Chapter 6
«Parbleu! dit-elle tout d'un coup à Consuelo, qu'elle ne reconnaissait pas du tout, ne l'ayant jamais vue que de loin ou sur la scène dans des costumes bien différents de celui qu'elle portait en cet instant, voilà une belle aventure, et bien des gens ne voudront pas me croire quand je leur dirai que je suis accouchée dans un cabaret avec un médecin de ton espèce; car tu m'as l'air d'un petit zingaro, toi, avec ta mine brune et ton grand œil noir. Qui es-tu? d'où sors-tu? comment te trouves-tu ici, et pourquoi me sers-tu? Ah! tiens, ne me le dis pas, je ne pourrais pas t'entendre, je souffre trop. Ah! _misera, me!_ Pourvu que je ne meure pas! Oh non! je ne mourrai pas! je ne veux pas mourir! Zingaro, tu ne m'abandonnes pas? reste là, reste là, ne me laisse pas mourir, entends-tu bien?»
Et les cris recommençaient, entrecoupés de nouveaux blasphèmes.
«Maudit enfant! disait-elle, je voudrais t'arracher de mon flanc, et te jeter loin de moi!
--Oh! ne dites pas cela! s'écria Consuelo glacée d'épouvante; vous allez être mère, vous allez être heureuse de voir votre enfant, vous ne regretterez pas d'avoir souffert!
--Moi? dit la Corilla avec un sang-froid cynique, tu crois que j'aimerai cet enfant-là! Ah! que tu te trompes! Le beau plaisir que d'être mère, comme si je ne savais pas ce qui en est! Souffrir pour accoucher, travailler pour nourrir ces malheureux que leurs pères renient, les voir souffrir eux-mêmes, ne savoir qu'en faire, souffrir pour les abandonner... car, après tout, on les aime... mais je n'aimerai pas celui-là. Oh! je jure Dieu que je ne l'aimerai pas! que je le haïrai comme je hais son père!...»
Et Corilla, dont l'air froid et amer cachait un délire croissant, s'écria dans un de ces mouvements exaspérés qu'une souffrance atroce inspire aux femmes:
«Ah! maudit! trois fois maudit soit le père de cet enfant-là!»
Des cris inarticulés la suffoquèrent, elle mit en pièces le fichu qui cachait son robuste sein pantelant de douleur et de rage; et, saisissant le bras de Consuelo sur lequel elle imprima ses ongles crispés par la torture, elle s'écria en rugissant:
«Maudit! maudit! maudit soit le vil, l'infâme Anzoleto!»
La Sofia rentra en cet instant, et un quart d'heure après, ayant réussi à délivrer sa maîtresse, elle jeta sur les genoux de Consuelo le premier oripeau qu'elle arracha au hasard d'une malle ouverte à la hâte. C'était un manteau de théâtre, en salin fané, bordé de franges de clinquant. Ce fut dans ce lange improvisé que la noble et pure fiancée d'Albert reçut et enveloppa l'enfant d'Anzoleto et de Corilla.
«Allons, Madame, consolez-vous, dit la pauvre soubrette avec un accent de bonté simple et sincère: vous êtes heureusement accouchée, et vous avez une belle petite fille.
--Fille ou garçon, je ne souffre plus, répondit la Corilla en se relevant sur son coude, sans regarder son enfant; donne-moi un grand verre de vin.»
Joseph venait d'en apporter du prieuré, et du meilleur. Le chanoine s'était exécuté généreusement, et bientôt la malade eut à discrétion tout ce que son état réclamait. Corilla souleva d'une main ferme le gobelet d'argent qu'on lui présentait, et le vida avec l'aplomb d'une vivandière; puis, se jetant sur les bons coussins du chanoine, elle s'y endormit aussitôt avec la profonde insouciance que donnent un corps de fer et une âme de glace. Pendant son sommeil, l'enfant fut convenablement emmailloté, et Consuelo alla chercher dans la prairie voisine une brebis qui lui servit de première nourrice. Lorsque la mère s'éveilla, elle se fit soulever par la Sofia; et, ayant encore avalé un verre de vin, elle se recueillit un instant; Consuelo; tenant l'enfant dans ses bras, attendait le réveil de la tendresse maternelle: Corilla avait bien autre chose en tête. Elle posa sa voix en _ut_ majeur, et fit gravement une gamme de deux octaves. Alors elle frappa ses mains l'une dans l'autre, en s'écriant:
«_Brava_, Corilla! tu n'as rien perdu de ta voix, et tu peux faire des enfants tant qu'il te plaira!»
Puis elle éclata de rire, embrassa la Sofia, et lui mit au doigt un diamant qu'elle avait au sien, en lui disant:
«C'est pour te consoler des injures que je t'ai dites. Où est mon petit singe? Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle en regardant son enfant, il est blond, il lui ressemble! Tant pis pour lui! malheur à lui; ne défaites pas tant de malles, Sofia! à quoi songez-vous! croyez-vous que je veuille rester ici? Allons donc! vous êtes sotte, et vous ne savez pas encore ce que c'est que la vie. Demain, je compte bien me remettre en route. Ah! zingaro, tu portes les enfants comme une vraie femme. Combien veux-tu pour tes soins et pour ta peine? Sais-tu, Sofia, que jamais je n'ai été mieux soignée et mieux servie? Tu es donc de Venise, mon petit ami? m'as-tu entendue chanter?»
Consuelo ne répondit rien à ces questions, dont on n'eût pas écouté la réponse. La Corilla lui faisait horreur. Elle remit l'enfant à la servante du cabaret, qui venait de rentrer et qui paraissait une bonne créature; puis elle appela Joseph et retourna avec lui au prieuré.
«Je ne m'étais pas engagé, lui dit, chemin faisant, son compagnon, à vous ramener au chanoine. Il paraissait honteux de sa conduite, quoiqu'il affectât beaucoup de grâce et d'enjouement; malgré son égoïsme, ce n'est pas un méchant homme. Il s'est montré vraiment heureux d'envoyer à la Corilla tout ce qui pouvait lui être utile.
--Il y a des âmes si dures et si affreuses, répondit Consuelo, que les âmes faibles doivent faire plus de pitié que d'horreur. Je veux réparer mon emportement envers ce pauvre chanoine; et puisque la Corilla n'est pas morte, puisque, comme on dit, la mère et l'enfant se portent bien, puisque notre chanoine y a contribué autant qu'il l'a pu, sans compromettre la possession de son cher bénéfice, je veux le remercier. D'ailleurs, j'ai mes raisons pour rester au prieuré jusqu'au départ de la Corilla. Je te les dirai demain.»
La Brigide était allée visiter une ferme voisine, et Consuelo, qui s'attendait à affronter ce cerbère, eut le plaisir d'être reçue par le doucereux et prévenant André.
«Eh! arrivez donc, mes petits amis, s'écria-t-il en leur ouvrant la marche vers les appartements du maître; M. le chanoine est d'une mélancolie affreuse. Il n'a presque rien mangé à son déjeuner, et il a interrompu trois fois sa sieste. Il a eu deux grands chagrins aujourd'hui; il a perdu son plus beau volkameria et l'espérance d'entendre de la musique. Heureusement vous voilà de retour, et une de ses peines sera adoucie.
--Se moque-t-il de son maître ou de nous? dit Consuelo à Joseph.
--L'un et l'autre, répondit Haydn. Pourvu que le chanoine ne nous boude pas, nous allons nous amuser.»
Loin de bouder, le chanoine les reçut à bras ouverts, les força de déjeuner, et ensuite se mit au piano avec eux. Consuelo lui fit comprendre et admirer les préludes admirables du grand Bach, et, pour achever de le mettre de bonne humeur, elle lui chanta les plus beaux airs de son répertoire, sans chercher à déguiser sa voix, et sans trop s'inquiéter de lui laisser deviner son sexe et son âge. Le chanoine était déterminé à ne rien deviner et à jouir avec délices de ce qu'il entendait. Il était véritablement amateur passionné de musique, et ses transports eurent une sincérité et une effusion dont Consuelo ne put se défendre d'être touchée.
«Ah! cher enfant, noble enfant, heureux enfant, s'écriait le bonhomme les larmes aux yeux, tu fais de ce jour le plus beau de ma vie. Mais que deviendrai-je désormais? Non, je ne pourrai supporter la perte d'une telle jouissance, et l'ennui me consumera; je ne pourrai plus faire de musique; j'aurai l'âme remplie d'un idéal que tout me fera regretter! Je n'aimerai plus rien, pas même mes fleurs.
--Et vous aurez grand tort, monsieur le chanoine, répondit Consuelo; car vos fleurs chantent mieux que moi.
--Que dis-tu? mes fleurs chantent? Je ne les ai jamais entendues.
--C'est que vous ne les avez jamais écoutées, Moi, je les ai entendues ce matin, j'ai surpris leurs mystères, et j'ai compris leur mélodie.
--Tu es un étrange enfant, un enfant de génie! s'écria le chanoine en caressant la tête brune de Consuelo avec une chasteté paternelle; tu portes la livrée de la misère, et tu devrais être porté en triomphe. Mais qui es-tu, dis-moi, où as-tu appris ce que tu sais?
--Le hasard, la nature, monsieur le chanoine!
--Ah! tu me trompes, dit malignement le chanoine, qui avait toujours le mot pour rire; tu es quelque fils de Caffarelli ou de Farinello! Mais, écoutez, mes enfants, ajouta-t-il d'un air sérieux et animé: je ne veux plus que vous me quittiez. Je me charge de vous; restez avec moi. J'ai de la fortune, je vous en donnerai. Je serai pour vous ce que Gravina a été pour Metastasio. Ce sera mon bonheur, ma gloire. Attachez-vous à moi; il ne s'agira que d'entrer dans les ordres mineurs. Je vous ferai avoir quelques jolis bénéfices, et après ma mort vous trouverez quelques bonnes petites économies que je ne prétends pas laisser à cette harpie de Brigide.»
Comme le chanoine disait cela, Brigide entra brusquement et entendit ses dernières paroles.
«Et moi, s'écria-t-elle d'une voix glapissante et avec des larmes de rage, je ne prétends pas vous servir davantage. C'est assez longtemps sacrifier ma jeunesse et ma réputation à un maître ingrat.
--Ta réputation? ta jeunesse? interrompit moqueusement le chanoine sans se déconcerter. Eh! tu te flattes, ma pauvre vieille; ce qu'il te plaît d'appeler l'une protège l'autre.
--Oui, oui, raillez, répliqua-t-elle; mais préparez-vous à ne plus me revoir. Je quitte de ce pas une maison où je ne puis établir aucun ordre et aucune décence. Je voulais vous empêcher de faire des folies, de gaspiller votre bien, de dégrader votre rang; mais je vois que c'était en vain. Votre caractère, faible et votre mauvaise étoile vous poussent à votre perte, et les premiers saltimbanques qui vous tombent sous la main vous tournent si bien la tête, que vous êtes tout prêt à vous laisser dévaliser par eux. Allons, allons, il y a longtemps que le chanoine Herbert me demande à son service et m'offre de plus beaux avantages que ceux que vous me faites. Je suis lasse de tout ce que je vois ici. Faites-moi mon compte. Je ne passerai pas la nuit sous votre toit.
--En sommes-nous là? dit le chanoine avec calme. Eh bien, Brigide, tu me fais grand plaisir, et puisses-tu ne pas te raviser. Je n'ai jamais chassé personne, et je crois que j'aurais le diable à mon service que je ne le mettrais pas dehors, tant je suis débonnaire; mais si le diable me quittait, je lui souhaiterais un bon voyage et chanterais un _Magnificat_ à son départ. Va faire ton paquet, Brigide; et quant à tes comptes, fais-les toi-même, mon enfant. Tout ce que tu voudras, tout ce que je possède, si tu veux, pourvu que tu t'en ailles bien vite.
--Eh! monsieur le chanoine, dit Haydn tout ému de cette scène domestique, vous regretterez une vieille servante qui vous paraît fort attachée...
--Elle est attachée à mon bénéfice, répondit le chanoine, et moi, je ne regretterai que son café.
--Vous vous habituerez à vous passer de bon café, monsieur le chanoine, dit l'austère Consuelo avec fermeté, et vous ferez bien. Tais-toi, Joseph, et ne parle pas pour elle. Je veux le dire devant elle, moi, parce que c'est la vérité. Elle est méchante et elle est nuisible à son maître. Il est bon, lui; la nature l'a fait noble et généreux. Mais cette fille le rend égoïste. Elle refoule les bons mouvements de son âme; et s'il la garde, il deviendra dur et inhumain comme elle. Pardonnez-moi, monsieur le chanoine, si je vous parle ainsi. Vous m'avez fait tant chanter, et vous m'avez tant poussé à l'exaltation en manifestant la vôtre, que je suis peut-être un peu hors de moi. Si j'éprouve une sorte d'ivresse, c'est votre faute; mais soyez sûr que la vérité parle dans ces ivresses-là, parce qu'elles sont nobles et développent en nous ce que nous avons de meilleur. Elles nous mettent le coeur sur les lèvres, et c'est mon coeur qui vous parle en ce moment. Quand je serai calme, je serai plus respectueux et non plus sincère. Croyez-moi, je ne veux pas de votre fortune, je n'en ai aucune envie, aucun besoin. Quand je voudrai, j'en aurai plus que vous, et la vie d'artiste est vouée à tant de hasards, que vous me survivrez peut-être. Ce sera peut-être à moi de vous inscrire sur mon testament, en reconnaissance de ce que vous avez voulu faire le vôtre en ma faveur. Demain nous partons pour ne vous revoir peut-être jamais; mais nous partirons le coeur plein de joie, de respect, d'estime et de reconnaissance pour vous si vous renvoyez madame Brigide, à qui je demande bien pardon de ma façon de penser.»
Consuelo parlait avec tant de feu, et la franchise de son caractère se peignait si vivement dans tous ses traits, que le chanoine en fut frappé comme d'un éclair.
«Va-t'en, Brigide, dit-il à sa gouvernante d'un air digne et ferme. La vérité parle par la bouche des enfants, et cet enfant-là a quelque chose de grand dans l'esprit. Va-t'en, car tu m'as fait faire ce matin une mauvaise action, et tu m'en ferais faire d'autres, parce que je suis faible et parfois craintif. Va-t'en, parce que tu me rends malheureux, et que cela ne peut pas te faire faire ton salut; va-t'en, ajouta-t-il en souriant, parce que tu commences à brûler trop ton café et à tourner toutes les crèmes où tu mets le nez.»
Ce dernier reproche fut plus sensible à Brigide que tous les autres, et Son orgueil, blessé à l'endroit le plus irritable, lui ferma la bouche complètement. Elle se redressa, jeta sur le chanoine un regard de pitié, presque de mépris, et sortit d'un air théâtral. Deux heures après, cette reine dépossédée quittait le prieuré, après l'avoir un peu mis au pillage. Le chanoine ne voulut pas s'en apercevoir, et à l'air de béatitude qui se Répandit sur son visage, Haydn reconnut que Consuelo lui avait rendu un véritable service. A dîner, cette dernière, pour l'empêcher d'éprouver le moindre regret, lui fit du café à la manière de Venise, qui est bien la première manière du monde. André se mit aussitôt à l'étude sous sa direction, et le chanoine déclara qu'il n'avait dégusté meilleur café de sa vie. On fit encore de la musique le soir, après avoir envoyé demander des nouvelles de la Corilla, qui était déjà assise, leur dit-on, sur le fauteuil que le chanoine lui avait envoyé. On se promena au clair de la lune dans le jardin, par une soirée magnifique. Le chanoine, appuyé sur le bras de Consuelo, ne cessait de la supplier d'entrer dans les ordres mineurs et de s'attacher à lui comme fils adoptif.
«Prenez garde, lui dit Joseph lorsqu'ils rentrèrent dans leurs chambres; ce bon chanoine s'éprend de vous un peu trop sérieusement.
--Rien ne doit inquiéter en voyage, lui répondit-elle. Je ne serai pas plus abbé que je n'ai été trompette. M. Mayer, le comte Hoditz et le chanoine ont tous compté sans le lendemain.»
LXXX.
Cependant Consuelo souhaita le bonsoir à Joseph, et se retira dans sa chambre sans lui avoir donné, comme il s'y attendait, le signal du départ pour le retour de l'aube. Elle avait ses raisons pour ne pas se hâter, et Joseph attendit qu'elle les lui confiât, enchanté de passer quelques heures de plus avec elle dans cette jolie maison, tout en menant cette bonne vie de chanoine qui ne lui déplaisait pas. Consuelo se permit de dormir la grasse matinée, et de ne paraître qu'au second déjeuner du chanoine. Celui-ci avait l'habitude de se lever de bonne heure, de prendre un repas léger et friand, de se promener dans ses jardins et dans ses serres pour examiner ses plantes, un bréviaire à la main; et d'aller faire un second somme en attendant le déjeuner à la fourchette.
«Notre voisine la voyageuse se porte bien, dit-il à ses jeunes hôtes dès qu'il les vit paraître. J'ai envoyé André lui faire son déjeuner. Elle a exprimé beaucoup de reconnaissance pour nos attentions, et, comme elle se dispose à partir aujourd'hui pour Vienne, contre toute prudence, je l'avoue, elle vous fait prier d'aller la voir, afin de vous récompenser du zèle charitable que vous lui avez montré. Ainsi, mes enfants, déjeunez vite; et rendez-vous auprès d'elle; sans doute elle vous destine quelque joli présent.
--Nous déjeunerons aussi lentement qu'il vous plaira, monsieur le chanoine, répondit Consuelo, et nous n'irons pas voir la malade; elle n'a plus besoin de nous, et nous n'aurons jamais besoin de ses présents.
--Singulier enfant! dit le chanoine émerveillé. Ton désintéressement romanesque, ta générosité enthousiaste, me gagnent le coeur à tel point, que jamais, je le sens, je ne pourrai consentir à me séparer de toi...»
Consuelo sourit, et l'on se mit à table. Le repas fut exquis et dura bien deux heures; mais le dessert fut autre que le chanoine ne s'y attendait.
«Monsieur le révérend, dit André en paraissant à la porte, voici la mère Berthe, la femme du cabaret voisin, qui vous apporte une grande corbeille de la part de l'accouchée.
--C'est l'argenterie que je lui ai prêtée, répondit le chanoine. André, recevez-la, c'est votre affaire. Elle part donc décidément cette dame?
--Monsieur le révérend, elle est partie.
--Déjà! c'est une folle! Elle veut se tuer cette diablesse-là!
--Non, monsieur le chanoine, dit Consuelo, elle ne veut pas se tuer, et elle ne se tuera pas.
--Eh bien, André, que faites-vous là d'un air cérémonieux? dit le chanoine à son valet.
--Monsieur le révérend, c'est que la mère Berthe refuse de me remettre la corbeille; elle dit qu'elle ne la remettra qu'à vous, et qu'elle a quelque chose à vous dire.
--Allons, c'est un scrupule ou une affectation de dépositaire. Fais-la entrer, finissons-en.»
La vieille femme fut introduite, et, après avoir fait de grandes révérences, elle déposa sur la table une grande corbeille couverte d'un voile. Consuelo y porta une main empressée, tandis que le chanoine tournait la tête vers Berthe; et ayant un peu écarté le voile, elle le referma en disant tout bas à Joseph:
«Voilà ce que j'attendais, voilà pourquoi je suis restée. Oh! oui, j'en étais sûre: Corilla devait agir ainsi.»
Joseph, qui n'avait pas eu le temps d'apercevoir le contenu de la corbeille, regardait sa compagne d'un air étonné.
«Eh bien, mère Berthe, dit le chanoine, vous me rapportez les objets que j'ai prêtés à votre hôtesse? C'est bon, c'est bon. Je n'en étais pas en peine, et je n'ai pas besoin d'y regarder pour être sûr qu'il n'y manque rien.»
--Monsieur le révérend, répondit la vieille, ma servante a tout apporté; j'ai tout remis à _vos officiers_. Il n'y manque rien en effet, et je suis bien tranquille là-dessus. Mais cette corbeille, on m'a fait jurer de ne la remettre qu'à vous, et ce qu'elle contient, vous le savez aussi bien que moi.
--Je veux être pendu si je le sais, dit le chanoine en avançant la main négligemment vers la corbeille.»
Mais sa main resta comme frappée de catalepsie, et sa bouche demeura entr'ouverte de surprise, lorsque, le voile s'étant agité et entr'ouvert comme de lui-même, une petite main d'enfant, rose et mignonne, apparut en faisant le mouvement vague de chercher à saisir le doigt du chanoine.
«Oui, monsieur le révérend, reprit la vieille femme avec un sourire de satisfaction confiante; le voilà sain et sauf, bien gentil, bien éveillé, et ayant bonne envie de vivre.
Le chanoine stupéfait avait perdu la parole; la vieille continua:
«Dame! Votre Révérence l'avait demandé à sa mère pour l'élever et l'adopter! La pauvre dame a eu un peu de peine à s'y décider; mais enfin nous lui avons dit que son enfant ne pouvait pas être en de meilleures mains, et elle l'a recommandé à la Providence en nous le remettant pour vous l'apporter: «Dites bien à ce digne chanoine, à ce saint homme, s'est-elle exclamée en montant dans sa voiture, que je n'abuserai pas longtemps de son zèle charitable. Bientôt je reviendrai chercher ma fille et payer les dépenses qu'il aura faites pour elle. Puisqu'il veut absolument se charger de lui trouver une bonne nourrice, remettez-lui pour moi cette bourse, que je le prie de partager entre cette nourrice et le petit musicien qui m'a si bien soignée hier, s'il est encore chez lui.» Quant à moi, elle m'a bien payée, monsieur le révérend, et je ne demande rien, je suis fort contente.
--Ah! vous êtes contente! s'écria le chanoine d'un ton tragi-comique. Eh bien, j'en suis fort aise! Mais veuillez remporter cette bourse et ce marmot. Dépensez l'argent, élevez l'enfant, ceci ne me regarde en aucune façon.
--Élever l'enfant, moi? Oh! que nenni, monsieur le révérend! je suis trop vieille pour me charger d'un nouveau-né. Cela crie toute la nuit, et mon pauvre homme, bien qu'il soit sourd, ne s'arrangerait pas d'une pareille société.
--Et moi donc! il faut que je m'en arrange? Grand merci! Ah'! vous comptiez là-dessus?
--Puisque Votre Révérence l'a demandé à sa mère!
--Moi! je l'ai demandé? où diantre avez-vous pris cela?
--Mais puisque Votre Révérence a écrit ce matin...
--Moi, j'ai écrit? où est ma lettre, s'il vous-plaît! qu'on me présente ma lettre!
--Ah! dame, je ne l'ai pas vue, votre lettre, et d'ailleurs personne ne sait lire chez nous; mais M. André est venu saluer l'accouchée de la part de Votre Révérence, et elle nous a dit qu'il lui avait remis une lettre. Nous l'avons cru, nous, bonnes gens! qui est-ce qui ne l'eût pas cru?
--C'est un mensonge abominable! c'est un tour de bohémienne! s'écria le chanoine, et vous êtes les compères de cette sorcière-là. Allons, allons, emportez-moi le marmot, rendez-le à sa mère, gardez-le, arrangez-vous comme il vous plaira, je m'en lave les mains. Si c'est de l'argent que vous voulez me tirer, je consens à vous en donner. Je ne refuse jamais l'aumône, même aux intrigants et aux escrocs, c'est la seule manière de s'en débarrasser; mais prendre un enfant dans ma maison, merci de moi! allez tous au diable!
--Ah! Pour ce qui est de cela, repartit la vieille femme d'un ton fort décidé, je ne le ferai point, n'en déplaise à Votre Révérence. Je n'ai pas consenti à me charger de l'enfant pour mon compte. Je sais comment finissent toutes ces histoires-là. On vous donne pour commencer un peu d'or qui brille, on vous promet monts et merveilles; et puis vous n'entendez plus parler de rien; l'enfant vous reste. Ça n'est jamais fort, ces enfants-là; c'est fainéant et orgueilleux de nature. On ne sait qu'en faire. Si ce sont des garçons, ça tourne au brigandage; si ce sont des filles, ça tourne encore plus mal! Ah!, par ma foi, non! ni moi, ni mon vieux, ne voulons de l'enfant. On nous a dit que Votre Révérence le demandait; nous l'avons cru, le voilà. Voilà l'argent, et nous sommes quittes. Quant à être compères, nous ne connaissons pas ces tours-là, et, j'en demande pardon à Votre Révérence; elle veut rire quand elle nous accuse de lui en imposer. Je suis bien la servante de Votre Révérence, et je m'en retourne à la maison. Nous avons des pèlerins qui s'en reviennent du _voeu_ et qui ont pardieu grand soif!
La vieille salua à plusieurs reprises en s'en allant; puis revenant sur ses pas:
«J'allais oublier, dit-elle; l'enfant doit s'appeler Angèle, en italien. Ah! par ma foi, je ne me souviens plus comment elles m'ont dit cela.
--Angiolina, Anzoleta? dit Consuelo.
--C'est cela, précisément, dit la vieille; et saluant encore le chanoine, elle se retira tranquillement.
--Eh bien, comment trouvez-vous le tour! dit le chanoine stupéfait en se retournant vers ses hôtes.
--Je le trouve digne de celle qui l'a imaginé, répondit Consuelo en ôtant de la corbeille l'enfant qui commençait à s'impatienter, et en lui faisant avaler doucement quelques cuillerées d'un reste de lait du déjeuner qui était encore chaud, dans la tasse japonaise du chanoine.
--Cette Corilla est donc un démon? reprit le chanoine; vous la connaissiez?
--Seulement de réputation; mais maintenant je la connais parfaitement, et vous aussi, monsieur le chanoine.