Contes à Jeannot

Chapter 3

Chapter 33,911 wordsPublic domain

L'opération terminée à son entière satisfaction, il ferma son couteau et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit: «Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en voilà encore un, mon garçon, et ce ne sera peut-être pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois que je vas fumer une petite pipe.

--Grand-père, dit le petit garçon, quand donc me permettras-tu de greffer un arbre, un vrai arbre?

--Quand je te le permettrai? mâchonna le grand père, qui fouillait d'une main tremblante dans sa vieille poche à tabac.

--Oh oui! grand-père, quand?

--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en tapotant la tête du petit garçon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant que je travaillais, tout à l'heure?

--J'en avais mal aux yeux à force de regarder, répondit l'enfant.

--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat. C'est justement ce que me disait feu mon grand-père, quand j'avais ton âge et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je vas te répondre ce qu'il m'a répondu, il y a de cela septante et trois ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin, je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te regarderai faire; tu n'as pas peur?

--Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais pas trop, parce que, grand-père, tu es si bon!

--Oh! le patelin! marmotta le grand-père, comme il saura entortiller son monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gâtes, gare à tes oreilles!»

On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se mit à ricaner de satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le petit garçon fit une culbute de joie avant de la ramasser.

En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père:

«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin!

--Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.--Monsieur, votre serviteur. Si ça ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! après vous, monsieur.

--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je avec une ironie qui n'était pas pour le blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre à deux fois, et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune couturière! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-là!

--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'était remise à trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on préfère cette chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnête, bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux, on la fait encore bien quand l'âge vous force de renoncer à tout le reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, monsieur, et moi je le crois, puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une cuillerée de soupe sans en renverser la moitié.

--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?

--Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père aussi; mon fils l'aimait, mais il est mort des fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de famille, et il y a des petits secrets de métier que nous nous passons les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ça! Mais, monsieur, qu'est-ce qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen un arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du bon Dieu? C'est beau de semer et de moissonner, et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma longue vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, et porte témoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au monde le nom de mon grand-père et celui de mon père. Il y en a qui rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille, voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres à fruit ont été comme baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne fais que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, il a dit, parlant à Monseigneur, la dernière fois que Monseigneur est venu confirmer les enfants par ici: «Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à leur façon; seulement, au lieu de convertir des nègres, ils convertissent des arbres». Et Monseigneur a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! Qui plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une action meilleure encore.» Et il a débité aux enfants un petit sermon là-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu dure, mais je sais que c'était très beau.

--Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, comme vous.

--Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais, quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait d'étranges soubresauts entre ses gencives.

«Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire à Frédéric ses premières armes comme greffeur.

--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de désirer grand'chose, je voudrais déjà être à ce moment-là; ça m'avancera pourtant d'un jour sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais y être.»

Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais avec respect, et je pensais à part moi: «Si j'étais destiné à rester sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes occupations présentes qui pourrait me tenir fidèle compagnie jusqu'au bout, donner une force passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher d'être comme un mort parmi les vivants? oui, laquelle?»

Ce que je me suis répondu à moi-même importe peu; quelles résolutions j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que je m'estime heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et de l'avoir entendu parler.

VI

INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES

A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les distances sont longues; et puis il y a les cours à suivre, les devoirs à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, les occupations du papa, et les obligations mondaines de la maman.

Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte à porte, on a des loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles.

Cette année-là, toute une société de connaissances parisiennes s'était donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme.

Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné une grande matinée de petites filles, parce que c'était la fête d'Hélène, sa fille.

Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa petite Suzanne, pour revenir chez elles, à la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin tournant et causaient de la fête:

«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien amusée.

--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué Alix de Gayrel;... dis, maman, l'as-tu remarquée?»

Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudéac ne put s'empêcher de sourire.

«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sûre....

--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'était la reine de la fête: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu....

--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de l'enthousiasme de sa fillette.

--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette, comme..., comme Marthe Lemoyne....»

Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de dédain aristocratique, comme si la pauvre Marthe Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante supériorité de son idole.

Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, sans rien dire, toutefois: c'était une mère prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond de sa pensée.

«_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh! comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah! maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons causé, oui, elle a bien voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'être amies... toujours,... toujours!

--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce raillerie.

--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravité comique, il y a, comme cela, des personnes que l'on aime à première vue.»

Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui apparaissait par une brèche des falaises, à l'un des tournants du chemin, et, de son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa un soupir de reconnaissance.

«Toujours la même, pensa Mme Loudéac en poussant un soupir de regret; oui, toujours la même: coeur d'or et tête de linotte.»

Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle idole, aux pieds de laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies, d'un seul coup.

«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, son papa est conseiller d'État, son grand-papa sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre archiduc....

--Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra la maman; elle se souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemère parler, pendant la petite fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des nouveaux venus dans le cercle des Parisiens en villégiature.

--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela», répondit Suzanne sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce à pièce, la parenté de son Alix, comme pour écraser de ce monument cyclopéen le reste de l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que, dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait écrasée avec les autres et, probablement même, plus aplatie que tout le reste. Et pourtant!

Le père de Marthe était architecte. Et, quoique ce fût un véritable artiste, bien connu dans le monde des artistes, et même dans celui qui s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour M. Lemoyne avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait quelquefois de monter à l'échelle, comme les maçons, pour voir où en étaient les travaux. A partir de ce jour-là elle confondit dans son idée l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les maçons, et avec les maçons eux-mêmes.

Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur leurs échafaudages, elle n'aurait pas été surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les jambes pendantes, les vêtements couverts de poussière, les favoris constellés de pastilles de plâtre, tirer son déjeuner d'un sac de toile ou d'un vieux panier d'osier.

Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment même où elle regardait sa petite fille, à la dérobée, d'un air attristé, l'architecte poudreux, la mère de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même avec ses toilettes simples, sa taille grêle plutôt qu'élégante, son teint un peu brouillé, ses nattes de cheveux châtains, sa figure insignifiante (insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y avait de bonté et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux), tout cela formait, dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre étincelant.

«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est très brave.

--Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac d'un air surpris et amusé.

--Oh oui! très brave, reprit la perruche en secouant gravement la tête à plusieurs reprises.

--Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est très brave? Est-ce à sa manière de danser, ou de manger une tarte aux fraises?

--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est très brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de salon.

--Oh! oh!

--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.

--A présent, me voilà convaincue.

--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour parce que son papa et son oncle refusaient de l'emmener à la chasse au sanglier. Tu sais ce que c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très méchante, qui renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle, et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, pan!

--C'est décidément une jeune personne très brave, dit Mme Loudéac d'un ton de légère moquerie.

--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe Lemoyne, qui a peur des rats, des araignées et des chauves-souris.

--Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant sa petite fille en face.

--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces bêtes-là.

--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je n'en ferais pas volontiers ma société habituelle.

--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en avoir peur; j'en suis sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si timide,... si..., si embarrassée.»

Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous, pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours pourquoi l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné que Suzanne avait un coeur d'or, et lui pardonnait-elle à cause de cela d'avoir une tête de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, silencieuse et timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dédains, parce que, n'étant pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et beaucoup à ceux qu'elle aimait.

Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de ce dévouement discret, de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence complète de jalousie et de mauvaise humeur.

Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-être de sa préférée, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans même les remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un fichu, pour la préserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait son éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques coins mystérieux; et pendant ce temps-là l'autre souriait à son idole, ou boudait son idole pour quelque caprice ou quelque préférence; en un mot, elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses rêves.

Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer mille et une situations où son idole jouait un rôle héroïque. Par exemple, on faisait une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait dans le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc, la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et venait le déposer entre les bras de sa maman. Et alors la maman déposait un baiser sur le front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait à l'adorer pour la vie. (Pour le moment, et c'était un des grands soucis de Suzanne, Mme Loudéac témoignait un enthousiasme très modéré pour les vertus et perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporté faisait mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine s'élançait, enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une traite le portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards levés au ciel.

Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux par les mouches. Le bichon va être encorné et mis en pièces. Oui, mais un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La reine apparaît tenant encore à la main sa carabine de salon. On devine le reste.

Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la dînette à la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit tour jusqu'à une plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, disons que cette fantaisie vint à la reine. Le bichon trouva l'idée admirable--règle générale, la reine n'avait que des idées admirables.--Marthe essaya bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute, dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, où tout le monde se connaît, les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient et sans danger, des villas à la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne ferait-on pas bien de prévenir Mme Loudéac? La reine, sans daigner répondre, ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe, ne voulant pas avoir l'air de leur faire la leçon, les accompagna.

La reine continuait à marcher devant, le menton relevé, comme il convient à une reine, ayant ses cheveux d'or sur les épaules en guise de manteau royal. Elle avait une si fière allure, son pas était si vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme, se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale allure avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite de se savoir en état de désobéissance, s'avançait la tête basse, d'un pas incertain.

«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même le bichon pensait: «On la prendrait pour la suivante de notre reine».

Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du soir. Le bichon se retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majesté et même toute retenue, s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, toute pâle, était enlaidie par une expression de terreur abjecte.

«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée.

Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue aussi bien que l'ouïe, la bouscula violemment et la renversa dans la poussière. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue gagna la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derrière elle. Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne s'arrêta que quand il lui fut impossible de monter plus haut.

Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui était tout étourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au tournant du sentier.

«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour l'amour de Dieu.»

Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; incapable de faire un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans se presser, et ses lèvres frémissaient.

Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais très résolue, passa devant elle et marcha droit à l'ours. Arrivée à quelques pas de lui, elle leva d'un geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, en criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!»

L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle continuait à s'avancer pour le tenir en respect et donner à Suzanne le temps de fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre une résolution énergique.

Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans la poussière et, saisissant le bout de ses pattes de derrière avec ses pattes de devant, il se mit à se dandiner lourdement d'avant en arrière et de droite à gauche.

«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit une grosse voix, la voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner à son tour le coin du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé à force d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaîne de son pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrivé si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais débouché au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maître en prison et toi en fourrière!»

Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquée sur le crâne de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les yeux à chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa muselière; il montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de côté.

Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son maître, Marthe, sans s'arrêter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les servantes cependant étaient accourues, ainsi que Mme Loudéac.

«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe à Mme Loudéac, qui était devenue toute pâle de saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par un bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les épaules de Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermée derrière elle, la pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête contre l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots, elle murmurait d'une voix entrecoupée: «Oh! Marthe, oh! chérie, embrasse-moi.»

Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout près de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que, vraiment, l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle venait d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfigurée? Ou bien, la reconnaissance passionnée que ressentait Suzanne lui ouvrit-elle tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'écria: «Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve belle!»

Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé et dit à l'une des servantes: «Claudine, allez préparer un verre d'eau sucrée pour Mlle Suzanne, pendant que nous allons la ramener!»

On avait un peu oublié la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva dans une des mansardes, la figure cachée dans les mains, et criant à intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!»

Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne l'avait pas suivie, que c'était un ours apprivoisé et que son maître l'avait emmené, elle consentit à descendre.

Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassée de sa contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur le canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux mains dans les siennes, lui murmurant à l'oreille de jolis petits noms de tendresse.

A la grande surprise de Suzanne, sa mère témoigna à la petite reine plus de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, cette mère prévoyante et sage, d'avoir pris soin de démontrer elle-même, et si clairement, à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe?

«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac en tendant la main à la petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval.

--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite reine, qui avait repris son aplomb.

--Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac en regardant Marthe avec tendresse. Elle ajouta, mais intérieurement, car à quoi bon frapper les gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras vaillant!»

«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en entr'ouvrant la porte du salon.

Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon voyage.