Chapter 3
Derrière les vitres embuées d'un marchand de fleurs, dans un panier ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergère, enrubanné et accroché, au mépris du bon sens, à un chevalet de palissandre, un faisceau de ces tulipes précoces qui nous viennent de loin composait un bouquet aux couleurs tentantes et variées. Comme humiliées du décor que leur faisait la bêtise humaine, les fleurs demeuraient fermées, pareilles aux pointes émoussées de lourdes flèches, légèrement inclinées sur leur tige, mais souriantes cependant de l'éclat de leurs tons orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets. Tout autour s'éplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des roses anémiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir, compatissamment regardées par l'oeil bleu des violettes de Parme et de Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprêté qui faisait, à la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la beauté des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision obstinée pendant le reste de ma promenade dans la nudité des Champs-Élysées sans verdure où le pas des chevaux sonnait sec sur le sol gelé, avenue de squelettes d'arbres hypnotisés dans l'air chargé de neige, mélancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes toilettes montant vers les fraîcheurs du bois dans la rose caresse du soleil couchant. C'est là surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes contemplées un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et arrêtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traversé de paraphes noirs, celles-là uni-colores et du ton frais des bengales, une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pâle, toutes pensives de ma propre pensée et portant, en elles, comme moi, les tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous qu'obsède, au coeur même des frimas, le rêve immortel de la lumière.
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J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des fous tulipiers. Des botanistes m'ont montré là-bas ces variétés fameuses qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius, l'importateur de la plante sacrée, est encore vénéré là-bas et maudit celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette impie les magnifiques parterres. Les légendes abondent là-bas sur cette fleur qui y fut passionnément aimée, comme une femme, avec des folies et des désespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui avait enfin découvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce qu'un jury jaloux en écrasa les caïeux devant lui. Voilà qui prouve qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opéra, sous l'oeil paterne des commissions budgétaires, que pour se livrer à l'agriculture qui est moins directement protégée par l'État. Mais il y en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple: un malheureux matelot attendait patiemment son réengagement d'un riche armateur qui ne se pressait guère, comme ont coutume de faire les gros seigneurs vis-à-vis des petites gens. Seul, dans une salle où l'avait oublié le caprice du maître, l'homme aux flancs cuirassés d'un triple airain y sentit bientôt descendre une faim abominable. Il n'avait dans sa poche qu'un méchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans un ordre admirable, de gros oignons étaient rangés. Il en prit un, le mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mangé le plus clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection d'oignons uniques qu'il se disposait à vendre pour remettre ses bateaux à la mer. Plusieurs variétés introuvables de tulipes s'anéantirent dans ce désastre. C'est assurément un malheur, mais quelle admirable leçon pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde!
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Décidément, de toutes les tulipes que j'ai admirées là-bas, derrière le vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je préfère est la blanche qui semblait comme éclaboussée de pourpre vivante. Celle-là évoque un poème que je lus autrefois, à moins que je ne l'aie inventé et que je préfère encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour héros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou, amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes. Et, dans leurs yeux, un scintillement d'étoiles. Je crois même me rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonté, du moins, sinon de par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays étaient poètes quelquefois, comme notre Charles d'Orléans qui fut un des bons rimeurs de son époque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins, comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les rythmes les plus harmonieux, les mélancolies de son âme et les cruautés de l'adorée. J'ai même traduit, sinon simplement imité sans l'avoir connu, un de ses courts poèmes dans le sonnet qui suit:
J'ai caché dans la rose en pleurs Les larmes qu'il faut qu'on ignore, Pour que la rosée et l'aurore Les confondent avec les leurs.
Puissent-elles, à ses couleurs, Apporter plus d'éclat encore, Et puisse la main que j'adore La trouver belle entre les fleurs!
Entre toutes la rose est celle Dont l'âme jalouse recèle Le mieux ses parfums au soleil,
Et de qui la lèvre embaumée Garde le plus d'ombre enfermée Sous son beau sourire vermeil!
Mais bah! l'adorée se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah cueillait pour elle. Elle était capricieuse comme toutes celles qui sont belles. Son caprice était l'amour de quelque fleur plus rare, plus sauvage et que ne possédât aucun jardin. L'idéal de la femme est le plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rêves déraisonnables. Il est chimérique en diable, tandis que le nôtre, qui est vivant dans sa beauté, nous induit en courage et en sacrifices réels. Ses imaginations nous sont de véritables tortures. Un jour qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui montra, par delà un précipice, sur le bord escarpé d'un torrent qui courait sous une toison d'écume argentée, une plante étrange que surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--«Voilà la fleur que je voudrais, dit-elle. Mais je vous défends de me l'aller chercher.» Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plongé dans le gouffre, en sortait comme par un miracle, et violemment jeté sur l'autre rive, mourait la main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts déchirés aux rocs. Ces taches sacrées en avaient moucheté l'immaculée blancheur; ces gouttes rouges avaient baptisé la première tulipe pareille à celle que je préférais dans le ridicule panier. Ma fable ne vaut-elle pas bien celle de ce misérable Narcisse
Dont les honteuses mains creusèrent le tombeau,
comme a fort bien dit le poète Henri Cantel? C'est décidément cette tulipe-là que je vais acheter pour vous, ma chère âme, cette tulipe blanche où coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beauté du prince Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous êtes de tout point pareille à celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les étoiles qui mènent les bergers aux pieds des Dieux!
POÈME DE MAI
Vous ne voulez pas le croire, ma chère, mais nous sommes en Mai. Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes parfumées? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son armure d'émeraude? Mais le mien, tout prêt à fleurir, me dit que le Printemps est bien là malgré la mélancolie du ciel et la pauvreté des premières verdures. Je suis fidèle aux dates comme le calendrier lui-même. Je vous jure que le temps est arrivé d'aller cueillir des bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses à l'oreille sous l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans les gazons noyés de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumière. Nous n'irons donc pas sur le bord de la rivière qui chante, comme au Mai de l'an passé qui ne nous fut, à tous deux, qu'une longue promenade dans les bois. C'est auprès du feu flambant encore que nous évoquerons la vision des riants paysages inondés de soleil, des eaux glissant sous un rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela soit en nous! Car tout cela n'est que le réveil des impressions qui sont la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chère âme, l'hommage du jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus fidèles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur mieux la voix caressante des fauvettes sous l'épaisseur obscure des feuillées. Le trouble où me met votre beauté sera comme le frisson que le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutôt:
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A l'ombre douce de la nuit De tes cheveux l'ombre est pareille. Et la nacre des perles luit Aux fins contours de ton oreille.
De lis ton front est velouté: Sur ta bouche meurt une rose, Car tout rappelle, en ta beauté, Le teint de quelque belle chose.
Pour tes yeux seuls je cherche en vain. Il semble qu'en eux se confonde Le ton changeant qui fait divin Le mirage du ciel dans l'onde.
Tous tes charmes ont leur couleur Où mon coeur se complaît sans trêve.... Mais tes beaux yeux quelle est la leur? --La chère couleur de mon Rêve!
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Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre avec vous les jours passés; car ils ne suffiraient plus à ma vie d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en elle l'impatience du désir et la puissance des joies. Les bonheurs accumulés ont fait comme un lit de fleurs très profond et très élevé au bonheur que je rêve. En vous suivant, je me suis tout naturellement rapproché du ciel. Je plane très au-dessus des routes autrefois suivies et, si douces qu'elles aient été, votre bras s'appuyant sur le mien, je ne veux pas redescendre. L'abîme qui me tente est celui d'en haut, profond et plein d'étoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant; mais pour être plus assurés que nos âmes se sont mêlées davantage et que tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah! dans les sentiers silencieux où nous marchions l'un près de l'autre, où je buvais votre souffle, ma tête penchée vers votre tête, il me semble que si nous y revenions, mes lèvres n'y quitteraient plus vos lèvres. Ah! sur les gazons pleins de marguerites, où nous allions nous asseoir, quand le soleil déclinait derrière les grands arbres teintés de rouge et d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semées, nous les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous! Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour décroître ont, seuls, raison de chercher l'oubli. Celui que votre beauté m'inspire n'est pas de ces affections périssables. Il est en moi plus que moi-même, toute ma douleur comme toute ma joie.
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Dans l'amour farouche où, sans trêve, Je m'abîme et dont je mourrai, J'ai mis l'orgueil désespéré D'un coeur qu'avait trahi son rêve.
Car je porte au flanc gauche un glaive Invisible et si bien entré Qu'il s'enfonce, plus acéré, Quand ma lâche main le soulève.
S'alourdissant sous mon effort, Il fouille, plus avant, plus fort, Dans ma poitrine, jusqu'à l'âme,
Et son poids grave dans ma chair Un nom, ton nom cruel et cher Qu'un jour écrivit sur sa lame.
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Mais vous ne m'écoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous êtes! Comme, au fond de votre être, vous êtes bien plus à la Nature qu'à l'Amour. Tandis que je vous chante mes tortures et mes délices, vos yeux se perdent vers des lointains où ma voix ne parvient guère. Mes vers vous consolent mal des roses absentes et votre pensée est toute au regret des lilas attardés. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs de cette année viennent tard, peut-être dureront-elles plus longtemps, et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne!
CHOSES VÉCUES
Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre éternel sujet de discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je préfère, et comme je vous réponds tantôt: la rose! tantôt: l'héliotrope! tantôt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos sombres cheveux, comme dit un vers célèbre de Coppée, ou qui palpite en haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en concluez que je n'ai aucune fixité dans les goûts et vous m'accusez très haut d'inconstance, vous à qui je me suis lié par une immortelle tendresse.
Vous allez jusqu'à me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai juré d'être décent aujourd'hui. J'écris pour les académiciens et pour les demoiselles.
Où en étais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions aussi inattendues. Eh bien! pour clore un débat qui a trop duré, je vous avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre bouche, ni l'héliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser à vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent être demeurées à vos doigts effilés; ce n'est pas non plus la pivoine dont les pétales transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli nez latin, ni l'iris marin qui a les délicieux balancements de votre tête mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrées, a les lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthémis dont l'innombrable épanouissement et la gloire constellée n'a d'égal que le faisceau fleuri de vos grâces et de vos splendeurs. La fleur que je préfère, je ne sais pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus savante en botanique que moi;--c'est une fleur à peine, une façon de petite herbe sauvage. Elle s'est trouvée prise dans la feuille de lierre que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour la première fois et que vous pliâtes en deux pour la cacher dans mon portefeuille.
J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystérieux et inexorable pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinée! c'est-à-dire: le Bonheur! si cela vous plaît, ou: l'immortelle Détresse, s'il vous convient de me faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de Linné ou de Jussieu!
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Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée. Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos lèvres.
Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer.
L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir!
II
CONTES D'ÉTÉ
FÊTE DES FLEURS
C'est un rêve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin; car il y a longtemps déjà que j'ai donné pour unique horizon à ma vie mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent au-dessus de mon mur intérieurement étoilé de pavots, vivant là les fêtes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine et multipliée par les échos innombrables de la rivière. J'ai pris les foules en horreur pour la tyrannie bête qu'elles imposent à la marche, pour la curiosité banale qui les pousse en tous sens comme un torrent qui se déchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu qu'une solitude douce m'en sépare, pareil à cela à l'égoïste qui, voluptueusement, écoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les têtes indifférentes des passants.
Non, vraiment, l'idée de tous les fiacres de Paris échangeant, dans la poussière d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'était pas pour m'arracher aux délices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes à tête noire à qui j'ai abandonné ma moisson de cerises. D'autant que nous autres, horticulteurs désintéressés des parterres de banlieue, nous ne sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux. Nous avons la piété de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont arrachées qu'en saignant empourprées comme d'odorantes blessures. Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lèvres souriantes, s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosée.
Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donné pour grandir. Car l'état de jardinier dans le département de la Seine n'est pas une sinécure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort empêchés de le remplir, n'ayant pas dans l'âme ce je ne sais quoi d'ingénieusement agreste qu'a laissé dans le nôtre l'admiration du doux Virgile. Enfin ces orgies nous révoltent, nous qui ne consentons à cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir refleurir au corsage de la bien-aimée, là où notre coeur lui-même, invisible, est suspendu, traversé aussi par une longue épingle d'or.
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Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et destiné à entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il n'est pas malaisé de s'imaginer Paris débordant de sa ceinture, Paris envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brûlés, Paris rangé en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout à bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement des tentes où les garçons s'évertuent, rafraîchissant les boissons de la sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet des orgues mécaniques; le roulement vertical des ballons captifs initiant les populations terrestres aux délices du mal de mer; les mâts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traversé de rares brises; les musiques militaires lançant à pleine volée leurs
....Concerts riches de cuivre, Dont les soldats parfois inondent nos jardins, Et qui, dans les soirs d'or où l'on se sent revivre, Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
Comme l'a si bien dit Beaudelaire, à qui l'ingénieux Schérer ne devait trouver plus tard ni génie ni talent. Car ce Schérer merveilleux est bien autrement comique que les avaleurs d'étoupes du carrefour, et je serais fort capable de me déranger pour l'aller voir seulement passer dans le cocasse infini de son sérieux. Car il est, en littérature, de l'école de Léonce en théâtre et c'est sans rire qu'il débite ses plus amusantes bouffonneries.
Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait compagnie, je me représentais, comme si j'y étais moi-même, cette tant mirifique cérémonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude de fréquenter leurs portières. Et, tout doucement, l'illusion me vint si intense que, d'un geste mécanique et abandonné, je jetais d'imaginaires gratte-culs à un tas de vieilles hétaïres dont ma jeunesse a vu l'âge mur.
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C'est alors que l'idée me vint, madame et belle lectrice, de vous proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-même dont ce défilé n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement, nous nous faisions conduire dans l'île qu'un chalet décore, dans l'île presque déserte où, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries des garçons limonadiers, ventrés d'un tablier blanc comme les petites bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'où nous voyions seulement, dans le découpage des feuilles et derrière une barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans la poussière lumineuse, à l'horizon et dans l'odeur tiède des beignets, cette théorie banale de promeneurs bariolés secouant autour d'eux des gerbes défleuries, éparpillant des pétales anonymes dans ce tohu-bohu.