Chapter 4
N'oubliez pas que je continue à rêver, madame et chère lectrice, et n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris à regarder le petit bout de vos souliers mordorés à peine sortant des soies de votre jupe, comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur nid. On n'a pas de raison pour se gêner en songe. Une fourmi bien avisée (Michelet n'en a pas dit encore assez sur le génie de ces insectes) vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprévu qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantés de suède à la partie blessée, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un détail, quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis interdit, posait un instant son épée flamboyante pour se moucher et laissait s'entr'ouvrir la porte défendue.
Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de là-bas!
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Et, comme la nuit descendait, précédée des rouges adieux du couchant que clament, trop loin pour être entendus, d'immenses trompettes de cuivre, nous ne songions pas à quitter ce coin paisible, cette oasis de silence dans le bruyant désert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre plus épaisse, coupée celle-là par les sillons d'argent de l'eau, palmes d'écume semblant glisser à la surface des lacs comme celles des triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur l'herbe, mais plus près l'un de l'autre, subissant, comme tous les êtres et comme toutes les choses, cet alanguissement des déclins. Cependant partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se brisaient, puis se renouaient, puis s'égrenaient silencieusement dans l'onde; des rosaires aux grains lumineux frémissaient sous d'invisibles doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices opalins et les musiques se réveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide des clartés du jour. On valsait de l'autre côté, on valsait au pied de Métra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et secouant dans la brise enfin levée les divines harmonies de la _Vague_ ou de l'_Espérance_. Car c'est un vrai poète que ce blanc et mélancolique garçon qui a plus écrit que personne, ce qui a suffi à lui constituer une grande réputation de paresse.
J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rêve prit ici une tournure dangereuse à vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du mensonge!... Nous nous étions si bien rapprochés que vous me mordilliez délicieusement les lèvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un baiser «la saveur en la bouche», comme disait le bon poète Ronsard, au front couronné d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien, dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le désir de quelque retraite à deux dans une Thébaïde au pied de laquelle cette rumeur vienne mourir.
J'ai rêvé encore qu'en me quittant vous m'aviez donné un magnifique brin de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil bleu, un oeil pâle et doux chargé de souvenir. Donc, non seulement j'avais eu ma fête des fleurs comme les autres; mais j'en avais gardé quelque chose, la mémoire exquise de votre toilette, Madame et honorée Lectrice, et de vos jolis souliers mordorés.
EN MESSIDOR
Le beau pommier si fier de ses fleurs étoilées, Neige odorante du printemps!
Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue parfois mordre dans une pêche au velours ruisselant sous vos dents blanches, voire engloutir, avec de délicieuses petites mines, des fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lèvres, et même déchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-être était-ce par pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'école des gens qui gardent des poires pour la soif. Je préfère infiniment à celles-ci, par les vesprées altérées, la fraîcheur des sources susurrant dans l'épaisseur humide des gazons. La vraie raison d'être des fruits, c'est les confitures, quand la main délicate d'une femme y a mis son parfum.
Non? Vous n'êtes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mêmes, pour leur goût personnel?
Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette année ni cerises, ni pommes, ni pêches même, mais les arbres qui les devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en fête sous la blancheur de leur floraison printanière; tels ils vous apparaissent comme l'éparpillement d'une coiffure de mariée, tels ils resteront, en été, variant la profondeur épanouie des verdures; en automne, égrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages rouillés. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure divine de l'Espérance, et ces rameaux ne se dépouilleront pas de ce frileux et délicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous êtes si peu gourmande, hélas!
Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce moment. Aux pêchers pendent encore des pétales d'un rose tendre; les cerisiers semblent, de loin, des arbres où, par touffes menues, le duvet de quelque cygne céleste s'est accroché; et voici maintenant que les pommiers s'étoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte, semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit le poète; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui s'envole, aérienne et impolluée, dans les souffles tièdes du soir!
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Ayant gardé, par ce temps d'indifférence, le goût obstiné des légendes paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mêler, ma chère, à leur poétique mémoire. C'est ainsi que j'ai rêvé, cette nuit, que nous étions Adam et Ève dans leur premier séjour. Cette imagination m'était la plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je goûtais, moi, mille délices sournoises et profondes à vous contempler dans le costume léger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aimé. Dût votre pudeur souffrir de cet aveu, je vous préférais ainsi, même en évoquant le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une façon de porter la nudité qui était un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais pas mal du motet délicat que la musique lointaine des anges dispersait, pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Père Étemel qui nous souriait dans un coin particulièrement lumineux de l'azur. Tout m'était égal dans cette splendeur des choses créées, tout hormis le beau ton nacré de votre chair, le rythme divin suivant lequel vos formes augustes sont modelées, le triomphe de vos seins tendant aux baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches où se brise le désir, l'ombre de vos cheveux où s'engloutit le rêve, la blancheur liliale de vos pieds où vient s'abattre le baiser. Ah! bien que là, sous le coeur, je sentisse encore une brûlure cruelle, je ne regrettais pas un instant la côtelette qui m'avait été volée par Dieu pendant mon sommeil et d'où tant de charmes étaient sortis! Et tandis que, muet d'extase je m'abîmais dans la délicieuse et véhémente contemplation de votre personne, j'écoutais, ravissement nouveau, le son de votre voix où chantait l'âme elle-même des sources et des oiseaux. Vous vous moquiez de moi comme à l'ordinaire, mais plus affectueusement que dans la vallée de larmes où nous avons coutume de nous promener ensemble, vous en robe traînante et moi en simple pet-en-l'air.
Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit, ma chère! Plus d'ombre et plus de mystère que dans les bois mêmes de Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'où l'oeil poursuit les promeneurs sentimentaux!
Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.
comme a dit Chénier en parlant des coteaux d'Érymanthe, très inférieurs cependant. Le Père Éternel, lui-même, n'était pas gênant. Au-dessus de nos têtes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et s'épanouissait en un grand enchevêtrement de branches. C'était le fameux pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il était bien plus beau qu'à l'heure de la tentation biblique: il était tout en fleurs.
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Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois, madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou même d'un calvile, je vous crois infiniment plus accessible au présent d'une simple fleur que votre caprice eût souhaitée. L'auteur de la Genèse a mal connu la Femme. Ce n'est pas à mon appétit, mais à sa fantaisie qu'il faut toujours frapper, comme à une porte fragile et prête à s'ouvrir. L'Ève de la Bible ressemble vraiment un peu trop à la Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde même pas le bouquet du pauvre Siebel, mais s'éprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur son chemin. Je trouve que la femme est calomniée dans l'une et l'autre de ces légendes. Je ne me défie, madame, que de celui qui vous offrira une rose juste à l'instant où votre rêve s'égarait sur un rosier. Je n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mère commune et un simple serpent; je le trouve également mal observé. Plus ingénieux et plus vrai, l'art païen a choisi un cygne pour tenter Léda, le cygne emblème, tout à la fois, de la grâce et de la force, le cygne qui a des ailes et peut emporter la pensée vers de lointains azurs. Je ne vous chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destiné à me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus désagréable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation. La première fois que l'obligeance d'un songe me ramènera, en votre compagnie, sous les ombrages parfumés de l'Éden qui, sans vous, n'en serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporté une petite branche de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poétique que dans la fable chrétienne, et je vous en excuserai davantage.
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Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes. Le temps fuit et, suivant le vol des pétales roses des pêchers, la neige des cerisiers et des abricotiers se disperse déjà, rien qu'au vent des flèches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se déconstelleront bientôt, leurs étoiles se détachant une à une comme les astres d'un ciel désolé. N'attendez pas cet instant; madame, pour réaliser par pitié, par simple pitié, tout ce que vous pouvez du rêve où je me suis tant complu, par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque décor où je vous vis sans voiles, durant ce rêve trop court. Tout le reste nous manque, l'orphéon mélodieux des archanges s'essoufflent pour nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres venant se coucher à nos pieds, la barbe souriante du Père Éternel ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas nécessaire pour dévêtir votre auguste beauté. Car le vrai paradis, il est là, ma chère, dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait l'envahissante splendeur de vos cheveux dénoués et vous faisant un manteau vivant. Et ce paradis-là est en vous, et vous seule êtes l'ange impitoyable qui en gardez l'entrée contre l'affolement de mes désirs. Il ne dépend pas de moi de me déguiser en cygne, pour me tromper moi-même. Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'êtes ni Ève ni Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout!
BATEAUX ROUGES
I
Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en remuant des vieilleries où un peu de tout ce qui fut une vie est resté, bouquins jetés au rebut, bouquets autrefois baisés et qui ne me rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'éveillent plus rien dans mon âme, j'ai trouvé ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance, mon jouet favori, un petit bateau aux mâtures brisées, à la voile déchirée, à la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des déplacements et des exils, à travers la vie troublée qui fut la mienne, pleine de séparations, de départs éplorés et d'adieux? Je n'en sais rien vraiment, moi qui ai égaré mes plus beaux livres, mes objets d'art les plus chers et qui suis comme un roc mélancolique entouré d'épaves et de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et l'attendrissement que m'a causé sa découverte est pour me faire croire à quelqu'une de ces fatalités douces qui, de bien loin, inattendues et furtives, viennent nous toucher au coeur.
Ce navire en miniature, il est comme une image gravée à la première page du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-être à parcourir. Il a la solennité bête des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une façon de réseau sur la peinture écaillée. De petits canons en bois étaient collés aux sabords figurés par des trous noirs mal dessinés par un inhabile pinceau. Ah! que de belles heures ont vogué sur ce vaisseau en caricature! Que d'heures douces et baignées de soleil levant comme les pétales de roses qui s'envolent aux premiers souffles du matin!
Ce joujou qui pouvait bien avoir coûté cinq francs à l'oncle généreux qui me l'avait donné pour mes étrennes était un objet d'envie pour tous les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'était qu'à mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien secrètement enfoui sous les saulaies de la petite rivière, pour y tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise à l'eau du bateau était une cérémonie d'une importance sans égale. Nous étions deux ou trois à genoux pour le poser en équilibre sur les mille petites rides d'argent qui l'allaient bercer. Il était un peu rouleur de sa nature, comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour fendre le flot minuscule et pourtant paisible à qui je confiais cet _animae dimidium mex_.
On descendait de ce côté, à la rivière par une pente douce, mais sans verdure, le sol y étant souvent foulé par les sabots des lavandières et les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle était couleur de terre mouillée avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au contraire, qui bornait une admirable prairie, était émaillée de marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes, d'un violet pâle et très doux, celles-là en forme de clochettes qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumée d'encens du printemps. Bien qu'attaché solidement à une longue ficelle qui nous permettait de le ramener à nous, en cas de naufrage, notre bateau allait quelquefois assez loin de la berge d'où nous suivions ses évolutions, avec l'attention d'un conseil d'amirauté. C'était les jours où un peu de vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie. Ces lointains voyages à la découverte d'îles formées par de hauts bouquets de roseaux, d'archipels constitués par la floraison étoilée des nénuphars, de récifs dont un tronc de saule mort faisait tous les périls, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus qu'aucun autre, moi, le propriétaire de l'embarcation, je méditais cette chose hardie que mon bâtiment traversât la rivière tout entière, dans sa largeur complète, et allât aborder dans cette façon de paradis terrestre qui était à l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les anthémises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par une flore agreste, exubérante, aux mille couleurs et aux mille enchantements.
Hélas! jamais un souffle favorable à cet impérieux désir ne poussa le petit bateau rouge jusqu'à ce rivage que mon imagination emplissait d'un mystère charmant et féerique.
Ce petit bateau rouge est brisé; il est demeuré la fidèle image de mon rêve!
II
Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Très calme, elle semblait, de la jetée au pied des dunes, une immense pierrerie passant des transparences de l'émeraude aux opacités azurées de la turquoise, partout traversée d'un scintillement d'étincelles. A peine quelques vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui se divisait bien vite comme un écheveau trop léger. Jamais sérénité si grande n'avait habité le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton très fin, presque gris, était bordé, à l'horizon, par une large bande de brume d'un violet pâle qui mettait un reflet d'améthyste sur tout cela.
Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'éloignant pour la pêche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de mouettes rosées par le soleil couchant et quelques-unes pareilles à des ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait été visible tout le jour, se perdait dans la buée profonde et lumineuse qui bientôt allait confondre la mer et le ciel comme deux lèvres dans un baiser.
Vous étiez assise à côté de moi, ma chère âme, et vous rêviez comme moi, devant ce magnifique paysage. Tout à coup, le soleil, qui avait disparu, depuis un instant, derrière le rideau de nuées qui semblait un rempart dressé sur l'horizon, le perça de sa clarté rouge et sans rayons. On eût dit un trou de feu béant dans le ciel, une blessure large et ronde et pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arraché et pendu en l'air, comme à l'étal d'un boucher. C'était terrible et superbe à la fois. Mes yeux cherchèrent les vôtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament plein d'étoiles.
Cependant le nuage blessé reprenait le combat et l'ombre révoltée s'acharnait à l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se déforma soudain et ne fut bientôt plus qu'une bande éclatante, une déchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose étrange et qui vous frappa autant que moi! Cette déchirure avait la forme d'un bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensité, m'apparut comme le vaisseau qui emporte nos rêves vers l'infini, nos tendresses vers le néant et que colore la fleur vivante et pourprée de nos veines; comme le navire à qui nous confions plus de la moitié de notre âme, nos aspirations suprêmes et nos désirs désespérés. En vain il tentait de monter plus haut dans le ciel sur le dos écumeux des nuées, ou de s'enfoncer plus avant dans l'horizon, poussé par le vent amer qui soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rivé au flot qui semblait le porter et qu'on eût dit figé autour de lui comme les flots d'une mer de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la terre et le ciel, attaché au roc comme par une ancre invisible. Et peut- être, pensiez-vous comme moi, ma chère âme. Car une grande mélancolie était dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la mer.
Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufragés! Soudain le vaisseau de feu que nous emplissions du fantôme de nos pensées fut comme traversé par une raie d'ombre qui le sépara en deux. On eût dit une lame qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double épave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et s'amincissant sous le travail destructeur des éléments. Bientôt deux fils parallèles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un violon.
Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette qui s'élevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe d'émeraude pâle et comme jonchée de palmes d'argent qui éclaboussait la mer où le vent du soir faisait passer de vagues traînées de lumière.
Quand le temps aura brisé la barque fragile et lumineuse qui emporte nos amours vers la même douleur et nos tendresses vers le même adieu, vous vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous eûmes ensemble de ce soleil couchant et déchiré, pareil à un vaisseau de flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!
AU PAYS DES RÊVES
Nous avions regardé, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une éclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte à ce long drame aquatique. L'uniforme spectacle de la pluie se précipitant en averses ou s'étalant en lentes ondées; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres; l'impression mélancolique d'une grande ville inondée et dont tous les toits pleurent sur tous les pavés. Ce devait être affreux pour les piétons qui pataugeaient dans les poudres délayées de la circulation dominicale, pour les chiens sans maîtres qu'on chassait des seuils entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux de ce temps néfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitié s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous êtes meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'âme de la déesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle embaumé. Ah! que vous étiez triste du sort des géraniums, des clématites et des chèvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!
Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et amélioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette année, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera même le cheval à la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnêtes dames étaient en train de gémir sur leurs toilettes enfouies au fond des voitures. O vanité des futurs enivrements! En vain la mode avait inventé, pour cette journée fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre. Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vérité devait rire au fond de son puits, la Vérité éternellement nue et que j'aimerai toujours, rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le néant des falbalas et l'inanité des jupes. Ce sont stupides inventions de couturières et de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les fenêtres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions regardé, ma chère, toute la journée l'eau rayer le ciel gris.
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