Contes à la brune

Chapter 6

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Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou plutôt la Nature n'est qu'un grand décor symbolique dressé par le ciel autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri d'espérances, leur été que le baiser du soleil réchauffe et mûrit, leur automne où le souvenir met encore des douceurs inquiètes, leur hiver qu'étreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus sage par les détresses passées, sait arrêter son coeur dans cette course et l'arracher à cette loi fatale, pour l'asseoir dans la sérénité d'une passion qui défie le lent travail des choses et des pensées se hâtant vers un même déclin! Cette force consciente et révoltée contre le destin lui-même ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la douleur, et toutes les âmes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le porter. Heureux, dis-je, celui qui ménager de son dernier bonheur, le seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie! Qu'il veille aux présages muets, aux avertissements obscurs et surtout qu'il se rappelle. Les gens sensés mettent dans leur amour tout ce qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mêler. Ils le dégagent des jalousies stupides, des orgueils faciles à blesser, des lassitudes que la satiété apporte. Ils en font l'heure rare et exquise entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur précieuse de leur coeur et de l'esprit; le trésor avare de leurs joies. Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'été resplendissant des caresses toujours savoureuses, des âmes se fondant dans le même infini, s'abîmant mêlées dans le même rêve immortel!

Mais qu'ils prennent garde à la première feuille morte, au premier froissement qui est comme la chute d'une première illusion dans ce monde enchanté! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu!

III

CONTES D'AUTOMNE

DANS LES JARDINS

I

PLUIE D'OR

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit innombrable de chocs invisibles et joyeux.

J'ai toujours pensé que la fable des amours de Jupiter n'était que l'histoire poétique des saisons. En ce moment c'est Danaë qu'il tente. Danaë qui a dépouillé les chastes parures dont l'avait enveloppée le Printemps, Danaë déjà nue et bientôt féconde. Car de toutes ces feuilles mortes dont la terre boira les dernières sèves, renaîtra l'orgueil immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, ô vous devant qui je veux voir la Nature entière agenouillée comme devant l'autel de la Beauté infinie.

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit innombrable de chocs invisibles et joyeux.

Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est déchiré; quelques lambeaux à peine sont demeurés suspendus au squelette froid des réalités. Les verdures se sont évanouies au front pensif des forêts qui ne sont plus qu'un brutal enchevêtrement de branches noires. Le frisson d'émeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine du soir caressait les hautes herbes, s'en est allé vers l'horizon des rêves perdus. Ainsi quand la main des Destinées a secoué l'or au-dessus des têtes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non pas la pomme biblique, ce fut pour l'âme humaine un effarement de toutes les noblesses de la pensée, l'oubli de l'idéal entrevu, l'hiver âpre qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempête après la chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources sacrées!

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit innombrable de chocs invisibles et joyeux.

Oui, ma chère âme, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers figés aux lèvres de ceux qui ne savent pas aimer.

II

CHRYSANTHÈMES

Pour savoir a quel point je t'aime, Effeuille, en rêvant, mon trésor, Non la marguerite au coeur d'or, Mais ce coeur blanc du chrysanthème.

Car plus serrés et plus nombreux, Ses pétales, faisceau de glaives, Diront mieux l'infini des rêves Où se perd mon coeur amoureux.

«Un peu!--beaucoup!» mots sans pensée; Et même: «passionnément», Un mot qui ne dit rien vraiment Du mal dont mon âme est blessée.

C'est par mille et mille douleurs Que mon être se multiplie Et, languissant, vers toi se plie Comme le chrysanthème en fleurs.

La marguerite plus ne dure, Quand l'automne, de ses doigts lourds, Des mousses jaunit le velours Et disperse au vent la verdure.

Même après l'adieu du soleil, Seul, dans les jardins qu'il décore, Le chrysanthème s'ouvre encore, A mon coeur fidèle pareil.

Pour savoir à quel point je t'aime, Effeuille, en rêvant, mon trésor, Non la marguerite au coeur d'or, Mais le coeur blanc du chrysanthème!

III

BOUTON DE ROSES

Sous les feuilles jaunes et dégouttantes de pluie d'un rosier sauvage, un bouton très pâle s'obstine, dont les pétales ne se développent que pour se recroqueviller aussitôt comme des oiseaux frileux qui replient leurs ailes dans l'air trop froid. Voilà plusieurs jours déjà que je le vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour vous l'apporter. Puis j'ai trouvé qu'il était bien peu digne de votre beauté triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la mélancolie d'automne. Il vous eût bien dit pourtant qu'à vos pieds s'effeuillera ma dernière pensée et qu'une rose fleurit toujours pour vous dans le jardin dérobé de mes rêves, une rose immortelle dont la racine est au profond douloureux de mon coeur.

Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce désespéré des floraisons défaillantes, venu trop tard pour la gloire des épanouissements et pareil à l'amour tardif qui compte moins les bonheurs à venir que l'inutile trésor des bonheurs perdus!

IV

OEILLETS ROUGES

L'oeillet d'automne est sans parfums. Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, Il semble porter dans ses veines Le sang glacé des coeurs défunts.

Fleur sans parfum, âme sans rêves! Oiseaux sans ailes, toutes deux, Dont jamais les vols hasardeux Pour les cieux n'ont quitté les grèves.

Malgré ses velours éclatants Dont ton regard charmé s'étonne, Ne cueille pas l'oeillet d'automne, Toi dont le coeur est tout printemps!

Toi dont l'être est tout envolée Vers les firmaments apaisés, Où monte l'odeur des baisers A l'odeur des roses mêlée.

Si c'est du rouge que tu veux Pour éclairer leur ombre, imprègne De mon sang la fleur que ton peigne Tient mourante dans tes cheveux,

Et par les souffles embaumée Autour de ton être flottants, Toi dont la grâce est tout printemps. Vivant Avril, ma bien-aimée!

L'oeillet d'automne est sans parfums. Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, Il semble porter dans ses veines Le sang glacé des coeurs défunts.

SUPER FLUMINA

J'ai gardé certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est comme malgré moi que, tous les huit jours, un accès de paresse qu'aucune fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque flânerie à l'aventure, dans la campagne où meurt le tintement des cloches lointaines, à l'heure où les derniers fidèles franchissent les porches des églises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, égrenant sur ma route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oubliés, lévite de toutes les religions méprisées, suprême croyant de toutes les croyances déchues.

Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de bise ridait, sur une rive à peu près déserte, suivant le quai dont la pierre limée par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans un de ces paysages de banlieue que Rafaëlli excelle si bien à décrire et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres silhouettes des arbres dépouillés, semblent des griffonnages d'enfants. De toutes les choses, l'eau est peut-être celle qui proteste le plus tard contre les mélancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de lumière qui passent, à sa surface, comme les derniers éclairs d'épées d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux gelées qui la figent, tandis que partout règne la grande immobilité de la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin où je n'entendais guère que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mêla, une rumeur de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et sourd, quelque chose de sinistre qui mêlait une note d'horreur à cette mélancolie. Je m'arrêtai, je regardai et trouvai que j'étais arrivé, sans y prendre garde, jusqu'à la gueule débordante d'un égout, là où la grande ville déverse son opulent trésor d'ordures, infectant au loin la rivière et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses odeurs malsaines, la fétide haleine de tout ce qu elle vomit.

* * * * *

Et comme toutes nos pensées ne sont que les impressions réfléchies qui nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un océan de dégoût qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous assistons depuis quelques jours y avaient amassé. De l'image matérielle qui m'avait fait détourner les yeux, une vision morale se dégagea, celle de l'immonde société qui, pareille à ces eaux croupies et déshonorées, nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procès,--celui même de notre état social,--nous révèle, occupant toute l'échelle des classes, depuis ce qui devrait être l'honneur à jamais respecté jusqu'au devoir inexorablement subi; toute cette canaille remuée comme une mare putride où tombe une pierre, et qui grouille avec des éclats de rire, comme grisée de sa propre infection; tous ces types révoltants de cynisme qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe, dans mon cerveau, avec les détritus, les trognons, les immondices que l'égout roule à mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique de mensonges; pas une révolte de la conscience dans cette clameur de coquins se jetant l'ignominie à la face les uns des autres; pas une foi qui surgisse, de ce désarroi de toutes les confiances, pas une foi dans un homme dont on ose dire: Celui-là ne peut être soupçonné! Magistrats, ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la trompe et qui préfère s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilité qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette jetée au vent de tous les respects. Des accusés, encore sous la menace des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxénète et son infâme amant, relâchés, sans doute, parce que les prisons aussi ont quelquefois besoin d'être assainies. Il ne se trouve personne pour cracher au nez de ces ignobles drôles, pour les chasser comme on balaye les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrière de cette pourriture vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre compagnie.

* * * * *

J'entends des gens dire qu'il en a toujours été ainsi. Ce n'est pas vrai. Cette promiscuité de tous les appétits fraternisant dans la même honte lucrative, cette démocratie qui unit, dans la malpropreté d'une immense étreinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le même sac d'écus, sont d'invention très contemporaine et bien ce qu'on est convenu d'appeler des «signes des temps.» Ce n'est pas la première fois que de pareilles éclipses du sens moral sont signalées dans notre astronomie historique. La seconde moitié du siècle dernier ne présentait pas, à son début, un spectacle beaucoup plus ragoûtant. Il a fallu beaucoup de sang pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus plus bas qu'alors, parce que la virilité des races s'épuise à ces rouges métamorphoses. Heureux ceux qui ont vécu dans des temps meilleurs et mieux épris de tout ce qui fait la dignité de l'âme humaine! Parmi nous, ceux-là sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le passé et ne veulent vivre que de la mémoire des âges où fleurissait l'idéal.

Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive où s'était arrêtée ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours, non plus souillé et comme encombré de ruines, mais limpide et emportant, avec lui, une poussière fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante, le couchant étendait, çà et là, de grandes opacités fulgurantes, comme des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une éclaircie s'était faite, à l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil, sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque posé sur une large lame de cuivre, en équilibre, comme on voit faire les bateleurs forains. Ce qui fut les verdures estivales frangées de rouille par l'automne, n'est plus qu'un enchevêtrement de petites branches noires se découpant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait déjà disparu pour moi, celle du cloaque où mes regards étaient tombés, celle du gouffre où avait plongé mon esprit. Que m'importe, après tout, cette fange qui descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le néant est au bout. La nature est là, impassible et douce pour nous faire prendre patience. L'amour est là, vibrant et cruel pour ne pas souffrir que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurés fidèles à l'idéal de poésie et de tendresse qui berça si longtemps les douleurs de l'humanité! Plus haut que les ruisseaux débordants, plus haut que cette mer de boue qui peut s'étendre mais ne saurait s'élever,--car les océans bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de nos espérances et l'immortel objet de nos désirs. Plus haut, sur un autel tout embrumé de l'encens de mes voeux, sont posés tes pieds divins et blancs, ma bien-aimée aux noirs cheveux, grand lis debout dans la solitude jalouse de mes rêves, consolation du terrestre exil, toi qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres l'infini!

DERNIÈRES VIOLETTES

Voici que les premières violettes d'automne ont reparu à Paris; rares encore, car j'eus infiniment de peine, madame, à vous en trouver un assez petit bouquet; toutes petites, à peine ouvertes comme des yeux d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop longues et menues. Très artificieusement, la marchande qui me les vendit les avait enveloppées de solides feuilles de lierre: mais votre premier soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une épingle, pendantes et bien vite flétries à votre corsage. J'enviai leur sort néanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle élevaient vers vous, comme une dernière haleine, n'était-il pas un pardon? Douce, bien douce cette odeur de fleur trop tôt cueillie et trop vite s'étiolant. J'ai pensé que l'âme de ces violettes était faite de tout ce que nous avions rêvé pour l'été disparu et que le temps ne nous a pas permis de réaliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le beau paysage dont les verdures semblent aussi dénouées, la Seine qui le traverse vingt fois étant pareille à un large ruban bleu flottant sous une main capricieuse; voyages à travers ce beau pays de France qui est comme un panorama de merveilles. Ici bordé de neiges éternelles par la dentelure profonde des montagnes, là doucement vallonné par le calme océan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la mer, partout baigné de lumière et caressé par des souffles féconds. Nous devions voir ensemble des villes où le souvenir du passé nous ferait croire que nous nous sommes aimés toujours, vous sous les parures anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des antiques chevaliers dont je sens le coeur fidèle dans ma poitrine. Mon Dieu, ma chère, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a semblé que je vous revoyais la première fois comme l'unique maîtresse d'une vie antérieure à ma naissance. Vous ne croyez peut-être pas à la métempsychose? Moi j'y crois tout à fait. Je vous dis que nous nous étions rencontrés déjà et que cette passion nouvelle n'a fait que réveiller, sur nos lèvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rêvés auront leur jour dans l'éternité de notre tendresse. En attendant, les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laissés s'envoler!

* * * * *

A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette vieille cité pour les liens d'affection et les amitiés qu'elle me garde, que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que celles de Nice cent fois et dont les bouquets énormes, promenés dans les rues ou pendant derrière les vitrines, protestent contre les images mélancoliques qu'évoque, dans la pensée, le ciel triste, morne, gris, paraphé de dessins noirs par les branches dépouillées où s'abat, dès que le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes méridionales, dont l'âme est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul étouffant des nuées que ne traverse ni rayon de clarté ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment un sommeil troublé de cauchemars sous le fouet des ondées et la colère des ouragans. Plus de chansons et plus d'éclats de rire! Est-ce que cette désolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de leurs lèvres silencieuses, de leurs petites lèvres parfumées et toujours humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame, j'étais en exil là-bas, et je crois que mon premier présent fut un envoi de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlèrent sans doute pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle à mon désir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver, à nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthème, cette parure des jardins mondains, dont la durée ne m'intéresse pas plus que celle des fleurs en papier dont les cheminées bourgeoises sont encore décorées au Marais. Car, eux non plus, les chrysanthèmes, n'ont jamais paru vivants et frémissants sous le zéphir et jamais parfum n'a palpité dans leurs petits pétales secs, pointus et serrés, pareils qu'ils sont à des étoiles sans lumière, à des étoiles terrestres où ne scintille aucun céleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits soleils éteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille encore sous les cendres embaumées des encensoirs. Mais, quelquefois, quand mon souvenir chantera quelque appel mystérieux dans votre mémoire, vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez connues par moi, et qui vous ont dit déjà, par delà le temps et l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort réjoui de les sentir et qu'à mon tour, elles me parleront de vous, ces muettes éloquentes dont le langage est un parfum!

* * * * *

Je ne veux pas être cependant injuste pour nos petites violettes des bois parisiens qui meurent sous la première neige. Nous irons, s'il vous plaît, en cueillir nous-même à Saint-Cloud ou à Ville-d'Avray, à Vaucresson ou à Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail; vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourné au soleil tiède qui mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos petits pieds croisés sur le sable, où le bout de votre inutile ombrelle tracera de capricieux dessins; moi, courbé comme un bûcheron sur les mousses et furetant dans le gazon mouillé pour y trouver les rares petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premières feuilles mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate désespérée où semble gémir l'âme héroïque de Beethoven déchaînée parmi les éléments. Car ce doit être une satisfaction des grands musiciens trépassés de mêler encore aux souffles éternels de l'air le souffle éternel de leur génie, modulant, suivant des rythmes mystérieux, dans la voix tumultueuse des forêts sonores et les flots vibrants comme des lyres.

Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, à votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui aura été la plus près de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la vôtre, violette d'automne qui me sera plus chère que toutes celles du printemps à venir et même que ces admirables violettes de Toulouse d'un bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clémence Isaure, l'immortelle soeur des trouvères, dont le nom seul est un poème de lointaines amours.

L'AGE D'OR

Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage où nous étions assis, l'un auprès de l'autre, il y a deux jours, à l'heure du soleil déclinant vers les horizons clairs d'une tiède après-midi? Deux jours, ce n'est pas bien long, même pour une mémoire de femme, et vous pouvez vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous vieillit tous les deux! C'était sous une feuillée toute verdoyante et comme printanière, malgré la saison où nous sommes. Caprice d'exposition, sans doute, protégée des ardeurs caniculaires, des pluies fouettantes et du vent qui brûle. Mais rien n'était plus frais que cet ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards s'arrêtèrent sur un marronnier chargé de fleurs et de pousses nouvelles, comme si avril, le plus menteur des mois de l'année, avait promis de revenir bientôt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais quelques petites fleurs éparses dans leur uniforme de velours. Votre beauté rayonnait dans ce décor à la fois éclatant et doux comme dans un reposoir de Fête-Dieu élevé pour elle. On eût dit que c'était votre jeunesse qui se répandait autour d'elle sur les choses et sur les êtres, par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux étaient venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages s'élevaient, à vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'étais sous le charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse contemplation de vos grâces, plein d'adorations mystiques et de désirs fous. Car l'âme est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis des purs esprits n'est pas le mien.