Chapter 8
--Consuelo, répondit le Porpora d'un ton froid et sévère, je n'aime point ces sottises-là. Vous devriez savoir que je hais les romans de pensionnaire ou les aventures de coquette. Jamais je ne vous aurais crue capable de vous mettre en tête pareilles billevesées, et je suis vraiment honteux pour vous d'entendre de telles choses. Il est possible que le jeune comte de Rudolstadt ait pris pour vous une fantaisie, et que, dans l'ennui de la solitude, ou dans l'enthousiasme de la musique, il vous ait fait deux doigts de cour; mais comment avez-vous été assez impertinente pour prendre l'affaire au sérieux, et pour vous donner, par cette feinte ridicule, les airs d'une princesse de roman? Vous me faites pitié; et si le vieux comte, si la chanoinesse, si la baronne Amélie sont informés de vos prétentions, vous me faites honte; je vous le dis encore une fois, je rougis de vous.»
Consuelo savait qu'il ne fallait pas contredire le Porpora lorsqu'il était en train de déclamer, ni l'interrompre au milieu d'un sermon. Elle le laissa exhaler son indignation, et quand il lui eut dit tout ce qu'il put imaginer de plus blessant et de plus injuste, elle lui raconta de point en point, avec l'accent de la vérité et la plus scrupuleuse exactitude, tout ce qui s'était passé au château des Géants, entre elle, le comte Albert, le comte Christian, Amélie, la chanoinesse et Anzoleto. Le Porpora, qui, après avoir donné un libre cours à son besoin d'emportement et d'invectives, savait, lui aussi, écouter et comprendre, prêta la plus sérieuse attention à son récit; et quand elle eut fini, il lui adressa encore plusieurs questions pour s'enquérir de nouveaux détails et pénétrer complétement dans la vie intime et dans les sentiments de toute la famille.
«Alors!... lui dit-il enfin, tu as bien agi, Consuelo. Tu as été sage, tu as été digne, tu as été forte comme je devais l'attendre de toi. C'est bien. Le ciel t'a protégée, et il te récompensera en te délivrant une fois pour toutes de cet infâme Anzoleto. Quant au jeune comte, tu n'y dois pas penser. Je te le défends. Un pareil sort ne te convient pas. Jamais le comte Christian ne te permettra de redevenir artiste, sois assurée de cela. Je connais mieux que toi l'orgueil indomptable des nobles. Or, à moins que tu ne te fasses à cet égard des illusions que je trouverais puériles et insensées, je ne pense pas que tu hésites un instant entre la fortune des grands et celle des enfants de l'art... Qu'en penses-tu?... Réponds-moi donc! Par le corps de Bacchus, on dirait que tu ne m'entends pas!
--Je vous entends fort bien, mon maître, et je vois que vous n'avez rien compris à tout ce que je vous ai dit.
--Comment, je n'ai rien compris! Je ne comprends plus rien, n'est-ce pas?»
Et les petits yeux noirs du maestro retrouvèrent le feu de la colère. Consuelo, qui connaissait son Porpora sur le bout de son doigt, vit qu'il fallait lui tenir tête, si elle voulait se faire écouter de nouveau.
«Non, Vous ne m'avez pas comprise, répliqua-t-elle avec assurance; car vous me supposez des velléités d'ambition très-différentes de celles que j'ai. Je n'envie pas la fortune des grands, soyez-en persuadé; et ne me dites jamais, mon maître, que je la fais entrer pour quelque chose dans mes irrésolutions. Je méprise les avantages qu'on n'acquiert pas par son propre mérite, vous m'avez élevée dans ce principe, et je n'y saurais déroger. Mais il y a bien dans la vie quelque autre chose que l'argent et la vanité, et ce quelque chose est assez précieux pour contre-balancer les enivrements de la gloire et les joies de la vie d'artiste. C'est l'amour d'un homme comme Albert, c'est le bonheur domestique, ce sont les joies de la famille. Le public est un maître capricieux, ingrat et tyrannique. Un noble époux est un ami, un soutien, un autre soi-même. Si j'arrivais à aimer Albert comme il m'aime, je ne penserais plus à la gloire, et probablement je serais plus heureuse.
--Quel sot langage est-ce là? s'écria le maestro. Êtes-vous devenue folle? Donnez-vous dans la sentimentalité allemande? Bon Dieu! dans quel mépris de l'art vous êtes tombée, madame la comtesse! Vous venez de me raconter que votre Albert, comme vous vous permettez de l'appeler, vous faisait plus de peur que d'envie; que vous vous sentiez mourir de froid et de crainte à ses côtés, et mille autres choses que j'ai très-bien entendues et comprises, ne vous en déplaise; et maintenant que vous êtes délivrée de ses poursuites, maintenant que vous êtes rendue à la liberté, le seul bien, la seule condition de développement de l'artiste, vous venez me demander s'il ne faut point vous remettre la pierre au cou pour vous jeter au fond du puits qu'habite votre amant visionnaire? Eh! allez donc! faites, si bon vous semble; je ne me mêle plus de vous, et je n'ai plus rien à vous dire. Je ne perdrai pas mon temps à causer davantage avec une personne qui ne sait ni ce qu'elle dit, ni ce qu'elle veut. Vous n'avez pas le sens commun, et je suis votre serviteur.»
En disant cela, le Porpora se mit à son clavecin et improvisa d'une main ferme et sèche plusieurs modulations savantes pendant lesquelles Consuelo, désespérant de l'amener ce jour-là à examiner le fond de la question, réfléchit au moyen de le remettre au moins de meilleure humeur. Elle y réussit en lui chantant les airs nationaux qu'elle avait appris en Bohême, et dont l'originalité transporta le vieux maître. Puis elle l'amena doucement à lui faire voir les dernières compositions qu'il avait essayées. Elle les lui chanta à livre ouvert avec une si grande perfection, qu'il retrouva tout son enthousiasme, toute sa tendresse pour elle. L'infortuné, n'ayant plus d'élève habile auprès de lui, et se méfiant de tout ce qui l'approchait, ne goûtait plus le plaisir de voir ses pensées rendues par une belle voix et comprises par une belle âme. Il fut si touché de s'entendre exprimé selon son coeur, par sa grande et toujours docile Porporina, qu'il versa des larmes de joie et la pressa sur son sein en s'écriant:
«Ah! tu es la première cantatrice du monde! Ta voix a doublé de volume et d'étendue, et tu as fait autant de progrès que si je t'avais donné des leçons tous les jours depuis un an. Encore, encore, ma fille; redis-moi ce thème. Tu me donnes le premier instant de bonheur que j'aie goûté depuis bien des mois!»
Ils dînèrent ensemble, bien maigrement, à une petite table, près de la fenêtre. Le Porpora était mal logé; sa chambre, triste, sombre et toujours en désordre, donnait sur un angle de rue étroite et déserte. Consuelo, le voyant bien disposé, se hasarda à lui parler de Joseph Haydn. La seule chose qu'elle lui eût cachée, c'était son long voyage pédestre avec ce jeune homme, et les incidents bizarres qui avaient établi entre eux une si douce et si loyale intimité. Elle savait que son maître prendrait en grippe, selon sa coutume, tout aspirant à ses leçons dont on commencerait par lui faire l'éloge. Elle raconta donc d'un air d'indifférence qu'elle avait rencontré, dans une voiture aux approches de Vienne, un pauvre petit diable qui lui avait parlé de l'école du Porpora avec tant de respect et d'enthousiasme, qu'elle lui avait presque promis d'intercéder en sa faveur auprès du Porpora lui-même.
«Eh! quel est-il, ce jeune homme? demanda le maestro; à quoi se destine-t-il? A être artiste, sans doute, puisqu'il est pauvre diable! Oh! je le remercie de sa clientèle. Je ne veux plus enseigner le chant qu'à des fils de famille. Ceux-là paient, n'apprennent rien, et sont fiers de nos leçons, parce qu'ils se figurent savoir quelque chose en sortant de nos mains. Mais les artistes! tous lâches, tous ingrats, tous traîtres et menteurs. Qu'on ne m'en parle pas. Je ne veux jamais en voir un franchir le seuil de cette chambre. Si cela arrivait, vois-tu, je le jetterais par la fenêtre à l'instant même.»
Consuelo essaya de le dissuader de ces préventions; mais elle les trouva si obstinées, qu'elle y renonça, et, se penchant un peu à la fenêtre, dans un moment où son maître avait le dos tourné, elle fit avec ses doigts un premier signe, et puis un second. Joseph, qui rôdait dans la rue en attendant ce signal convenu, comprit que le premier mouvement des doigts lui disait de renoncer à tout espoir d'être admis comme élève auprès du Porpora; le second l'avertissait de ne pas paraître avant une demi-heure.
Consuelo parla d'autre chose, pour faire oublier au Porpora ce qu'elle venait de lui dire; et, la demi-heure écoulée, Joseph frappa à la porte. Consuelo alla lui ouvrir, feignit de ne pas le connaître, et revint annoncer au maestro que c'était un domestique qui se présentait pour entrer à son service.
«Voyons ta figure! cria le Porpora au jeune homme tremblant; approche! Qui t'a dit que j'eusse besoin d'un domestique? Je n'en ai aucun besoin.
--Si vous n'avez pas besoin de domestique, répondit Joseph éperdu, mais faisant bonne contenance comme Consuelo le lui avait recommandé, c'est bien malheureux pour moi, Monsieur; car j'ai bien besoin de trouver un maître.
--On dirait qu'il n'y a que moi qui puisse te faire gagner ta vie! Répliqua le Porpora. Tiens, regarde mon appartement et mon mobilier; crois-tu que j'aie besoin d'un laquais pour arranger tout cela?
--Eh! vraiment oui, Monsieur, vous en auriez besoin, reprit Haydn en affectant une confiante simplicité; car tout cela est fort mal en ordre.»
En parlant ainsi, il se mit tout de suite à la besogne, et commença à ranger la chambre avec une symétrie et un sang-froid apparent qui donnèrent envie de rire au Porpora. Joseph jouait le tout pour le tout; car si son zèle n'eût diverti le maître, il eût fort risqué d'être payé à coups de canne.
Voilà un drôle de corps, qui veut me servir malgré moi, dit le Porpora en le regardant faire. Je te dis, idiot, que je n'ai pas le moyen de payer un domestique. Continueras-tu à faire l'empressé?
--Qu'à cela ne tienne, Monsieur! Pourvu que vous me donniez vos vieux habits, et un morceau de pain tous les jours, je m'en contenterai. Je suis si misérable, que je me trouverai fort heureux de ne pas mendier mon pain.
--Mais pourquoi n'entres-tu pas dans une maison riche?
--Impossible, Monsieur; on me trouve trop petit et trop laid. D'ailleurs, je n'entends rien à la musique, et vous savez que tous les grands seigneurs d'aujourd'hui veulent que leurs laquais sachent faire une petite partie de viole ou de flûte pour la musique de chambre. Moi, je n'ai jamais pu me fourrer une note de musique dans la tête.
--Ah! ah! tu n'entends rien à la musique. Eh bien, tu es l'homme qu'il me faut. Si tu te contentes de la nourriture et des vieux habits, je te prends; car, aussi bien, voilà ma fille qui aura besoin d'un garçon diligent pour faire ses commissions. Voyons! que sais-tu faire? Brosser les habits, cirer les souliers, balayer, ouvrir et fermer la porte?
--Oui, Monsieur, je sais faire tout cela.
--Eh bien, commence. Prépare-moi l'habit que tu vois étendu sur mon lit, car je vais dans une heure chez l'ambassadeur. Tu m'accompagneras, Consuelo. Je veux te présenter à monsignor Corner, que tu connais déjà, et qui vient d'arriver des eaux avec la signora. Il y a là-bas une petite chambre que je te cède; va faire un peu de toilette aussi pendant que je me préparerai.»
Consuelo obéit, traversa l'antichambre, et, entrant dans le cabinet sombre qui allait devenir son appartement, elle endossa son éternelle robe noire et son fidèle fichu blanc, qui avaient fait le voyage sur l'épaule de Joseph.
«Pour aller à l'ambassade, ce n'est pas un très-bel équipage, pensa-t-elle; mais on m'a vue commencer ainsi à Venise, et cela ne m'a pas empêchée de bien chanter et d'être écoutée avec plaisir.»
Quand elle fut prête, elle repassa dans l'antichambre, et y trouva Haydn, qui crêpait gravement la perruque du Porpora, plantée sur un bâton. En se regardant, ils étouffèrent de part et d'autre un grand éclat de rire.
«Eh! comment fais-tu pour arranger cette belle perruque? lui dit-elle à voix bien basse, pour ne pas être entendue du Porpora, qui s'habillait dans la chambre voisine.
--Bah! répondit Joseph, cela va tout seul. J'ai souvent vu travailler Keller! Et puis, il m'a donné une leçon ce matin, et il m'en donnera encore, afin que j'arrive à la perfection du lissé et du crêpé.
--Ah! prends courage, mon pauvre garçon, dit Consuelo en lui serrant la main; le maître finira par se laisser désarmer. Les routes de l'art sont encombrées d'épines mais on parvient à y cueillir de belles fleurs.
--Merci de la métaphore, chère soeur Consuelo. Sois sûre que je ne me rebuterai pas, et pourvu qu'en passant auprès de moi sur l'escalier ou dans la cuisine tu me dises de temps en temps un petit mot d'encouragement et d'amitié, je supporterai tout avec plaisir.
--Et je t'aiderai à remplir tes fonctions, reprit Consuelo en souriant. Crois-tu donc que moi aussi je n'aie pas commencé comme toi? Quand j'étais petite, j'étais souvent la servante du Porpora. J'ai plus d'une fois fait ses commissions, battu son chocolat et repassé ses rabats. Tiens, pour commencer, je vais t'enseigner à brosser cet habit, car tu n'y entends rien; tu casses les boutons et tu fanes les revers.»
Elle lui prit la brosse des mains, et lui donna l'exemple avec adresse et dextérité. Mais, entendant le Porpora qui approchait, elle lui repassa la brosse précipitamment, et prit un air grave pour lui dire en présence du maître:
--«Eh bien, petit, dépêchez-vous donc!»
LXXXIII.
Ce n'était point à l'ambassade de Venise, mais chez l'ambassadeur, c'est-à-dire dans la maison de sa maîtresse, que le Porpora conduisait Consuelo. La Wilhelmine était une belle créature, infatuée de musique, et dont tout le plaisir, dont toute la prétention était de rassembler chez elle, en petit comité, les artistes et les dilettanti qu'elle pouvait y attirer sans compromettre par trop d'apparat la dignité diplomatique de monsignor Corner. A l'apparition de Consuelo, il y eut un moment de surprise, de doute, puis un cri de joie et une effusion de cordialité dès qu'on se fut assuré que c'était bien la Zingarella, la merveille de l'année précédente à San-Samuel. Wilhelmine, qui l'avait vue tout enfant venir chez elle, derrière le Porpora, portant ses cahiers, et le suivant comme un petit chien, s'était beaucoup refroidie à son endroit, en lui voyant ensuite recueillir tant d'applaudissements et d'hommages dans les salons de la noblesse, et tant de couronnes sur la scène. Ce n'est pas que cette belle personne fût méchante, ni qu'elle daignât être jalouse d'une fille si longtemps réputée laide à faire peur. Mais la Wilhelmine aimait à faire la grande dame, comme toutes celles qui ne le sont pas. Elle avait chanté de grands airs avec le Porpora (qui, la traitant comme un talent d'amateur, lui avait laissé essayer de tout), lorsque la pauvre Consuelo étudiait encore cette fameuse petite feuille de carton où le maître renfermait toute sa méthode de chant, et à laquelle il tenait ses élèves sérieux durant cinq ou six ans. La Wilhelmine ne se figurait donc pas qu'elle pût avoir pour la Zingarella un autre sentiment que celui d'un charitable intérêt. Mais de ce qu'elle lui avait jadis donné quelques bonbons, ou de ce qu'elle lui avait mis entre les mains un livre d'images pour l'empêcher de s'ennuyer dans son antichambre, elle concluait qu'elle avait été une des plus officieuses protectrices de ce jeune talent. Elle avait donc trouvé fort extraordinaire et fort inconvenant que Consuelo, parvenue en un instant au faîte du triomphe, ne se fût pas montrée humble, empressée, et remplie de reconnaissance envers elle. Elle avait compté que lorsqu'elle aurait de petites réunions d'hommes choisis, Consuelo ferait gracieusement et gratuitement les frais de la soirée, en chantant pour elle et avec elle aussi souvent et aussi longtemps qu'elle le désirerait, et qu'elle pourrait la présenter à ses amis, en se donnant les gants de l'avoir aidée dans ses débuts et quasi formée à l'intelligence de la musique. Les choses s'étaient passées autrement: le Porpora, qui avait beaucoup plus à coeur d'élever d'emblée son élève Consuelo au rang qui lui convenait dans la hiérarchie de l'art, que de complaire à sa protectrice Wilhelmine, avait ri, dans sa barbe, des prétentions de cette dernière; et il avait défendu à Consuelo d'accepter les invitations un peu trop familières d'abord, un peu trop impérieuses ensuite, de madame l'ambassadrice _de la main gauche_. Il avait su trouver mille prétextes pour se dispenser de la lui amener, et la Wilhelmine en avait pris un étrange dépit contre la débutante, jusqu'à dire qu'elle n'était pas assez belle pour avoir jamais des succès incontestés; que sa voix, agréable dans un salon, à la vérité, manquait de sonorité au théâtre, qu'elle ne tenait pas sur la scène tout ce qu'avait promis son enfance, et autres malices de même genre connues de tout temps et en tous pays.
Mais bientôt la clameur enthousiaste du public avait étouffé ces petites insinuations, et la Wilhelmine, qui se piquait d'être un bon juge, une savante élève du Porpora, et une âme généreuse, n'avait osé poursuivre cette guerre sourde contre la plus brillante élève du Maestro, et contre l'idole du public. Elle avait mêlé sa voix à celle des vrais dilettanti pour exalter Consuelo, et si elle l'avait un peu dénigrée encore pour l'orgueil et l'ambition dont elle avait fait preuve en ne mettant pas sa voix à la disposition de _madame l'ambassadrice_, c'était bien bas et tout à fait à l'oreille de quelques-uns que _madame l'ambassadrice_ se permettait de l'en blâmer.
Cette fois, lorsqu'elle vit Consuelo venir à elle dans sa petite toilette des anciens jours, et lorsque le Porpora la lui présenta officiellement, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant, vaine et légère comme elle était, la Wilhelmine pardonna tout, et s'attribua un rôle de grandeur généreuse. Embrassant la Zingarella sur les deux joues,
«Elle est ruinée, pensa-t-elle; elle a fait quelque folie, ou perdu la voix, peut-être; car on n'a pas entendu parler d'elle depuis longtemps. Elle nous revient à discrétion. Voici le vrai moment de la plaindre, de la protéger, et de mettre ses talents à l'épreuve ou à profit.»
Consuelo avait l'air si doux et si conciliant, que la Wilhelmine, ne retrouvant pas ce ton de hautaine prospérité qu'elle lui avait supposé à Venise, se sentit fort à l'aise avec elle et la combla de prévenances. Quelques Italiens, amis de l'ambassadeur, qui se trouvaient là, se joignirent à elle pour accabler Consuelo d'éloges et de questions, qu'elle sut éluder avec adresse et enjouement. Mais tout à coup sa figure devint sérieuse, et une certaine émotion s'y trahit, lorsqu'au milieu du groupe d'Allemands qui la regardaient curieusement de l'autre extrémité du salon, elle reconnut une figure qui l'avait déjà gênée ailleurs; celle de l'inconnu, ami du chanoine, qui l'avait tant examinée et interrogée, trois jours auparavant, chez le curé du village où elle avait chanté la messe avec Joseph Haydn. Cet inconnu l'examinait encore avec une curiosité extrême, et il était facile de voir qu'il questionnait ses voisins sur son compte. La Wilhelmine s'aperçut de la préoccupation de Consuelo.
«Vous regardez M. Holzbaüer? lui dit-elle. Le connaissez-vous?
--Je ne le connais pas, répondit Consuelo, et j'ignore si c'est celui que je regarde.
--C'est le premier à droite de la console, reprit l'ambassadrice. Il est actuellement directeur du théâtre de la cour, et sa femme est première cantatrice à ce même théâtre. Il abuse de sa position, ajouta-t-elle tout bas, pour régaler la cour et la ville de ses opéras, qui, entre nous, ne valent pas le diable. Voulez-vous que je vous fasse faire connaissance avec lui? C'est un fort galant homme.
--Mille grâces, Signora; répondit Consuelo, je suis trop peu de chose ici pour être présentée à ce personnage, et je suis certaine d'avance qu'il ne m'engagera pas à son théâtre.
--Et pourquoi cela mon coeur? Cette belle voix, qui n'avait pas sa pareille dans toute l'Italie, aurait-elle souffert du séjour de la Bohême? car vous avez vécu tout ce temps en Bohême, nous dit-on; dans le pays le plus froid et le plus triste du monde! C'est bien mauvais pour la poitrine, et je ne m'étonne pas que vous en ayez ressenti les effets. Mais ce n'est rien, la voix vous reviendra à notre beau soleil de Venise.»
Consuelo, voyant que la Wilhelmine était fort pressée de décréter l'altération de sa voix, s'abstint de démentir cette opinion, d'autant plus que son interlocutrice avait fait elle-même la question et la réponse. Elle ne se tourmentait pas de cette charitable supposition, mais de l'antipathie qu'elle devait s'attendre à rencontrer chez Holzbaüer à cause d'une réponse un peu brusque et un peu sincère qui lui était échappée sur sa musique au déjeuner du presbytère. Le maestro de la cour ne manquerait pas de se venger en racontant dans quel équipage et en quelle compagnie il l'avait rencontrée sur les chemins, et Consuelo craignait que cette aventure, arrivant aux oreilles du Porpora, ne l'indisposât contre elle, et surtout contre le pauvre Joseph.
Il en fut autrement: Holzbaüer ne dit pas un mot de l'aventure, pour des raisons que l'on saura par la suite; et loin de montrer la moindre animosité à Consuelo, il s'approcha d'elle, et lui adressa des regards dont la malignité enjouée n'avait rien que de bienveillant. Elle feignit de ne pas les comprendre. Elle eût craint de paraître lui demander le secret, et quelles que pussent être les suites de leur rencontre, elle était trop fière pour ne pas les affronter tranquillement.
Elle fut distraite de cet incident par la figure d'un vieillard à l'air Dur et hautain, qui montrait cependant beaucoup d'empressement à lier conversation avec le Porpora; mais celui-ci, fidèle à sa mauvaise humeur, lui répondait à peine, et à chaque instant faisait un effort et cherchait un prétexte pour se débarrasser de lui.
«Celui-ci, dit Wilhelmine, qui n'était pas fâchée de faire à Consuelo la liste des célébrités qui ornaient son salon, c'est un maître illustre, c'est le Buononcini. Il arrive de Paris, où il a joué lui-même une partie de violoncelle dans un motet de sa composition en présence du roi; vous savez que c'est lui qui a fait fureur si longtemps à Londres, et qui, après une lutte obstinée de théâtre à théâtre contre Haendel, a fini par vaincre ce dernier dans l'opéra.
--Ne dites pas cela, signora, dit avec vivacité le Porpora qui venait de se débarrasser du Buononcini, et, qui, se rapprochant des deux femmes, avait entendu les dernières paroles de Wilhelmine; oh! ne dites pas un pareil blasphème! Personne n'a vaincu Haendel, personne ne le vaincra. Je connais mon Haendel, et vous ne le connaissez pas encore. C'est le premier d'entre nous, et je le confesse, quoique j'aie eu l'audace de lutter aussi contre lui dans des jours de folle jeunesse; j'ai été écrasé, cela devait être, cela est juste. Buononcini, plus heureux, mais non plus modeste ni plus habile que moi, a triomphé aux yeux des sots et aux oreilles des barbares. Ne croyez donc pas ceux qui vous parlent de ce triomphe-là; ce sera l'éternel ridicule de mon confrère Buononcini, et l'Angleterre rougira un jour d'avoir préféré ses opéras à ceux d'un génie, d'un géant tel que Haendel. La mode, la _fashion_, comme ils disent là-bas, le mauvais goût, l'emplacement favorable du théâtre, une coterie, des intrigues et, plus que tout cela, le talent de prodigieux chanteurs que le Buononcini avait pour interprètes, l'ont emporté en apparence. Mais Haendel prend dans la musique sacrée une revanche formidable... Et, quant à M. Buononcini, je n'en fais pas grand cas. Je n'aime pas les escamoteurs, et je dis qu'il a escamoté son succès dans l'opéra tout aussi légitimement que dans la cantate.»