Contes à mes petites amies

Chapter 10

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A l'entrée du grand chemin qui conduit de la route de Nantes au village de Fondettes, est une habitation charmante appelée _les Tourelles_. Elle domine sur la plus belle partie du jardin de la France, et pendant près de quinze lieues, on y suit de l'oeil le Cher et la Loire, qui serpentent délicieusement à travers d'immenses prairies, des vallons et des îles de toutes dimensions et d'une variété ravissante. C'est surtout à l'époque du printemps et de l'automne, lorsque l'équinoxe agite les vents et rend la navigation favorable, que cette habitation très-renommée offre un spectacle enchanteur. On aperçoit au fond de l'horizon, sur chaque rivière, une quantité prodigieuse de voiles qui remontent les produits du commerce maritime, forment des espèces de flottes qu'on voit, qu'on perd de vue, et qu'on retrouve à travers les arbres touffus dont sont couvertes les différentes îles.

Cette belle habitation, dont le propriétaire est un habile et riche spéculateur qui fait à Paris le plus noble emploi de sa fortune, était occupée par une famille étrangère, venue en Touraine pour se perfectionner dans la langue française, y goûter ce charme inexprimable, y respirer cet air si suave et si pénétrant qu'on ne trouve que dans ces beaux climats. Le chef de cette famille, M. Kistenn, homme aimable, instruit et bienfaisant, attirait dans sa charmante retraite les personnes des environs qu'il jugeait dignes de former sa société habituelle. Sa femme lui avait donné trois enfants, deux garçons qu'il faisait élever au collège de Vendôme, et une fille nommée Erliska, dont il était idolâtre, et qui comptait à peine quatorze ans. Sa mère seule dirigeait son éducation, dont elle s'occupait sans cesse; et tout annonçait dans madame Kistenn un esprit orné, des talents remarquables, et surtout une intarissable bonté.

Erliska, d'une figure agréable et d'une vivacité pétulante, avait été trop bien élevée pour méconnaître les devoirs sacrés de l'amour filial. Elle portait à son excellente mère un attachement sans bornes; elle ne pouvait se séparer d'elle; et plus elle étudiait le monde, plus elle découvrait de qualités dans celle qui l'avait fait naître, plus elle se trouvait heureuse et fière de lui appartenir. Cependant, soit vivacité naturelle, soit oubli des convenances, elle prenait, à tout moment et sans y songer, la funeste habitude de faire répéter plusieurs fois à sa mère les ordres que celle-ci lui donnait, et de lui répondre d'un ton qui annonçait clairement qu'elle n'obéissait qu'avec contrainte. Madame Kistenn la conduisait-elle au piano, sur lequel on la voyait se complaire à guider son inexpérience, Erliska murmurait toujours, ne prenait place qu'avec humeur, et les premières lignes de musique qu'elle parcourait étaient exécutées tout de travers.

La trop complaisante mère ne disait rien; elle attendait avec une patience admirable que le nuage se fût dissipé. Conduisait-elle sa fille à son bureau de travail, où elle lui faisait faire des analyses précieuses de grammaire, de géographie et d'histoire, Erliska abondait en observations puériles, propres à détourner l'attention de son guide et à l'impatienter; mais la tendre mère attendait encore que le calme succédât à l'orage. Enfin, à tout ce que disait l'enfant gâté pour se soustraire à une étude indispensable, madame Kistenn ne répondait jamais que par l'accent irrésistible de la raison; et souvent alors, désirant éviter avec sa fille le moindre débat, on la vit se relâcher de son autorité.

Cet excès d'amour maternel donnait des armes à Erliska, qui, presque toujours, on abusait. Ce fut au point qu'elle ne recevait pas la plus simple observation de son aimable guide sans y répondre avec aigreur; quelquefois même elle se servait d'expressions hasardées qui pouvaient faire penser qu'elle ne portait à la meilleure des mères qu'un attachement de calcul et d'égoïsme. Tant il est vrai que, lorsque nos lèvres obéissent aux ordres de nos caprices, elles ne sont pas toujours les fidèles interprètes de notre coeur.

Erliska, parvenue à l'âge où l'âme a besoin de s'épancher, avait remarqué, parmi les jeunes personnes de son âge reçues chez son père, celle que tout semblait lui désigner comme digne de son premier attachement. C'était la fille d'un homme de lettres connu par de nombreux ouvrages. Elle était âgée de quatorze ans, se nommait Virginie Saint-Ange, et réunissait ensemble les heureux dons de la nature et les avantages d'une parfaite éducation, mais, élevée par une mère à la fois tendre et sévère, elle était habituée, dès son enfance, à exécuter les ordres qu'elle recevait, sans jamais proférer la moindre observation, sans jamais faire entendre le moindre murmure. Virginie, convaincue que sa mère avait bien plus d'expérience qu'elle et n'était occupée que de son bonheur, lui obéissait aveuglement; il lui suffisait d'un geste, d'un seul coup d'oeil, pour comprendre ce qu'elle exécutait à l'instant même; aussi n'éprouvait-elle aucune souffrance, aucune contradiction. Moins on résiste à obéir, plus douce est la soumission; elle devient même insensible, comme la roue d'une grande mécanique qui suit le mouvement imperceptible qu'elle reçoit d'une force supérieure.

Erliska et Virginie s'unirent d'une amitié intime: elles ne laissèrent pas s'écouler un seul jour sans sa voir, sans conférer ensemble sur leurs plans d'étude, leurs projets de société, leurs lectures chéries. Partout on les rencontrait échangeant une fleur, un bijou, lisant le même livre et se faisant une mutuelle communication de leurs pensées, de leurs réflexions. Erliska trouvait dans ce doux commerce un grand charme, un grand profit. Virginie, dirigée par son père, était d'une instruction profonde, d'un sens exquis et d'une raison imperturbable; mais elle se gardait bien de faire sentir à son amie l'avantage qu'elle avait sur elle, et savait descendre à son niveau, de façon que la délicatesse n'eût point à s'en plaindre, et que l'amour-propre n'eût jamais à souffrir.

Cependant Erliska crut s'apercevoir que sa jeune amie n'avait plus la même confiance, les mêmes épanchements. C'était bien encore cette aménité qui la rendait si charmante; mais ce n'était plus le même élan de l'âme: une certaine contrainte, un secret embarras, se faisaient remarquer dans la geste, dans la voix de Virginie; ses yeux ne s'attachaient plus aussi fixement sur ceux d'Erliska. Celle-ci, dont la susceptibilité répondait à la pétulance de son imagination, pensa que sa jeune compagne avait rencontré dans le monde quelque personne plus digne de son amitié, et, dédaignant de s'en expliquer franchement, elle rompit tout-à-fait, et chercha à former une autre intimité qui pût la dédommager de celle dont elle avait été si fière.

Elle distingua, parmi les jeunes demoiselles qu'on recevait dans la maison de son père, la fille d'un riche capitaliste, qui possédait un vaste domaine à peu de distance des Tourelles; et les affinités du voisinage, la possibilité de se voir tous les jours, firent pencher Erliska vers la jeune Eudoxie de Fréneuil. Ses parents étaient bien plus riches que ceux de Virginie; et cet étalage de luxe et d'opulence éblouit d'abord les yeux, mais il ne satisfait pas toujours les besoins du coeur. Erliska en fit l'expérience: elle ne trouva dans Eudoxie qu'un esprit tranchant et sardonique, elle ne découvrit en elle que cette jactance des enrichis, qui ne mesurent le mérite des gens qu'à la figure qu'ils font dans le monde. Ce n'était pas cette touchante pudeur, ces épanchements de l'âme la plus délicate et la plus aimante, que rendaient l'intimité si délicieuse avec la timide et modeste Virginie. La plus froide indifférence ne tarda pas à naître entre les nouvelles amies; et la brillant Eudoxie fut abandonnée sans regret, comme on s'y était attaché sans réflexion.

Cependant on ne voulait pas paraître isolée dans le monde, surtout aux yeux de Virginie, qu'on y rencontrait encore: elle aurait pu croire qu'elle était la seule avec laquelle l'amitié pût avoir des charmes. Erliska se sentit donc une secrète prédilection pour la fille unique du comte de Saint-Far; il tenait un des premiers rangs dans la noblesse de la province.

La jeune Palmire avait près de quinze ans, et tout annonçait en elle une âme élevée, un esprit orné. Son maintien était gracieux, imposant; elle portait la tête haute, et son regard parcourait avec une noble assurance tout ce qui paraissait être à son niveau; mais, lorsqu'elle daignait abaisser ses yeux sur les personnes qu'elle savait ne pas être titrées, on remarquait sur ses lèvres un mouvement dédaigneux, et sur ses traits une contraction qui indiquait clairement que chez elle le sentiment dominant était l'orgueil de la naissance. Comme la famille Kistenn était étrangère, Palmire ne crut pas dérager en voyant assidûment Erliska; et celle-ci, flattée de cette condescendance, s'imagina qu'elle avait enfin trouvé l'amie que désirait son coeur.

Mais qu'elle eut à souffrir de cette nouvelle liaison! Palmire ne parlait que de ses ancêtres, de l'antiquité de sa race, qui remontait, selon elle, jusqu'au temps de Charlemagne. Les sciences, les lettres et les arts n'étaient rien à ses yeux auprès d'un quartier de noblesse qu'on avait de plus que telle ou telle grande maison; les bienfaiteurs même de l'humanité, les laborieux auteurs des plus belles découvertes nécessaires à la prospérité de l'Etat, n'inspiraient à Palmire aucune considération. Erliska, habituée depuis son enfance à respecter les grands noms, mais en même temps à honorer le vrai mérite et les services en tout genre rendus à la patrie, ne put se courber longtemps sous l'excessive fierté de sa troisième amie; et, s'apercevant qu'elle-même se refroidissait chaque jour à son égard, elle rompit ainsi qu'elle l'avait fait avec les deux premières.

Elle chercha donc à se lier avec des filles de magistrats, de financiers, de négociants, parmi lesquelles son coeur, tourmenta du besoin l'aimer, rencontra plusieurs personnes dignes de son estime et de son amitié. Elle ferma successivement des liens qu'elle croyait durables; mais à peine s'attachait-elle sérieusement à celles que lui offraient le plus sûr gage d'une heureuse réciprocité, qu'elle voyait ses nouvelles amies se refroidir et se séparer d'elle. Ce fut au point que dans les grandes réunions où la présentait sa mère, elle ne recevait plus des jeunes personnes de son âge que de ces égards forcés, de ces politesses d'usage, mais pas un mot affectueux, pas un coup d'oeil d'intérêt, pas le moindre serrement de main.

«Qu'ai-je donc fait? se disait alors Erliska, et qui peut m'attirer cette espèce de réprobation dont je suis accablée? Pourtant mon âme est pure, aimante; jamais la moindre médisance n'a souillé mes lèvres; jamais je n'ai rompu la première avec celles qui m'ont si cruellement abandonnée.... Virginie aurait-elle donc répandu sur moi des bruits calomnieux? non, non, elle en est incapable.... Mais pourquoi s'est-elle éloignée de moi? Elle est si bonne, si modeste, et me témoignait un attachement si tendre!... Il faut absolument que je m'explique avec elle, et que je sorte de cette incertitude qui me fait tant souffrir.»

Le hasard servit Erliska. Un matin qu'elle sortait de son appartement, et qu'elle remontait les bosquets qui conduisent de l'habitation des Tourelles à la butte de Henri IV, si renommée dans le pays, elle aperçoit Virginie, un livre à la main, accompagnée d'une ancienne gouvernante, et gagnant, tout en lisant, le sommet de cette butte couronnée d'ormes antiques, d'où l'on domine sur la ville de Tours et ses environs, qui forment un des plus admirables points de vue de la France et peut-être de l'Europe entière. A peine Virginie et sa fidèle compagne sont-elles assises sur un banc de verdure, qu'Erliska les aborde en tremblant, et, s'adressant à sa première amie, elle lui dit d'une voix altérée par la vive émotion qu'elle éprouvait: «Excusez-moi, Mademoiselle, si j'ose vous interrompre dans votre lecture; mais mon âme est trop vivement oppressée ... et je vous ai vue si souvent secourir les êtres souffrants, que j'ai pensé que vous ne rejetteriez pas ma prière.--Parlez, chère Erliska, répondit Virginie d'un ton plein de bonté.» La faisant placer auprès d'elle, et prenant une de ses mains qu'elle presse, elle ajoute; «Je devine votre tourment, et vous me confirmez dans l'idée que je m'étais faite: vous ignores, je le vois, la cause du cruel isolement que vous éprouvez.... Ne l'attribuez qu'à vous seule.--A moi! dites-vous; je ne puis vous comprendre.--C'est la douceur angélique de votre mère, c'est sa trop grande indulgence qui vous rend si coupable aux yeux du monde.--Coupable! et de quoi?--D'être indifférente pour celle qui vous donna le jour.--Moi! ne pas aimer ma mère! Ah! je donnerais pour elle mon sang, ma vie....--Et pourquoi donc la traitez-vous avec aussi peu d'égards? pourquoi n'obéir à ses ordres qu'en murmurant ou les éluder avec une inconvenance remarquable? Elle feint, par excès de tendresse, de ne pas en être blessée; mais les personnes qui vous approchent sont fondées à croire que vous ne la regardez que comme une simple surveillante, que vous ne lui portez que des sentiments froids et calculés sur le besoin que vous avez d'elle. Voilà ce qui vous a privée des différentes liaisons que vous avez voulu former; voilà ce qui vous à fait perdre la confiance et la considération de vos jeunes compagnes. On a craint de s'attacher à celle qui négligeait à ce point les droits sacrés du sang; et moi, toute la première, je me suis éloignée de vous en me disant: Comment compter sur un coeur qui résiste à la voix de la nature? l'indifférente fille de la plus tendre mère ne peut jamais être une véritable amie.»

Cette révélation produisit sur Erliska l'effet le plus terrible et en même temps le plus salutaire. Noyée de larmes, elle gémit de son erreur, avoua sa coupable habitude, à laquelle on la vit renoncer pour jamais. Avide d'estime et d'attachement, elle montra pour sa mère une soumission respectueuse, des soins assidus, une tendresse inaltérable. Peu à peu elle regagna ce qu'elle avait perdu: le contentement de soi-même et les faveurs de l'opinion publique. Mais le premier de tous ces biens, le trésor qu'elle ambitionnait le plus, ce fut l'amitié de Virginie. Elle l'avait ramenée à ses devoirs; chaque jour elle lui faisait éprouver le charme de la piété filiale; chaque jour elle élevait son âme en lui faisant honorer la source de son être; en un mot, elle lui avait appris ce que vaut ... _une mère_.

LA CHAUMIÈRE DE LA VEUVE.

Sur les rives charmantes du Cher est le village le _Saint-Avertin_, renommé par la fertilité du vignoble, la beauté des sites et le nombre considérable d'habitations délicieuses qu'il réunit. La plus belle est le château de _Cangé_, bâti au sommet du coteau méridional de la rivière qui baigne ses bas jardins et ses vastes prairies. On ne saurait trouver dans la Touraine un point de vue à la fois plus riche et plus varié que celui dont on jouit dans cet admirable séjour. On dirait que la nature voulut y rassembler tout ce qui peut donner une idée de sa magnificence. A droite, on découvre la ville d'Amboise, et, sur la ligne horizontale, le château de Blois; à gauche, la ville de Tours; plus bas, celles de Luynes, de Langeais, et, huit lieues plus loin, les tourelles de la forteresse de Saumur. En face s'élèvent les riches coteaux de la Loire, qui coule à une demi-lieue des rives du Cher, arrosant ensemble une immense vallée de près de trente lieues de long, de la plus belle agriculture, et couverte de quatre-vingts villages qu'on distingue aisément à l'aide du télescope. Aussi Barthélémy, qui y fut conduit un jour, s'écria-t-il à cet aspect ravissant: «Ah! c'est une seconde création!»

Ce château appartient aujourd'hui à l'un des plus riches fabricants de scieries de la ville de Tours, allié de ma famille; et l'accueil qu'il fait aux étrangers qui vont visiter cette belle demeure ajoute encore à tout ce que la nature y réunit. Je ne vais jamais revoir le pays qui me vit naître sans attacher mes regards sur ce château de Cangé, où je fus souvent accueilli dans ma jeunesse par l'honorable famille du _Sévelinges_, dont le pays conserve encore le souvenir.

Lors du dernier voyage qui m'y conduisit, j'eus le bonheur d'embrasser le vieux pasteur du lieu, nommé _Nivet_, jadis mon professeur de troisième au collège royal de Tours, et je recueillis de sa bouche une anecdote qui doit, si je ne me trompe, intéresser vivement mes petites amies.

Au bas du coteau de Saint-Michel, attenant au village de Saint-Avertin, est une humble chaumière occupée par une veuve infirme dont le mari et les deux fils sont morts dans la funeste campagne de Moscou. Seule, sans parents, sans appui, cette pauvre femme, qu'on appelait la mère Durand, existait du travail de ses mains: elle employait tout son temps à dévider de la soie pour les fabricants de la ville de Tours, ce qui, en s'occupant depuis cinq heures du matin jusqu'à huit heures du soir, peut produire à l'ouvrière environ dix à douze sous par jour. Naturellement gaie et résignée aux coups du sort, la mère Durand trouvait le moyen de cultiver elle-même son jardin; et du produit de ses veilles elle faisait bêcher et entretenir un petit clos de vignes qu'elle possédait au sommet du coteau de Saint-Michel, et qui produit le meilleur vin du canton.

Mais bientôt l'excès de travail et l'isolement pénible où se trouvait cette malheureuse veuve diminuèrent ses forces, altérèrent sa santé. Paralysée du bras gauche, elle ne fut plus en état de pourvoir à son existence; et les principaux habitants du village s'occupèrent à la placer dans un hospice. Mais c'eût été lui donner la mort: l'idée seule de quitter sa chaumière, où elle était née, où elle avait eu le bonheur d'être épouse et mère, où, depuis soixante ans, elle jouissait d'une douce indépendance, cette idée la désespérait; et sans cesse elle répétait à ses voisins que le jour où elle serait forcée de quitter son humble demeure serait le dernier de son existence.

Le château de Cangé était, à cette époque, habité par une famille opulente, qui, après avoir couru les chances les plus favorables du commerce, dans les quatre parties du monde, était venue s'établir et se délasser de ses longs travaux dans le beau jardin de la France, si digne de sa célébrité. Un des chefs de cette famille honorable était capitaine de vaisseau et l'heureux père de deux jeunes filles, nommées Céline et Louisa: l'aînée avait douze ans, et la cadette ne comptait qu'un printemps de moins que sa soeur. Le hasard les conduisit à la chaumière de la veuve, qui leur raconta ses malheurs, et la nécessité cruelle où elle se trouvait d'aller mourir dans un hospice.

«Eh quoi! dit Céline, la veuve et la mère de trois militaires morts au champ d'honneur serait forcée de quitter son paisible foyer! Nous ne le souffrirons pas.--Non, non, dit à son tour Louisa; nous conserverons à cette respectable infirme sa chaumière et ses chères habitudes. Promettons-nous de diriger nos promenades du matin de ce côté, et l'excellente bonne qui nous a élevées nous secondera dans le projet que je conçois. Prenez courage, mère Durand, nous ne vous abandonnerons pas; et, dès demain, nous commencerons notre service auprès de vous.--Vot' service, mes bonnes demoiselles! ah! c'est moi qui s'rais heureuse d'être au vôtre, si j'avais assez d' forces pour ça; mais faut ben se soumettre aux volontés du ciel, et respecter jusqu'aux rigueurs dont il nous accable: faut toujours croire, comme nous l' dit not' bon pasteur, qu' les maux dont il nous frappe sont une expiation d' nos fautes, et l'assurance d'un meilleur sort dans l'autre monde.»

Les deux jeunes soeurs furent touchées de la pieuse résignation de la veuve; et, après l'avoir aidée aux soins de son petit ménage, elles s'éloignèrent en regardant à plusieurs reprises la vénérable infirme, qui suivit de ses yeux reconnaissants les deux anges que le ciel avait envoyés à son secours, jusqu'à ce qu'elle les eût tout-à-fait perdus de vue.

Le lendemain matin, pendant que leur famille reposait encore au château, Céline et Louisa, escortées de leur fidèle gouvernante, se rendirent à la chaumière de la veuve, qu'elles trouvèrent levée et faisant sa prière à Dieu, comme si elle eût été comblée de ses bénédictions. Pendant que la gouvernante fait le lit de la mère Durand, les deux jeunes demoiselles s'empressent d'aider cette dernière à se vêtir, et lui préparent un déjeuner frugal, mais stomachique, avec du vin vieux, du sucre et un petit pain qu'elles avaient apporté. On eût dit la respectable aïeule des deux charmantes créatures dont elle était entourée. L'une frotte avec un liniment salutaire le bras de la vieille, qui s'imagine que son sang circule de nouveau sous la main douce et bienfaisante qui la caresse; l'autre allume du feu avec deux vieux tisons qui, par hasard, se trouvaient encore dans la cheminée, et chauffe un morceau de flanelle dont elle fait une friction, qui, peu à peu, fait pénétrer dans le membre engourdi de la malade une chaleur vivifiante, et lui permet de remuer un peu les doigts, ce qu'elle n'avait pu faire depuis longtemps. Enfin, tous ces devoirs de la charité étant remplis, on s'occupe à dévider quelques écheveaux de soie que plusieurs fabricants de la ville confiaient encore à cette pauvre veuve. Céline, Louisa et leur gouvernante, chacune un dévidoir devant elles, agitent vivement une bobine qui se remplit de soie, et se font diriger dans cet essai par la mère Durand, souriant au zèle de ses trois apprenties.

Le plus grand secret avait été recommandé à la bonne vieille, et, pendant tout le mois de juin et la moitié de juillet, eut lieu, dès le lever du soleil, ce pieux pèlerinage à la chaumière de la veuve, dont on fermait la porte avec soin. Ce n'était que vers dix heures, au moment où la cloche du château sonnait le déjeuner, qu'on y remontait à la hâte, et qu'on paraissait avoir fait la promenade la plus délicieuse.

Les voisins de la mère Durand ne revenaient pas de la gaieté qui renaissait sur ses traits flétris par le malheur. Ils ne pouvaient concevoir comment, ne pouvant agir que du bras droit, elle vaquait à ses travaux et subvenait à ses besoins. «Bon, leur disait-elle, n' savez-vous pas qu' Dieu n'abandonne jamais ceux qui croyent à sa justice et s' confient à sa bonté? Chaque jour ma paralysie s' dissipe, et d'puis six semaines surtout, j' ons usé d'un certain r'mède qui bientôt m' rendra tout-à-fait libre d' mes pauvres membres, et m' sauvera du malheur d' quitter ma chaumière.»

Cependant le père de Céline et de Louisa s'était aperçu de l'absence qu'elles faisaient chaque matin, et, remarquant dans leur conduite un mystère, il résolut de l'éclaircir. Vainement il avait fait, à cet égard, plusieurs questions à leur discrète gouvernante; celle-ci, tout en le rassurant sur les motifs des secrètes promenades de ses filles, avait déclaré que rien ne pourrait lui faire divulguer le secret qu'elles lui avaient confié.

Le capitaine voulut toutefois s'assurer par lui-même de ce que faisaient ses enfants. Un matin, avant le lever du soleil, il les devance au hameau de Saint-Michel, les suit dans leur pèlerinage accoutumé, et les voit entrer dans une chaumière située sur les rives du Cher. Céline portait un petit panier de jonc paraissant contenir quelques provisions, Louisa tenait à la main un paquet de linge, et la bonne qui les accompagnait avait sous le bras une vingtaine de bobines remplies de soie, qu'elle avait réunies par un cordon. Le brave marin se douta sans peine qu'il s'agissait de quelque bonne oeuvre, et bientôt il en eut la conviction. A peine s'était-il glissé le long de la chaumière, du côté du jardin, qu'il aperçut, à travers une petite croisée à moitié vitrée, le tableau touchant que je vais essayer de décrire.