Consuelo, Tome 3 (1861)

Chapter 3

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Une demi-heure avant la messe, le sacristain tout effaré vint leur révéler un grand complot tramé par le jaloux et perfide Gottlieb. Ayant appris que la répétition avait été excellente, et que tout le personnel musical de la paroisse était engoué des nouveaux venus, il se faisait très-malade et défendait à sa nièce et à son fils, les deux coryphées principaux, de quitter le chevet de son lit, si bien qu'on n'aurait ni la présence de Gottlieb, que tout le monde jugeait indispensable pour se mettre en train, ni les solos, qui étaient le plus bel endroit de la messe. Les concertants étaient découragés, et c'était avec bien de la peine que lui, sacristain précieux et affairé, les avait réunis dans l'église pour tenir conseil.

Consuelo et Joseph coururent les trouver, firent répéter les endroits périlleux, soutinrent les parties défaillantes, et rendirent à tous confiance et courage. Quant au remplacement des solos, ils s'entendirent bien vite ensemble pour s'en charger. Consuelo chercha et trouva dans sa mémoire un chant religieux du Porpora qui s'adaptait au ton et aux paroles du solo exigé. Elle l'écrivit sur son genou, et le répéta à la hâte avec Haydn, qui se mit ainsi en mesure de l'accompagner. Elle lui trouva aussi un fragment de Sébastien Bach qu'il connaissait, et qu'ils arrangèrent tant bien que mal, à eux deux, pour la circonstance.

La messe sonna, qu'ils répétaient encore et s'entendaient en dépit du vacarme de la grosse cloche. Quand M. le chanoine, revêtu de ses ornements, parut à l'autel, les choeurs étaient déjà partis et galopaient le style fugué du germanique compositeur, avec un aplomb de bon augure. Consuelo prenait plaisir à voir et à entendre ces bons prolétaires allemands avec leurs figures sérieuses, leurs voix justes, leur ensemble méthodique et leur verve toujours soutenue, parce qu'elle est toujours contenue dans de certaines limites.

«Voilà, dit-elle à Joseph dans un intervalle, les exécutants qui conviennent à cette musique-là: s'ils avaient le feu qui a manqué au maître, tout irait de travers; mais ils ne l'ont pas, et les pensées forgées à la mécanique sont rendues par des pièces de mécanique. Pourquoi l'illustre maestro Hoditz-Roswald n'est-il pas ici pour faire fonctionner ces machines? Il se donnerait beaucoup de mal, ne servirait à rien, et serait le plus content du monde.

Le solo de voix d'homme inquiétait bien des gens, Joseph s'en tira à merveille: mais quand vint celui de Consuelo, cette manière italienne les étonna d'abord, les scandalisa un peu, et finit par les enthousiasmer. La cantatrice se donna la peine de chanter de son mieux, et l'expression de son chant large et sublime transporta Joseph jusqu'aux cieux.

«Je ne peux croire, lui dit-il, que vous ayez jamais pu mieux chanter que vous venez de le faire pour cette pauvre messe de village.

--Jamais, du moins, je n'ai chanté avec plus d'entrain et de plaisir, lui répondit-elle. Ce public m'est plus sympathique que celui d'un théâtre. Maintenant laisse-moi regarder de la tribune si M. le chanoine est content. Oui, il a tout à fait l'air béat, ce respectable chanoine; et à la manière dont tout le monde cherche sur sa physionomie la récompense de ses efforts, je vois bien que le bon Dieu est le seul ici dont personne ne songe à s'occuper.

--Excepté vous, Consuelo! la foi et l'amour divin peuvent seuls inspirer des accents comme les vôtres.»

Quand les deux virtuoses sortirent de l'église après la messe, il s'en fallut de peu que la population ne les portât en triomphe jusqu'au presbytère, où un bon déjeuner les attendait. Le curé les présenta à M. le chanoine, qui les combla d'éloges et voulut entendre encore _après-boire_ le solo du Porpora. Mais Consuelo, qui s'étonnait avec raison que personne n'eût reconnu sa voix de femme, et qui craignait l'œil du chanoine, s'en défendit, sous prétexte que les répétitions et sa coopération active à toutes les parties du choeur l'avaient beaucoup fatiguée.

L'excuse ne fut pas admise, et il fallut comparaître au déjeuner du chanoine.

M. le chanoine était un homme de cinquante ans, d'une belle et bonne figure, fort bien fait de sa personne, quoique un peu chargé d'embonpoint. Ses manières étaient distinguées, nobles même; il disait à tout le monde en confidence qu'il avait du sang royal dans les veines, étant un des quatre cents bâtards d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne.

Il se montra gracieux et affable autant qu'homme du monde et personnage ecclésiastique doit l'être. Joseph remarqua à ses côtés un séculier, qu'il paraissait traiter à la fois avec distinction et familiarité. Il sembla à Joseph avoir vu ce dernier à Vienne; mais il ne put mettre, comme on dit, son nom sur sa figure.

«Hé bien! mes chers enfants, dit le chanoine, vous me refusez une seconde audition du thème de Porpora? Voici pourtant un de mes amis, encore plus musicien, et cent fois meilleur juge que moi, qui a été bien frappé de votre manière de dire ce morceau. Puisque vous êtes fatigué, ajouta-t-il en s'adressant à Joseph, je ne vous tourmenterai pas davantage; mais il faut que vous ayez l'obligeance de nous dire comment on vous appelle et où vous avez appris la musique.»

Joseph vit qu'on lui attribuait l'exécution du solo que Consuelo avait chanté, et un regard expressif de celle-ci lui fit comprendre qu'il devait confirmer le chanoine dans cette méprise.

«Je m'appelle Joseph, répondit-il brièvement, et j'ai étudié à la maîtrise de Saint-Etienne.

--Et moi aussi, reprit le personnage inconnu, j'ai étudié à la maîtrise, sous Reuter le père. Vous, sans doute, sous Reuter le fils?

--Oui, Monsieur.

--Mais vous avez eu ensuite d'autres leçons? Vous avez étudié en Italie?

--Non, Monsieur.

--C'est vous qui avez tenu l'orgue?

--Tantôt moi, tantôt mon camarade.

--Et qui a chanté?

--Nous deux.

--Fort bien! Mais le thème du Porpora, ce n'est pas vous, dit l'inconnu, tout en regardant Consuelo de côté.

--Bah! ce n'est pas cet enfant-là! dit le chanoine en regardant aussi Consuelo, il est trop jeune pour savoir aussi bien chanter.

--Aussi ce n'est pas moi, c'est lui, répondit-elle brusquement en désignant Joseph.»

Elle était pressée de se délivrer de ces questions, et regardait la porte avec impatience.

«Pourquoi dites-vous un mensonge, mon enfant? dit naïvement le curé. Je vous ai déjà entendu et vu chanter hier et j'ai bien reconnu l'organe de votre camarade Joseph dans le solo de Bach.

--Allons! vous vous serez trompé, monsieur le curé, reprit l'inconnu, avec un sourire fin, ou bien ce jeune homme est d'une excessive modestie. Quoi qu'il en soit, nous donnons des éloges à l'un et à l'autre.»

Puis, tirant le curé à l'écart:

«Vous avez l'oreille juste, lui dit-il, mais vous n'avez pas l'œil clairvoyant; cela fait honneur à la pureté de vos pensées. Cependant, il faut vous détromper: ce petit paysan hongrois est une cantatrice italienne fort habile.

--Une femme déguisée!» s'écria le cure stupéfait.

Il regarda Consuelo attentivement tandis qu'elle était occupée à répondre aux questions bienveillantes du chanoine; et soit plaisir soit indignation, le bon curé rougit depuis son rabat jusqu'à sa calotte.

«C'est comme je vous le dis, reprit l'inconnu. Je cherche en vain qui elle peut être, je ne la connais pas, et quant à son travestissement et à la condition précaire où elle se trouve, je ne puis les attribuer qu'à un coup de tête... Affaire d'amour, monsieur le curé! ceci ne nous regarde pas.

--Affaire d'amour! comme vous dites fort bien, reprit le curé fort animé: un enlèvement, une intrigue criminelle avec ce petit jeune homme! Mais tout cela est fort vilain! Et moi qui ai donné dans le panneau! moi qui les ai logés dans mon presbytère! Heureusement, je leur avais donné des chambres séparées, et j'espère qu'il n'y aura point eu de scandale dans ma maison. Ah! Quelle aventure! et comme les esprits forts de ma paroisse (car il y en a, Monsieur, j'en connais plusieurs) riraient à mes dépens s'ils savaient cela!

--Si vos paroissiens n'ont pas reconnu la voix d'une femme, il est probable qu'ils n'en ont reconnu ni les traits ni la démarche. Voyez pourtant quelles jolies mains, quelle chevelure soyeuse, quel petit pied, malgré les grosses chaussures!

--Je ne veux rien voir de tout cela! s'écria le curé hors de lui; c'est une abomination que de s'habiller en homme. Il y a dans les saintes Écritures un verset qui condamne à mort tout homme ou femme coupable d'avoir quitté les vêtements de son sexe. _A mort!_ entendez-vous, Monsieur? C'est indiquer assez l'énormité du péché! Avec cela elle a osé pénétrer dans l'église, et chanter effrontément les louanges du Seigneur, le corps et l'âme souillés d'un crime pareil!

--Et elle les a chantées divinement, les larmes m'en sont venues aux yeux, je n'ai jamais entendu rien de pareil. Étrange mystère! quelle peut être cette femme? Toutes celles que je pourrais supposer sont plus âgées, de beaucoup que celle-ci.

--C'est une enfant; une toute jeune fille! reprit le curé, qui ne pouvait s'empêcher de regarder Consuelo avec un intérêt combattu dans son cœur par l'austérité de ses principes. Oh! le petit serpent! Voyez donc de quel air doux et modeste elle répond à monsieur le chanoine! Ah! je suis un homme perdu, si quelqu'un ici a découvert la fraude. Il me faudra quitter le pays!

--Comment, ni vous, ni aucun de vos paroissiens n'avez-vous pas reconnu le timbre d'une voix de femme? Vous êtes des auditeurs bien simples.

--Que voulez-vous? nous trouvions bien quelque chose d'extraordinaire dans cette voix; mais Gottlieb disait que c'était une voix italienne, qu'il en avait entendu déjà d'autres comme cela, que c'était une voix de la chapelle Sixtine! Je ne sais ce qu'il entendait par là, je ne m'entends pas à la musique qui sort de mon rituel, et j'étais à cent lieues de me douter... Que faire, Monsieur, que faire?

--Si personne n'a de soupçons, je vous conseille de ne vous vanter de rien. Éconduisez ces enfants au plus vite; je me charge, si vous voulez, de vous en débarrasser.

--Oh! oui, vous me rendrez service! Tenez, tenez; je vais vous donner l'argent... combien faut-il leur donner?

--Ceci ne me regarde pas; nous autres, nous payons largement les artistes... Mais votre paroisse n'est pas riche, et l'église n'est pas forcée d'agir comme le théâtre.

--Je ferai largement les choses, je leur donnerai six florins! je vais tout de suite... Mais que va dire monsieur le chanoine? il semble ne s'apercevoir de rien. Le voilà qui parle avec _elle_ tout paternellement... le saint homme!

--Franchement, croyez-vous qu'il serait bien scandalisé?

--Comment ne le serait-il pas? D'ailleurs, ce que je crains, ce ne sont pas tant ses réprimandes que ses railleries. Vous savez comme il aime à plaisanter; il a tant d'esprit! Oh! comme il va se moquer de ma simplicité!

--Mais s'il partage votre erreur, comme jusqu'ici il en a l'air... il n'aura pas le droit de vous persifler. Allons, ne faites semblant de rien; approchons-nous, et saisissez un moment favorable pour faire éclipser vos musiciens.»

Ils quittèrent l'embrasure de croisée où ils s'étaient entretenus de la sorte, et le curé, se glissant près de Joseph, qui paraissait occuper le chanoine beaucoup moins que le signor Bertoni, il lui mit dans la main les six florins. Dès qu'il tint cette modeste somme, Joseph fit signe à Consuelo de se dégager du chanoine et de le suivre dehors; mais le chanoine rappelant Joseph, et persistant à croire, d'après ses réponses affirmatives, que c'était lui qui avait la voix de femme:

«Dites-moi donc, lui demanda-t-il, pourquoi vous avez choisi ce morceau de Porpora, au lieu de chanter le solo de M. Holzbaüer?

--Nous ne l'avions pas, nous ne le connaissions pas, répondit Joseph. J'ai chanté la seule chose de mes études qui fût complète dans ma mémoire.»

Le curé s'empressa de raconter la petite malice de Gottlieb, et cette jalousie d'artiste fit beaucoup rire le chanoine.

«Eh bien, dit l'inconnu, votre bon cordonnier nous a rendu un très-grand service. Au lieu d'un mauvais solo, nous avons eu un chef-d'œuvre d'un très-grand maître. Vous avez fait preuve de goût, ajouta-t-il en s'adressant à Consuelo.

--Je ne pense pas, répondit Joseph, que le solo de Holzbaüer pût être mauvais; ce que nous avons chanté de lui n'était pas sans mérite.

--Le mérite n'est pas le génie, répliqua l'inconnu en soupirant;» et s'acharnant à Consuelo, il ajouta: «Qu'en pensez-vous, mon petit ami? Croyez-vous que ce soit la même chose?

--Non, Monsieur; je ne le crois pas, répondit-elle laconiquement et froidement; car le regard de cet homme l'embarrassait et l'importunait de plus en plus.

--Mais vous avez eu pourtant du plaisir à chanter cette messe de Holzbaüer? reprit le chanoine; c'est beau, n'est-ce pas?

--Je n'en ai eu plaisir ni déplaisir, repartit Consuelo, à qui l'impatience donnait des mouvements de franchise irrésistibles.

--C'est dire qu'elle n'est ni bonne, ni mauvaise, s'écria l'inconnu en riant. Eh bien, mon enfant, vous avez fort bien répondu, et mon avis est conforme au vôtre.»

Le chanoine se mit à rire aux éclats, le curé parut fort embarrassé, et Consuelo, suivant Joseph, s'éclipsa sans s'inquiéter de ce différend musical.

«Eh bien, monsieur le chanoine, dit malignement l'inconnu dès que les musiciens furent sortis, comment trouvez-vous ces enfants?...

--Charmants! admirables! Je vous demande bien pardon de dire cela après le paquet que le petit vient de vous donner.

--Moi? je le trouve adorable, cet enfant-là! Quel talent pour un âge si tendre! c'est merveilleux! Quelles puissantes et précoces natures que ces natures italiennes!

--Je ne puis rien vous dire du talent de celui-là! reprit le chanoine d'un air fort naturel, je ne l'ai pas trop distingué; c'est son compagnon qui est un merveilleux sujet, et celui-là est de notre nation, n'en déplaise à votre _italianomanie_.

--Ah çà, dit l'inconnu en clignotant de l'œil pour avertir le curé, c'est donc décidément l'aîné qui nous a chanté du Porpora?

--Je le présume, répondit le curé, tout troublé du mensonge auquel on le provoquait.

--J'en suis sûr, moi, reprit le chanoine, il me l'a dit lui-même.

--Et l'autre solo, reprit l'inconnu, c'est donc quelqu'un de votre paroisse qui l'a dit?

--Probablement,» répondit le curé en faisant un effort pour soutenir l'imposture.

Tous deux regardèrent le chanoine pour voir s'il était leur dupe ou s'il se moquait d'eux. Il ne paraissait pas y songer: Sa tranquillité rassura le curé. On parla d'autre chose; mais au bout d'un quart d'heure le chanoine revint sur le chapitre de la musique, et voulut revoir Joseph et Consuelo, afin, disait-il, de les emmener à sa campagne et de les entendre à loisir. Le curé, épouvanté, balbutia des objections inintelligibles. Le chanoine Lui demanda en riant s'il avait fait mettre ses petits musiciens dans la marmite pour compléter le déjeuner, qui lui semblait bien assez splendide sans cela. Le curé était au supplice; l'inconnu vint à son secours:

«Je vais vous les chercher,» dit-il au chanoine.

Et il sortit en faisant signe au bon curé de compter sur quelque expédient de sa part. Mais il n'eut pas la peine d'en imaginer un. Il apprit de la servante que les jeunes artistes étaient déjà partis à travers champs, après lui avoir généreusement donné un des six florins qu'ils venaient de recevoir.

«Comment, partis! s'écria le chanoine avec beaucoup de chagrin; il faut courir après eux; je veux les revoir, je veux les entendre, je le veux absolument!»

On fit semblant d'obéir; mais on n'eut garde de courir sur leurs traces. Ils avaient d'ailleurs pris leur route à vol d'oiseau, pressés de se soustraire à la curiosité qui les menaçait. Le chanoine en éprouva beaucoup de regret, et même un peu d'humeur.

«Dieu merci! il ne se doute de rien, dit le curé à l'inconnu.

--Curé, répondit celui-ci, rappelez-vous l'histoire de l'évêque qui, faisant gras, par inadvertance, un vendredi, en fut averti par son grand vicaire.--Le malheureux! s'écria l'évêque, ne pouvait-il se taire jusqu'à la fin du dîner!--Nous aurions peut-être dû laisser monsieur le chanoine se tromper à son aise.»

LXXVI.

Le temps était calme et serein, la pleine lune brillait dans l'éther céleste, et neuf heures du soir sonnaient d'un timbre clair et grave à l'horloge d'un antique prieuré, lorsque Joseph et Consuelo, ayant cherché en vain une sonnette à la grille de l'enclos, firent le tour de cette habitation silencieuse dans l'espoir de s'y faire entendre de quelque hôte hospitalier. Mais ce fut en vain: toutes les portes étaient fermées, pas un chien n'aboyait, on n'apercevait pas la moindre lumière aux fenêtres du morne édifice.

«C'est ici le palais du Silence, dit Haydn en riant, et si cette horloge n'eût répété deux fois avec sa voix lente et solennelle les quatre quarts en _ut_ et en _si_ et les neuf coups de l'heure en _sol_ au-dessous, je croirais ce lieu abandonné aux chouettes ou aux revenants.»

Le pays aux environs était fort désert, Consuelo se sentait fatiguée, et d'ailleurs ce prieuré mystérieux avait un attrait pour son imagination poétique.

«Quand nous devrions dormir dans quelque chapelle, dit-elle à Beppo, je veux passer la nuit ici. Essayons à tout prix d'y pénétrer, fût-ce par-dessus le mur, qui n'est pas bien difficile à escalader.

--Allons! dit Joseph, je vais vous faire la courte échelle, et quand vous serez en haut, je passerai vite de l'autre côté pour vous servir de marchepied en descendant.»

Aussitôt fait que dit. Le mur était très-bas. Deux minutes après, nos jeunes profanes se promenaient avec une tranquillité audacieuse dans l'enceinte sacrée. C'était un beau jardin potager entretenu avec un soin minutieux. Les arbres fruitiers, disposés en éventails, ouvraient à tout venant leurs longs bras chargés de pommes vermeilles et de poires dorées. Les berceaux de vigne arrondis coquettement en arceaux, portaient, comme Autant de girandoles, d'énormes grappes de raisin succulent. Les vastes carrés de légumes avaient aussi leur beauté. Des asperges à la tige élégante et à la chevelure soyeuse, toute brillante de la rosée du soir, ressemblaient à des forêts de sapins lilliputiens, couverts d'une gaze d'argent; les pois s'élançaient en guirlandes légères sur leurs rames et formaient de longs berceaux, étroites et mystérieuses ruelles où babillaient à voix basse de petites fauvettes encore mal endormies. Les giraumons, orgueilleux léviathans de cette mer verdoyante, étalaient pesamment leurs gros ventres orangés sur leurs larges et sombres feuillages. Les jeunes artichauts, comme autant de petites têtes couronnées, se dressaient autour du principal individu, centre de la tige royale; les melons se tenaient sous leurs cloches, comme de lourds mandarins chinois sous leurs palanquins, et de chacun de ces dômes de cristal le reflet de la lune faisait jaillir un gros diamant bleu, contre lequel les phalènes étourdies allaient se frapper la tête en bourdonnant.

Une haie de rosiers formait la ligne de démarcation entre ce potager et Le parterre, qui touchait aux bâtiments et les entourait d'une ceinture de fleurs. Ce jardin réservé était comme une sorte d'élysée. De magnifiques arbustes d'agrément y ombrageaient les plantes rares à la senteur exquise. Le sable y était aussi doux aux pieds qu'un tapis; on eût dit que les gazons étaient peignés brin à brin, tant ils étaient lisses et unis. Les fleurs étaient si serrées qu'on ne voyait pas la terre, et que chaque plate-bande arrondie ressemblait à une immense corbeille.

Singulière influence des objets extérieurs sur la disposition de l'esprit et du corps! Consuelo n'eut pas plus tôt respiré cet air suave et regardé ce sanctuaire d'un bien-être nonchalant, qu'elle se sentit reposée comme si elle eût déjà dormi du sommeil des moines.

«Voilà qui est merveilleux! dit-elle à Beppo; je vois ce jardin, et il ne me souvient déjà plus des pierres du chemin et de mes pieds malades. Il me semble que je me délasse par les yeux. J'ai toujours eu horreur des jardins bien tenus, bien gardés, et de tous les endroits clos de murailles; et pourtant celui-ci, après tant de journées de poussière, après tant de pas sur la terre sèche et meurtrie, m'apparaît comme un paradis. Je mourais de soif tout à l'heure, et maintenant, rien que de voir ces plantes heureuses qui s'ouvrent à la rosée du soir, il me semble que je bois avec elles, et que je suis désaltérée déjà. Regarde, Joseph; y a-t-il quelque chose de plus charmant que des fleurs épanouies au clair de la lune? Regarde, te dis-je, et ne ris pas, ce paquet de grosses étoiles blanches, là, au beau milieu du gazon. Je ne sais comment on les appelle; des belles de nuit, je crois? Oh! elles sont bien nommées! Elles sont belles et pures comme les étoiles du ciel. Elles se penchent et se relèvent toutes ensemble au souffle de la brise légère, et elles ont l'air de rire et de folâtrer comme une troupe de petites filles vêtues de blanc. Elles me rappellent mes compagnes, de la _scuola_, lorsque le dimanche, elles couraient toutes habillées en novices le long des grands murs de l'église. Et puis les voilà qui s'arrêtent dans l'air immobile, et qui regardent toutes du côté de la lune. On dirait maintenant qu'elles la contemplent et qu'elles l'admirent. La lune aussi semble les regarder, les couver et planer sur elles comme un grand oiseau de nuit. Crois-tu donc, Beppo, que ces êtres-là soient insensibles? Moi, je m'imagine qu'une belle fleur ne végète pas stupidement, sans éprouver des sensations délicieuses. Passe pour ces pauvres petits chardons que nous voyons le long des fossés, et qui se traînent là poudreux, malades, broutés par tous les troupeaux qui passent! Ils ont l'air de pauvres mendiants soupirant après une goutte d'eau qui ne leur arrive pas; la terre gercée et altérée la boit avidement sans en faire part à leurs racines. Mais ces fleurs de jardin dont on prend si grand soin, elles sont heureuses et fières comme des reines. Elles passent leur temps à se balancer coquettement sur leurs tiges, et quand vient la lune, leur bonne amie, elles sont là toutes béantes, plongées dans un demi-sommeil, et visitées par de doux rêves. Elles se demandent peut-être s'il y a des fleurs dans la lune, comme, nous autres nous nous demandons s'il s'y trouve des êtres humains. Allons Joseph, tu te moques de moi, et pourtant le bien-être que j'éprouve en regardant ces étoiles blanches n'est point une illusion. Il y a dans l'air épuré et rafraîchi par elles quelque chose de souverain, et je sens une espèce de rapport entre ma vie et celle de tout ce qui vit autour de moi.

--Comment pourrais-je me moquer! répondit Joseph en soupirant. Je sens à l'instant même vos impressions passer en moi, et vos moindres paroles résonner dans mon âme comme le son sur les cordes d'un instrument. Mais voyez cette habitation, Consuelo, et expliquez-moi la tristesse douce, mais profonde, qu'elle m'inspire.»

Consuelo regarda le prieuré: c'était un petit édifice du douzième siècle, jadis fortifié de créneaux que remplaçaient désormais des toits aigus en ardoise grisâtre. Les tourelles, couronnées de leurs machicoulis serrés, qu'on avait laissés subsister comme ornement, ressemblaient à de grosses corbeilles. De grandes masses de lierres coupaient gracieusement la monotonie des murailles, et sur les parties nues de la façade éclairée par la lune, le souffle de la nuit faisait trembler l'ombre grêle et incertaine des jeunes peupliers. De grands festons de vignes et de jasmin encadraient les portes, et allaient s'accrocher à toutes les fenêtres.