Chapter 8
Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'étiez pas encore arrivée et toute l'attention était pour cet aimable prince nègre venu en France pour y conquérir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour paraître plus beau, a emmené le fils d'un de ses ministres en façon de repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous les jours en pure ébène, de sorte qu'auprès de lui le prince semble porter sur le visage un clair de lune. C'est une manière agréable de faire faire le tour de France à son favori. La foule des invités était considérable déjà, mais, je vous le jure, j'étais moralement sûr que vous n'y étiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y eût personne. Je pourrais vous dire le moment précis où vous entrâtes. Mais tant de monde m'entourait déjà que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand je tentai de vous surprendre à votre entrée. La ruse sur laquelle vous comptiez m'était déjà, d'ailleurs, révélée aussi depuis longtemps. Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revêtu le même costume que vous. Plus de cent déguisements pareils sur de jeunes femmes ayant sensiblement votre taille avaient frappé mes yeux. Ils étaient les plus ingénieux du monde pour embarrasser l'esprit, enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans leur mauresque pudeur, rien voir à peu près du visage. A peine un rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparaît celui des étoiles sur un ciel balayé de rapides nuées.
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La danse dissémina les groupes et les couples y passèrent. Vous dansiez certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il y avait là un homme que j'aurais étranglé avec une joie féroce: celui dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les étoffes légères et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour qui la vraie musique était le rythme harmonieux de votre souffle; sur qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des siècles. Quel immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et compassés de nos pères! Je me mis à errer comme les bêtes de proie qui fouillent des narines les souffles épais dans le vent. Un de vos raffinements encore: le même parfum très doux, mais tyrannique et pénétrant, baignait les ombres pareilles à vous. Un son de voix saisi au hasard? Toutes étaient rigoureusement muettes. Les hommes seuls parlaient et je m'aperçus qu'ils étaient terriblement plus bavards que les femmes. Et mes tortures recommençaient sous forme de mazurkes, de polkas, de tournoiements méthodiques où mon coeur était broyé comme sous une meule. J'eus un moment de désespoir. Vous avez un signe auquel je ne me tromperais pas. Mais là! Vous savez comme moi où il est placé. Il aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager sous les jupes. Je sais que ce sont des manières que Mme de C... n'aime pas, que vous appréciez peu vous-même. Si j'allais justement tomber sur vous, à la première passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en aurais pas moins gagné mon pari et vous n'en seriez pas moins obligée de me donner l'Infini convenu.
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Mon respect de la décence luttait mal contre mon désir de vaincre à tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'écriai-je en moi-même, m'inspirant des étendards du pieux Constantin. Un éclair de vrai génie descendu certainement sur moi du trône Paradisiaque où siège aujourd'hui, dans les phalanges sacrées, ce monarque sanctifié, traversa le désordre de mon esprit et l'illumina. «Tu vaincras par un signe», me répétai-je en bon français. Si je vous forçais, vous, à me reconnaître! Je me souvins que vous m'aviez menacé de quelque chose la première fois que j'aurais de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il m'arrive quelquefois. Je m'éclipsais un instant et revins barbouillé de ces débris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une aile du nez. Mais l'effet fut immédiat, une petite main,--la vôtre,--me lança un soufflet, et une petite voix,--la vôtre aussi,--ajouta à ce geste charmant ces mots aimables:
--Animal, je te l'avais promis.
A moi l'Infini, ma chère! Vous vous étiez trahie. Hélas! je me suis réveillé avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais les inspirations du rêve nous viennent certainement des dieux et c'est un religieux devoir d'y obéir quand la pleine conscience de nos actes nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plaît!
BROUILLARDS
Une poussière d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre, comme si quelque planète éteinte s'y était brisée à l'infini. C'est comme un voile de lumière diffuse entre nos regards et les choses qui y deviennent vagues et vacillantes et comme délivrées des lois rigides de la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indécisent, les images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde des réalités vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie d'imagination que ce phénomène maudit des gens hâtifs et des cochers et qui s'appelle: Brouillard.
Aller enfin un peu sans savoir où l'on va! Pouvoir rêver au bout de son chemin l'horizon de son rêve! marcher dans l'inconnu; construire autour de soi des paysages de féeries; emporter sous son front le décor de sa pensée! Et cette révolte elle-même de toutes les activités banales empêtrées dans ce filet d'obscurité menteuse! Tout cela a pour moi un charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matérielle de l'Idée, un instant affranchie des servitudes coutumières.
Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tramé sur la route par l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament, le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant à l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret.
La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache maintenant le mystérieux lever des étoiles. C'est le même milieu où tout est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les lumières traversant cette ombre d'éclairs pâles pareilles à des feux follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous, inquiète, affolée, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une mélancolie et d'une terreur où je me suis complu souvent.
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Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment les amours vraies commencent. Tout à coup et, sans qu'on sache vraiment pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passé y descend derrière un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des spectres charmants et l'écho de leurs voix envolées ne tinte plus que des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutôt le souvenir lui-même n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle inconnu balaye et fait pirouetter les nuées comme des feuilles mortes. C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisées et dont les couleurs se confondent. Le cerveau goûte une douceur secrète à se sentir comme balancé dans ces fumées. C'est l'approche d'un de ces rares matins de l'âme qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'être tout entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passé près de moi, ô vous que je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant, j'étais pareil au voyageur que des brumes épaisses ont surpris et qui ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumées. Dans cette demi-clarté diffuse, vos yeux luisent tout à coup, troublants et furtifs. Après eux la nuit me sembla plus profonde où s'abîmaient toutes mes impressions. Je traversai des périodes d'angoisse et de doute, perdu dans ce néant où ma main mit si longtemps à retrouver la vôtre! L'aube fut lente à naître, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pâleur divine de sa face pareille à la vôtre, semblant porter, dans le flot noir de ses cheveux dénoués, les ombres qu'elle venait de chasser et de vaincre, comme Diane portait à son épaule son butin traînant après son carquois!
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Nous fîmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des temps décriés comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le Bois n'était pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et des rues. Les passants, qui ne se révélaient à nous qu'en nous frôlant, nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en éprouvai, par le pressement de mon bras, un contre-coup délicieux. Vous n'aviez aucune bonne raison à me donner quand mes lèvres cherchaient tout à coup les vôtres, aucun témoin possible à évoquer pour réprimer mes audaces. Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid pénétrant vous fit mal, et ce silence à deux semblait nous isoler encore davantage, mieux consacrer une communauté de pensées qui n'a pas besoin de s'affirmer par des mots. Nous étions, pour moi, pareils à ces fiancés juifs qu'un même drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'était un encens d'hyménée dont nous étions comme baignés et rendus invisibles. Une musique immatérielle emplissait le vide de nos propres paroles, une musique d'épithalame qui chantait les grâces infinies de votre personne et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait alors doucement le visage! C'était l'âme du printemps prochain qui venait déjà me promettre sur votre bouche les ivresses à venir dans le réveil sacré des choses! Et l'âme du printemps ne mentait pas!...
Hélas! pourquoi le brouillard n'évoque-t-il pas seulement les délices de mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand le doute me vint et que l'âme de celle que j'aimais me fut soudain si obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et comme un désespéré! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites, seul en me disant que, peut-être et grâce à leur trahison, elle passait tout près de moi, doucement appuyée au bras d'un autre ami.
TAÏAUT
Je m'étais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers médiocre:
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
Ajoutons, pour la défense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'éclectisme où les opinions ont, pour le plus grand nombre, la durée d'un vêtement, et tout le monde sait comment les vêtements sont confectionnés avec les draps sophistiqués et les machines à coudre contemporaine. Il n'y a plus que les académiciens qui se commandent des habits solides, les académiciens et les trépassés opulents, par l'excellente raison que, comme le dit un vieux et sage proverbe:
Quand on est mort, c'est pour longtemps.
Le rêve appesantit notre imagination et notre pensée sur les derniers mots qui, pendant la veille, ont donné dans notre oreille et même simplement dans notre cerveau. «Ce vers a raison, me dis-je à peine engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'après avoir été immuable dans mes goûts, pendant une quarantaine d'années, j'éprouve un vague besoin d'essayer des goûts des autres et de consacrer une période de ma vie au moins égale, s'il plaît à Dieu, à brûler soigneusement tout ce que j'ai adoré et à adorer tout ce que je brûlais consciencieusement. Je vais rechercher l'amitié des dames maigres pour connaître par quel charme mystérieux elles remplacent ce qui leur manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chasteté des carmes qui s'adressent à des mythes et des illusions fondantes sous l'audace déçue des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'êtes pas encore mon fait, puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le dé de Jenny l'ouvrière. Jeûnez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui vous amusera à passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce temps-là, fidèle à mon programme de palinodie complète, je lirai de la prose de Caro et des poésies de Camille Doucet, pour apprendre comme la banalité des pensées peut exalter l'âme et la médiocrité des rimes enchanter l'ouïe; ou bien je ferai ma société ordinaire d'hommes politiques qui m'apparaîtront désintéressés, patriotes et pleins de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes opinions. A moins que je ne parie aux courses, mêlé à la foule sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise, mais j'écris en français comme je prononce), ou que je m'habille en sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de trouver imbéciles pour cette puérile raison!»
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Et, les formes du songe d'abord indécises se figeant, plus solides dans mon cerveau, comme ces nuées légères qui, après leur course vague dans le ciel, semblent prendre corps à l'horizon, marches de marbre rose, sur lequel le soleil déclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans le domaine de l'action et, ayant médit de la chasse plus que de tout autre exercice élégant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma mémoire me disait bien mille choses désagréables, me rappelant que, la veille encore, je tenais à un Nemrod endurci ce discours plein de prud'homie: «Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par tempérament, à un acte belliqueux que mû par un sentiment extraordinaire de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de l'âme, je n'y trouve aucune cause d'inimitié contre les lièvres et contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vécu dans les bois et j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi, l'éclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosée. Je retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'étais presque fier de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprès de moi, en ayant l'air de m'admettre dans leur intimité. Un sentiment de fraternité s'élevait en moi à leur approche, et puisque les oreilles ont été données aux êtres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, à voir la longueur des leurs, qu'ils étaient des quadrupèdes doctes et savants, venus pour m'observer moi-même et faire, aux sujets de mon espèce, des mémoires à leurs sociétés d'encouragement. Loin de songer à les tourmenter, je m'efforçais donc de leur paraître beau, noble, intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes. Car, s'il est flatteur d'être loué par son semblable, combien l'est-il davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanité!» J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire, comme un simple député. Mon permis était en règle, mon fusil chargé. A moi, Rustaud! A moi Médor! Taïaut! Taïaut!
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Les impressions se mêlent volontiers dans l'état où j'étais le penseur endormi. J'avais lu dans la journée le très curieux livre et très instructif de mon ami Léonce Détroyat: _La France dans l'Indo-Chine_, et le passage suivant sur la façon dont on chasse le cerf dans l'île de Battambang m'était resté dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot: _Cette chasse est pratiquée par des chevaux d'une race particulière, à demi sauvages et dressés à cet effet. Monté par son cavalier, dès que le cheval aperçoit le cerf, il se précipite à sa poursuite avec une vitesse vertigineuse qui lui permet même de le dépasser. Dès qu'il l'a atteint, il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achève à coups de sabots. Comme récompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi triomphant au village...._ J'en avais déjà assez de leurs chiens; Médor et Rustaud étaient deux bêtes assourdissantes. Et, sans tirer un seul coup de mon fusil que je pendis à un arbre, je fis venir, avec la rapidité dont nos voeux disposent dans le rêve, un de ces petits chevaux de l'île de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais déjà enfourché ce diabolique coursier à la crinière noire comme vos magnifiques cheveux, ma chère, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que, ne connaissant pas le chemin de l'île de Battambang et étant, comme vous le savez, un peu casanier de nature, j'étais resté dans le bois de Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes promenades.
C'était un samedi soir, après le départ des cavaliers et des piétons, dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration de la grande Ville, sous une belle clarté de lune qui étendait, par les allées, de grandes nappes d'or pâle comme pour inviter les esprits nocturnes à leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin d'étoile dans la coupe rapidement formée des vobulis. Je m'abandonnais, je l'avoue, à mille pensées très lointaines de la chasse commencée. Je vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches à peine détendues par un frisson de brise. Tout à coup, mon petit cheval dressa furieusement les oreilles; sa crinière se hérissa, si haute qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta à la poursuite d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traîner après elle l'image allongée et double des appendices jumeaux dont son front était paré. C'était un cerf! un cerf magnifique échappé sans doute du Jardin d'acclimatation! Ma monture était comme ivre de carnage entrevu! J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquât par terre. Elle allait atteindre sa victime et levait déjà sur elle la menace mortelle de ses sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et la force de maîtriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien. Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents déjà tendues sur l'échiné du fuyard, je le clouai sur place. Il était temps! Ce n'était pas un cerf que nous avions forcé, mais un homme, un monsieur très bien, un marié du jour que nous avions rencontré dans l'après-midi, sa jeune femme toute blanche au bras, et en tête d'un cortège d'amis. Toujours en habit noir, il s'était jeté à genoux:
--Eh quoi, monsieur, déjà? ne pus-je m'empêcher de lui dire avec compassion, pour excuser l'erreur dont il avait été l'objet de la part de mon cheval et de la mienne.
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Mais l'émotion avait été trop forte et je me réveillai. Je résolus immédiatement, pour ne plus m'exposer à de tels périls, de reprendre mes goûts antérieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chère âme, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant pourtant que le nôtre!
AMOROSA
Un tapis de neige, mais si léger que partout le gazon le perçait de mille flèches d'émeraude et que le sable des allées, apparaissant au travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une poussière de neige courant le long des branches noires et saupoudrant les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannées. Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs rugueux ses lumières décomposées qui les faisaient apparaître bleus à l'envers de sa course. Des lointains presque violets, très estompés de gris clair et rayés imperceptiblement par l'enchevêtrement des futaies. Sur tout cela, la sérénité silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y descendait avec celui des moineaux et des mésanges s'abattant sur les mousses avec de petits cris où pleurait la désespérance du printemps. Quelques jacinthes ça et là crevaient cependant la terre noire, et des bourgeons trop tôt venus perlaient aux branches. Un peu de patience, mésanges et moineaux! Un peu de courage, ô coeur impatient de renaître!
Après une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au visage, je m'étais assis sur un banc, dans un coin largement illuminé, ce qui lui donnait une impression de tiédeur relative. Mes yeux, fatigués de l'horizon scintillant où semblaient passer des vapeurs de givre, s'étaient abaissés vers le sol, mille clartés roses me passaient sous les paupières et de minuscules étoiles d'or à travers les cils. Mon regard flottait, avec ma pensée, dans un vague très doux, quand il s'arrêta soudain sur une place d'une blancheur immaculée que traversait un dessin bizarre tracé par la course d'un oiseau. Les petites pattes avaient semé comme un trèfle noir qui courait suivant une ligne capricieuse. On eût dit des hiéroglyphes et je me pris, le plus sérieusement du monde, à vouloir déchiffrer cette mystérieuse écriture, à chercher un sens à ces caractères si nets, et se succédant suivant un rythme inconnu. On a toujours sa bonne volonté pour complice du hasard dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom, comme si mon coeur était soudain tombé sur cette neige.
L'oiseau tout seul était remonté dans la nue, sans y emporter mon âme.
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Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce même bois, d'un hiver où la neige aussi était partout, comme si un fleuve de lait se fût soudain ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos têtes et souvent semblent-ils, à l'horizon, prolonger les chaînes de nos collines terrestres dans la clarté rouge et moutonnante des couchants. Oui c'était par un hiver tout pareil et dans un pareil décor que j'avais aimé pour la dernière fois peut-être. Une longue rêverie à deux, telle avait été l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient été tout le langage, et la douceur m'en était restée comme celle d'un parfum bien pénétrant qu'on a respiré sans avoir cueilli la fleur qui le donne. Qui nous avait poussés l'un vers l'autre? Un hasard. Sans coquetterie, elle avait posé sa main sur mon bras et nous étions parti pour je ne sais quel voyage à la fois tendre et sans but, ne voulant savoir où nous allions, pourvu que ce fût ensemble. Et tous les chemins nous étaient aimables pour marcher ainsi côte à côte, même ceux que la gelée avait fait durs, même ceux que la neige rendait froids et glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une étreinte où se fondait mon coeur; souvent sa jolie tête brune dut se coller à mon épaule pour fuir les fouaillées des bourrasques. Je respirais alors de si près son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais mes lèvres n'avaient osé se pencher jusqu'à son front, mais elles s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frémissement de sa plume et dans le chatouillement de sa voilette. Nous étions l'idylle égarée, je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion virile, de plaisir âpre et partagé sont tombées pour moi dans le gouffre de l'oubli, tandis que tout est resté dans ma mémoire de cet enfantillage cruel et délicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs d'un lac, la splendeur pourprée des pierreries, tandis qu'une simple feuille tombée d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la berce.