Chapter 13
Elle se rendit à l'heure indiquée au cabinet de son père, dont elle reçut un baiser en échange de celui qu'elle déposa sur son front vénérable. Bientôt fut introduit le condamné de la veille, accompagné de son avocat. Ce magistrat les fait asseoir et ordonne à sa fille de raconter elle-même avec fidélité l'effet de sa fatale imprudence. Mélina, d'une voix altérée et d'un air confus, apprend au négociant par quel événement étrange l'écrit important qui, seul, pouvait le faire triompher, était devenu la proie des flammes; et le magistrat ajoute alors avec dignité: «Que pouvais-je faire, Messieurs, en pareille circonstance? Révéler l'indiscrétion de ma fille et l'anéantissement de l'écrit, c'eût été me donner un ridicule sans opérer une conviction légale; un titre, en justice, ne peut être combattu que par un autre titre. J'ai donc préféré m'en tenir à l'austérité de la loi, et j'ai eu le douloureux courage de condamner un homme de bonne foi.... Mais, comme l'écrit incendié vous eût ramené sans doute un grand nombre de suffrages, et que ce titre unique se trouve anéanti par ma faute ou par celle de ma fille, je vous restitue, Monsieur, la somme qui vous appartient. Voici cent soixante billets de caisse et deux de plus pour les frais du procès auquel vous avez été condamné. Le refuser, ce serait faire le malheur de ma vie, ce serait méconnaître le caractère d'un magistrat qui deviendrait indigne de réprimer les torts de ses justiciables, s'il ne savait pas lui-même réparer les siens.»
L'avocat et son client se retirèrent, après avoir exprimé leur reconnaissance et leur admiration au respectable président. Celui-ci, resté seul avec sa fille, reçut d'elle la plus vive approbation du sacrifice qu'il venait de faire. Mais elle n'en mesurait pas encore toute l'étendue. En effet, ces cent soixante mille francs absorbaient la fortune entière de M. de Montbreuil; il ne restait plus à Mélina que celle de sa mère, devenue très-modiqe par des pertes imprévues. Il fallut donc s'imposer de pénibles privations. M. de Montbreuil, pour soutenir son rang de premier magistrat, fut forcé de faire de grandes réformes dans sa maison. Mélina n'eut plus de femme de chambre, et se vit obligée de vaquer elle-même à l'entretien du linge, à tout ce qui composait sa toilette. Plus de maître d'anglais, de harpe et de dessin; plus de riche parure et de voiture à ses ordres. Il lui fallut aller à pied et paraître simplement vêtue dans les cercles nombreux où jusqu'alors elle s'était montrée si brillante. Blessée de la froideur des uns, piquée des plaisanteries mordantes des autres, elle se retira tout-à-fait du monde, et se vit réduite à un isolement dont son amour-propre eut beaucoup à souffrir.
Ce fut alors qu'elle connut toute l'énormité de sa faute; ce fut alors qu'elle sentit combien peut devenir dangereux et funeste un défaut qui nous paraît léger en apparence, et dont nous négligeons de nous corriger. Jeune fille, qui ne croyez pas que la manie la plus simple puisse avoir de fâcheux résultats, et qui riez de pitié lorsqu'on vous en avertit, voyez la pauvre Mélina, bonne au fond et seulement étourdie, presque ruinée, possédant à peine le strict nécessaire à la mort de l'auteur de ses jours, isolée, rongée de remords sans consolations peut-être.... N'oubliez pas miss Touche-Tout.
FIN.
TABLE.
Le père Dante.
La Souris blanche.
Le comité des Bergères.
La Robe de guingamp.
Le jeune Pêcheur.
La Noce de village.
Ressource en soi-même.
Le Lait d'ânesse.
Le bateau de Saint-Cyr.
Le tableau de Fénelon.
Le château de Chenonceaux.
Les deux Orphelines.
Le produit d'une Gerbe.
Une Mère.
La chaumière de la Veuve.
Les Devoirs de l'hospitalité.
Miss Touche-Tout.
FIN DE LA TABLE.
End of Project Gutenberg's Contes à mes petites amies, by J. N. Bouilly