Consuelo, Tome 3 (1861)

Chapter 4

Chapter 43,833 wordsPublic domain

«Cette demeure est calme et mélancolique, répondit Consuelo; mais elle ne m'inspire pas autant de sympathie que le jardin. Les plantes sont faites pour végéter sur place, et les hommes pour se mouvoir et se fréquenter. Si j'étais fleur, je voudrais pousser dans ce parterre, on y est bien; mais étant femme, je ne voudrais pas vivre dans une cellule, et m'enfermer dans une masse de pierres. Voudrais-tu donc être moine, Beppo?

--Non pas, Dieu m'en garde! mais j'aimerais à travailler sans souci de mon logis et de ma table. Je voudrais mener une vie paisible, retirée, un peu aisée, n'avoir pas les préoccupations de la misère; enfin j'aimerais à végéter dans un état de régularité passive, dans une sorte de dépendance même, pourvu que mon intelligence fût libre, et que je n'eusse d'autre soin, d'autre devoir, d'autre souci que de faire de la musique.

--Eh bien, mon camarade, tu ferais de la musique tranquille, à force de la faire tranquillement.

--Eh! pourquoi serait-elle mauvaise? Quoi de plus beau que le calme! Les cieux sont calmes, la lune est calme, ces fleurs, dont vous chérissez l'attitude paisible...

--Leur immobilité ne me touche que parce qu'elle succède aux ondulations que la brise vient de leur imprimer. La pureté du ciel ne nous frappe que parce que nous l'avons vu maintes fois sillonné par l'orage. Enfin, la lune n'est jamais plus sublime que lorsqu'elle brille au milieu des sombres nuées qui se pressent autour d'elle. Est-ce que le repos sans la fatigue peut avoir de véritables douceurs? Ce n'est même plus le repos qu'un état d'immobilité permanente. C'est le néant, c'est la mort. Ah! si tu avais habité comme moi le château des Géants durant des mois entiers, tu saurais que la tranquillité n'est pas la vie!

--Mais qu'appelez-vous de la musique tranquille?

--De la musique trop correcte et trop froide. Prends garde d'en faire, si tu fuis la fatigue et les peines de ce monde.»

En parlant ainsi, ils s'étaient avancés jusqu'au pied des murs du prieuré. Une eau cristalline jaillissait d'un globe de marbre surmonté d'une croix dorée, et retombait, de cuvette en cuvette, jusque dans une grande conque de granit où frétillait une quantité de ces jolis petits poissons rouges dont s'amusent les enfants. Consuelo et Beppo, fort enfants eux-mêmes, se plaisaient sérieusement à leur jeter des grains de sable pour tromper leur gloutonnerie, et à suivre de l'œil leurs mouvements rapides, lorsqu'ils virent venir droit à eux une grande figure blanche qui portait une cruche, et qui, en s'approchant de la fontaine, ne ressemblait pas mal à une de ces _laveuses de nuit_, personnages fantastiques dont la tradition est répandue dans presque tous les pays superstitieux. La préoccupation ou l'indifférence qu'elle mit à remplir sa cruche, sans leur témoigner ni surprise ni frayeur, eut vraiment d'abord quelque chose de solennel et d'étrange. Mais bientôt, un grand cri qu'elle fît en laissant tomber son amphore au fond du bassin, leur prouva qu'il n'y avait rien de surnaturel dans sa personne. La bonne dame avait tout simplement la vue un peu troublée par les années, et, dès qu'elle les eut aperçus, elle fut prise d'une peur effroyable, et s'enfuit vers la maison en invoquant la vierge Marie et tous les saints.

«Qu'y a-t-il donc, dame Brigide? cria de l'intérieur une voix d'homme; auriez-vous rencontré quelque malin esprit?

--Deux diables, ou plutôt deux voleurs sont là debout tout auprès de la fontaine, répondit dame Brigide en rejoignant son interlocuteur, qui parut au seuil de la porte, et y resta incertain et incrédule pendant quelques instants.

--Ce sera encore une de vos paniques! Est-ce que des voleurs viendraient nous attaquer à cette heure-ci?

--Je vous jure par mon salut éternel qu'il y a là deux figures noires, immobiles comme des statues; ne les voyez-vous pas d'ici? Tenez! elles y sont encore, et ne bougent pas. Sainte Vierge! je vais me cacher dans la cave.

--Je vois en effet quelque chose, reprit l'homme en affectant de grossir sa voix. Je vais sonner le jardinier, et, avec ses deux garçons, nous aurons facilement raison de ces coquins-là, qui n'ont pu pénétrer que par-dessus les murs; car j'ai fermé moi-même toutes les portes.

--En attendant, tirons celle-ci sur nous, repartit la vieille dame, et nous sonnerons après la cloche d'alarme.»

La porte se referma, et nos deux enfants restèrent peu fixés sur le parti qu'ils avaient à prendre. Fuir, c'était confirmer l'opinion qu'on avait d'eux; rester, c'était s'exposer à une attaque un peu brusque. Comme ils se consultaient, ils virent un rayon de lumière percer le volet d'une fenêtre au premier étage. Le rayon s'agrandit, et un rideau de damas cramoisi, derrière lequel brillait doucement la clarté d'une lampe, fut soulevé lentement; une main, que la pleine lumière de la lune fit paraître blanche et potelée, se montra au bord du rideau, dont elle soutenait avec précaution les franges, tandis qu'un œil invisible interrogeait probablement les objets extérieurs.

«Chanter, dit Consuelo à son compagnon, voilà ce que nous avons à faire. Suis-moi, laisse-moi dire. Mais non, prends ton violon, et fais-moi une ritournelle quelconque, dans le premier ton venu.»

Joseph ayant obéi, Consuelo se mit à chanter à pleine voix, en improvisant musique et prose, une espèce de discours en allemand, rhythmé et coupé en récitatif:

«Nous sommes deux pauvres enfants de quinze ans, tout petits, et pas plus forts, pas plus méchants que les rossignols dont nous imitons les doux refrains.»

--Allons, Joseph, dit-elle tout bas, un accord pour soutenir le récitatif.» Puis elle reprit:

«Accablés de fatigue, et contristés par la morne solitude de la nuit, nous avons vu cette maison, qui de loin semblait déserte, et nous avons passé une jambe, et puis l'autre, par-dessus le mur.»

--Un accord en _la_ mineur, Joseph.

«Nous nous sommes trouvés dans un jardin enchanté, au milieu de fruits dignes de la terre promise: nous mourions de soif; nous mourions de faim. Cependant s'il manque une pomme d'api aux espaliers, si nous avons détaché un grain de raisin de la treille, qu'on nous chasse et qu'on nous humilie comme des malfaiteurs.»

--Une modulation pour revenir en _ut_ majeur, Joseph.»

«Et cependant, on nous soupçonne, on nous menace; et nous ne voulons pas nous sauver; nous ne cherchons pas à nous cacher, parce que nous n'avons fait aucun mal... si ce n'est d'entrer dans la maison du bon Dieu par-dessus les murs; mais quand il s'agit d'escalader le paradis, tous les chemins sont bons, et les plus courts sont les meilleurs.»

Consuelo termina son récitatif par un de ces jolis cantiques en latin vulgaire, que l'on nomme à Venise _latino di frate_, et que le peuple chante le soir devant les madones. Quand elle eut fini, les deux mains blanches, s'étant peu à peu montrées, l'applaudirent avec transport, et une voix qui ne lui semblait pas tout à fait étrangère à son oreille, cria de la fenêtre:

«Disciples des muses, soyez les bien venus! Entrez, entrez: l'hospitalité vous invite et vous attend.»

Les deux enfants s'approchèrent, et, un instant après, un domestique en livrée rouge et violet vint leur ouvrir courtoisement la porte.

«Je vous avais pris pour des filous, je vous en demande bien pardon, mes petits amis, leur dit-il en riant: c'est votre faute; que ne chantiez-vous plus tôt? Avec un passeport comme votre voix et votre violon, vous ne pouviez manquer d'être bien accueillis par mon maître. Venez donc; il paraît qu'il vous connaît déjà.»

En parlant ainsi, l'affable serviteur avait monté devant eux les douze marches d'un escalier fort doux, couvert d'un beau tapis de Turquie. Avant que Joseph eût eu le temps de lui demander le nom de son maître, il avait ouvert une porte battante qui retomba derrière eux sans faire aucun bruit; et après avoir traversé une antichambre confortable, il les introduisit dans la salle à manger, où le patron gracieux de cette heureuse demeure, assis en face d'un faisan rôti, entre deux flacons de vieux vin doré, commençait à digérer son premier service, tout en attaquant le second d'un air paterne et majestueux. Au retour de sa promenade du matin, il s'était fait accommoder par son valet de chambre pour se reposer le teint. Il était poudré et rasé de frais. Les boucles grisonnantes de son chef respectable s'arrondissaient moelleusement sous _un œil_ de poudre d'iris d'une odeur exquise; ses belles mains étaient posées sur ses genoux couverts d'une culotte de satin noir à boucles d'argent. Sa jambe bien faite et dont il était un peu vain, chaussée d'un bas violet bien tiré et bien transparent, reposait sur un coussin de velours, et sa noble corpulence enveloppée d'une excellente douillette de soie puce, ouatée et piquée, s'affaissait délicieusement dans un grand fauteuil de tapisserie où nulle part le coude ne risquait de rencontrer un angle, tant il était bien rembourré et arrondi de tous côtés. Assise auprès de la cheminée qui flambait et pétillait derrière le fauteuil du maître, dame Brigide, la gouvernante préparait le café avec un recueillement religieux; et un second valet, non moins propre dans sa tenue, et non moins bénin dans ses allures que le premier, debout auprès de la table, détachait délicatement l'aile de volaille que le saint homme attendait sans impatience comme sans inquiétude. Joseph et Consuelo firent de grandes révérences en reconnaissant dans leur hôte bienveillant M. le chanoine majeur et jubilaire du chapitre cathédrant de Saint-Etienne, celui devant lequel ils avaient chanté la messe le matin même.

LXXVII.

M. le chanoine était l'homme le plus commodément établi qu'il y eût au monde. Dès l'âge de sept ans, grâce aux protections royales qui ne lui avaient pas manqué, il avait été déclaré en âge de raison, conformément aux canons de l'Église, lesquels admettaient que si l'on n'a pas beaucoup de raison à cet âge, on est du moins capable d'en avoir virtuellement assez pour recueillir et consommer les fruits d'un bénéfice. En conséquence de cette décision le jeune tonsuré avait été investi du canonicat, bien qu'il fût bâtard d'un roi; toujours en vertu des canons de l'Église, qui acceptaient par présomption la légitimité d'un enfant présenté aux bénéfices et patronné par des souverains, bien que d'autre part les mêmes arrêts canoniques exigeassent que tout prétendant aux biens ecclésiastiques fût issu de bon et légitime mariage, à défaut de quoi on pouvait le déclarer _incapable_, voire _indigne_ et _infâme_ au besoin. Mais il est avec le ciel tant d'accommodements, que, dans de certaines circonstances, le droit canonique établissait qu'un enfant trouvé peut être regardé comme légitime, par la raison, d'ailleurs fort chrétienne, que dans les cas de parenté mystérieuse on doit supposer le bien plutôt que le mal. Le petit chanoine était donc entré en possession d'une superbe prébende, à titre de chanoine majeur; et arrivé vers sa cinquantième année, à une quarantaine d'années de services prétendus effectifs dans le chapitre, il était désormais reconnu chanoine jubilaire, c'est-à-dire chanoine en retraite, libre de résider où bon lui semblait, et de ne plus remplir aucune fonction capitulaire, tout en jouissant pleinement des avantages, revenus et priviléges de son canonicat. Il est vrai que le digne chanoine avait rendu de bien grands services au chapitre dès ses jeunes années. Il s'était fait déclarer _absent_, ce qui, aux termes du droit canonique, signifie une permission de résider loin du chapitre, en vertu de divers prétextes plus ou moins spécieux, sans perdre les fruits du bénéfice attaché à l'exercice effectif. Le cas de peste dans une résidence est un cas d'_absence_ admissible. Il y a aussi des raisons de santé délicate ou délabrée qui motivent l'_absence_. Mais le plus honorable et le plus assuré des droits d'absence était celui qui avait pour motif le cas d'études. On entreprenait et on annonçait un gros ouvrage sur les cas de conscience, sur les Pères de l'Église, sur les sacrements, ou, mieux encore, sur la constitution du chapitre auquel on appartenait, sur les principes de sa fondation, sur les avantages honorifiques et manuels qui s'y rattachaient, sur les prétentions qu'on pouvait faire valoir à l'encontre d'autres chapitres, sur un procès qu'on avait ou qu'on voulait avoir contre une communauté rivale à propos d'une terre, d'un droit de patronage, ou d'une maison bénéficiale; et ces sortes de subtilités chicanière et financières, étant beaucoup plus intéressantes pour les corps ecclésiastiques que les commentaires sur la doctrine et les éclaircissements sur le dogme, pour peu qu'un membre distingué du chapitre proposât de faire des recherches, de compulser des parchemins, de griffonner des mémoires de procédure, des réclamations, voire des libelles contre de riches adversaires, on lui accordait le lucratif et agréable droit de rentrer dans la vie privée et de manger son revenu soit en voyages, soit dans sa maison bénéficiale, au coin de son feu. Ainsi faisait notre chanoine.

Homme d'esprit, beau diseur, écrivain élégant, il avait promis, il se promettait, et il devait promettre toute sa vie de faire un livre sur les droits, immunités et privilèges de son chapitre. Entouré d'_in-quarto_ poudreux qu'il n'avait jamais ouverts, il n'avait pas fait le sien, il ne le faisait pas, il ne devait jamais le faire. Les deux secrétaires qu'il avait engagés aux frais du chapitre, étaient occupés à parfumer sa personne et à préparer son repas. On parlait beaucoup du fameux livre; on l'attendait, on bâtissait sur la puissance de ses arguments mille rêves de gloire, de vengeance et d'argent. Ce livre, qui n'existait pas, avait déjà fait à son auteur une réputation de persévérance, d'érudition et d'éloquence, dont il n'était pas pressé de fournir la preuve; non qu'il fût incapable de justifier l'opinion favorable de ses confrères, mais parce que la vie est courte, les repas longs; la toilette indispensable, et le _far niente_ délicieux. Et puis notre chanoine avait deux passions innocentes mais insatiables: il aimait l'horticulture et la musique. Avec tant d'affaires et d'occupations, où eût-il trouvé le temps de faire son livre? Enfin, il est si doux de parler d'un livre qu'on ne fait pas, et si désagréable au contraire d'entendre parler de celui qu'on a fait!

Le bénéfice de ce saint personnage consistait en une terre d'un bon rapport, annexée au prieuré sécularisé où il vivait huit à neuf mois de l'année, adonné à la culture de ses fleurs et à celle de son estomac. L'habitation était spacieuse et romantique. Il l'avait rendue confortable et même luxueuse. Abandonnant à une lente destruction le corps de logis qu'avaient habité les anciens moines, il entretenait avec soin et ornait avec goût la partie la plus favorable à ses habitudes de bien-être. De nouvelles distributions avaient fait de l'antique monastère un vrai petit château où il menait une vie de gentilhomme. C'était un excellent naturel d'homme d'église: tolérant, bel esprit au besoin, orthodoxe et disert avec ceux de son état, enjoué, anecdotique et facile avec ceux du monde, affable, cordial et généreux avec les artistes. Ses domestiques, participant à la bonne vie qu'il savait se faire, l'aidaient de tout leur pouvoir. Sa gouvernante était un peu tracassière, mais elle lui faisait de si bonnes confitures, et s'entendait si bien à conserver ses fruits, qu'il supportait sa méchante humeur, et soutenait l'orage avec calme, se disant qu'un homme doit savoir supporter les défauts d'autrui, mais qu'il ne peut se passer de beau dessert et de bon café.

Nos jeunes artistes furent accueillis par lui avec la plus gracieuse bonhomie.

«Vous êtes des enfants pleins d'esprit et d'invention, leur dit-il, et je vous aime de tout mon coeur. De plus, vous avez infiniment de talent; et il y a un de vous deux, je ne sais plus lequel, qui possède la voix la plus douce, la plus sympathique, la plus émouvante que j'aie entendue de ma vie. Cette voix-là est un prodige, un trésor; et j'étais tout triste, ce soir, de vous avoir vus partir si brusquement de chez le curé, en songeant que je ne vous retrouverais peut-être jamais, que je ne vous entendrais plus. Vrai! je ne n'avais pas d'appétit, j'étais sombre, préoccupé... Cette belle voix et cette belle musique ne me sortaient pas de l'âme et de l'oreille. Mais la Providence, qui me veut bien du bien, vous ramène vers moi, et peut-être aussi votre bon coeur, mes enfants; car vous aurez deviné que j'avais su vous comprendre et vous apprécier...

--Nous sommes forcés d'avouer, monsieur le chanoine, répondit Joseph, que le hasard seul nous a conduits ici, et que nous étions loin de compter sur cette bonne fortune.

--La bonne fortune est pour moi, reprit l'aimable chanoine; et vous allez me chanter... Mais non, ce serait trop d'égoïsme de ma part; vous êtes fatigués, à jeun peut-être... Vous allez souper d'abord, puis passer une bonne nuit dans ma maison, et demain nous ferons de la musique; oh! de la musique toute la journée! André, vous allez mener ces jeunes gens à l'office, et vous en aurez le plus grand soin... Mais non, qu'ils restent; mettez-leur deux couverts au bout de ma table, et qu'ils soupent avec moi.»

André obéit avec empressement, et même avec une sorte de satisfaction bienveillante. Mais dame Brigide montra des dispositions tout opposées; elle hocha la tête, haussa les épaules, et grommela entre ses dents:

«Voilà des gens bien propres pour manger sur votre nappe, et une singulière société pour un homme de votre rang!»

«Taisez-vous, Brigide, répondit le chanoine avec calme. Vous n'êtes jamais contente de rien ni de personne; et dès que voyez les autres prendre un petit plaisir, vous entrez en fureur.

--Vous ne savez quoi imaginer pour passer le temps, reprit-elle sans tenir compte des reproches qui lui étaient adressés. Avec des flatteries, des sornettes, des flonflons, on vous mènerait comme un petit enfant!

--Taisez-vous donc, dit le chanoine en élevant un peu le ton, mais sans perdre son sourire enjoué; vous avez la voix aigre comme une crécelle, et si vous continuez à gronder, vous allez perdre la tête et manquer mon café.

--Beau plaisir! et grand honneur, en vérité, dit la vieille, que de préparer le café à de pareils hôtes!

--Oh! il vous faut de hauts personnages à vous! Vous aimez la grandeur; vous voudriez ne traiter que des évêques, des princes et des chanoinesses à seize quartiers! Tout cela ne vaut pas pour moi un couplet de chanson bien dit.»

Consuelo écoutait avec étonnement ce personnage d'une apparence si noble se disputer avec sa bonne avec une sorte de plaisir enfantin; et, pendant tout le souper, elle s'émerveilla de la puérilité de ses préoccupations. A propos de tout, il disait une foule de riens pour passer le temps et pour se tenir en belle humeur. Il interpellait ses domestiques à chaque instant, tantôt discutant sérieusement la sauce d'un poisson, tantôt s'inquiétant de la confection d'un meuble, donnant des ordres contradictoires, interrogeant son monde sur les détails les plus oiseux de son ménage, réfléchissant sur ces misères avec une solennité digne de sujets sérieux, écoutant l'un, reprenant l'autre, tenant tête à dame Brigide qui le contredisait sur toutes choses, et ne manquant jamais de mettre quelque mot plaisant dans ses questions et dans ses réponses. On eût dit que, réduit par l'isolement et la nonchalance de sa vie à la société de ses domestiques, il cherchait à tenir son esprit en haleine, et à faciliter l'oeuvre de sa digestion par un exercice hygiénique de la pensée point trop grave et point trop léger.

Le souper fut exquis et d'une abondance inouïe. A l'entremets, le cuisinier fut appelé devant M. le chanoine, et affectueusement loué par lui pour la confection de certains plats, doucement réprimandé et doctement enseigné à propos de certains autres qui n'avaient pas atteint le dernier degré de perfection. Les deux voyageurs tombaient des nues, et se regardaient l'un l'autre, croyant faire un rêve facétieux, tant ces raffinements leur semblaient incompréhensibles.

«Allons! allons! ce n'est pas mal, dit le bon chanoine en congédiant l'artiste culinaire; je ferai quelque chose de toi, si tu as de la bonne volonté, et si tu continues à aimer ton devoir.»

Ne semblerait-il pas, pensa Consuelo, qu'il s'agit d'un enseignement paternel, ou d'une exhortation religieuse?

Au dessert, après que le chanoine eut donné aussi à la gouvernante sa part d'éloges et d'avertissements, il oublia enfin ces graves questions pour parler musique, et il se montra sous un meilleur jour à ses jeunes hôtes. Il avait une bonne instruction musicale, un fonds d'études solides, des idées justes et un goût éclairé. Il était assez bon organiste; et, s'étant mis au clavecin après le dîner, il leur fit entendre des fragments de plusieurs vieux maîtres allemands, qu'il jouait avec beaucoup de pureté et selon les bonnes traditions du temps passé. Cette audition ne fut pas sans intérêt pour Consuelo; et bientôt, ayant trouvé sur le clavecin un gros livre de cette ancienne musique, elle se mit à le feuilleter et à oublier la fatigue et l'heure qui s'avançait, pour demander au chanoine de lui jouer, avec sa bonne manière nette et large, plusieurs morceaux qui avaient frappé son esprit et ses yeux. Le chanoine trouva un plaisir extrême à être ainsi écouté. La musique qu'il connaissait n'étant plus guère de mode, il ne trouvait pas souvent d'amateurs selon son coeur. Il se prit donc d'une affection extraordinaire pour Consuelo particulièrement, Joseph, accablé de lassitude, s'étant assoupi sur un grand fauteuil perfidement délicieux.

«Vraiment! s'écria le chanoine dans un moment d'enthousiasme, tu es un enfant heureusement doué, et ton jugement précoce annonce un avenir extraordinaire. Voici la première fois de ma vie que je regrette le célibat que m'impose ma profession.»

Ce compliment fit rougir et trembler Consuelo, qui se crut reconnue Pour une femme; mais elle se remit bien vite, lorsque le chanoine ajouta naïvement:

«Oui, je regrette de n'avoir pas d'enfants, car le ciel m'eût peut-être donné un fils tel que toi, et c'eût été le bonheur de ma vie... quand même Brigide eût été la mère. Mais dis-moi, mon ami, que penses-tu de ce Sébastien Bach dont les compositions fanatisent les savants d'aujourd'hui? Crois-tu aussi que ce soit un génie prodigieux? J'ai là un gros livre De ses oeuvres que j'ai rassemblé et fait relier, parce qu'il faut avoir de tout... Et puis, c'est peut-être beau en effet... Mais c'est d'une difficulté extrême à lire, et je t'avoue que le premier essai m'ayant rebuté, j'ai eu la paresse de ne pas m'y remettre... D'ailleurs, j'ai si peu de temps à moi! Je ne fais de musique que dans de rares instants, dérobés à des soins plus sérieux... De ce que tu m'as vu très-occupé de la gouverne de mon petit ménage, il ne faut pas conclure que je sois un homme libre et heureux. Je suis esclave, au contraire, d'un travail énorme, effrayant, que je me suis imposé. Je fais un livre auquel je travaille depuis trente ans, et qu'un autre n'eût pas fait en soixante; un livre qui demande des études incroyables, des veilles, une patience à toute épreuve et les plus profondes réflexions. Aussi je pense que ce livre-là fera quelque bruit!

--Mais il est bientôt fini? demanda Consuelo.

--Pas encore, pas encore! répondit le chanoine désireux de se dissimuler à lui-même qu'il ne l'avait pas commencé. Nous disions donc que la musique de ce Bach est terriblement difficile, et que, quant à moi, elle me semble bizarre.

--Je pense cependant que si vous surmontiez votre répugnance, vous en viendriez à penser que c'est un génie qui embrasse, résume et vivifie toute la science du passé et du présent.