Chapter 5
Nos rêves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour évanoui. Rien d'étonnant donc à celui que je fis et que je vais vous conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me permettra d'être prolixe. Car il faut un long temps à cet océan d'ombre pour s'étendre en flux pesant sur vos épaules, et remonter en reflux jusqu'au-dessus de votre nuque ambrée. Pour être le plus naturel du monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Père Éternel à la moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres ont sensiblement abusé; un Jéhovah rasé comme un comédien, ce qui n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de théâtre sont certainement les dieux de cette époque. S'il eût été seulement en trois personnes, j'aurais cru à un troisième frère Lyonnet. Il avait gardé d'ailleurs toute l'autorité d'un premier rôle dans la comédie de la création, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin lui-même quand il me dit sur un ton de protection:
--Je viens de commander un nouveau Déluge, en ayant assez de l'humanité, mais je te sauverai.
--Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, si vous ne sauvez pas, en même temps, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.
--Tu es un bon Jobard, reprit le Maître du monde en riant; je te jure qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu meures. Mais c'est peut-être pour ta naïveté obstinée avec les femmes que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue à se moquer de toi. Tu sais ce qui te reste à faire?
--Je ne m'en doute pas, Régent des étoiles.
--Rappelle-toi l'exemple de Noé.
--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un portefaix et que je montre mon derrière à mes fils? Et comment le ferai-je, Dieu de bonté, vous ne m'avez pas donné de postérité?
--Noé ne se contenta pas de cet acte de mansuétude paternelle. Ne te souviens-tu plus de l'arche?
--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant quarante jours avec mon adorée et une partie de toutes les bêtes créées?
--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.
--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.
--Je te préviens que tu auras l'air d'un concierge qui déménage. Mais que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la déplorable espèce à laquelle tu appartiens!
--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un domestique. Je consentirais à la rigueur à brosser les mignons souliers de celle que j'aime; mais les miens, jamais!
--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras à ton gré. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la société des élus est embêtante! Ah! si je n'avais pensé qu'à la gaieté de mon Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.
Et sur cette pensée morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit enchifrongné des narines de M. Delaunay.
* * * * *
L'arche était achevée. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais que vous l'aimez. L'intérieur était confortable avec des portières et des tapis partout, et je vous avais ménagé, à la poupe, une serre pleine de fleurs admirables, un véritable jardin. Au moment où nous allions nous embarquer:
--Et François? me demandâtes-vous.
--Qui ça, François?
--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais l'appeler François!
--Bon! m'écriai-je; il est encore temps.
C'était bien juste. Le déluge commençait; les cataractes du ciel s'étaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les êtres vivants. Les monuments étaient déjà submergés. Un malheureux s'agitait à la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai, mouillé comme un chat de gouttière. Au lieu de me remercier, comme j'y avais droit, j'imagine, il s'écria d'un air de mauvaise humeur:
--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublié!
Quand je lui proposai de nous aider à mettre le couvert, car j'avais une faim horrible après ce gigantesque travail, et vous-même vous m'aviez promis de manger une aile de poulet.
--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats à fouetter. Et mon amendement sur la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours sur les crédits de Madagascar!
L'illusion n'était plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous étions tombés sur un animal politique. Il confirma notre pronostic douloureux en dévorant comme quatre, sans avoir contribué en rien à la confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de poulet! Nous nous dîmes tout d'abord: Voilà une bouche inutile! Mais nous pensâmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommença à parler.
Car, à peine gavé, il reprit son abominable et nauséabond bavardage; il nous étourdit de ses emphatiques propos; il nous révolta de son mauvais français; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesées progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit déborder le vase de notre mansuétude en s'asseyant lourdement, dans la serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos serins avec la fumée de son cigare. Vous me fites un signe terrible. J'avais ménagé, à deux pas de là, une trappe pour le nettoyage de l'arche. Je le poussai affectueusement de ce côté et je le fis basculer traîtreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en éternuant. Nous étions déjà à une hauteur si considérable, toujours soulevés par le flot montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux étoiles jalouses de vos yeux.
* * * * *
Mais que la vie nous devint douce, ma chère, une fois débarrassés de cet hôte fâcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des oiseaux, nos jours s'écoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises encore. Une seule pensée nous préoccupait: c'est que cela n'eût qu'un temps et que ce bienheureux déluge ne pût durer toujours. Nous étions parvenus à une telle élévation que les astres étaient obligés de retirer leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son derrière afin que le bout n'en fût pas mouillé. Une imprudente comète, qui voulut vous contempler de trop près, eut la queue complètement éteinte, ce qui fit énormément rire les constellations voisines. Votre beauté fut universellement acclamée par les planètes, et Jupiter composa même en votre honneur quelques vers qui tonnèrent dans l'immensité avec un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux derniers, dont la rime nous paraît insuffisante à nous que la science de mon maître Banville a pervertis. Mais à ces hauteurs sidérales les assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est bien moins difficile:
Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu, Durant l'éternité rêver à votre dos.
Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphère de lumière très vieille et qui a déjà beaucoup roulé. Oh! oui, j'étais heureux, mignonne, dans cette solitude que vous emplissiez seule de votre chère présence et de votre chère voix dans ce désert en miniature suspendu entre deux abîmes! Désert! non; mais oasis toute parfumée de votre haleine, toute frissonnante des fraîcheurs de votre beauté. Et ce Paradis édifié sur des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anéantissement universel ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauvé et l'emportait jusqu'au lyrique séjour des immortelles poésies, dans des immortelles étoiles!
Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupières fermées. La colombe sans doute qui m'apportait, comme à feu Noé, le rameau d'olivier au sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumière jeté entre la terre suppliante et le ciel miséricordieux.... Non! l'heure implacable du réveil qui me présentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la plume avec laquelle je viens d'écrire ces lignes véridiques, où le plus heureux de mes rêves est conté.
NUIT BLANCHE
Une atmosphère pesante où s'amassent les prochaines ondées; un ciel si lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir avec peine; un air tiède tout chargé de l'agonie des fleurs, fade, avec des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet énervement douloureux des choses à la fois impatientes et craintives de l'orage. Je me résigne à ne plus fermer les yeux et je pense à vous, ma chère âme, dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil.
Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous apportai dans sa large et humide collerette? Les roses étaient rares déjà; nous étions en septembre et vous portiez une délicieuse robe bleue qui se modelait aux souples beautés de votre taille, mêlant des transparences d'ambre, sur votre poitrine, à des coulées de lapis clair. Vous m'avez grondé, mais quand je vous ai quittée, vous m'avez donné une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durât plus longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le pétale encore flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guère dans mon jardin dont je n'aie déchiré le coeur pour vous répondre dans le même langage. Hélas! Bientôt les ondées éparpillèrent dans l'herbe leurs feuilles mouillées. C'était une des poésies de notre amour qui se brisait et que le vent emportait.
Mais d'autres printemps l'ont ramenée plus vivace et plus fidèle.
Nous approchons de la même saison, celle où je vous ai connue. Bien des roses sont déjà mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges. Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts dahlias fous et serrés comme les ruches tuyautées de vos dentelles, des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mélancolique comme la tristesse presque consolée d'une veuve. Et puis après?... Après, j'ai peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant, mon premier présent, vous avez fait plus attention à mes roses qu'à moi-même, et peut-être est-ce leur souvenir seulement que vous avez aimé.
* * * * *
J'ouvre ma fenêtre pour regarder la nuit. Le temps s'est levé.
De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange aux approches de la lune. Les saintes mélancolies, que l'homme moderne a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde extérieur. Quoiqu'il fasse, il n'empêchera jamais la mer de gémir aux confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tête, avec le char des astres et l'avalanche des nuées, les préoccupations de l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol pâlissant, étoiles sous qui s'allumera bientôt le formidable bûcher de l'aurore, je cherche les images ailées des bien-aimées d'autrefois, de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporté sur d'autres routes que la mienne. Vos yeux de lumière s'attendrissent pour moi, et des regards s'y rallument qui descendent jusqu'à mon coeur; bientôt votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, après avoir effleuré vos lèvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine, je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flèches brisées de mes désirs et les fleurs souillées de vos trahisons, tout ce qui fut mon âme et votre jouet éparpillé en fugitives étincelles, balayé par l'inexorable vent des destinées.
O joies amères que la Beauté donne et reprend, mortelles extases de l'amour que le temps mesure à notre faiblesse, frisson divin que la chair de la femme met à notre chair, infini menteur dont elle fait éclater notre âme, aiguillons de feu que son regard plante dans nos reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens renaître aux silences de cette nuit étoilée, aux splendeurs mystérieuses de ce ciel où les flammes éteintes se sont rallumées!
Cependant une nuée de vapeurs blanches monte à l'horizon. Dans un instant le jour gravira les premières marches encore obscures de son escalier de feu. Un à un les astres craintifs vont s'envoler devant le rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernière étoile obstinée au manteau flottant du ciel. C'est Vénus, comme si tout devait proclamer, dans ma pensée, qu'alors que tout s'évanouit comme un rêve, le culte de la Beauté et les chers supplices de l'amour assurent au souvenir une immortalité.
Sous l'aile blanche du matin, Toute la terre se recueille; Un frisson passe de la feuille Du chêne à la feuille du thym.
Tandis que pâlit la grande Ourse, Descend un long frémissement De l'oeil profond du firmament A l'oeil entr'ouvert de la source.
Ainsi, partout, autour de moi, Comme un torrent tombant des cimes, Roulant des faites aux abîmes, S'étend l'universel émoi.
Il n'est que mon coeur solitaire, Loin de tes yeux, aux morts pareil, En qui ne vibre aucun réveil, Quand tout se réveille sur terre!
PARAPHRASE
Pour charmer mes heures moroses, Je chante, le coeur plein de vous: Ce n'est pas aux lèvres des roses Qu'est le sourire le plus doux.
J'évoque vos candeurs insignes Et vos virginales fraîcheurs: Ce n'est pas au cou blanc des cygnes Que sont les plus pures blancheurs.
Je vous vois passer sous les branches Sur vos noirs cheveux se penchant Ce n'est pas aux yeux des pervenches Qu'est le regard le plus touchant.
Votre image, en tous lieux suivie, Seule, brille à travers mes pleurs Tout ce que j'aime dans la vie, Ce n'est ni le ciel ni les fleurs!
* * * * *
Heureux ceux que n'atteint pas la mélancolie des spectacles trop beaux et qui, pareils aux moineaux francs ébouriffés de bien-être dans un rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaieté triomphante des choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les gloires de l'été. Mes yeux se sont toujours blessés à l'azur froid d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traversé d'étincelles. Il n'est pas jusqu'à l'éblouissement des jardins que les fleurs font pareils à d'immenses et vivantes joailleries qui ne m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois où l'ombre amortit toutes ces splendeurs, les bois dont le mystère rêve au bruit murmurant des sources. Mais cette vigueur excessive et débordante des sèves, ce rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore secrètement. Non! Tout ce décor-là est trop beau pour la vie humaine! La pièce ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable féerie, comme des génies aux ailes coupées et qui ne portent plus que des étoiles éteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle pour nos amours dégénérées, pour nos passions sans colère! La grande résignation des automnes vaut mieux au déclin de nos rêves, à l'attièdissement de notre sang. Oui, l'été, dans son éclat sans merci me navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funéraire aux dieux depuis longtemps envolés. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert seulement et nous emplit d'aspirations décevantes. Adorer, dans un retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice, la beauté nue de la femme, seul lambeau d'idéal pendue devant nos détresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues, admirables et funèbres journées brûlées par un désolant soleil!
* * * * *
Fou de printemps, ton coeur s'étonne De me voir, prophète attristé, Penser quelquefois à l'automne, Sous les premiers feux de l'été.
Oui, je pense, en voyant les roses Ouvrir leurs vivantes couleurs, Que l'aile des autans moroses Effeuillera toutes les fleurs.
Que, des feuillages où tout chante, Tous les oiseaux seront bannis, Et que, sous l'averse méchante, Se briseront les pauvres nids?
Va! que l'autan ouvre son aile! Que l'averse attriste les cieux! De l'An la jeunesse éternelle Reste sur ton front gracieux.
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Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commencé d'aimer. Le printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliées. J'ai dit quelle déception l'été est pour moi. L'automne m'est fatal ou précieux, suivant que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses. Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les déclins, et que subissent tous les êtres ayant un semblant d'âme, qui me faisait le coeur prêt à recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie où les sceaux s'impriment plus profondément? Toujours est-il que c'est sous un ciel embrumé, devant un paysage s'effritant en poussière d'or, à la lumière des couchants rayés de cuivre et de topaze, que mes rêves obscurs sont devenus de puissants désirs, que j'ai senti ma chair mordue par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair. Saison redoutable et charmante! Je lui ai dû des années pleines de larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie. Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime, pâle soleil d'octobre dont la mélancolie s'est faite auréole, pour moi, au front de la femme; doux et traître soleil qui aspirait vers la peau rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le mien vers la coupe mortelle du premier baiser!
MATUTINA
C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fenêtre ouverte, est venue voler jusque sur le papier où ma plume allait courir. Elle est très jaune, très sèche et toute recroquevillée. J'y reconnais cependant, sous l'ondulation des brûlures solaires, sa forme en fer de flèche. C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apportée.
Qu'allais-je vous conter déjà? Une histoire d'amour, sans doute, ou quelque rêverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-être vous dire les vers très simples que j'ai écrits pour que Capoul les chante sur une musique de Lacôme:
Je demande à l'oiseau qui passe Sur les arbres, sans s'y poser, Qu'il t'apporte, à travers l'espace, La caresse de mon baiser.
Je demande à la brise pleine De l'âme mourante des fleurs, De prendre un peu de ton haleine Pour en venir sécher mes pleurs.
Je demande au soleil de flamme, Qui boit la sève et fait les vins, Qu'il aspire toute mon âme, Et la verse à tes pieds divins!
et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines. Oui, je me sentais l'esprit alerte et disposé à d'aimables confidences.
Ah! maudite fenêtre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon cerveau?
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Je regarde dans mon jardin. Tout y célèbre encore la gloire de l'été triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli, précédé par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir immense montant des mains obscures d'un lévite inconnu. Aucune inquiétude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers très verts découpent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses odorantes, y enchevêtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants. Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la détresse des roses défleuries; de la tige de mes glaïeuls, comme d'une veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusées de sang clair; une constellation d'oeillets s'éparpille dans les bordures, et mes chères acanthes pyrénéennes épanouissent leurs larges feuilles architecturalement déchiquetées comme des souvenirs dont l'ombre enveloppe l'âme. La gaieté vorace des oiseaux s'acharne aux prunes encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large blessure aux lèvres pourprées. Je devine, derrière ce rideau riant, le fleuve tranquille et tiède où les barques glissent entre les calices odorants des nénuphars, où les pêcheurs matinaux guettent, patients, l'ablette, encore paresseuse de ses printanières amours, au pied des joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une éternelle sérénité dans ce paysage où rien ne menace, des colères du ciel ou des caprices de l'eau sous le vent qui la fouette....
Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler?
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Car j'ai beau te faire crépiter sous la pointe rageuse de mon canif, je ne pourrai anéantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais présage dont ton aile était chargée. Dans cette orgie radieuse des choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurité des murailles lointaines faites des orages amoncelées et des frimas à venir. O faux bijou d'or fauve, l'automne est caché dans l'entortillement cassant de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables, contient quelqu'une des misères qui sont le déclin de l'année. Voici les matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'où le soleil ne se dégage, tardif, que comme le visage pâle d'un mourant déjà couché dans ses toiles: les soirs impatients sonnant à l'horizon, dans de longues trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence; tout ce cortège de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des jours plus courts et dont le poète Léon Dierx a si magnifiquement dit, dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire:
Le monotone ennui de vivre est en chemin.
Voici cette effroyable résurrection des corps qui nous montre, se dégageant de la terre comme des morts révoltés qu'un signal appelle, les squelettes décharnés des arbres n'agitant plus, à leurs cimes, que des lambeaux de verdure, des arbres dont l'âme s'est enfuie avec le murmure de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exilés! C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils d'argent que tissent les araignées, inutiles ouvrières d'octobre, qui tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air tous ces coins de nature s'effondrant. La pitié des chrysantèmes fleurit le mausolée des floraisons mortes.
Ah! maudite feuille, voilà le tableau mélancolique que tu évoques sous mes yeux!
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