Chapter 7
--Et c'est une connaissance dont je me serais fort bien passé! Mais qu'allons-nous faire de ce pauvre abandonné? ajouta-t-il en jetant un regard de pitié sur l'enfant.
--Je vais le porter, répondit Consuelo, à votre jardinière, à qui j'ai vu allaiter hier un beau garçon de cinq à six mois.
--Allez donc, dit le chanoine; ou plutôt sonnez pour qu'elle vienne ici le recevoir. Elle nous indiquera une nourrice dans quelque ferme voisine... pas trop voisine pourtant; car Dieu sait le tort que peut faire à un homme d'église la moindre marque d'un intérêt marqué pour un enfant tombé ainsi des nues dans sa maison.
--A votre place, monsieur le chanoine, je me mettrais au-dessus de ces misères-là. Je ne voudrais ni prévoir, ni apprendre les suppositions absurdes de la calomnie. Je vivrais au milieu des sots propos comme s'ils n'existaient pas, j'agirais toujours comme s'ils étaient impossibles. A quoi servirait donc une vie de sagesse et de dignité, si elle n'assurait pas le calme de la conscience et la liberté des bonnes actions? Voyez, cet enfant vous est confié, mon révérend. S'il est mal soigné loin de vos yeux, s'il languit, s'il meurt, vous vous le reprocherez éternellement!
--Que dis-tu là, que cet enfant m'est confié? en ai-je accepté le dépôt? et le caprice ou la fourberie d'autrui nous imposent-ils de pareils devoirs? Tu t'exaltes, mon enfant, et tu déraisonnes.
--Non, mon cher monsieur le chanoine, reprit Consuelo en s'animant de plus en plus; je ne déraisonne pas. La méchante mère qui abandonne ici son enfant n'a aucun droit et ne peut rien vous imposer. Mais celui qui a droit de vous commander, celui qui dispose des destinées de l'enfant naissant, celui envers qui vous serez éternellement responsable, c'est Dieu. Oui, c'est Dieu qui a eu des vues particulières de miséricorde sur cette innocente petite créature en inspirant à sa mère la pensée hardie de vous le confier. C'est lui qui, par un bizarre concours de circonstances, le fait entrer dans votre maison malgré vous, et le pousse dans vos bras en dépit de toute votre prudence. Ah! monsieur le chanoine, rappelez-vous l'exemple de saint Vincent de Paul, qui allait ramassant sur les marches des maisons les pauvres orphelins abandonnés, et ne rejetez pas celui que la Providence apporte dans votre sein. Je crois bien que si vous le faisiez, cela vous porterait malheur; et le monde, qui a une sorte d'instinct de justice dans sa méchanceté même, dirait, avec une apparence de vérité, que vous avez eu des raisons pour l'éloigner de vous. Au lieu que si vous le gardez, on ne vous en supposera pas d'autres que les véritables: votre miséricorde et votre charité.
--Tu ne sais pas, dit le chanoine ébranlé et incertain, ce que c'est que le monde! Tu es un enfant sauvage de droiture et de vertu. Tu ne sais pas surtout ce que c'est que le clergé, et Brigide, la méchante Brigide, savait bien ce qu'elle disait hier, en prétendant que certaines gens étaient jaloux de ma position, et travaillaient à me la faire perdre. Je tiens mes bénéfices de la protection de feu l'empereur Charles, qui a bien voulu me servir de patron pour me les faire obtenir. L'impératrice Marie-Thérèse m'a protégé aussi pour me faire passer jubilaire avant l'âge. Eh bien, ce que nous croyons tenir de l'Église ne nous est jamais assuré absolument. Au-dessus de nous, au-dessus des souverains qui nous favorisent, nous avons toujours un maître, c'est l'Église. Comme elle nous déclare _capables_ quand il lui plaît, alors même que nous ne le sommes pas, elle nous déclare _incapables_ quand il lui convient, alors même que nous lui avons rendu les plus grands services. _L'ordinaire_, c'est-à-dire l'évêque diocésain, et son conseil, si on les indispose et si on les irrite contre nous, peuvent nous accuser, nous traduire à leur barre, nous juger et nous dépouiller, sous prétexte d'inconduite, d'irrégularité de moeurs ou d'exemples scandaleux, afin de reporter sur de nouvelles créatures les dons qu'ils s'étaient laissé arracher pour nous. Le ciel m'est témoin que ma vie est aussi pure que celle de cet enfant qui est né hier. Eh bien, sans une extrême prudence dans toutes mes relations, ma vertu n'eût pas suffi à me défendre des mauvaises interprétations. Je ne suis pas très-courtisan envers les prélats; mon indolence, et un peu l'orgueil de ma naissance peut-être, m'en ont toujours empêché. J'ai des envieux dans le chapitre...
--Mais vous avez pour vous Marie-Thérèse, qui est une grande âme, une noble femme et une tendre mère, reprit Consuelo. Si elle était là pour vous juger, et que vous vinssiez à lui dire avec l'accent de la vérité, que la vérité seule peut avoir: «Reine, j'ai balancé un instant entre la crainte de donner des armes à mes ennemis et, le besoin de pratiquer la première vertu de mon état, la charité; j'ai vu d'un côté des calomnies, des intrigues auxquelles je pouvais succomber, de l'autre un pauvre être abandonné du ciel et des hommes, qui n'avait de refuge, que dans ma pitié, et d'avenir que dans ma sollicitude; et j'ai choisi de risquer ma réputation, mon repos et ma fortune, pour faire les oeuvres de la foi et de la miséricorde.» Ah! je n'en doute pas, si vous disiez cela à Marie Thérèse, Marie-Thérèse, qui peut tout, au lieu d'un prieuré, vous donnerait un palais, et au lieu d'un canonicat un évêché. N'a-t-elle pas comblé d'honneurs et de richesses l'abbé Metastasio pour avoir fait des rimes? que ne ferait-elle pas pour la vertu, si elle récompense ainsi le talent? Allons, mon révérend, vous garderez cette pauvre Angiolina dans votre maison; votre jardinière la nourrira, et plus tard vous l'élèverez dans la religion et dans la vertu. Sa mère en eût fait un démon pour l'enfer, et vous en ferez un ange pour le ciel!
--Tu fais de moi ce que tu veux, dit le chanoine ému et attendri, en laissant son favori déposer l'enfant sur ses genoux; allons, nous baptiserons Angèle demain matin, tu seras son parrain... Si Brigide était encore là, nous la forcerions à être ta commère, et sa fureur nous divertirait. Sonne pour qu'on nous amène la nourrice, et que tout soit fait selon la volonté de Dieu! Quant à la bourse que Corilla nous a laissée... (oui-da! cinquante sequins de Venise!) nous n'en avons que faire ici. Je me charge des dépenses présentes pour l'enfant, et de son sort futur, si on ne le réclame pas. Prends donc cet or, il t'est bien dû pour la vertu singulière, et le grand cœur dont tu as fait preuve dans tout ceci.
--De l'or pour payer ma vertu et la bonté de mon coeur! s'écria Consuelo en repoussant la bourse avec dégoût. Et l'or de la Corilla! le prix du mensonge, de la prostitution peut-être! Ah! monsieur le chanoine, cela souille même la vue! Distribuez-le aux pauvres, cela portera bonheur à notre pauvre Angèle.»
LXXXI.
Pour la première fois de sa vie peut-être le chanoine ne dormit guère. Il sentait en lui une émotion et une agitation étranges. Sa tête était pleine d'accords, de mélodies et de modulations qu'un léger sommeil venait briser à chaque instant, et qu'à chaque intervalle de réveil il cherchait malgré lui, et même avec une sorte de dépit, à reprendre et à renouer sans pouvoir y parvenir. Il avait retenu par coeur les phrases les plus saillantes des morceaux que Consuelo lui avait chantés; il les entendait résonner encore dans sa cervelle, dans son diaphragme; et puis tout à coup le fil de l'idée musicale se brisait dans sa mémoire au plus bel endroit, et il la recommençait mentalement cent fois de suite, sans pouvoir aller une note plus loin. C'est en vain que, fatigué de cette audition imaginaire, il s'efforçait de la chasser; elle revenait toujours se placer dans son oreille, et il lui semblait que la clarté de son feu vacillait en mesure sur le satin cramoisi de ses rideaux. Les petits sifflements qui sortent des bûches enflammées avaient l'air de vouloir chanter aussi ces maudites phrases dont la fin restait dans l'imagination fatiguée du chanoine comme un arcane impénétrable. S'il eût pu en retrouver une entière, il lui semblait qu'il eût pu être délivré de cette obsession de réminiscences. Mais la mémoire musicale est ainsi faite, qu'elle nous tourmente et nous persécute jusqu'à ce que nous l'ayons rassasiée de ce dont elle est avide et inquiète.
Jamais la musique n'avait fait tant d'impression sur le cerveau du chanoine, bien qu'il eût été toute sa vie un dilettante remarquable. Jamais voix humaine n'avait bouleversé ses entrailles comme celle de Consuelo. Jamais physionomie, jamais langage et manières n'avaient exercé sur son âme une fascination comparable à celle que les traits, la contenance et les paroles de Consuelo exerçaient sur lui depuis trente-six heures. Le chanoine devinait-il ou ne devinait-il pas le sexe du prétendu Bertoni? Oui et non. Comment vous expliquer cela? Il faut que vous sachiez qu'à cinquante ans le chanoine avait l'esprit aussi chaste que les moeurs, et les moeurs aussi pures qu'une jeune fille. A cet égard, c'était un saint homme que notre chanoine; il avait toujours été ainsi, et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que, bâtard du roi le plus débauché dont l'histoire fasse mention, il ne lui en avait presque rien coûté pour garder son voeu de chasteté. Né avec un tempérament flegmatique (nous disons aujourd'hui lymphatique), il avait été si bien élevé dans l'idée du canonicat, il avait toujours tant chéri le bien-être et la tranquillité, il était si peu propre aux luttes cachées que les passions brutales livrent à l'ambition ecclésiastique; en un mot, il désirait tant le repos et le bonheur, qu'il avait eu pour premier et pour unique principe dans la vie, de sacrifier tout à la possession tranquille d'un bénéfice; amour, amitié, vanité, enthousiasme, vertu même, s'il l'eût fallu. Il s'était préparé de bonne heure et habitué de longue main à tout immoler sans effort et presque sans regret. Malgré cette théorie affreuse de l'égoïsme, il était resté bon, humain, affectueux et enthousiaste à beaucoup d'égards, parce que sa nature était bonne, et que la nécessité de réprimer ses meilleurs instincts ne s'était presque jamais présentée. Sa position indépendante lui avait toujours permis de cultiver l'amitié, la tolérance et les arts; mais l'amour lui était interdit, et il avait tué l'amour, comme le plus dangereux ennemi de son repos et de sa fortune. Cependant, comme l'amour est de nature divine, c'est-à-dire immortel, quand nous croyons l'avoir tué, nous n'avons pas fait autre chose que de l'ensevelir vivant dans notre coeur. Il peut y sommeiller sournoisement durant de longues années, jusqu'au jour où il lui plaît de se ranimer. Consuelo apparaissait à l'automne de cette vie de chanoine, et cette longue apathie de l'âme se changeait en une langueur tendre, profonde, et plus tenace qu'on ne pouvait le prévoir. Ce coeur apathique ne savait point bondir et palpiter pour un objet aimé; mais il pouvait se fondre comme la glace au soleil, se livrer, connaître l'abandon de soi-même, la soumission, et cette sorte d'abnégation patiente qu'on est surpris de rencontrer quelquefois chez les égoïstes quand l'amour s'empare de leur forteresse.
Il aimait donc, ce pauvre chanoine; à cinquante ans, il aimait pour la première fois, et il aimait celle qui ne pouvait jamais répondre à son amour. Il ne le pressentait que trop, et voilà pourquoi il voulait se persuader à lui-même, en dépit de toute vraisemblance, que ce n'était pas de l'amour qu'il éprouvait, puisque ce n'était pas une femme qui le lui inspirait.
A cet égard il s'abusait complètement, et, dans toute la naïveté de son coeur, il prenait Consuelo pour un garçon. Lorsqu'il remplissait des fonctions canoniques à la cathédrale de Vienne, il avait vu nombre de beaux et jeunes enfants à la maîtrise; il avait entendu des voix claires, argentines et quasi femelles pour la pureté et la flexibilité; celle de Bertoni était plus pure et plus flexible mille fois. Mais c'était une voix italienne, pensait-il; et puis Bertoni était une nature d'exception, un de ces enfants précoces dont les facultés, le génie et l'aptitude sont des prodiges. Et tout fier, tout enthousiasmé d'avoir ce trésor sur le grand chemin, le chanoine rêvait déjà de le faire connaître au monde, de le lancer, d'aider à sa fortune et à sa gloire. Il s'abandonnait à tous les élans d'une affection paternelle et d'un orgueil bienveillant, et sa conscience ne devait pas s'en effrayer; car l'idée d'un amour vicieux et immonde, comme celui qu'on avait attribué à Gravina pour Métastase, le chanoine ne savait même pas ce que c'était. Il n'y pensait pas, il n'y croyait même pas, et cet ordre d'idées paraissait à son esprit chaste et droit une abominable et bizarre supposition des méchantes langues.
Personne n'eût cru à cette pureté enfantine dans l'imagination du chanoine, homme d'esprit un peu railleur, très-facétieux, plein de finesse et de pénétration en tout ce qui avait rapport à la vie sociale. Il y avait pourtant tout un monde d'idées, d'instincts et de sentiments qui lui était inconnu. Il s'était endormi dans la joie de son coeur, en faisant mille projets pour son jeune protégé, en se promettant pour lui-même de passer sa vie dans les plus saintes délices musicales, et en s'attendrissant à l'idée de cultiver, en les tempérant un peu, les vertus qui brillaient dans cette âme généreuse et ardente; mais réveillé à toutes les heures de la nuit par une émotion singulière, poursuivi par l'image de cet enfant merveilleux, tantôt inquiet et effrayé à l'idée de le voir se soustraire à sa tendresse déjà un peu jalouse, tantôt impatient d'être au lendemain pour lui réitérer sérieusement des offres, des promesses et des prières qu'il avait eu l'air d'écouter en riant, le chanoine, étonné de ce qui se passait en lui, se persuada mille choses autres que la vérité.
«J'étais donc destiné par la nature à avoir beaucoup d'enfants et à les aimer avec passion, se demandait-il avec une honnête simplicité, puisque la seule pensée d'en adopter un aujourd'hui me jette dans une pareille agitation? C'est pourtant la première fois de ma vie que ce sentiment-là se révèle à mon coeur, et voilà que dans un seul jour l'admiration m'attache à l'un, la sympathie à l'autre, la pitié à un troisième! Bertoni, Beppo, Angiolina! me voilà en famille tout d'un coup, moi qui plaignais les embarras des parents, et qui remerciais Dieu d'être obligé par état au repos de la solitude! Est-ce la quantité et l'excellence de la musique que j'ai entendue aujourd'hui qui me donne une exaltation d'idées si nouvelle?... C'est plutôt ce délicieux café à la vénitienne dont j'ai pris deux tasses au lieu d'une, par pure gourmandise!... J'ai eu la tête si bien montée tout le jour, que je n'ai presque pas pensé à mon volkameria, desséché pourtant par la faute de Pierre!
«Il mio cor si divide...»
Allons, voilà encore cette maudite phrase qui me revient! La peste soit de ma mémoire!... Que ferai-je pour dormir?... Quatre heures du matin, c'est inouï!... J'en ferai une maladie!»
Une idée lumineuse vint enfin au secours du bon chanoine; il se leva, prit son écritoire, et résolut de travailler à ce fameux livre entrepris depuis si longtemps, et non encore commencé. Il lui fallait consulter le Dictionnaire du droit canonique pour se remettre dans son sujet; il n'en eut pas lu deux pages que ses idées s'embrouillèrent, ses yeux s'appesantirent, le livre coula doucement de l'édredon sur le tapis, la bougie s'éteignit à un soupir de béatitude somnolente exhalé de la robuste poitrine du saint homme, et il dormit enfin du sommeil du juste jusqu'à dix heures du matin.
Hélas! que son réveil fut amer, lorsque, d'une main engourdie et nonchalante, il ouvrit le billet suivant, déposé par André sur son guéridon, avec sa tasse de chocolat!
«Nous partons, monsieur et révérend chanoine; un devoir impérieux nous appelait à Vienne, et nous avons craint de ne pouvoir résister à vos généreuses instances. Nous nous sauvons comme des ingrats: mais nous ne le sommes point, et jamais nous ne perdrons le souvenir de votre hospitalité envers nous, et de votre charité sublime pour l'enfant abandonné. Nous viendrons vous en remercier. Avant huit jours, vous nous reverrez; veuillez différer jusque là le baptême d'Angèle, et compter sur le dévouement respectueux et tendre de vos humbles protégés.»
«BERTONI, BEPPO.»
Le chanoine pâlit, soupira et agita sa sonnette.
«Ils sont partis? dit-il à André.
--Avant le jour, monsieur le chanoine.
--Et qu'ont-ils dit en partant? ont-ils déjeuné, au moins? ont-ils désigné le jour où ils reviendraient?
--Personne ne les a vus partir, monsieur le chanoine. Ils se sont en allés comme ils sont venus, par-dessus les murs. En m'éveillant j'ai trouvé leurs chambres désertes; le billet que vous tenez était sur leur table, et toutes les portes de la maison et de l'enclos fermées comme je les avais laissées hier soir. Ils n'ont pas emporté une épingle, ils n'ont pas touché à un fruit, les pauvres enfants!...
--Je le crois bien!» s'écria le chanoine, et ses yeux se remplirent de larmes.
Pour chasser sa mélancolie, André essaya de lui faire faire le menu de son dîner.
«Donne-moi ce que tu voudras, André!» répondit le chanoine d'une voix déchirante, et il retomba en gémissant sur son oreiller.
Le soir de ce jour-là, Consuelo et Joseph entrèrent dans Vienne à la faveur des ombres. Le brave perruquier Keller fut mis dans la confidence, les reçut à bras ouverts, et hébergea de son mieux la noble voyageuse. Consuelo fit mille amitiés à la fiancée de Joseph, tout en s'affligeant en secret de ne la trouver ni gracieuse ni belle. Le lendemain matin, Keller tressa les cheveux flottants de Consuelo; sa fille l'aida à reprendre les vêtements de son sexe, et lui servit de guide jusqu'à la maison qu'habitait le Porpora.
LXXXII
A la joie que Consuelo éprouva de serrer dans ses bras son maître et son bienfaiteur, succéda un pénible sentiment qu'elle eut peine à renfermer. Un an ne s'était pas écoulé depuis qu'elle avait quitté le Porpora, et cette année d'incertitudes, d'ennuis et de chagrins avait imprimé au front soucieux du maestro les traces profondes de la souffrance et de la vieillesse. Il avait pris cet embonpoint maladif où l'inaction et la langueur de l'âme font tomber les organisations affaissées. Son regard avait le feu qui l'animait encore naguère, et une certaine coloration bouffie de ses traits trahissait de funestes efforts tentés pour chercher dans le vin l'oubli de ses maux ou le retour de l'inspiration refroidie par l'âge et le découragement.
L'infortuné compositeur s'était flatté de retrouver à Vienne quelques nouvelles chances de succès et de fortune. Il avait été reçu avec une froide estime, et il trouvait ses rivaux, plus heureux, en possession de la faveur impériale et de l'engouement du public. Métastase avait écrit des drames et des oratorio pour Caldera, pour Predieri, pour Fuchs, pour Reüter et pour Hasse; Métastase, le poëte de la cour (_poeta cesareo_), l'écrivain à la mode, le _nouvel Albane_, le favori des muses et des dames, le charmant, le précieux, l'harmonieux, le coulant, le divin Métastase, en un mot, celui de tous les cuisiniers dramatiques dont les mets avaient le goût le plus agréable et la digestion la plus facile, n'avait rien écrit pour Porpora, et n'avait voulu lui rien promettre. Le maestro avait peut-être encore des idées; il avait au moins sa science, son admirable entente des voix, ses bonnes traditions napolitaines, son goût sévère, son large style, et ses fiers et mâles récitatifs dont la beauté grandiose n'a jamais été égalée. Mais il n'avait pas de public, et il demandait en vain un poëme. Il n'était ni flatteur ni intrigant; sa rude franchise lui faisait des ennemis, et sa mauvaise humeur rebutait tout le monde.
Il porta ce sentiment jusque dans l'accueil affectueux et paternel qu'il fit à Consuelo.
«Et pourquoi as-tu quitté si tôt la Bohême? lui dit-il après l'avoir embrassée avec émotion. Que viens-tu faire ici, malheureuse enfant? Il n'y a point ici d'oreilles pour t'écouter, ni de coeurs pour te comprendre; il n'y a point ici de place pour toi, ma fille. Ton vieux maître est tombé dans le mépris public, et, si tu veux réussir, tu feras bien d'imiter les autres en feignant de ne pas le connaître, ou de le mépriser, comme font tous ceux qui lui doivent leur talent, leur fortune et leur gloire.
--Hélas! vous doutez donc aussi de moi? lui dit Consuelo, dont les yeux se remplirent de larmes. Vous voulez renier mon affection et mon dévouement, et faire tomber sur moi le soupçon et le dédain que les autres ont mis dans votre âme! O mon maître! vous verrez que je ne mérite pas cet outrage. Vous le verrez! voilà tout ce que je puis-vous dire.»
Le Porpora fronça le sourcil, tourna le dos, fit quelques pas dans sa chambre, revint vers Consuelo, et voyant qu'elle pleurait, mais ne trouvant rien de doux et de tendre à lui dire, il lui prit son mouchoir des mains et le lui passa sur les yeux avec une rudesse paternelle, en lui disant:
«Allons, allons!»
Consuelo vit qu'il était pâle et qu'il étouffait de gros soupirs dans sa large poitrine; mais il contint son émotion, et tirant une chaise à côté d'elle:
«Allons, reprit-il, raconte-moi ton séjour en Bohême, et dis-moi pourquoi tu es revenue si brusquement? Parle donc, ajouta-t-il avec un peu d'impatience. Est-ce que tu n'as pas mille choses à me dire? Tu t'ennuyais là-bas? ou bien les Rudolstadt ont été mal pour toi? Oui, eux aussi sont capables de t'avoir blessée et tourmentée! Dieu sait que c'étaient les seules personnes de l'univers en qui j'avais encore foi: mais Dieu sait aussi que tous les hommes sont capables de tout ce qui est mal!
--Ne dites pas cela, mon ami, répondit Consuelo. Les Rudolstadt sont des anges, et je ne devrais parler d'eux qu'à genoux; mais j'ai dû les quitter, j'ai dû les fuir, et même sans les prévenir, sans leur dire adieu.
--Qu'est-ce à dire? Est-ce toi qui as quelque chose à te reprocher envers eux? Me faudrait-il rougir de toi, et me reprocher de t'avoir envoyée chez ces braves gens?
--Oh, non! non, Dieu merci, maître! Je n'ai rien à me reprocher, et vous n'avez point à rougir de moi.
--Alors, qu'est-ce donc?»
Consuelo, qui savait combien il fallait faire au Porpora les réponses courtes et promptes lorsqu'il donnait son attention à la connaissance d'un fait ou d'une idée, lui annonça, en peu de mots, que le comte Albert voulait l'épouser, et qu'elle n'avait pu se décider à lui rien promettre avant d'avoir consulté son père adoptif.
Le Porpora fit une grimace de colère et d'ironie.
«Le comte Albert! s'écria-t-il, l'héritier des Rudolstadt, le descendant des rois de Bohême, le seigneur de Riesenburg! il a voulu t'épouser, toi, petite Égyptienne? toi, la laideron de la Scuola, la fille sans père, la comédienne sans argent et sans engagement? toi, qui as demandé l'aumône, pieds nus, dans les carrefours de Venise?
--Moi! votre élève! moi, votre fille adoptive! oui, moi, la Porporina! répondit Consuelo avec un orgueil tranquille et doux.
--Belle illustration et brillante condition! En effet, reprit le maestro avec amertume, j'avais oublié celles-là dans la nomenclature. La dernière et l'unique élève d'un maître sans école, l'héritière future de ses guenilles et de sa honte, la continuatrice d'un nom qui est déjà effacé de la mémoire des hommes! il y a de quoi se vanter, et voilà de quoi rendre fous les fils des plus illustres familles!
--Apparemment, maître, dit Consuelo avec un sourire mélancolique et caressant, que nous ne sommes pas encore tombés si bas dans l'estime des hommes de bien qu'il vous plaît de le croire; car il est certain que le comte veut m'épouser, et que je viens ici vous demander votre agrément pour y consentir, ou votre protection pour m'en défendre.