous.

Gabrielle n'avait pas de plus grand plaisir que d'aller chaque soir entendre ce comité; il se tenait le plus souvent au bas du parc du château, sur les bords de la rivière. Cachée sous un épais feuillage, elle pouvait, sans être vue, prêter une oreille attentive à tout ce qu'on disait. Tantôt c'était le récit d'une noce à laquelle on s'était amusé aux dépens des belles dames de la ville; tantôt c'était la peinture fidèle et touchante du bonheur inexprimable de la vieille Marthe, dont le fils, conscrit, venait d'obtenir son congé de réforme. Enfin il ne se passait pas dans la contrée le moindre événement qui ne fût raconté, commenté, augmenté par le comité des bergères.

Mais quelle fut un jour la surprise de Gabrielle, lorsqu'elle entendit qu'elle-même était l'objet de la conversation et des rires satiriques de toutes ces villageoises! «Mam'zelle Dostanges, disait l'une, est une bonne petite enfant; mais elle est ben dissipée, ben familière pour la fille d'un général.--Son père la laissa faire tout c' qu'el' veut, dit une autre: aussi la rencontrons-nous partout seule, grimpant sur les arbres, montant sur nos ânes, effarouchant nos moutons, et faisant un vacarme ni pus ni moins qu' si c'était un p'tit polisson sortant d' l'école.--Je n' sommes que d' simples paysannes, ajoutait une troisième, mais j'avons plus d' tenue qu' ça.--N' faudrait pas, repris une quatrième, que j' fussions tenir à mon père tout' les raisons qu'el' tient au sien: i' me r'lèverait d' manière à c' que j' n'y r'vinssions plus, et ça s'rait juste.--Eh ben! dit une autre bergère qui paraissait la plus maligne de toutes, ces d'moiselles, ces filles d' bourgeois, d' général, ça s' croit mieux induquées qu' nous; ça nous r'garde comme d'z espèces grossières, et pourtant ça n' nous vaut pas en fait d' respect filial ... non, ça n' nous vaut pas.»

Gabrielle, surprise et confuse, reconnut alors que nos fautes sont remarquées aux champs comme à la ville, et que, chez les bons et simples agriculteurs, les vertus domestiques sont cultivées avec plus d'exactitude peut-être que chez les gens favorisés de la fortune et dans un rang élevé. Mais bientôt la vivacité de son caractère et son insouciance habituelle lui firent oublier cette première leçon. Elle reprit son train de vie, et se livra plus que jamais à toutes ses conséquences.

Le matin d'une des plus belles journées de l'automne, entraînée par son étourderie accoutumée, Gabrielle, nu-tête et les cheveux dans le plus grand désordre, vêtue d'une robe sale et déchirée, ses souliers éculés et ses bas sur les talons, jouait au bout de l'avenue du château de son père, sur le grand chemin, avec plusieurs petits garçons de son âge, fils d'honnêtes ouvriers des environs, et, parmi les espiègleries qui lui étaient passées par la tête, elle avait formé, sur des charpentes qui bordaient la grande route, une balançoire où, juchée d'un côté, ses jupes relevées au-dessus des genoux, elle faisait la chouette à deux jeunes villageois placés à l'autre bout de la pièce de bois, et se livrait avec eux à tout ce que les jeux de l'enfance ont de plus bruyant, de plus évaporé. Un officier, frère d'armes du général Dostanges, n'avait point voulu passer en Touraine sans le voir et l'embrasser. Il aborde la troupe folâtre, et, s'adressant à Gabrielle, qu'il prend pour une petite fille d'ouvrier à qui la demoiselle du château a donné ses vieilles robes, il lui demande la chemin qui conduit à l'habitation de son ancien camarade: «La première allée d'arbres sur votre droite, répond la jeune espiègle; à la grille en face.» A ces mots, elle descend de la balançoire, et, avec son obligeance naturelle, elle accompagne jusqu'à l'avenue l'étranger, qui lui met deux gros sous dans la main. Gabrielle rougit, et ne doute plus que l'inconnu ait cru voir en elle l'enfant de quelque pauvre ouvrier. Oh! combien elle souffrit de cette méprise! combien elle se repentit de s'être oubliée jusqu'à ce point! Mais sa confusion redoubla lorsque, paraissant à table chez son père, elle fut reconnue par l'étranger pour la petite fille qu'il avait assistée. Il raconta, avec la joyeuse franchise d'un militaire, ce qui s'était passé. Le général, pour la première fois, ne put s'empêcher de faire à sa fille des reproches sérieux. Il exigea qu'elle porterait pendant un mois, dans un coin de sa bourse, les quatre sous qu'elle avait reçus, afin de se rappeler à quel point elle s'était exposée sur une balançoire formée à l'improviste avec des bois de charpente, qui pouvaient l'estropier ou blesser les jeunes villageois qu'elle associait à ses extravagances.

Gabrielle obéit, et obtint de son père que cette aventure humiliante resterait inconnue; mais, peu de jours après, lorsqu'elle alla de nouveau entendre le comité des bergères, elle eut la pénible conviction que tout leur avait été révélé. Quelles plaisanteries mordantes elle entendit sur son compte! Oh! que les deux gros sous qu'elle était condamnée à porter sans cesse lui parurent pesants! «Eh quoi! se disait-elle, rien ne peut donc échapper à ce comité des bergères!»

Peu de temps après elle en eut une preuve plus convaincante encore, et qui fit sur elle une impression décisive et salutaire. Aveuglée par l'extrême tendresse de son père, Gabrielle s'abandonnait plus que jamais à toutes ses étourderies, et devenait, sans s'en apercevoir, d'une indocilité dont le général Dostanges souffrit quelque temps en silence, mais sur laquelle il finit par éclater avec une vivacité qui effraya sa fille, et lui fit sentir qu'il est souvent des bornes pour l'indulgence. M. Dostanges avait les yeux trop clairvoyants, et surtout trop grand usage du monde, pour ne pas s'apercevoir des défauts de sa fille. L'amour-propre, dompté longtemps par l'amour paternel, se livra donc à toute son explosion.

Gabrielle avait deux serins qu'elle aimait beaucoup; mais, trop légère pour les soigner elle-même, elle les confiait à la garde particulière d'une femme de charge dont l'obligeance et la bonté ne pouvaient être comparées qu'à l'attachement qu'elle portait à sa jeune maîtresse. Le couple chéri préparait sa couvée, et déjà deux petits oeufs ornaient le nid qui leur était destiné. La cage habitée par les deux serins était suspendue au plafond de la chambre à coucher de Gabrielle, d'où on la descendait au moyen d'une poulie. La corde à laquelle cette cage était attachée commençait à s'user, sans qu'on s'en fût aperçu. Un matin que l'excellente femme de charge descend l'habitation des serins pour y renouveler les graines accoutumées, la corde se rompt, la cage tombe sur le parquet, et les deux oeufs, objet de la plus tendre espérance, sont brisés, au grand regret de celle qui les soignait avec tant de zèle et d'assiduité. On conçoit quel fut le chagrin de Gabrielle: il était légitime; mais ce qui ne le parut pas aux yeux du père, ce furent les lamentations outrées de sa fille. Elle voulut faire gronder la femme de charge, bien innocente de ce malheur, et la priver peut-être de la confiance dont l'honorait le général. Les plaintes de la jeune étourdie furent si amères, ses reproches à la pauvre femme de charge furent si accablants, que M. Dostanges, souvent trop indulgent pour mille extravagances, mais qui était inexorable pour les vice du coeur, s'emporta contre Gabrielle avec une telle violence, que celle-ci en fut terrifiée. Il lui fallut fuir la présence d'un père qu'elle aimait, et passer le reste de la journée dans sa chambre, d'où elle ne sortit que le lendemain, aux sollicitations réitérées de l'excellente femme qu'elle avait traitée avec tant d'injustice et de cruauté.

Cette aventure avait fait une vive impression sur notre enfant gâtée. Elle fut tenue secrète, et Gabrielle espérait bien quelle resterait dans l'oubli; mais, la première fois qu'elle se rendit dans le bosquet solitaire auprès duquel se formait le comité des bergères, elle les entendit s'égayer en ces mots sur son compte: «Voyez-vous c't' injustice, c't' inhumanité, disait l'une, d' vouloir faire chasser la femme d' charge du château pour un p'tit accident qu'ell' n' pouvait prévoir!--Ça s'imagine, disait l'autre, qu'on n' doit jamais broncher, parc' qu'on est à son service.... Vouloir perdre une brave femme qui tant d' fois l'a portée sur ses bras; et ça pour deux oeufs d'serins!

--J' n'aurais jamais cru ça d'elle, ajoutait une troisième: fiez-vous donc à toutes ces mam'zelles! Ça vous enjôle, ça rit avec vous; et puis ça vous plante là pour la plus petite faute.--Quoiqu' ça, dit à son tour une quatrième, je n' suis pas fâchée d' la chose, puisqu'elle a fait ouvrir les yeux à c' bon général sur les défauts d' sa fille. I' m' parait qu'il l'a m'née vertement, et il a ben fait.--Faut nous en amuser, dit en riant une cinquième, la plus espiègle de la bande: la première fois qu'ell' nous abord'ra, j' l'i d'mand'rons si ses s'rins sont éclos, si ell' récompense ben la brave femme qui les soigne; enfin, si son père s'amuse toujours d'ses espiègleries.--Oui, oui! s'écrient à la fois toutes les bergères, ça nous divertira....» Et aussitôt mille éclats de rire suivirent ce complot, qu'autorisait l'extrême familiarité de Gabrielle avec toutes les jeunes paysannes des environs.

Mais celle-ci sut éviter les questions que se proposaient de lui faire les bergères réunies. Elle sentit que si l'on doit traiter avec égard et bonté tous ceux qui travaillent à l'agriculture, on peut en même temps garder la dignité qui nous appartient, et savoir se respecter soi-même. Il se fit en elle un changement remarquable: plus de disparitions imprévues, de démarches évaporées, plus de balançoire sur la grande route, et que rappelaient sans cesse les deux gros sous que Gabrielle portait encore dans sa bourse; plus de ces criailleries après les petits garçons du voisinage; plus de reproches amers à la femme de charge, pour laquelle on la vit redoubler d'estime et d'égards. Elle soigna elle-même ses serins, et bientôt ils lui donnèrent une seconde couvée qui fut heureuse. A table, elle ne mangea que ce que lui donnait son père, et ne se mêla qu'avec une extrême réserve aux toasts qu'il lui faisait porter avec ses anciens frères d'armes. En un mot, Gabrielle devint aussi sensée qu'elle avait été distraite, étourdie; aussi digne, aussi décente qu'on l'avait vue familière, évaporée; et, si quelquefois il lui échappait encore quelques fautes légères, elle s'empressait de les réparer, certaine qu'elles seraient aussitôt divulguées par les gens du château, et qu'elles exciteraient la critique et les rires vengeurs du comité des bergères.

LA ROBE DE GUINGAMP.

Si l'on calculait bien tous les avantages que produit l'urbanité, tout le charme qu'elle répand sur notre vie et surtout les méprises fâcheuses qu'elle nous évite, on se ferait un devoir constant d'être affable pour tout le monde, de ne jamais mesurer les égards qu'on doit aux personnes qui nous abordent sur leur extérieur, sur leur vêtement, sur leurs manières simples et souvent prises à dessein de cacher un grand nom, une haute célébrité. Il ne suffit pas d'avoir une éducation soignée, des talents, de l'esprit, d'aimables reparties; tout cela n'est rien si l'on ne sait pas l'accompagner de cette aménité sans adulation, de ce ton prévenant et digne qui concilie tous les suffrages, subjugue tous les coeurs; et, comme le dit une femme célèbre dont les écrits sont devenus un modèle inimitable: «_La délicatesse est la grâce de la bonté._»

Madame Dastrol, veuve d'un ingénieur en chef des ponts et chaussées, habitait une très belle maison de campagne, située aux environs d'Amboise, près du château de Chanteloup, remarquable par les souvenirs historiques qu'il retrace, et surtout par cette pagode chinoise à sept étages du haut de laquelle on découvre quatorze villages, et l'on domine sur l'admirable jardin de la France, arrosé par la Loire, qu'on suit de l'oeil pendant vingt-cinq lieues qu'elle parcourt. Ce point de vue, l'un des plus étendus, l'un des plus riches de toute la contrée, attire ordinairement les étrangers qui séjournent dans la Touraine, et plus d'une fois leur curiosité satisfaite et la beauté du site les conduisaient jusqu'à la belle habitation de madame Dastrol, qui n'en était distante que d'une demi-lieue.

Cette dame avait deux filles: Delphine et Eugénie. Autant l'une aimait le faste et la parure, et désirait avoir tout ce que la mode peut inventer, autant l'autre était simple et peu recherchée dans ses vêtements. La robe du moindre prix, les cheveux relevés avec un peigne d'écaille, une collerette de gaze unie, et des brodequins de toile écrue: telle était la parure ordinaire d'Eugénie. Delphine, au contraire, portait toujours une robe d'étoffe rare et nouvelle, faite à la dernière mode et surchargée de garnitures, un canezou garni de riches dentelles; et sur son chapeau d'une forme outrée se mêlaient blondes, plumes et rubans. Chaque jour c'était une nouvelle ceinture à la grecque, à l'écossaise; un large bracelet, orné de turquoises, couvrait chacun de ses bras, qu'il serrait au point de gêner le mouvement de ses mains; et des guêtres de chez Steiger enlaçaient si fort le bas de la jambe et le pied, qu'elle ne pouvait marcher sans éprouver une vive douleur; mais que ne sacrifierait-on pas à l'empire de la mode?

On conçoit facilement que cette différence de goûts et de penchants qui existait entre les deux soeurs influait beaucoup sur leur caractère et sur leurs affections. Delphine ne faisait cas que des personnes dont la parure et l'extérieur annonçaient un haut rang, une grande fortune; Eugénie ne s'attachait qu'aux qualités du coeur, et ne jugeait des individus que par l'expression de leur langage et tout ce qui annonçait une âme pure, élevée. Elle avait moins de jeunes amies que sa soeur; mais le peu qu'elle possédait lui offrait un juste retour des tendres épanchements de son esprit et de son coeur.

Un jour, c'était vers la mi-septembre, époque de l'équinoxe, qui attire assez souvent des pluies abondantes et produit des orages, Delphine et Eugénie venaient de rentrer, avec leur mère, d'une longue promenade, et n'avaient eu que le temps d'échapper à une ondée, lorsqu'elles aperçurent des croisées du salon deux étrangères qui traversaient à pied la grande cour, et se réfugiaient sous une remise, pour s'y mettre à l'abri de la pluie. L'une paraissait âgée d'environ cinquante ans; elle était modestement vêtue et portait sur la tête un chapeau de paille sans autre ornement qu'un ruban entourant la forme et venant nouer sous le menton. Une jeune personne de douze à treize ans, habillée plus simplement encore, l'accompagnait. Sa petite robe de guingamp sans garnitures était serrée autour de sa taille par un ruban noir; elle avait pour coiffure une capote de taffetas dont la couleur paraissait un peu altérée par le soleil; un foulard noué à son cou et des souliers de peau noire: telle était la toilette de la jeune inconnue.

L'orage devenant plus violent et la pluie continuant à tomber, madame Dastrol, qui avait une âme trop élevée pour manquer en ce moment aux devoirs de l'hospitalité, fit inviter ces deux dames à se rendre au salon. Elles acceptèrent; et tandis que la maîtresse de la maison allait au-devant d'elle, ses deux filles étudiaient les étrangères, et principalement la jeune personne, qui paraissait être de leur âge. Delphine, dès le premier coup d'oeil, fut convaincue, à l'aspect de la robe de guingamp et de la capote verte, que celle qui les portait n'était ni riche ni d'un rang distingué. Elle ne lui fit en conséquence qu'un accueil froid et réservé. Eugénie, au contraire, dès les premières paroles que prononça la jeune étrangère, à son maintien, à son geste gracieux, et surtout à la noble expression de sa figure, la jugea digne du plus vif intérêt et de tous ses égards.

Madame Dastrol reçut les deux inconnues avec urbanité. Plus habituée que ses filles à juger des personnes au premier abord, elle étudia de son côté la dame qui servait de guide à la jeune personne, et fut convaincue que c'était une femme de mérite, chargée peut-être de diriger l'éducation de sa jeune compagne. «Nous nous sommes laissé entraîner par le charme de la promenade, dit cette dame en regardant sa jeune élève, et lui faisant un signe de discrétion, et, quoique seules, à pied, nous nous sommes écartées de notre demeure beaucoup plus que je ne le pensais. Ces beaux sites de la Touraine vous entraînent malgré vous.... Vous devez être lasse, chère Isabelle, ajouta-t-elle avec expression, et, si ces dames veulent bien le permettre, nous nous reposerons ici quelques instants.--J'ose exiger davantage, reprit madame Dastrol: la pluie est loin de cesser; il est quatre heures et demie; veuillez accepter un dîner de famille que je vous offre sans cérémonie; et, dans la crainte où vous seriez qu'on ne fût chez vous inquiet de votre absence, je puis y envoyer un de mes gens.--C'est inutile, Madame, répond la jeune personne, notre dîner se fait ordinairement à deux heures; et, dès qu'il est terminé, nous sommes dans l'usage, ma bonne amie et moi, de consacrer le reste de la soirée à de longues promenades, où nous nous plaisons à étudier la nature, à converser avec tous les bons agriculteurs.»

Cette révélation des deux étrangères, de dîner tous les jours à deux heures, fit croire à Delphine qu'elles étaient de cette classe moyenne du peuple qui fait ses quatre repas, et qu'elles appartenaient à quelque honnête ouvrier, à quelque simple artisan. La jeune Isabelle, de son côté, étudiait mesdemoiselles Dastrol avec la plus grande simplicité; elle affectait même de se ranger dans la classe dont la croyait être l'aînée des deux soeurs; mais la cadette semblait apercevoir le voile adroit dont se couvrait la charmante inconnue; et plus celle-ci cherchait à s'abaisser, plus la bonne et clairvoyante Eugénie redoublait de prévenances et de soins.

«Si le mauvais temps continue, dit la dame, nous resterons auprès de vous avec un grand plaisir; mais c'est à condition que nous ne dérangerons point l'heure de votre dîner, et que vous nous permettrez d'accepter seulement quelques fruits, lorsqu'on vous servira le dessert.» Tout fut exécuté ainsi qu'on en était convenu. Madame Dastrol, encouragée par l'extrême simplicité de ses deux hôtes, dont la conversation avait toutefois une aisance, un charme inexprimables, ne se fit aucun scrupule de se mettre à table avec ses filles. Delphine ne cessait de traiter avec un ton de protection la jeune Isabelle: celle-ci, tout en remplissant envers elle les petits devoirs de société avec une touchante modestie, adressait le plus souvent la parole à Eugénie, et cherchait à établir entre elles cette douce communication de deux jeunes coeurs qui s'essayent et se conviennent.

Enfin l'on servit le dessert: Eugénie profita de cette occasion pour se livrer au tendre penchant que lui inspirait la jeune inconnue: elle lui offrit avec empressement les plus beaux fruits de la saison, du laitage frais et des gâteaux qu'elle-même avait faits le matin. Elle accompagna ces offres de tout ce que l'esprit a de plus gracieux, de tout ce que le coeur a de plus touchant. Delphine riait sous cape de la déférence de sa soeur, et se disait tout bas qu'elle était bien dupe de témoigner tant d'égards à une robe de guingamp, à une capote verte fanée, et surtout à de petites gens qui dînent à deux heures.