Consuelo, Tome 3 (1861)

Chapter 28

Chapter 283,760 wordsPublic domain

--Ce n'est pas le baron de Kreutz, non, signora, et je le connais bien. Je l'ai vu plus de cent fois à la parade c'est le grand recruteur, c'est le grand maître des voleurs d'hommes et des destructeurs de familles; c'est le grand fléau de la Bohême, c'est mon ennemi, à moi. C'est l'ennemi de notre Église, de notre religion et de tous nos saints; c'est lui qui a profané, par ses rires impies, la statue de saint Jean-Népomuck, sur le pont de Prague. C'est lui qui a volé, dans le château de Prague, le tambour fait avec la peau de Jean Zyska, celui qui fut un grand guerrier dans son temps, et dont la peau était la sauvegarde, le porte-respect, l'honneur du pays! Oh non! je ne me trompe pas, et je connais bien l'homme! D'ailleurs, saint Wenceslas m'est apparu tout à l'heure comme je faisais ma prière dans la chapelle; je l'ai vu comme je vous vois, signora; et il m'a dit: «C'est lui, frappe-le au coeur.» Je l'avais juré à la Sainte-Vierge sur la tombe de ma femme, et il faut que je tienne mon serment... Ah! voyez, signora! voilà son cheval qui arrive devant le perron; c'est ce que j'attendais. Je vais à mon poste; priez pour moi; car je paierai cela de ma vie tôt ou tard; mais peu importe, pourvu que Dieu sauve mon âme!

--Karl! s'écria Consuelo animée d'une force extraordinaire, je te croyais un coeur généreux, sensible et pieux; mais je vois bien que tu es un impie, un lâche et un scélérat. Quel que soit cet homme que tu veux assassiner, je te défends de le suivre et de lui faire aucun mal. C'est le diable qui a pris la figure d'un saint pour égarer ta raison; et Dieu a permis qu'il te fit tomber dans ce piège pour te punir d'avoir fait un serment sacrilège sur la tombe de ta femme. Tu es un lâche et un ingrat, te dis-je; car tu ne songes pas que ton maître, le comte Hoditz, qui t'a comblé de bienfaits, sera accusé de ton crime, et qu'il le paiera de sa tête; lui, si honnête, si bon et si doux envers toi! Va te cacher au fond d'une cave; car tu n'es pas digne de voir le jour, Karl. Fais pénitence, pour avoir eu une telle pensée. Tiens! je vois, en cet instant, ta femme qui pleure à côté de toi, et qui essaie de retenir ton bon ange, prêt à t'abandonner à l'esprit du mal.

--Ma femme! ma femme! s'écria Karl, égaré et vaincu; je ne la vois pas. Ma femme; si lu es là parle-moi, fais que je la revoie encore une fois et que je meure.

--Tu ne peux pas la voir: le crime est dans ton coeur, et la nuit sur tes yeux. Mets-toi à genoux, Karl; tu peux encore te racheter. Donne-moi ce fusil qui souille tes mains, et fais ta prière.»

En parlant ainsi, Consuelo prit la carabine, qui ne lui fut pas disputée, et se hâta de l'éloigner des yeux de Karl, tandis qu'il tombait à genoux et fondait en larmes. Elle quitta la terrasse pour cacher cette arme dans quelque autre endroit, à la hâte. Elle était brisée de l'effort qu'elle venait de faire pour s'emparer de l'imagination du fanatique en évoquant les chimères qui le gouvernaient. Le temps pressait; et ce n'était pas le moment de lui faire un cours de philosophie plus humaine et plus éclairée. Elle venait de dire ce qui lui était venu à l'esprit, inspirée peut-être par quelque chose de sympathique dans l'exaltation de ce malheureux, qu'elle voulait à tout prix sauver d'un acte de démence, et qu'elle accablait même d'une feinte indignation, tout en le plaignant d'un égarement dont il n'était pas le maître.

Elle se pressait d'écarter l'arme fatale, afin de le rejoindre ensuite et de le retenir sur la terrasse jusqu'à ce que les Prussiens fussent bien loin, lorsqu'en rouvrant cette petite porte qui ramenait de la terrasse au corridor, elle se trouva face à face avec le baron de Kreutz. Il venait de chercher son manteau et ses pistolets dans sa chambre. Consuelo n'eut que le temps de laisser tomber la carabine derrière elle, dans l'angle que formait la porte, et de se jeter dans le corridor, en refermant cette porte entre elle et Karl. Elle craignait que la vue de l'ennemi ne rendît à ce dernier toute sa fureur s'il l'apercevait.

La précipitation de ce mouvement, et l'émotion qui la força de s'appuyer contre la porte, comme si elle eût craint de s'évanouir, n'échappèrent point à l'œil clairvoyant du baron de Kreutz. Il portait un flambeau, et s'arrêta devant elle en souriant. Sa figure était parfaitement calme; cependant Consuelo crut voir que sa main tremblait et faisait vaciller très-sensiblement la flamme de la bougie. Le lieutenant était derrière lui, pâle comme la mort, et tenant son épée nue. Ces circonstances, ainsi que la certitude qu'elle acquit un peu plus tard qu'une fenêtre de cet appartement, où le baron avait déposé et repris ses effets, donnait sur la terrasse de la tourelle, firent penser ensuite à Consuelo que les deux Prussiens n'avaient pas perdu un mot de son entretien avec Karl. Cependant le baron la salua d'un air courtois et tranquille; et comme la crainte d'une pareille situation lui faisait oublier de rendre le salut et lui ôtait la force de dire un mot, Kreutz l'ayant examinée un instant avec des yeux qui exprimaient plus d'intérêt que de surprise, il lui dit d'une voix douce en lui prenant la main:

«Allons, mon enfant, remettez-vous. Vous semblez bien agitée. Nous vous avons fait peur en passant brusquement devant cette porte au moment où vous l'ouvriez; mais nous sommes vos serviteurs et vos amis. J'espère que nous vous reverrons à Berlin, et peut-être pourrons-nous vous y être bon à quelque chose.»

Le baron attira un peu vers lui la main de Consuelo comme si, dans un premier mouvement, il eût songé à la porter à ses lèvres. Mais il se contenta de la presser légèrement, salua de nouveau, et s'éloigna, suivi de son lieutenant[1], qui ne sembla pas même voir Consuelo, tant il était troublé et hors de lui. Cette contenance confirma la jeune fille dans l'opinion qu'il était instruit du danger dont son maître venait d'être menacé.

[Note 1: On disait alors _bas officier_. Nous avons, dans notre récit, modernisé un titre qui donnait lieu à équivoque.]

Mais quel était donc cet homme dont la responsabilité pesait si fortement sur la tête d'un autre, et dont la destruction avait semblé à Karl une vengeance si complète et si enivrante? Consuelo revint sur la terrasse pour lui arracher son secret, tout en continuant à le surveiller; mais elle le trouva évanoui, et, ne pouvant aider ce colosse à se relever, elle descendit et appela d'autres domestiques pour aller à son secours.

«Ah! ce n'est rien, dirent-ils en se dirigeant vers le lieu qu'elle leur indiquait: il a bu ce soir un peu trop d'hydromel, et nous allons le porter dans son lit.»

Consuelo eût voulu remonter avec eux; elle craignait que Karl ne se trahît en revenant à lui-même, mais elle en fut empêchée par le comte Hoditz, qui passait par là, et qui lui prit le bras, se réjouissant de ce qu'elle n'était pas encore couchée, et de ce qu'il pouvait lui donner un nouveau spectacle. Il fallut le suivre sur le perron, et de là elle vit en l'air, sur une des collines du parc, précisément du côté que Karl lui avait désigné comme le but de son expédition, un grand arc de lumière, sur lequel on distinguait confusément des caractères en verres de couleur.

Voilà une très-belle illumination, dit-elle d'un air distrait.

--C'est une délicatesse, un adieu discret et respectueux à l'hôte qui nous quitte, lui répondit-il. Il va passer dans un quart d'heure au pied de cette colline, par un chemin creux que nous ne voyons pas d'ici, et où il trouvera cet arc de triomphe élevé comme par enchantement au-dessus de sa tête.

--Monsieur le comte, s'écria Consuelo en sortant de sa rêverie, quel est donc ce personnage qui vient de nous quitter?

--Vous le saurez plus tard, mon enfant.

--Si je ne dois pas le demander, je me tais, monsieur le comte; cependant j'ai quelque soupçon qu'il ne s'appelle pas réellement le baron de Kreutz.

--Je n'en ai pas été dupe un seul instant, repartit Hoditz, qui à cet égard se vantait un peu. Cependant j'ai respecté religieusement son incognito. Je sais que c'est sa fantaisie et qu'on l'offense quand on n'a pas l'air de le prendre pour ce qu'il se donne. Vous avez vu que je l'ai traité comme un simple officier, et pourtant...»

Le comte mourait d'envie de parler; mais les convenances lui défendaient d'articuler un nom apparemment si sacré. Il prit un terme moyen, et présentant sa lorgnette à Consuelo:

«Regardez, lui dit-il, comme cet arc improvisé a bien réussi. Il y a d'ici près d'un demi-mille, et je parie qu'avec ma lorgnette, qui est excellente, vous allez lire ce qui est écrit dessus. Les lettres ont vingt pieds de haut, quoiqu'elles vous paraissent imperceptibles. Cependant, regardez bien!...»

Consuelo regarda et déchiffra aisément cette inscription, qui lui révéla le secret de la comédie:

Vive Frédéric le Grand.

«Ah! monsieur le comte, s'écria-t-elle vivement préoccupée, il y a du danger pour un tel personnage à voyager ainsi, et il y en a plus encore à le recevoir.

--Je ne vous comprends pas, dit le comte; nous sommes en paix; personne ne songerait maintenant, sur les terres de l'empire, à lui faire un mauvais parti, et personne ne peut plus trouver contraire au patriotisme d'héberger honorablement un hôte tel que lui.»

Consuelo était plongée dans ses rêveries. Hoditz l'en tira en lui disant qu'il avait une humble supplique à lui présenter; qu'il craignait d'abuser de son obligeance, mais que la chose était si importante, qu'il était forcé de l'importuner. Après bien des circonlocutions:

«Il s'agirait, lui dit-il d'un air mystérieux et grave, de vouloir bien vous charger du rôle de l'ombre.

--Quelle ombre? demanda Consuelo, qui ne songeait plus qu'à Frédéric et aux événements de la soirée.

--L'ombre qui vient au dessert chercher madame la margrave et ses convives pour leur faire traverser la galerie du Tartare, où j'ai placé le champ des morts, et les faire entrer dans la salle du théâtre, où l'Olympe doit les recevoir. Vénus n'entre pas en scène tout d'abord, et vous auriez le temps de dépouiller, dans la coulisse, le linceul de l'ombre sous lequel vous aurez le brillant costume de la mère des amours tout ajusté, satin couleur de rose, avec noeuds d'argent chenillés d'or, paniers très-petits, cheveux sans poudre, avec des perles et des plumes, des roses, une toilette très-décente et d'une galanterie sans égale, vous verrez! Allons, vous consentez à faire l'ombre; car il faut marcher avec beaucoup de dignité, et pas une de mes petites actrices n'oserait dire à Son Altesse, d'un ton à la fois impérieux et respectueux: _Suivez-moi_. C'est un mot bien difficile à dire, et j'ai pensé qu'une personne de génie pouvait en tirer un grand parti. Qu'en pensez-vous?

--Le mot est admirable, et je ferai l'ombre de tout mon coeur, répondit Consuelo en riant.

--Ah! vous êtes un ange, un ange, en vérité! s'écria le comte en lui baisant la main.»

Mais hélas! cette fête, cette brillante fête, ce rêve que le comte avait caressé pendant tout un hiver et qui lui avait fait faire plus de trois voyages en Moravie pour en préparer la réalisation; ce jour tant attendu devait s'en aller en fumée, tout aussi bien que la sérieuse et sombre vengeance de Karl. Le lendemain, vers le milieu du jour, tout était prêt. Le peuple de Roswald était sous les armes; les nymphes, les génies, les sauvages, les nains, les géants, les mandarins et les ombres attendaient, en grelottant à leurs postes, le moment de commencer leurs évolutions; la route escarpée était déblayée de ses neiges et jonchée de mousse et de violettes; les nombreux convives, accourus des châteaux environnants, et même de villes assez éloignées, formaient un cortège respectable à l'amphitryon, lorsque hélas! un coup de foudre vint tout renverser. Un courrier, arrivé à toute bride, annonça que le carrosse de la margrave avait versé dans un fossé; que Son Altesse s'était enfoncé deux côtes, et qu'elle était forcée de séjourner à Olmütz, où le comte était prié d'aller la rejoindre. La foule se dispersa. Le comte, suivi de Karl, qui avait retrouvé sa raison, monta sur le meilleur de ses chevaux et partit à la hâte, après avoir dit quelques mots à son majordome.

Les Plaisirs, les Ruisseaux, les Heures et les Fleuves allèrent reprendre leurs bottes fourrées et leurs casaquins de laine, et s'en retournèrent à leur travail des champs, pêle-mêle avec les Chinois, les pirates, les druides et les anthropophages. Les convives remontèrent dans leurs équipages, et la berline qui avait amené le Porpora et son élève fut mise de nouveau à leur disposition. Le majordome, conformément aux ordres qu'il avait reçus, leur apporta la somme convenue, et les força de l'accepter bien qu'ils ne l'eussent qu'à demi gagnée. Ils prirent, le jour même, la route de Prague; le professeur enchanté d'être débarrassé de la musique cosmopolite et des cantates polyglottes de son hôte; Consuelo regardant du côté de la Silésie et s'affligeant de tourner le dos au captif de Glatz, sans espérance de pouvoir l'arracher à son malheureux sort.

Ce même jour, le baron de Kreutz, qui avait passé la nuit dans un village, non loin de la frontière morave, et qui en était reparti le matin dans un grand carrosse de voyage, escorté de ses pages à cheval, et de sa berline de suite qui portait son commis et sa _chatouille_[1], disait à son lieutenant, ou plutôt à son aide de camp, le baron de Buddenbrock, aux approches de la ville de Neïsse, et il faut noter que mécontent de sa maladresse la veille, il lui adressait la parole pour la première fois depuis son départ de Roswald:

[Note 1: Son trésor de voyage.]

«Qu'était-ce donc que cette illumination que j'ai aperçue de loin, sur la colline au pied de laquelle nous devions passer, en côtoyant le parc de ce comte Hoditz?

--Sire, répondit en tremblant Buddenbrock, je n'ai pas aperçu d'illumination.

--Et vous avez eu tort. Un homme qui m'accompagne doit tout voir.

--Votre Majesté devait pardonner au trouble affreux dans lequel m'avait plongé la résolution d'un scélérat...

--Vous ne savez ce que vous dites! cet homme était un fanatique, un malheureux dévot catholique, exaspéré par les sermons que les curés de la Bohême ont fait contre moi durant la guerre; il était poussé à bout d'ailleurs par quelque malheur personnel. Il faut que ce soit quelque paysan enlevé pour mes armées, un de ces déserteurs que nous reprenons quelquefois malgré leurs belles précautions...

--Votre Majesté peut compter que demain celui-là sera repris et amené devant elle.

--Vous avez donné des ordres pour qu'on l'enlevât au comte Hoditz?

--Pas encore, Sire; mais sitôt que je serai arrivé à Neïsse, je lui dépêcherai quatre hommes très-habiles et très-déterminés...

--Je vous le défends: vous prendrez au contraire des informations sur le compte de cet homme; et si sa famille a été victime de la guerre, comme il semblait l'indiquer dans ses paroles décousues, vous veillerez à ce qu'il lui soit compté une somme de mille reichsthalers, et vous le ferez désigner aux recruteurs de la Silésie, pour qu'on le laisse à jamais tranquille. Vous m'entendez? Il s'appelle Karl; il est très-grand, il est Bohémien, il est au service du comte Hoditz: c'en est assez pour qu'il soit facile de le retrouver, et de s'informer de son nom de famille et de sa position.

--Votre Majesté sera obéie.

--Je l'espère bien! Que pensez-vous de ce professeur de musique?

--Maître Porpora? Il m'a semblé sot, suffisant et d'une humeur très-fâcheuse.

--Et moi je vous dis que c'est un homme supérieur dans son art, rempli d'esprit et d'une ironie fort divertissante. Quand il sera rendu avec son élève à la frontière de Prusse, vous enverrez au-devant de lui une bonne voiture.

--Oui, Sire.

--Et on l'y fera monter seul: _seul_, entendez-vous? avec beaucoup d'égards.

--Oui, Sire.

--Et ensuite?

--Ensuite, Votre Majesté entend qu'on l'amène à Berlin?

--Vous n'avez pas le sens commun aujourd'hui. J'entends qu'on le reconduise à Dresde, et de là à Prague, s'il le désire; et de là même à Vienne, si telle est son intention: le tout à mes frais. Puisque j'ai dérangé un homme si honorable de ses occupations, je dois le remettre où je l'ai pris sans qu'il lui en coûte rien. Mais je ne veux pas qu'il pose le pied dans mes États. Il a trop d'esprit pour nous.

--Qu'ordonne Votre Majesté à l'égard de la cantatrice?

--On la conduira sous escorte, bon gré mal gré, à Sans-Souci, et on lui donnera un appartement dans le château.

--Dans le château, Sire?

--Eh bien! êtes-vous devenu sourd? L'appartement de la Barberini!

--Et la Barberini, Sire, qu'en ferons-nous?

--La Barberini n'est plus à Berlin. Elle est partie. Vous ne le saviez pas?

--Non, Sire.

--Que savez-vous donc? Et dès que cette fille sera arrivée, on m'avertira, à quelque heure que ce soit du jour ou de la nuit. Vous m'avez entendu? Ce sont là les premiers ordres que vous allez faire inscrire sur le registre numéro 1 du commis de ma chatouille: le dédommagement à Karl; le renvoi du Porpora; la succession des honneurs et des profits de la Barberini à la Porporina. Nous voici aux portes de la ville. Reprends ta bonne humeur, Buddenbrock, et tâche d'être un peu moins bête quand il me prendra fantaisie de voyager incognito avec toi.»

CIII.

Le Porpora et Consuelo arrivèrent à Prague par un froid assez piquant, à la première heure de la nuit. La lune éclairait cette vieille cité, qui avait conservé dans son aspect le caractère religieux et guerrier de son histoire. Nos voyageurs y entrèrent par la porte appelée Rosthor, et, traversant la partie qui est sur la rive droite de la Moldaw, ils arrivèrent sans encombre jusqu'à la moitié du pont. Mais là, une forte secousse fut imprimée à la voiture, qui s'arrêta court.

«Jésus Dieu! cria le postillon, mon cheval qui s'abat devant la statue! mauvais présage! que saint Jean Népomuck nous assiste!

Consuelo, voyant que le cheval de brancard était embarrassé dans les traits, et que le postillon en aurait pour quelque temps à le relever et à rajuster son harnais, dont plusieurs courroies s'étaient rompues dans la chute, proposa à son maître de mettre pied à terre, afin de se réchauffer par un peu de mouvement. Le maestro y ayant consenti, Consuelo s'approcha du parapet pour examiner le lieu où elle se trouvait. De cet endroit, les deux villes distinctes qui composent Prague, l'une appelée _la nouvelle_, qui fut bâtie par l'empereur Charles IV, en 1348; l'autre, qui remonte à la plus haute antiquité, toutes deux construites en amphithéâtre, semblaient deux noires montagnes de pierres d'où s'élançaient ça et là, sur les points culminants, les flèches élancées des antiques édifices et les sombres dentelures des fortifications. La Moldaw s'engouffrait obscure et rapide sous ce pont d'un style si sévère, théâtre de tant d'événements tragiques dans l'histoire de la Bohême; et le reflet de la lune, en y traçant de pâles éclairs, blanchissait la tête de la statue révérée. Consuelo regarda cette figure du saint docteur, qui semblait contempler mélancoliquement les flots. La légende de saint Népomuck est belle, et son nom vénérable à quiconque estime l'indépendance et la loyauté. Confesseur de l'impératrice Jeanne, il refusa de trahir le secret de sa confession, et l'ivrogne Wenceslas, qui voulait savoir les pensées de sa femme, n'ayant pu rien arracher à l'illustre docteur, le fit noyer sous le pont de Prague. La tradition rapporte qu'au moment où il disparut sous les ondes, cinq étoiles brillèrent sur le gouffre à peine refermé, comme si le martyr eût laissé un instant flotter sa couronne sur les eaux. En mémoire de ce miracle, cinq étoiles de métal ont été incrustées sur la pierre de la balustrade, à l'endroit même où Népomuck fut précipité.

La Rosmunda, qui était fort dévote, avait gardé un tendre souvenir à la légende de Jean Népomuck; et, dans l'énumération des saints que chaque soir elle faisait invoquer par la bouche pure de son enfant, elle n'avait jamais oublié celui-là, le patron spécial des voyageurs, des gens en péril, et, par-dessus tout, _le garant de la bonne renommée_. Ainsi qu'on voit les pauvres rêver la richesse, la Zingara se faisait, sur ses vieux jours, un idéal de ce trésor qu'elle n'avait guère songé à amasser dans ses jeunes années. Par suite de cette réaction, Consuelo avait été élevée dans des idées d'une exquise pureté. Consuelo se rappela donc en cet instant la prière qu'elle adressait autrefois à l'apôtre de la sincérité; et, saisie par le spectacle des lieux témoins de sa fin tragique, elle s'agenouilla instinctivement parmi les dévots qui, à cette époque, faisaient encore, à chaque heure du jour et de la nuit, une cour assidue à l'image du saint. C'étaient de pauvres femmes, des pèlerins, de vieux mendiants, peut-être aussi quelques zingaris, enfants de la mandoline et propriétaires du grand chemin. Leur piété ne les absorbait pas au point qu'ils ne songeassent à lui tendre la main. Elle leur fit largement l'aumône, heureuse de se rappeler le temps où elle n'était ni mieux chaussée, ni plus fière que ces gens-là. Sa générosité les toucha tellement qu'ils se consultèrent à voix basse et chargèrent l'un d'entre eux de lui dire qu'ils allaient chanter un des anciens hymnes de l'office du bienheureux Népomuck, afin que le saint détournât le mauvais présage par suite duquel elle se trouvait arrêtée sur le pont. La musique et les paroles étaient, selon eux, du temps même de Wenceslas l'ivrogne:

Suscipe quas dedimus, Johannes beate, Tibi preces supplices, noster advocate: Fieri, dum vivimus, ne sinas infames Et nostros post obitum coelis infer manes.

Le Porpora, qui prit plaisir à les écouter, jugea que leur hymne n'avait guère plus d'un siècle de date; mais il en entendit un second qui lui sembla une malédiction adressée à Wenceslas par ses contemporains, et qui commençait ainsi:

Saevus, piger imperator, Malorum clarus patrator, etc.

Quoique les crimes de Wenceslas ne fussent pas un événement de circonstance, il semblait que les pauvres Bohémiens prissent un éternel plaisir à maudire, dans la personne de ce tyran, ce titre abhorré d'_imperator_, qui était devenu pour eux synonyme d'étranger. Une sentinelle autrichienne gardait chacune des portes placées à l'extrémité du pont. Leur consigne les forçait à marcher sans cesse de chaque porte à la moitié de l'édifice; là elles se rencontraient devant la statue, se tournaient le dos et reprenaient leur impassible promenade. Elles entendaient les cantiques; mais comme elles n'étaient pas aussi versées dans le latin d'église que les dévots pragois, elles s'imaginaient sans doute écouter un cantique à la louange de François de Lorraine, l'époux de Marie-Thérèse.