Chapter 31
Consuelo s'approcha de la chanoinesse pour lui baiser la main; mais cette main se retira d'elle avec une insurmontable aversion. La pauvre Wenceslawa voyait dans cette jeune fille le fléau et la destruction de son neveu. Elle avait eu horreur du projet de leur mariage dans les premiers temps, et s'y était opposée de tout son pouvoir; et puis, quand elle avait vu que, malgré l'absence, il était impossible d'y faire renoncer Albert, que sa santé, sa raison et sa vie en dépendaient, elle l'avait souhaité et hâté avec autant d'ardeur qu'elle y avait porté d'abord d'effroi et de répulsion. Le refus du Porpora, la passion exclusive qu'il n'avait pas craint d'attribuer à Consuelo pour le théâtre, enfin tous les officieux et funestes mensonges dont il avait rempli plusieurs lettres au comte Christian, sans jamais faire mention de celles que Consuelo avait écrites et qu'il avait supprimées, avaient causé au vieillard la plus vive douleur, à la chanoinesse la plus amère indignation. Elle avait pris Consuelo en haine et en mépris, lui pouvant pardonner, disait-elle, d'avoir égaré la raison d'Albert par ce fatal amour, mais ne pouvant l'absoudre de l'avoir impudemment trahi. Elle ignorait que le véritable meurtrier d'Albert était le Porpora. Consuelo, qui comprenait bien sa pensée, eût pu se justifier; mais elle aima mieux assumer sur elle tous les reproches, que d'accuser son maître et de lui faire perdre l'estime et l'affection de la famille. D'ailleurs, elle devinait de reste que si, la veille, Wenceslawa avait pu abjurer toutes ses répugnances et tous ses ressentiments par un effort d'amour maternel, elle devait les retrouver, maintenant que le sacrifice avait été inutilement accompli. Chaque regard de cette pauvre tante semblait lui dire: «Tu as fait périr notre enfant; tu n'as pas su lui rendre la vie; et maintenant, il ne nous reste que la honte de ton alliance.»
Cette muette déclaration de guerre hâta la résolution qu'elle avait déjà prise de consoler, autant que possible, la chanoinesse de ce dernier malheur.
«Puis-je implorer de Votre Seigneurie, lui dit-elle avec soumission, de me fixer l'heure d'un entretien particulier? Je dois partir demain avant le jour, et je ne puis m'éloigner d'ici sans vous faire connaître mes respectueuses intentions.
--Vos intentions! je les devine de reste, répondit la chanoinesse avec aigreur. Soyez tranquille, Mademoiselle; tout sera en règle, et les droits que la loi vous donne seront scrupuleusement respectés.
--Je vois qu'au contraire vous ne me comprenez nullement, Madame, reprit Consuelo; il me tarde donc beaucoup...
--Eh bien, puisqu'il faut que je boive encore ce calice, dit la chanoinesse en se levant, que ce soit donc tout de suite, pendant que je m'en sens encore le courage. Suivez-moi, Signora. Mon frère aîné paraît sommeiller en ce moment. M. Supperville, de qui j'ai obtenu encore une journée de soins pour lui, voudra bien me remplacer pour une demi-heure.»
Elle sonna, et fit demander le docteur; puis, se tournant vers le baron:
«Mon frère, lui dit-elle, vos soins sont inutiles, puisque Christian n'a pas encore recouvré le sentiment de ses infortunes. Peut-être cela n'arrivera-t-il point, heureusement pour lui, malheureusement pour nous! Peut-être cet accablement est-il le commencement de la mort. Je n'ai plus que vous au monde, mon frère; soignez votre santé, qui n'est que trop altérée par cette morne inaction où vous voilà tombé. Vous étiez habitué au grand air et à l'exercice: allez faire un tour de promenade, prenez un fusil: le veneur vous suivra avec ses chiens. Je sais bien que cela ne vous distraira pas de votre douleur; mais, au moins, vous en ressentirez un bien physique, j'en suis certaine. Faites-le pour moi, Frédéric: c'est l'ordre du médecin, c'est la prière de votre soeur; ne me refusez pas. C'est la plus grande consolation que vous puissiez me donner en ce moment, puisque la dernière espérance de ma triste vieillesse repose sur vous.»
Le baron hésita, et finit par céder. Ses domestiques l'emmenèrent, et il se laissa conduire dehors comme un enfant. Le docteur examina le comte Christian, qui ne donnait aucun signe de sensibilité, bien qu'il répondît à ses questions et parût reconnaître tout le monde d'un air de douceur et d'indifférence.
«La fièvre n'est pas très-forte, dit Supperville bas à la chanoinesse; si elle n'augmente pas ce soir, ce ne sera peut-être rien.»
Wenceslawa, un peu rassurée, lui confia la garde de son frère, et emmena Consuelo dans un vaste appartement, richement décoré à l'ancienne mode, où cette dernière n'était jamais entrée. Il y avait un grand lit de parade, dont les rideaux n'avaient pas été remués depuis plus de vingt ans. C'était celui où Wanda de Prachatitz, la mère du comte Albert, avait rendu le dernier soupir; et cette chambre était la sienne.
«C'est ici, dit la chanoinesse d'un air solennel, après avoir fermé la porte, que nous avons retrouvé Albert, il y a aujourd'hui trente-deux jours, après une disparition qui en avait duré quinze. Depuis ce moment-là, il n'y est plus entré; il n'a plus quitté le fauteuil où il est mort hier au soir.»
Les sèches paroles de ce bulletin nécrologique furent articulées d'un ton amer qui enfonça autant d'aiguilles dans le coeur de la pauvre Consuelo. La chanoinesse prit ensuite à sa ceinture son inséparable trousseau de clefs, marcha vers une grande crédence de chêne sculpté, et en ouvrit les deux battants. Consuelo y vit une montagne de joyaux ternis par le temps, d'une forme bizarre, antiques pour la plupart, et enrichis de diamants et de pierres précieuses d'un prix considérable.
«Voilà, lui dit la chanoinesse, les bijoux de famille que possédait ma belle-soeur, femme du comte Christian, avant son mariage; voici, plus loin, ceux de ma grand-mère, dont mes frères et moi lui avons fait présent; voici, enfin, ceux que son époux lui avait achetés. Tout ceci appartenait à son fils Albert, et vous appartient désormais, comme à sa veuve. Emportez-les, et ne craignez pas que personne ici vous dispute ces richesses, auxquelles nous ne tenons point, et dont nous n'avons plus que faire. Quant aux titres de propriété de l'héritage maternel de mon neveu, ils seront remis entre vos mains dans une heure. Tout est en règle, comme je vous l'ai dit, et quant à ceux de son héritage paternel, vous n'aurez peut-être pas, hélas, longtemps à les attendre. Telles étaient les dernières volontés d'Albert. Ma parole lui a semblé valoir un testament.
--Madame, répondit Consuelo en refermant la crédence avec un mouvement de dégoût, j'aurais déchiré le testament, et je vous prie de reprendre votre parole. Je n'ai pas plus besoin que vous de toutes ces richesses. Il me semble que ma vie serait à jamais souillée par leur possession. Si Albert me les a léguées, c'est sans doute avec la pensée que, conformément à ses sentiments et à ses habitudes, je les distribuerais aux pauvres. Je serais un mauvais dispensateur de ces nobles aumônes; je n'ai ni l'esprit d'administration ni la science nécessaire pour en faire une répartition vraiment utile. C'est à vous, Madame, qui joignez à ces qualités une âme chrétienne aussi généreuse que celle d'Albert, qu'il appartient de faire servir cette succession aux oeuvres de charité. Je vous cède tous mes droits, s'il est vrai que j'en aie, ce que j'ignore et veux toujours ignorer. Je ne réclame de votre bonté qu'une grâce: celle de ne jamais faire à ma fierté l'outrage de renouveler de pareilles offres.»
La chanoinesse changea de visage. Forcée à l'estime, mais ne pouvant se résoudre à l'admiration, elle essaya d'insister.
«Que voulez-vous donc faire? dit-elle en regardant fixement Consuelo; vous n'avez pas de fortune?
--Je vous demande pardon, Madame, je suis assez riche. J'ai des goûts simples et l'amour du travail.
--Ainsi, vous comptez reprendre... ce que vous appelez votre travail?
--J'y suis forcée, Madame, et par des raisons où ma conscience n'a point à balancer, malgré l'abattement où je me sens plongée.
--Et vous ne voulez pas soutenir autrement votre nouveau rang dans le monde?
--Quel rang, Madame?
--Celui qui convient à la veuve d'Albert.
--Je n'oublierai jamais, Madame, que je suis la veuve du noble Albert, et ma conduite sera digne de l'époux que j'ai perdu.
--Et cependant la comtesse de Rudolstadt va remonter sur les tréteaux!
--Il n'y a point d'autre comtesse de Rudolstadt que vous, madame la chanoinesse, et il n'y en aura jamais d'autre après vous, que la baronne Amélie, votre nièce.
--Est-ce par dérision que vous me parlez d'elle, Signora? s'écria la chanoinesse, sur qui le nom d'Amélie parût faire l'effet d'une brûlure.
--Pourquoi cette demande, Madame? reprit Consuelo avec un étonnement dont la candeur ne pouvait laisser de doute dans l'esprit de Wenceslawa; au nom du ciel, dites-moi pourquoi je n'ai pas vu ici la jeune baronne! Serait-elle morte aussi, mon Dieu?
--Non, dit la chanoinesse avec amertume. Plût au ciel qu'elle le fût! Ne parlons point d'elle, il n'en est pas question.
--Je suis forcée pourtant, Madame de vous rappeler ce à quoi je n'avais pas encore songé. C'est qu'elle est l'héritière unique et légitime des biens et des titres de votre famille. Voilà ce qui doit mettre votre conscience en repos sur le dépôt qu'Albert vous a confié, puisque les lois ne vous permettent pas d'en disposer en ma faveur.
--Rien ne peut vous ôter vos droits à un douaire et à un titre que la dernière volonté d'Albert ont mis à votre disposition.
--Rien ne peut donc m'empêcher d'y renoncer, et j'y renonce. Albert savait bien que je ne voulais être ni riche, ni comtesse.
--Mais le monde ne vous autorise pas à y renoncer.
--Le monde, Madame! eh bien, voilà justement ce dont je voulais vous parler. Le monde ne comprendrait pas l'affection d'Albert ni la condescendance de sa famille pour une pauvre fille comme moi. Il en ferait un reproche à sa mémoire et une tache à votre vie. Il m'en ferait à moi un ridicule et peut-être une honte; car, je le répète, le monde ne comprendrait rien à ce qui s'est passé ici entre nous. Le monde doit donc à jamais l'ignorer, Madame, comme vos domestiques l'ignorent; car mon maître et M. le docteur, seuls confidents, seuls témoins étrangers de ce mariage secret, ne l'ont pas encore divulgué et ne le divulgueront pas. Je vous réponds du premier, vous pouvez et vous devez vous assurer de la discrétion de l'autre. Vivez donc en repos sur ce point, Madame. Il ne tiendra qu'à vous d'emporter ce secret dans la tombe, et jamais, par mon fait, la baronne Amélie ne soupçonnera que j'ai l'honneur d'être sa cousine. Oubliez donc la dernière heure du comte Albert; c'est à moi de m'en souvenir pour le bénir et pour me taire. Vous avez assez de larmes à répandre sans que j'y ajoute le chagrin et la mortification de vous rappeler jamais mon existence, en tant que veuve de votre admirable enfant!
--Consuelo! ma fille! s'écria la chanoinesse en sanglotant, restez avec nous! Vous avez une grande âme et un grand esprit! Ne nous quittez plus.
--Ce serait le voeu de ce coeur qui vous est tout dévoué, répondit Consuelo en recevant ses caresses avec effusion; mais je ne le pourrais pas sans que notre secret fût trahi ou deviné, ce qui revient au même, et je sais que l'honneur de la famille vous est plus cher que la vie. Laissez-moi, en m'arrachant de vos bras sans retard et sans hésitation, vous rendre le seul service qui soit en mon pouvoir.»
Les larmes que versa la chanoinesse à la fin de cette scène la soulagèrent du poids affreux qui l'oppressait. C'étaient les premières qu'elle eût pu verser depuis la mort de son neveu. Elle accepta les sacrifices de Consuelo, et la confiance qu'elle accorda à ses résolutions prouva qu'elle appréciait enfin ce noble caractère. Elle la quitta pour aller en faire part au chapelain et pour s'entendre avec Supperville et le Porpora sur la nécessité de garder à jamais le silence.
CONCLUSION.
Consuelo, se voyant libre, passa la journée à parcourir le château, le jardin et les environs, afin de revoir tous les lieux qui lui rappelaient l'amour d'Albert. Elle se laissa même emporter par sa pieuse ferveur jusqu'au Schreckenstein, et s'assit sur la pierre, dans ce désert affreux qu'Albert avait rempli si longtemps de sa mortelle douleur. Elle s'en éloigna bientôt, sentant son courage défaillir, son imagination se troubler, et croyant entendre un sourd gémissement partir des entrailles du rocher. Elle n'osa pas se dire qu'elle l'entendait même distinctement: Albert ni Zdenko n'étaient plus. Cette illusion ne pouvait donc être que maladive, et funeste. Consuelo se hâta de s'y soustraire.
En se rapprochant du château, à la nuit tombante, elle vit le baron Frédéric qui, peu à peu, s'était raffermi sur ses jambes et se ranimait en exerçant sa passion dominante. Les chasseurs qui l'accompagnaient faisaient lever le gibier pour provoquer en lui le désir de l'abattre. Il visait encore juste, et ramassait sa proie en soupirant.
«Celui-ci vivra et se consolera,» pensa la jeune veuve.
La chanoinesse soupa, ou feignit de souper, dans la chambre de son frère. Le chapelain, qui s'était levé pour aller prier dans la chapelle auprès du défunt, essaya de se mettre à table. Mais il avait la fièvre, et, dès les premières bouchées, il se trouva mal. Le docteur en eut un peu de dépit. Il avait faim, et, forcé de laisser refroidir sa soupe pour le conduire à sa chambre, il ne put retenir cette exclamation: «Voilà des gens sans force et sans courage! Il n'y a ici que deux hommes: c'est la chanoinesse et la Signora!»
Il revint bientôt, résolu à ne pas se tourmenter beaucoup de l'indisposition du pauvre prêtre, et fit, ainsi que le baron, assez bon accueil au souper. Le Porpora, vivement affecté, quoiqu'il ne le montrât pas, ne put desserrer les dents ni pour parler ni pour manger. Consuelo ne songea qu'au dernier repas qu'elle avait fait à cette table entre Albert et Anzoleto.
Elle fit ensuite avec son maître les apprêts de son départ. Les chevaux étaient demandés pour quatre heures du matin. Le Porpora ne voulait pas se coucher; mais il céda aux remontrances et aux prières de sa fille adoptive, qui craignait de le voir tomber malade à son tour, et qui, pour le convaincre, lui fit croire qu'elle allait dormir aussi.
Avant de se séparer, on se rendit auprès du comte Christian. Il dormait paisiblement, et Supperville, qui brûlait de quitter cette triste demeure, assura qu'il n'avait plus de fièvre.
«Cela est-il bien certain, Monsieur? lui demanda en particulier Consuelo, effrayée de sa précipitation.
--Je vous le jure, répondit-il. Il est sauvé pour cette fois; mais je dois vous avertir qu'il n'en a pas pour bien longtemps. A cet âge, on ne sent pas le chagrin bien vivement dans le moment de la crise; mais l'ennui de l'isolement vous achève un peu plus tard; c'est reculer pour mieux sauter. Ainsi, tenez-vous sur vos gardes; car ce n'est pas sérieusement, j'imagine, que vous avez renoncé à vos droits.
--C'est très-sérieusement, je vous assure, Monsieur, dit Consuelo; et je suis étonnée que vous ne puissiez croire à une chose aussi simple.
--Vous me permettrez d'en douter jusqu'à la mort de votre beau-père, Madame. En attendant, vous avez fait une grande faute de ne pas vous munir des pierreries et des titres. N'importe, vous avez vos raisons, que je ne pénètre pas, et je pense qu'une personne aussi calme que vous n'agit pas à la légère. J'ai donné ma parole d'honneur de garder le secret de la famille, et je vais attendre que vous m'en dégagiez. Mon témoignage vous sera utile en temps et lieu; vous pouvez y compter. Vous me retrouverez toujours à Bareith, si Dieu me prête vie, et, dans cette espérance, je vous baise les mains, madame la comtesse.»
Supperville prit congé de la chanoinesse, répondit de la vie du malade, écrivit une dernière ordonnance, reçut une grosse somme qui lui sembla légère au prix de ce qu'il avait espéré tirer de Consuelo pour avoir servi ses intérêts, et quitta le château à dix heures du soir, laissant cette dernière stupéfaite et indignée de son matérialisme.
Le baron alla se coucher beaucoup mieux portant que la veille, et la chanoinesse se fit dresser un lit auprès de Christian. Deux femmes veillèrent dans cette chambre, deux hommes dans celle du chapelain, et le vieux Hanz auprès du baron.
«Heureusement, pensa Consuelo, la misère n'ajoute pas les privations et l'isolement à leur infortune. Mais qui donc veille Albert, durant cette nuit lugubre qu'il passe sous les voûtes de la chapelle? Ce sera moi, puisque voilà ma seconde et dernière nuit de noces!»
Elle attendit que tout fût silencieux et désert dans le château; après quoi, quand minuit eut sonné, elle alluma une petite lampe et se rendit à la chapelle.
Elle trouva au bout du cloître qui y conduisait deux serviteurs de la maison, que son approche effraya d'abord, et qui ensuite lui avouèrent pourquoi ils étaient là. On les avait chargés de veiller leur quart de nuit auprès du corps de monsieur le comte; mais la peur les avait empêchés d'y rester, et ils préféraient veiller et prier à la porte.
«Quelle peur? demanda Consuelo, blessée de voir qu'un maître si généreux n'inspirait déjà plus d'autres sentiments à ses serviteurs.
--Que voulez-vous, Signora? répondit un de ces hommes qui étaient loin de voir en elle la veuve du comte Albert; notre jeune seigneur avait des pratiques et des connaissances singulières dans le monde des esprits. Il conversait avec les morts, il découvrait les choses cachées; il n'allait jamais à l'église, il mangeait avec les zingaris; enfin on ne sait ce qui peut arriver à ceux qui passeront cette nuit dans la chapelle. Il y irait de la vie que nous n'y resterions pas. Voyez Cynabre! on ne le laisse pas entrer dans le saint lieu, et il a passé toute la journée couché en travers de la porte, sans manger, sans remuer, sans pleurer. Il sait bien que son maître est là, et qu'il est mort. Aussi ne l'a-t-il pas appelé une seule fois. Mais depuis que minuit a sonné, le voilà qui s'agite, qui flaire, qui gratte à la porte, et qui gémit comme s'il sentait que son maître n'est plus seul et tranquille là dedans.
--Vous êtes de pauvres fous! répondit Consuelo avec indignation. Si vous aviez le coeur un peu plus chaud, vous n'auriez pas l'esprit si faible.»
Et elle entra dans la chapelle, à la grande surprise et à la grande consternation des timides gardiens.
Elle n'avait pas voulu revoir Albert dans la journée. Elle le savait entouré de tout l'appareil catholique, et elle eût craint, en se joignant extérieurement à ces pratiques, qu'il avait toujours repoussées, d'irriter son âme toujours vivante dans la sienne. Elle avait attendu ce moment; et, préparée à l'aspect lugubre dont le culte l'avait entouré, elle approcha de son catafalque et le contempla sans terreur. Elle eût cru outrager cette dépouille chère et sacrée par un sentiment qui serait si cruel aux morts s'ils le voyaient. Et qui nous assure que leur esprit, détaché de leur cadavre, ne le voie pas et n'en ressente pas une amère douleur? La peur des morts est une abominable faiblesse; c'est la plus commune et la plus barbare des profanations. Les mères ne la connaissent pas.
Albert était couché sur un lit de brocart, écussonné par les quatre coins aux armes de la famille. Sa tête reposait sur un coussin de velours noir semé de larmes d'argent, et un linceul pareil était drapé autour de lui en guise de rideaux. Une triple rangée de cierges éclairait son pâle visage, qui était resté si calme, si pur et si mâle qu'on eût dit qu'il dormait paisiblement. On avait revêtu le dernier des Rudolstadt, suivant un usage en vigueur dans cette famille, de l'antique costume de ses pères. Il avait la couronne de comte sur la tête, l'épée au flanc, l'écu sous les pieds, et le crucifix sur la poitrine. Avec ses longs cheveux et sa barbe noire, il était tout semblable aux anciens preux dont les statues étendues sur leurs tombes gisaient autour de lui. Le pavé était semé de fleurs, et des parfums brûlaient lentement dans des cassolettes de vermeil, aux quatre angles de sa couche mortuaire.
Pendant trois heures Consuelo pria pour son époux et le contempla dans son sublime repos. La mort, en répandant une teinte plus morne sur ses traits, les avait si peu altérés, que plusieurs fois elle oublia, en admirant sa beauté, qu'il avait cessé de vivre. Elle s'imagina même entendre le bruit de sa respiration, et lorsqu'elle s'en éloignait un instant pour entretenir le parfum des réchauds et la flamme des cierges, il lui semblait qu'elle entendait de faibles frôlements et qu'elle apercevait de légères ondulations dans les rideaux et dans les draperies. Elle se rapprochait de lui aussitôt, et interrogeant sa bouche glacée, son coeur éteint, elle renonçait à des espérances fugitives, insensées.
Quand l'horloge sonna trois heures, Consuelo se leva et déposa sur les lèvres de son époux son premier, son dernier baiser d'amour.
«Adieu, Albert, lui dit-elle à voix haute, emportée par une religieuse exaltation: tu lis maintenant sans incertitude dans mon coeur. Il n'y a plus de nuages entre nous, et tu sais combien je t'aime. Tu sais que si j'abandonne ta dépouille sacrée aux soins d'une famille qui demain reviendra te contempler sans faiblesse, je n'abandonne pas pour cela ton immortel souvenir et la pensée de ton indestructible amour. Tu sais que ce n'est pas une veuve oublieuse, mais une épouse fidèle qui s'éloigne de ta demeure, et qu'elle t'emporte à jamais dans son âme. Adieu, Albert! tu l'as dit, la mort passe entre nous, et ne nous sépare en apparence que pour nous réunir dans l'éternité. Fidèle à la foi que tu m'as enseignée, certaine que tu as mérité l'amour et la bénédiction de ton Dieu, je ne te pleure pas, et rien ne te présentera à ma pensée sous l'image fausse et impie de la mort. Il n'y a pas de mort, Albert, tu avais raison; je le sens dans mon coeur, puisque je t'aime plus que jamais.»
Comme Consuelo achevait ces paroles, les rideaux qui retombaient fermés derrière le catafalque s'agitèrent sensiblement, et s'entr'ouvrant tout à coup, offrirent à ses regards, la figure pâle de Zdenko. Elle en fut effrayée d'abord, habituée qu'elle était à le regarder comme son plus mortel ennemi. Mais il avait une expression de douceur dans les yeux, et, lui tendant par-dessus le lit mortuaire une main rude, qu'elle n'hésita pas à serrer dans la sienne:
«Faisons la paix sur son lit de repos, ma pauvre fille, lui dit-il en souriant. Tu es une bonne fille de Dieu, et Albert est content de toi. Va, il est heureux dans ce moment-ci, il dort si bien, le bon Albert! Je lui ai pardonné, tu le vois! Je suis revenu le voir quand j'ai appris qu'il dormait; à présent je ne le quitterai plus. Je l'emmènerai demain dans la grotte, et nous parlerons encore de Consuelo, _Consuelo de mi alma!_ Va te reposer, ma fille; Albert n'est pas seul. Zdenko est là, toujours là. Il n'a besoin de rien. Il est si bien avec son ami! Le malheur est conjuré, le mal est détruit; la mort est vaincue. Le jour trois fois heureux s'est levé. _Que celui à qui on a fait tort te salue!_
Consuelo ne put supporter davantage la joie enfantine de ce pauvre fou. Elle lui fit de tendres adieux; et quand elle rouvrit la porte de la chapelle, elle laissa Cynabre se précipiter vers son ancien ami, qu'il n'avait pas cessé de flairer et d'appeler.
«Pauvre Cynabre! viens; je te cacherai là sous le lit de ton maître, dit Zdenko en le caressant avec la même tendresse qui si c'eût été son enfant. Viens, viens, mon Cynabre! nous voilà réunis tous les trois, nous ne nous quitterons plus!»
Consuelo alla réveiller le Porpora. Elle entra ensuite sur la pointe du pied dans la chambre de Christian, et passa entre son lit et celui de la chanoinesse.