Contes à la brune

Chapter 10

Chapter 101,722 wordsPublic domain

Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les matins ensoleillés emplissent d'une vapeur dorée, d'une poussière de clarté rose roulée par les brises à l'horizon? Il advint plus d'une fois quand, déjà lasse de notre course aurorale, vous vous étiez assise sur un banc, que je me pris à contempler votre tête brune se détachant sur ce fond d'apothéose, comme les figures des vierges sur le fond des vitraux et des missels. Vous étiez toute nimbée comme une sainte, vous qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thérèse, l'amante, attardée d'un Dieu. Oui, ma chère, cette auréole vous seyait à ravir et tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous étiez là comme une déesse d'un temple plein d'encens vagues et de musiques mystérieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre Beauté sacrée, l'orgueil de votre chevelure où les souffles mettaient de longs frissons d'azur sombre, l'éclat de votre front radieux de ces triomphes intimes, la cruauté charmante de vos yeux et les dédains exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adorée. J'imagine que ma pensée s'imposait à la vôtre et que vous vous preniez volontiers au sérieux, sans en rien dire, dans le rôle d'idole qui vous va si bien. Car vous aviez le bon goût de ne pas interrompre mes extases délicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'âme de mes adorations mêlées à l'adoration des choses. Celle des fleurs vous flattait un peu plus que la mienne. Voilà tout.

Et, comme vous êtes une personne bien décidée à n'être ingrate qu'avec moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire du mal. Ce que les femmes ont de pitié pour les roses des haies! Au fait, toute la pitié qu'elles n'ont pas pour nous!

* * * * *

Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs éternels.

Après m'avoir dit de bien justes et bien éloquentes choses, d'une voix où tintait l'écho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquité profonde qu'il y avait à déparer ces pauvres églantines de leurs branches maternelles, à trancher méchamment leur belle tige verte, à les arracher à la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains; à moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup d'épines. Vous preniez même un grand plaisir à me voir piquer les doigts, excellente créature que vous êtes! Et moi, je vous avoue que ce martyre me donnait beaucoup de petites joies amères. Lequel est le plus fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le bonheur que nous avons à être torturés par elles? Le métier de victimes a toujours eu du bon, même dans l'antiquité, où l'on ne manquait jamais de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice.

Je vous rends cette justice, mon amie, de n'être jamais allée avec vous jusqu'à cet excès de familiarité. Il est vrai que vous n'avez jamais non plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez même un mauvais regard quand je les reniflais de trop près, comme si mon nez allait boire tout leur parfum.

Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas été jaloux de toutes les préférences pour de simples végétaux champêtres très incapables cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrûment rimé que les miens. J'ai été même jusqu'à célébrer ces plantes, en vers de huit pieds, pour vous être agréable.

Ah! que vous étiez jolie, revenant du bois sous le grand frémissement des feuillages, fuyant la caresse déjà brûlante du soleil, une gerbe fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur de votre butin où se mêlait le parfum vivant de votre haleine!

* * * * *

Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux campagnards promènent devant eux dans les rues, toute la flore de cette triste saison, les renoncules rouges pareilles à de larges taches de sang, les anémones étoilées qui semblent de petits astres en train de s'éteindre, les mimosas méditerranéens qu'on prendrait pour des constellations que le vent a jetées à terre; en vain, vous disposez artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant, patiente, que les tiédeurs de votre chambre le fasse épanouir; il est temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable épanouissement des arômes et des couleurs.

Nous reprendrons le chemin des grandes allées que bordent les mousses émaillées de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces promenades perdues où je retrouverai ma route à la clarté d'un regard ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacrée quelque place que je reconnaîtrai toujours. Ce sera pour mon âme comme une fête Dieu, où j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fête Dieu toute ensoleillée et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets à la tête rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de choeur avec une petite musique effarouchée.

Oh! vienne! vienne le printemps!

En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent, seules, leur coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant, tendre et veiné comme une chair délicate.

PREMIER SOLEIL

Un matin indécis avec des vapeurs légères, des brises d'argent qu'aucun souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une aurore sans flamme et lentement montée d'un horizon sans pourpre. L'homme demeure indifférent à ce spectacle sans incidents; mais, possédant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent à travers les arbres dépouillés et piaillent le réveil encore obscur des heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette marche scandée par les oscillations du cou que rythme la musique intérieure du désir.

Cependant midi s'avance derrière une avant-garde de lumière. Le ciel s'est éclairci et son azur aux pâleurs lointaines est comme celui d'un grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du soleil. Une tiédeur oubliée emplit l'atmosphère. L'illusion du printemps à venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les êtres salue ce retour des journées étincelantes dans la gloire des renouveaux. Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les âmes s'ouvrent à des brises mystérieuses où flottent, pour ce rêve, de vagues parfums. On dirait que l'astre d'où descend la vie s'attarde sur le chemin longtemps délaissé et s'assied, comme un voyageur las de sa course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fête, et ce Dieu bien-faisant qu'ont adoré tous les peuples sages se complaît dans son temple rouvert et dans cette fumée bleue d'encens. Le soir vient enfin, mais un soir tout différent de celui de veille, un soir tout imprégné de la chaleur de cette première journée, un soir dont les étoiles scintillent, non plus comme des flèches de givre piquées dans le firmament, mais comme de petites roses de feu s'épanouissant dans un grand jardin d'ombre.

* * * * *

Mignonne, voici le printemps, --Aimons-nous bien au temps des roses.-- L'azur, dans les cieux éclatants. Rouvre ses portes longtemps closes, D'où la lumière, en flots vainqueurs, Descend jusqu'au fond de nos coeurs. --Aimer! chanter!--les douces choses!

Les taillis sont pleins de chansons; --Aimons-nous bien au temps des roses;-- Et l'ombre met de doux frissons Au coeur tremblant des fleurs écloses. Sur nos fronts l'aile du matin Fait passer un souffle incertain. --Aimer! rêver!--les douces choses!

Nos rêves sont vite lassés. --Aimons-nous bien au temps des roses.-- Les beaux jours sont vite passés; Le coeur a ses métamorphoses, Mois le temps n'y saurait ternir La floraison du souvenir. --Aimer! souffrir!--les douces choses!

* * * * *

O réveil d'un printemps que consacrent deux années de souvenirs! Un soleil se lève aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle, le grand bois tant de fois parcouru dans les lumières, dans l'odeur rajeunissante des sèves, dans les joies fraternelles de tout ce qui aime. Tu remettras bientôt tes toilettes claires où se moule, dans une intimité plus tentante, la grâce de ton corps, qu'on dirait illuminée, comme des lampes d'albâtre, par la clarté intérieure que tes formes portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beauté. Reprenons les chemins où les premiers baisers ont fleuri sur nos lèvres, les baisers furtifs et délicieux où s'exhale l'espoir tremblant des tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passâmes ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement épanouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie.

Viens par les allées dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des branches, leurs petites têtes d'émeraude. Ce sont nos espoirs vivants. Tes yeux cherchent déjà des fleurs dans l'étendue et ma main se tend pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la première rose à ton corsage!

Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du soleil dans le grand bois pour évoquer cette floraison menteuse dans mon cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin d'hiver où toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'épuisât sous ta main et que ma dernière pensée vînt remplacer à ton corsage la rose que je t'ai promise et qui n'est même pas encore en bouton.

TABLE DES MATIÈRES

L'HYMNE DES BRUNES

I.--CONTES DE PRINTEMPS

La première du printemps

Mimosas

Le buis

Prose de Pâques

Au salon

Tulipes

Poème de mai

Choses vécues

II.--CONTES D'ÉTÉ

Fête des Fleurs

En messidor

Bateaux rouges

Au pays des rêves

Nuits blanches

Paraphrase

Matutina

III.--CONTES D'AUTOMNE

Dans les jardins

Super flumina

Derniers violettes

L'âge d'or

Choses d'amour

IV.--CONTES D'HIVER

Première neige.

Carnaval amoureux

Brouillards

Taïaut

Amorosa

Mensonges

Entre terre et ciel

Jacinthes

Premier soleil