Contes à la brune

Chapter 2

Chapter 23,725 wordsPublic domain

Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous devinez si c'était un remue-ménage. A chaque train c'était un flot nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spéciale d'émigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin les hautes traditions de la noblesse française, brave petit monde assurément, mais d'une société plus provinciale que la province elle-même. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le bourdonnement des mouches est, à côté, fort intéressant. Mais quelle providence pour les débitants indigènes qui ne vivent guère que de l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gâte-sauces se ruer en cuisine dans les arrière-boutiques et les garçons des estaminets secouer les chaises du vent emporté par leurs tabliers blancs. Les notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement assis devant leurs portes, regardent avec une joie débonnaire cet élément de prospérité se répandre autour de leurs lares. Ils applaudissent au progrès contemporain, au sage goût de ce peuple pour les plaisirs faciles, au développement des industries alimentaires; ils se réjouissent d'être nés dans un si beau temps où tout le monde ne songe qu'à s'amuser. Les grands cacatoës de la démocratie locale trônent dans cet épanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur redingote: Ce beau temps-là, c'est nous qui l'avons fait! La vérité est qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, après cela, la prospérité nationale et le bien-être croissant des classes autrefois opprimées. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous ces gosiers arrosés et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas été obligé.

--C'est aujourd'hui Pâques-fleuries, dit un enfant à son père en passant auprès de moi.

Son père le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ça nous fait!

* * * * *

Eh bien! moi, ça me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord: Pâques-fleuries! Ce fut comme une bouffée de souvenirs d'enfance qui me monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde d'émotions douces se réveilla en moi, douces et lointaines comme la voix d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'église tout jonchés de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies, sous cette verdure, comme cela était quand j'avais douze ans. Des relens d'encens et des gémissements d'orgue passèrent dans l'air, et je me complus singulièrement à cette vision qui me rajeunissait et me vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans ma mémoire, et cette musique m'était la plus douce du monde. Quoi d'étonnant?

Dans l'uniforme ennui des premières années qu'emplissent de fastidieuses études et de stupides exercices de mémoire, je ne me souviens pas de meilleur repos que celui des fêtes religieuses. Passer des murs froids de l'étude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminée de l'église; quitter les bouquins noircis et cornés pour le missel aux enluminures naïves; entendre les mélodies sublimes du plain-chant au lieu du nasillard discours du pion; respirer à pleins poumons le benjoin après les fades parfums de la cuisine scolaire, n'était-ce pas vraiment quitter les réalités immondes pour les visions les plus aimables? N'était-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps fermé?

En ce temps-là, le jour des Rameaux était un grand événement dans ma vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanité prosternée m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais fièrement au retour de la grand'messe.

* * * * *

Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions disparues. Grâce à lui, la Nature était de toutes leurs fêtes. C'était un élément essentiellement païen de poésie et de grandeur, qui n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aïeux. Cette consécration des choses par un commerce glorieux avec la Divinité n'était pas pour nous montrer le néant de la Matière. J'avoue que celle-ci m'apparaît beaucoup plus infime et humiliée sous le scalpel et dans les cornues, se brisant, s'évaporant, se multipliant à l'infini, comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur de vivre parmi tous ces gaz décomposés. Dût un dogme indéniable surgir un jour de toute cette cuisine, je lui préférerais encore le mensonge de la Vérité nue s'élançant des eaux candides d'un puits. Cette recherche de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me répugne horriblement, et j'aimais mieux les efforts brisés de l'âme humaine vers un idéal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous éclaire et nous réchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y avait un beau fond de panthéisme dans les cérémonies chrétiennes, qui leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grèce. C'était toujours une attache à l'éternelle vérité qui est dans le respect mystérieux de la vie et dans l'adoration méditative du Beau dans toutes les formes accessibles à nos sens et à notre esprit.

* * * * *

Comme j'étais loin des promeneurs parisiens et des indigènes réjouis dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythmé par la distance et s'affaiblissant à chaque nouveau retour! C'est que j'avais pris la pleine campagne tout en méditant et me perdant dans ces pensées, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le déclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'église, vide alors, mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie, avec des rameaux de buis béni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en échange de mon aumône, et je ne l'ai pas jeté. Je l'ai même rapporté avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chère âme, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez données autrefois et que j'ai toujours précieusement gardées. C'est un souvenir de jeunesse que je veux mêler à nos souvenirs d'amour.

PROSE DE PÂQUES

Tandis que, dans mon jardin, déjà, une verdure tendre suit, d'une vapeur d'émeraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de petites grappes de rubis se dégagent des feuilles pâles et serrées, que les pousses nouvelles des fusains nuancent de flèches jaunes leur masse sombre, qu'à terre les bordures s'émaillent, épaissies, piquées çà et là de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand peuplier encore marqué au sceau de la désolation hibernale. Son tronc noir monte droit dans le ciel et se sépare très haut en brins formant comme un fuseau déchiqueté. Ces petites lignes noires et précises tracent, sur l'azur indécis d'avril, comme un dessin à la plume, une façon d'arabesque extrêmement délicate. Sur un point seulement, une touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pâté comme en pose sur leur cahier la maladresse des écoliers. Au premier abord, vous croiriez le gui sacré que nos aïeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et silencieuse du matin, le rêve évoque volontiers l'image de Velléda la vierge aux jambes nues, le corps agité de prophétiques frissons, et, plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, méditant les destins obscurs de la terre douce et féconde où s'achèvent les gloires de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces tutélaires génies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la pitié marquait d'un signe les peupliers et les chênes, patrons agrestes des ancêtres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines!

Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres détails, le petit coin de nature où je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre accrochée à la nervure tourmentée de l'arbre éploré, dont les souffles mauvais de la lune rousse courbent la tête flexible. J'en ai vu partir, l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une volée de ramiers, de ces ramiers confiants de banlieue que l'inexpérience des chasseurs dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protégera la crainte salutaire des dommages et intérêts. C'est un nid de l'autre printemps qui est là, un nid où chuchotèrent beaucoup d'angoisses et beaucoup de tendresses, un nid abandonné, dont les feuillages renaissants voileront bientôt la mélancolie, comme les espoirs nouveaux où s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaieté, sans que celles-ci en demeurent moins attachées au plus solide de notre être, au plus vivant de nos entrailles.

* * * * *

Par quelle association bizarre de pensées, par quel caprice de rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gîte délaissé, flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les boutiques fastueuses où l'oeuf pascal, sous toutes ses formes, emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge qui constituait, dans notre enfance, le plus économique des présents. Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but coupable d'en augmenter le prix, découpaient sur les plus beaux, avec la pointe d'un canif, le portrait d'une cathédrale. Mais l'oeuf nouveau, l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le café des étrennes dont le petit Noël avait été l'apéritif, invention des petites dames plus que des mères de famille, joie des cocottes beaucoup plus que tranquillité des parents. De tous les arts qui ont progressé dans le siècle, celui de demander est certainement un des mieux partagés. Ce temps a été dur pour les fois réconfortantes et les illusions généreuses, mais il a beaucoup fait pour la quémanderie. Il a tué les nobles colères, mais il a perfectionné le pourboire. Le laurier a symbolysé certaines époques. La carotte servira d'emblème à celle-ci. Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'idée de réglementer cette mode qui me convient moins et lui ôte, pour moi, beaucoup de sa poésie.

Oeufs sur oeufs derrière les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de l'oeil des mammouths immenses récemment découverts et qui nous prouvent que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau recroquevillée d'un monde qui s'éteint. Est-ce que l'univers va finir dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises inouïes. Boîtes à jouets ou boîtes à bijoux. Plus rien de l'ancienne légende qui donnait un sens particulier à cette nature de présents.

Et, malgré moi, je me détournais de ces chapelets insupportables aux grains inégaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans le grand peuplier de mon jardin, le nid désert que mouillaient les giboulées, le nid que n'agitaient plus de craintifs frémissements d'ailes. Et cette antithèse prenant d'étranges proportions dans mon esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma préoccupation ridicule:

Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose!

* * * * *

Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand désoeuvrement de foule, je pensais aux maisons où l'on pleure aujourd'hui les absents de la dernière guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux, portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait coûté cher à faire ainsi, mais il était celui qui devait s'envoler plus haut que les autres du même nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il était l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril de servir son pays est venu à lui, il l'avait accueilli comme un ami et il était parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les pressentiments des mères? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a rencontré l'éternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser. Est-ce l'ongle subtil des bêtes de proie ou la pointe d'une pique ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglanté, donnera à sa face l'adieu de la lumière? Tandis que les clairons se taisent dans l'éloignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages prêts à de nouveaux combats. Celui-là ne reverra plus le doux toit où il avait été comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles caresses, le doux toit dont il s'était trouvé l'hôte en naissant et où les choses elles-mêmes semblaient l'aimer!

Et lui donc! n'avait-il pas rêvé, à son tour, la demeure tranquille où il amènerait un jour la jeune épouse toute blanche? La porte n'était-elle pas ouverte déjà, perdue dans un échevèlement de glycine, donnant sur le jardin où les causeries seraient si douces à la clarté amie des étoiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas déjà la place du banc de pierre où les confidences meurent dans l'imperceptible bruissement des mousses froissées quand s'allument doux projets morts dans leur germe! Maison vide et rêve sans asile!

Nid sans oeufs! oeufs sans nid!

* * * * *

Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, après l'hiver qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est en marchant dans la neige qui craquait délicieusement sous vos petits pieds, le long du bois désolé et sous un ciel froid où le soleil pâle, et las de lutter, soufflait à peine quelques vapeurs de cuivre que nous parlions, votre bras tenant de très près le mien, du renouveau des choses fêtant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une toilette très légère et je verrais vos jolis bras sous les transparences nacrées de l'étoffe. Nous nous arrêterions longtemps sous ce toit rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les lierres. Et vos baisers après avoir été le foyer où nos âmes croisaient leurs étincelles, seraient devenus la fraîcheur des sources où elles seraient venues boire ensemble.

Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers se moquent bien de nos misères.

Et vous,--comme le temps fuit!--qui fûtes ma compagne d'une nuit seulement; d'une nuit chaste mais pleine de désirs, dans l'emportement du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous séparer à l'arrivée; d'une nuit trop courte où ne s'échangèrent que des paroles presque banales, mais où tous deux nous sentions déjà l'enlacement délicieux des chaînes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie oublié les rêves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'espérance?

Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gîte. Des bonheurs ignorés nous attendent là où ne nous mènera jamais notre chemin.

Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose!

AU SALON

Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles, les yeux déjà un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guère, à nos Expositions annuelles, les patientes études. Autour de nous la foule grouillait, et l'on eût dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait ouvert sa boîte mystérieuse, tant il se disait de sottises et d'hérésies autour de nous. Les admirations écoeurantes allaient aux succès faciles. Je vous recommande le goût des jeunes filles du monde en peinture. Nous marchions, déjà lassés, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce à la critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge aujourd'hui, ce qui ne laisse à personne le temps d'apprendre. Infidèle à mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard distrait par delà les cimaises, vers les sommets où s'en vont ceux qui n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_

Tout à coup elle s'arrêta net:

--Et de cinq, fit-elle.

--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'était une occasion délicieuse de frôler de plus près les charmes que la possession m'a rendu plus chers, à rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de la satiété.

--Mais les Èves cueillant une pomme!

Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'était bien une Ève, en effet, qui, dans une nudité correcte, tendait son bras blanc vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre était dans notre Normandie et non pas où l'on mit d'ignorants restaurateurs de géographie. Car toutes les découvertes nouvelles tendent à prouver que l'ancienne Palestine était dans notre France. Je ne désespère pas de trouver à Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai déjà choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine hébreu, à l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion comme nos ancêtres représentaient les Mystères. Je figurerai Simon le Nazaréen, parce que j'ai une façon très distinguée de porter la croix, et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de se laver les mains.

--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction.

* * * * *

Et j'ajoutai:

--Parions, madame, que si c'était vous qui eussiez été notre première mère,--et vous auriez porté mieux que personne le costume traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livré au ridicule le front de votre mari, et condamné à des maux sans nombre votre innocente postérité?

--Pour quoi, alors?

Et elle me regardait avec un étonnement doux dans les yeux. Me remémorant ses goûts personnels, je repris:

--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi à vous-même tout un plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez sûrement offert. J'aurais certainement refusé les fraises pour vous les laisser toutes, mais j'aurais baisé la feuille parce que vos jolis doigts l'auraient touchée, et devinant peut-être qu'elle serait bientôt votre première jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie à chaque perle rouge et savoureuse découverte par vous, dans la profondeur humide des gazons, et que les merles s'effarouchaient à votre approche tandis que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous aviez des gourmandises charmantes et vous traîniez, comme une gamine, à genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes naturelles.--Comme c'est bon! répétiez-vous. Et moi, j'attendais une autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime à partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti à coiffer Adam du bonnet de Sganarelle et à précipiter votre race dans les maux infinis, dont cependant, à mon humble avis, l'amour est une suffisante consolation. Oui, sournoise adorée qui, dans ces printanières excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et portiez rapidement votre jolie main à votre bouche, avec un grain de corail aux doigts!

--Vous vous trompez, fit-elle.

* * * * *

--Alors, c'eût donc été pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas surpris; car vous n'avez pas non plus oublié nos belles promenades à Montmorency, d'où vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles d'oreilles, mettant de chaque côté de votre cou deux larges gouttes de sang? Je me souviens de vos intrépidités, madame, et j'ai gardé délicieusement la mémoire des coups d'oeil que je glissais entre les branches, quand vos jolis pieds posés sur quelque fourche naturelle de l'arbre, vous écartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait silencieusement les antiennes du désir. Tel, quand un lys dont le vent a brisé la tige penche vers le sol, son calice retourné, le bourdon tombé de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des pétales, la poussière embaumée des étamines. Car vous êtes, madame, une fleur plus belle et plus pure que le lys et êtes aussi bien mise que lui, sans filer davantage. Vous aviez quelquefois une idée charmante et dont je vous étais spécialement reconnaissant: celle de relever le devant de votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'était un agrandissement tout à fait agréable du panorama où s'obstinait mon regard. Et c'était comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos jolis doigts blancs, ma belle dévote, un chapelet que vous baisiez de temps en temps, mêlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif de vos lèvres. Comme vous buviez à toutes ces petites coupes de rubis! Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux éperlés tout le long. Ah! décidément, c'est pour des cerises que vous auriez seulement fermé sur le nez de vos petits-fils la porte immaculée de l'Éden.

--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lèvres.

* * * * *

--J'y suis enfin! m'écriai-je; vous n'eussiez écouté le maudit serpent qui nous a tous perdus et que Dieu a condamné pour cela à souffler éternellement dans les églises, que s'il vous avait montré sur l'arbre de la science du Bien du Mal une belle pêche au duvet parfumé comme celui de votre joue. Nous allions aussi à Montreuil dans la saison, ma charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour, en levant le bras trop haut, vous glissâtes le long de la muraille ensoleillée; votre jaconas,--car vous étiez mise en campagnarde avec un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une tache noire--s'accrocha à un clou planté entre les pierres et se déchira tout du long. Ainsi me fut révélé l'envers de la médaille que j'avais numismatisée amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes les médailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ébloui. Bien vite relevée et, sans même prendre le soin de réparer votre toilette, vous vous barbouilliez effrontément du jus luisant du fruit volé, vous vous barbouilliez les lèvres et même un peu les joues. Allons, j'ai deviné, cette fois, et c'est pour une pêche que vous nous auriez tous condamnés à payer nos contributions dans cette vallée de larmes.

--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut être franche, c'est, comme Ève, pour une pomme que je vous aurais tous damnés, en même temps que moi-même. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme résiste et se déchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un coeur.