Chapter 9
O dernière feuille tombée de l'arbre automnal que je suis!
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Tout en elle était exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un dessin superbe étaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa à en graver l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un creux. Elle eut grand'peine à m'empêcher de me mettre à genoux pour baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empêcher de revenir le lendemain seul, à cette place, et d'y demeurer longtemps en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un piédestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple tout parfumé encore de sa présence et de l'encens de mes adorations. Je la revoyais debout dans l'épaisseur moite de ses fourrures d'où son noble profil émergeait comme sculpté dans un ivoire vivant, et le rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'améthiste m'enveloppait, un noyau d'extase attirait à soi tout mon sang comme le rayonnement du soleil boit la matinale rosée. Ce m'était une terreur qu'un autre pas vint profaner celui-là, qu'une neige nouvelle vint estomper puis anéantir ce contour, qu'une journée de chaleur emportât cette image dans les coulées indifférentes du dégel. Mais le lieu était solitaire et nul n'y passa de longtemps après nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches dans ses profondeurs ardoisées et le temps demeura froid durant plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon pèlerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dévotieuses vers cette relique étrange, n'osant confier à celle même que mon culte patient adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensée toute remplie d'elle! Qui dira ce qui s'en va de notre âme dans ces aspirations muettes vers l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas même les délices furieuses de la chair rassasiée?
Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptée. Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'à mon coeur où l'empreinte est demeurée, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri.
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Ainsi s'effaceront demain, après demain peut-être, les traces qu'avait laissées hier, sur la neige, à l'endroit que je regardais sans penser, la course capricieuse de la mésange ou du moineau. L'oiseau s'est envolé; Dieu sait où! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va, aussi près du ciel qu'il lui plaît! Telle s'envole aussi ma pensée vers celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais aimé aucune autre, et qui m'apprit que le poète eut raison, qui dit:
Ce sont les plus petites choses Qui témoignent le plus d'amour.
En attendant les grandes, comtesse, cependant!
MENSONGES
Un feu mourant dans la cheminée longtemps flambante, un soleil admirable au dehors étendant, à l'angle de ma table, une nappe oblique dorée; un rideau d'azur derrière ma vitre et autour de moi une température de serre, tiède dans un air sans frissons; je goûtais le repos dominical, allongé sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptisé moi-même: _le Pays des Rêves_. Ce poète exquis connu de tous les délicats, vient de se marier et m'a cru devoir envoyer une façon de testament lyrique, ses dernières rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aimé le mariage, mais j'en demanderais l'abolition immédiate s'il était vraiment mortel aux poètes. Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais de fort grands--vous aussi, qui avez dîné avec moi à la table de Banville--lesquels lui ont survécu. C'est ce que je vous souhaite de toute mon âme!
Je lisais, ou mieux je chantais en moi-même,--car la musique du vers éveille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de sainte Cécile, si bien nommée par Mallarmé: «Musicienne du silence», y couraient sur un clavier mystérieux--les belles strophes, bien empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum très subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrêmement délicate et pénétrante, comme le vol d'une âme de fleur. Et comme rien n'invite mieux à la lente rêverie que le bercement des rythmes et les cadences ailées qui emportent la pensée vers les mondes inconnus, vous me pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu à peu de votre livre, se perdit dans des horizons vaguement baignées de lumière: votre musique ne fut plus dans ma tête qu'une série d'échos comme ceux que répercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac nocturne. Cette senteur de lilas m'avait grisé certainement.
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Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pénétré et que je savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette éblouissante clarté qui descendait des vitres et cet éclat limpide du ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce souffle embaumé dont je me sentais poursuivi ... le printemps était venu tout à coup certainement, et c'était la fête immortelle des choses dans la béatitude inquiète des êtres et l'épanouissement des renouveaux. Qui donc avait dit que cet hiver obstiné ne finirait jamais! Les voilà réduites à néant, les prophéties des astrologues qui nous montraient Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evohé! le printemps s'est souvenu! C'est dans les allées des jardins que resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux délivrés, une floraison éperdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont déjà plus. Ce sont les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des nids arrête çà et là le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothéose et couru vers sa splendeur comme un astre vers le zénith. L'immense joie de tout ce qui est salue l'hôte glorieux qui passe le front couronné de soleil.
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Et c'est comme une tristesse horrible qui m'étreint, seul, dans le torrent des universelles gaietés, un _De Profundis_ qui monte de mon coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'êtes pas près de moi, ma chère âme, dans ce réveil triomphant des âmes appareillées se mêlant dans l'air chargé de baisers. Je vous cherche auprès de moi, sans vous y trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles promenades, le long des taillis obscurs où le rossignol court à terre, au bord des eaux calmes où descendrait votre noble image tremblante dans un frisson d'argent, sur les routes lointaines où l'on marche entre les genêts constellés comme au milieu des débris d'un ciel écroulé. Et votre bras devait se poser encore sur le mien, à l'heure des douces lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tête brune, aux cheveux dénoués par le vent, s'inclinerait sur mon épaule, tendant votre front vers ma bouche comme un lis battu que relèveront les rosées. Vous m'aviez juré que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus légères et vos pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de votre être dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs épanouies. Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce printemps serait plus doux encore que le dernier où mon désir osait vous effleurer à peine, mais où je goûtais déjà mille joies intimes et profondes à entendre le son de votre voix, à boire votre haleine, à contempler, craintif, votre impeccable beauté.... Et vous n'êtes pas là! quel cimetière de bonheurs et de rêves, je foule dans les sentiers fleuris!
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L'impression m'avait été si cruelle que je me levai brusquement pour être mieux sûr de m'en réveiller. Je quittai brusquement le livre, le divan et la chambre tiède; je descendis dans le parterre qui s'étend au bas de ma croisée et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au visage. Le mirage du printemps s'évanouit en même temps. Oui, le ciel était clair et bleu, comme il m'avait apparu à travers la croisée et le soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle de chaleur n'en descendait jusqu'à la terre. Celle-ci était encore dure et gelée, crépitante sous le pied et rayée çà et là d'aiguilles de glace ou bien portant, à l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une peau d'hermine mangée aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres! Les lilas! un enchevêtrement de ramures noires avec, çà et là, un bourgeon rabougri, réfréné, pareil au bout d'une flèche émoussée. Les sèves, inutilement appelées, étaient venues mourir à fleur d'écorce, impuissantes à percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais rêvé, bien rêvé! J'avais dit trop vite adieu à mon beau songe. Vous n'avez pas été parjure, ma chère âme, le temps n'était pas encore venu. Voilà tout!
Et tout joyeux de l'horreur encore répandue partout, l'hiver refusant d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pièce à l'atmosphère moite où m'attendait le volume interrompu, où la cigarette éteinte ajoutait sa mélancolie au désordre de ma table de travail.
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Décidément j'étais hanté. La même odeur de lilas me courait aux narines. J'avais repris le _Pays des Rêves_ à la page ouverte et, ayant relu les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route, s'entraîne au rythme par une série de mouvements jumeaux, je tournai celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui était sans doute resté collé au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqué de l'illusion qui m'était subitement venue et menaçait de me reprendre. C'était une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe seulement qui avait été aplatie entre deux feuilles du volume, un bout de fleur desséchée, mais qui avait gardé toute son âme odorante, une de ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien précieux, une histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin défendu, cette petite branche, et je l'avais conservée en mémoire de votre aimable péché, si charmante je vous avais vue, craintive dans le larcin et tendant vos chères mains blanches vers la branche trop haute que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement que vous me l'aviez donnée, la petite grappe qui, tout le jour, avait pendu à votre corsage, bercée par votre souffle, renouvelant au vôtre son parfum. Et je l'avais enfermé, dans un de mes livres aimés, là où j'étais sûr de la retrouver, dans un beau cercueil cloué de rimes d'or.
O lilas, chers lilas, que j'ai respiré avant la floraison du lilas, fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'espérance!
ENTRE TERRE ET CIEL
I
J'avais fait un rêve vraiment délicieux: j'étais redevenu l'enfant rose avec de longs cheveux bouclés dont ma famille a religieusement gardé le portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez que ce n'est pas d'hier!--J'avais récité mon catéchisme avec une conviction particulière et, pour me récompenser de ma condescendance à accepter les mystères de la foi, on m'avait mené chez le pâtissier, au bout du pont où j'ai pêché mes premiers goujons en faisant l'école buissonnière. Un admirable spectacle était devant mes yeux: de hautes meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de beaux filets de sucre blanc soutachaient des crèmes solides aux couleurs nationales du café et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux comme une cathédrale, léchait avec mille langues de caramel, pareilles aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais gobichonnades plus variées n'avaient sollicité l'humeur friande d'un innocent.
Réveillé, j'ouvris ma fenêtre, et,--à part que j'avais une trente-cinquaine d'années de plus qu'en ce temps-là,--il ne me semblait pas que je fusse sorti de mon rêve. La nature n'était qu'une immense boutique de confiseur. Sous la neige menue tombée la nuit, les arbres avaient l'air saupoudrés de sucre râpé. Les petits ruisseaux gelés avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait fait des buissons autant de saint-honorés et un commencement de dégel faisait les ardoises des toits pareils à des babas pleurant leurs larmes de rhum.
Mais tout cela n'était pas aimable comme la boutique du bout du pont où il faisait une si bonne chaleur, imprégnée d'odeurs succulentes! Un froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez des rubis, et, pensant à l'auteur de ce déplorable hiver, je ne pus m'empêcher d'appliquer au créateur de toutes choses cette épithète qui était, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mépris: Sale pâtissier!
Et je pensais aussi à ce mot mélancolique d'Aubryet sur son lit de douleur, disant à un ami:
--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la vallée de Josaphat, tu verras, quand on nommera l'auteur de la pièce, comme je sifflerai!
II
Voilà quelques instants déjà qu'une musique mystérieuse me chante aux oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-être que la chanson d'un rêve dans mon esprit. J'écoute au-dedans de moi. C'est comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que roule à l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crépitement vague de friture dans l'air où passe la gaîté d'une fête foraine? Non! non! je me prête de plus près encore une oreille attentive. C'est décidément un gazouillement d'oiseaux, un gazouillement mélancolique comme celui des passereaux se groupant, en hiver, sur les branches.
Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de là-bas qui voudraient revenir et que leurs sentinelles avancées, leurs éclaireurs aux noires ailes, retiennent derrière la barrière que ne franchit plus le soleil, dont la tiède caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se rappelant les nids laissés aux toits de Paris, ont la nostalgie de ce ciel de France où s'obstinent les bourrasques, où les frimas s'accumulent au mépris des avertissements du calendrier. Et elles nous saluent de loin, ces chères exilées qui se demandent si le printemps nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette année, d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles pétales ne frémissent pas aux souffles du matin!
III
J'avais absolument besoin de m'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose du fâcheux état de l'atmosphère où je grelottais. J'éprouvais un désir immodéré de vilipender même un innocent, une de ces soifs ridicules de revanche qui font que lorsqu'une femme a été malheureuse avec un amant, elle le fait payer à celui qui vient après. Je pensai méchamment que le marronnier du vingt mars devait faire une drôle de tête cette année, et je fis le voyage des Champs-Elysées, uniquement pour aller faire la nique à ce vieillard.
Son air piteux dépassait encore tout ce que j'avais prévu.
Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien! vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds?
Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement la tête comme pour me dire: Non. Et comme il avait été bon raillard dans son temps, j'entendis, en même temps, un craquement singulier dans son écorce.
--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste à l'occasion.
Un zéphyr tiède était-il passé dans les branches de mon silencieux interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir été aussi loin et pour lui témoigner de mon respect pour son âge, en abordant un plus sérieux sujet:
--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans le recueillement mystérieux des choses, as pénétré l'âme césarienne, crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les Napoléons?
Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. Épouvanté, je me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reçus une accolade d'un genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce fut inutile. Car, jusqu'à la place de la Concorde où je déboulai comme un fiacre emballé, le marronnier me poursuivit, suivant une image héroïque du poète Gustave Mathieu, à grands coups de racine dans le derrière.
IV
Il neigeait aussi à Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa petite maison rouge aux dentelures de bois, était comme posée sur un tapis épais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von Bourik possède une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fiancé de Gudule,-- ainsi se nomme cette opulente créature,--se consola de ne l'avoir pas épousée en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris sa place à l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupçons, mais il manque absolument de preuves. Il se sent intérieurement déshonoré sans pouvoir articuler aucun fait.
L'ancien fiancé qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie, sa longue pipe à la bouche, à une heure de la nuit fort avancée, l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bière. Il se souvient tout à coup qu'il a oublié de dire à Gudule l'heure à laquelle il la verrait le lendemain, pendant une absence de son fâcheux mari. Pour réparer cet oubli condamnable, il s'en vient rôder autour de la petite maison rouge aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondément. Et puis sous quel prétexte en réveiller les hôtes--Écrire alors!--Bon! Fritz s'aperçoit encore qu'il a laissé son crayon et ses tablettes sur la table de la brasserie qui est certainement fermée maintenant. C'eût été si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres où le génie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouvé le lendemain matin.
Un trait de lumière jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des idées chez un homme à jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes mousseuses et il ne les pouvait décidément plus contenir. Or, voyez comme l'inspiration nous peut venir de n'importe où! Fritz pense que ses expansions naturelles et tièdes feront des trous dans la neige et, convenablement dirigées, pourront même y tracer des caractères. Avec cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du nouveau porte-plume--il parvient donc à tracer très distinctement, devant la porte de Hans, ces mots destinés à sa femme: _A midi demain._ Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchanté de son imagination.
Le malheur fut que c'est Hans, qui, étant sorti, le premier, lut avant personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent quelquefois de la façon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit à Gudule:
--Un homme vous a donné rendez-vous en écrivant sur la neige, et cet homme est Fritz, votre ancien fiancé.
--Est-il possible, s'écria Gudule, et quelle idée!
--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai reconnu son écriture!
V
C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'étais sorti, ma chère âme, je vous le jure. Mais les volets étaient clos et close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait même écrit dessus: «Fermé pour cause de décès.» De décès? pourvu que ce ne soit que le sien! C'était un petit vieillard désagréable et qui surfaisait sa marchandise. Dieu ait son âme! Mais pourvu que le décès dont il s'agit ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant à Mai qu'une porte embarrassée de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de pauvre, sans fleurs épanouissant leurs gerbes même sur son cercueil! Et les promenades projetées le long des eaux claires où, nouvel Ulysse, j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle des Odyssées! Et les licites promesses sous les aubépines! Tout cela sera-t-il donc enterré avec ce mot exquis, dont l'âme sera partie, sans doute dans le parfum de la première violette?
Je ne veux pas penser, ma chère, à cet écroulement de tous les bonheurs médités au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde, cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessiné, en blanc, des fleurs tout à fait curieuses suivant le caprice des feuilles. Un rayon de soleil n'aurait qu'à venir et à les fondre! L'image d'un impérissable amour ne saurait être un si périssable présent!
JACINTHES
Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant, tendre et veiné comme une chair délicate.
Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs?
Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'écorce durcie de la terre étend son oppression jusqu'à nos pensées qu'il étreint, jusqu'à notre âme qu'il referme sur ses désirs. En vain le Temps nous a-t-il pétris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore à la grande loi qui fait tristes ou gais les êtres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi, il sera temps que l'humanité finisse et tombe, comme un fruit pourri, dans le néant, comme un fruit où s'est tarie la dernière goutte des sèves universelles.
En attendant, résignons-nous à être comme les bêtes et comme les plantes qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, éperdues des lumières et des chaleurs à venir. C'est encore le meilleur de notre lot et ce qui nous reste de divin.
Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons encore aux bien-aimées que des lilas de serre, chlorotiques et mourants, sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent leurs pétales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux, de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes présents elles accueillent les fantômes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi, l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande pitié qui s'échange entre ces exilées de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs lèvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tiédeurs obstinées du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fraîcheurs humides et parfumées qu'ont gardées leur corolle.
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