Consuelo, Tome 3 (1861)

Chapter 27

Chapter 273,933 wordsPublic domain

Aguerris contre le froid et la fatigue, les deux officiers prussiens, tout en riant de ce qu'il y avait de trop puéril dans les amusements et les _surprises_ de Roswald, n'avaient pas été aussi frappés que Consuelo du ridicule de cette merveilleuse résidence. Elle était l'enfant de la nature; née en plein champ, accoutumée, dès qu'elle avait eu les yeux ouverts, à regarder les oeuvres de Dieu sans rideau de gaze et sans lorgnon: mais le baron de Kreutz, quoiqu'il ne fût pas tout à fait le premier-venu dans cette aristocratie habituée aux draperies et aux enjolivements de la mode, était l'homme de son monde et de son temps. Il ne haïssait point les grottes, les ermitages et les symboles. En somme, il s'amusa avec bonhomie, montra beaucoup d'esprit dans la conversation, et dit à son acolyte qui, en entrant dans la salle à manger, le plaignait respectueusement de l'ennui d'une aussi rude corvée:

«De l'ennui? moi? pas du tout. J'ai fait de l'exercice, j'ai gagné de l'appétit, j'ai vu mille folies, je me suis reposé l'esprit de choses sérieuses: je n'ai pas perdu mon temps et ma peine.»

On fut surpris dans la salle à manger de ne trouver qu’un cercle de chaises autour d'une place vide. Le comte, ayant prié les convives de s'asseoir, ordonna à ses valets de servir.

«Hélas! Monseigneur, répondit celui qui était chargé de lui donner la réplique, nous n'avions rien qui fût digne d'être offert à une si honorable compagnie, et nous n'avons pas même mis la table.

--Voilà qui est plaisant!». s'écria l'amphitryon avec une fureur simulée; et quand ce jeu eut duré quelques instants: «Eh bien! dit-il, puisque les hommes nous refusent un souper, j'évoque l'enfer, et je somme Pluton de m'en envoyer un qui soit digne de mes hôtes.»

En parlant ainsi; il frappa le plancher trois fois, et, le plancher glissant aussitôt dans une coulisse, on vit s'exhaler des flammes odorantes; puis, au son d'une musique joyeuse et bizarre, une table magnifiquement servie vint se placer sous les coudes des convives.

«Ce n'est pas mal, dit le comte en soulevant la nappe, et en parlant sous la table. Seulement je suis fort étonné, puisque messire Pluton sait fort bien qu'il n'y a même pas dans ma maison de l'eau à boire, qu'on ne m'en ait pas envoyé une seule carafe.

--Comte Hoditz, répondit, des profondeurs de l'abîme, une voix rauque digne du Tartare, l'eau est fort rare dans les enfers; car presque tous nos fleuves sont à sec depuis que les yeux de Son Altesse margrave ont embrasé jusqu'aux entrailles de la terre; cependant, si vous l'exigez, nous allons envoyer une Danaïde au bord du Styx pour voir si elle en pourra trouver.

--Qu'elle se dépêche, répondit le comte, et surtout donnez-lui un tonneau qui ne soit pas percé.»

Au même instant, d'une belle cuvette de jaspe qui était au milieu de la table, s'élança un jet d'eau de roche qui pendant tout le souper retomba sur lui-même en gerbe de diamants au reflet des nombreuses bougies. Le _surtout_ était un chef-d'oeuvre de richesse et de mauvais goût, et l'eau du Styx, le souper infernal, furent pour le comte matière à mille jeux de mots, allusions et coq-à-l'âne, qui ne valaient guère mieux, mais que la naïveté de son enfantillage lui fit pardonner. Le repas succulent, et servi par de jeunes sylvains et des nymphes plus ou moins charmantes, égaya beaucoup le baron de Kreutz.

Il ne fit pourtant qu'une médiocre attention aux belles esclaves de l'amphitryon: ces pauvres paysannes étaient à la fois les servantes, les maîtresses, les choristes et les actrices de leur seigneur. Il était leur professeur de grâces, de danse, de chant et de déclamation. Consuelo avait eu à Passaw un échantillon de sa manière de procéder avec elles; et, en songeant au sort glorieux que ce seigneur lui avait offert alors, elle admirait le sang-froid respectueux avec lequel il la traitait maintenant, sans paraître ni surpris ni confus de sa méprise. Elle savait bien que le lendemain les choses changeraient d'aspect à l'arrivée de la margrave; qu'elle dînerait dans sa chambre avec son maître, et qu'elle n'aurait pas l'honneur d'être admise à la table de Son Altesse. Elle ne s'en embarrassait guère, quoiqu'elle ignorât une circonstance qui l'eût divertie beaucoup en cet instant: à savoir qu'elle soupait avec un personnage infiniment plus illustre, lequel ne voulait pour rien au monde souper le lendemain avec la margrave.

Le baron de Kreutz, souriant donc d'un air assez froid à l'aspect des nymphes du logis, accorda un peu plus d'attention à Consuelo, lorsque après l'avoir provoquée à rompre le silence, il l'eut amenée à parler sur la musique. Il était amateur éclairé et quasi passionné de cet art divin; du moins il en parla lui-même avec une supériorité qui adoucit, non moins que le repas, les bons mets et la chaleur des appartements, l'humeur revêche du Porpora.

«Il serait à souhaiter, dit-il enfin au baron, qui venait de louer délicatement sa manière sans le nommer, que le souverain que nous allons essayer de divertir fût aussi bon juge que vous!

--On assure, répondit le baron, que mon souverain est assez éclairé sur cette matière, et qu'il aime véritablement les beaux-arts.

--En êtes-vous bien certain, monsieur le baron? reprit le maestro, qui ne pouvait causer sans contredire tout le monde sur toutes choses. Moi, je ne m'en flatte guère. Les rois sont toujours les premiers en tout, au dire de leurs sujets; mais il arrive souvent que leurs sujets en savent beaucoup plus long qu'eux.

--En fait de guerre; comme en fait de science et de génie, le roi de Prusse en sait plus long qu'aucun de nous; répondit le lieutenant avec zèle; et quant à la musique, il est très-certain...

--Que vous n'en savez rien ni moi non plus, interrompit sèchement, le capitaine Kreutz; maître Porpora ne peut s'en rapporter qu'à lui seul à ce dernier égard.

--Quant à moi, reprit le maestro, la dignité royale ne m'en a jamais imposé en fait de musique; et quand j'avais l'honneur de donner des leçons à la princesse électorale de Saxe, je ne lui passais pas plus de fausses notes qu'à un autre.

--Eh quoi! dit le baron en regardant son compagnon avec une intention ironique, les têtes couronnées font-elles jamais des fausses notes?

--Tout comme les simples mortels, Monsieur! répondit le Porpora. Cependant je dois dire que la princesse électorale n'en fit pas longtemps avec moi, et qu'elle avait une rare intelligence pour me seconder.

--Ainsi vous pardonneriez bien quelques fausses notes à notre Fritz, s'il avait l'impertinence d'en faire en votre présence?

--A condition qu'il s'en corrigerait.

--Mais vous ne lui laveriez pas la tête? dit à son tour le comte Hoditz en riant.

--Je le ferais, dût-il couper la mienne!» répondit le vieux professeur, qu'un peu de Champagne rendait expansif et fanfaron.

Consuelo avait été bien et dûment avertie par le chanoine que la Prusse était une grande préfecture de police, où les moindres paroles, prononcées bien bas à la frontière, arrivaient en peu d'instants, par une suite d'échos mystérieux et fidèles, au cabinet de Frédéric, et qu'il ne fallait jamais dire à un Prussien, surtout à un militaire, à un employé quelconque: «Comment vous portez-vous?» sans peser chaque syllabe, et tourner, comme on dit aux petits enfants, sa langue sept fois dans sa bouche. Elle ne vit donc pas avec plaisir son maître s'abandonner à son humeur narquoise, et elle s'efforça de réparer ses imprudences par un peu de politique.

«Quand même le roi de Prusse ne serait pas le premier musicien de son siècle, dit-elle, il lui serait permis de dédaigner un art certainement bien futile au prix de tout ce qu'il sait d'ailleurs.»

Mais elle ignorait que Frédéric ne mettait pas moins d'amour-propre à être un grand flûtiste qu'à être un grand capitaine et un grand philosophe. Le baron de Kreutz déclara que si Sa Majesté avait jugé la musique un art digne d'être étudié, elle y avait consacré très-probablement une attention et un travail sérieux.

«Bah! dit le Porpora, qui s'animait de plus en plus, l'attention et le travail ne révèlent rien, en fait d'art, à ceux que le ciel n'a pas doués d'un talent inné. Le génie de la musique n'est pas à la portée de toutes les fortunes; et il est plus facile de gagner des batailles et de pensionner des gens de lettres que de dérober aux muses le feu sacré. Le baron Frédéric de Trenck nous a fort bien dit que Sa Majesté prussienne, lorsqu'elle manquait à la mesure, s'en prenait à ses courtisans; mais les choses n'iront pas ainsi avec moi!

--Le baron Frédéric de Trenck a dit cela? répliqua le baron de Kreutz, dont les yeux s'animèrent d'une colère subite et impétueuse. Eh bien! reprit-il en se calmant tout à coup par un effort de sa volonté, et en parlant d'un ton d'indifférence, le pauvre diable doit avoir perdu l'envie de plaisanter; car il est enfermé à la citadelle de Glatz pour le reste de ses jours.

--En vérité! s'écria le Porpora: et qu'a-t-il donc fait?

--C'est le secret de l'Etat, répondit le baron: mais tout porte à croire qu'il a trahi la confiance de son maître.

--Oui! ajouta le lieutenant; en vendant à l'Autriche le plan des fortifications de la Prusse, sa patrie.

--Oh! c'est impossible! dit Consuelo qui avait pâli, et qui, de plus en plus attentive à sa contenance et à ses paroles, ne put cependant retenir cette exclamation douloureuse.

--C'est impossible, et c'est faux! s'écria le Porpora indigné; ceux qui ont fait croire cela au roi de Prusse en ont menti par la gorge!

--Je présume que ce n'est pas un démenti indirect que vous pensez nous donner? dit le lieutenant en pâlissant à son tour.

--Il faudrait avoir une susceptibilité bien maladroite pour le prendre ainsi, reprit le baron de Kreutz en lançant un regard dur et impérieux à son compagnon. En quoi cela nous regarde-t-il? et que nous importe que maître Porpora mette de la chaleur dans son amitié pour ce jeune homme?

--Oui, j'en mettrais, même en présence du roi lui-même, dit le Porpora. Je dirais au roi qu'on l'a trompé; que c'est fort mal à lui de l'avoir cru; que Frédéric de Trenck est un digne, un noble jeune homme; incapable d'une infamie!

--Je crois, mon maître, interrompit Consuelo que la physionomie du capitaine inquiétait de plus en plus, que vous serez bien à jeun quand vous aurez l'honneur d'approcher le roi de Prusse; et je vous connais trop pour n'être pas certaine que vous ne lui parlerez de rien d'étranger à la musique.

--Mademoiselle me paraît fort prudente, reprit le baron. Il paraît cependant qu'elle à été fort liée à Vienne, avec ce jeune baron de Trenck?

--Moi, monsieur? répondit Consuelo avec une indifférence fort bien jouée; je le connais à peine.

--Mais, reprit le baron avec une physionomie pénétrante, si le roi lui-même vous demandait, par je ne sais quel hasard imprévu, ce que vous pensez de la trahison de ce Trenck?...

--Monsieur le baron, dit Consuelo en affrontant son regard inquisitorial avec beaucoup de calme et de modestie, je lui répondrais que je ne crois à la trahison de personne, ne pouvant pas comprendre ce que c'est que de trahir.

--Voilà une belle parole, signora! dit le baron dont la figure s'éclaircit tout à coup, et vous l'avez dite avec l'accent d'une belle âme.»

Il parla d'autre chose; et charma les convives par la grâce et la force de son esprit. Durant tout le reste du souper, il eut, en s'adressant à Consuelo, une expression de bonté et de confiance qu'elle ne lui avait pas encore vue.

CII.

A la fin du dessert, une ombre toute drapée de blanc et voilée vint chercher les convives en leur disant: _Suivez-moi!_ Consuelo, condamnée encore au rôle de margrave pour la répétition de cette nouvelle scène, se leva la première, et, suivie des autres convives, monta le grand escalier du château, dont la porte s'ouvrait au fond de la salle. L'ombre qui les conduisait poussa, au haut de cet escalier, une autre grande porte, et l'on se trouva dans l'obscurité d'une profonde galerie antique, au bout de laquelle on apercevait simplement une faible lueur. Il fallut se diriger de ce côté au son d'une musique lente, solennelle et mystérieuse, qui était censée exécutée par les habitants du monde invisible.

«Tudieu! dit ironiquement le Porpora d'un ton d'enthousiasme, monsieur le comte ne nous refuse rien! Nous avons entendu aujourd'hui de la musique turque, de la musique nautique, de la musique sauvage, de la musique chinoise, de la musique lilliputienne et toutes sortes de musiques extraordinaires; mais en voici une qui les surpasse toutes, et l'on peut bien dire que c'est véritablement de la musique de l'autre monde.

--Et vous n'êtes pas au bout! répondit le comte enchanté de cet éloge.

--Il faut s'attendre à tout de la part de Votre Excellence, dit le baron de Kreutz avec la même ironie que le professeur; quoique après ceci, je ne sache, en vérité, ce que nous pouvons espérer de plus fort.»

Au bout de la galerie, l'ombre frappa sur une espèce de tamtam qui rendit un son lugubre, et un vaste rideau s'écartant, laissa voir la salle de spectacle décorée et illuminée comme elle devait l'être le lendemain. Je n'en ferai point la description, quoique ce fût bien le cas de dire:

Ce n’était que festons, ce n’était qu’algarades.

La toile du théâtre se leva; la scène représentait l'Olympe ni plus ni moins. Les déesses s'y disputaient le coeur du berger Paris, et le concours des trois divinités principales faisait les frais de la pièce. Elle était écrite en italien, ce qui fit dire tout bas au Porpora, en s'adressant à Consuelo:

«Le sauvage, le chinois et le lilliputien n'étaient rien; voilà enfin de l'iroquois.»

Vers et musique, tout était de la fabrique du comte. Les acteurs et les actrices valaient bien leurs rôles. Après une demi-heure de métaphores et de concetti sur l'absence d'une divinité plus charmante et plus puissante que toutes les autres, qui dédaignait de concourir pour le prix de la beauté, Paris s'étant décidé à faire triompher Vénus, cette dernière prenait la pomme, et, descendant du théâtre par un gradin, venait la déposer au pied de la margrave, en se déclarant indigne de la conserver, et s'excusant d'avoir osé la briguer devant elle.

C'était Consuelo qui devait faire ce rôle de Vénus; et comme c'était le plus important, ayant à chanter à la fin une cavatine à grand effet, le comte Hoditz, n'ayant pu en confier la répétition à aucune de ses coryphées, prit le parti de le remplir lui-même; tant pour faire marcher cette répétition que pour faire sentir à Consuelo l'esprit, les intentions, les finesses et les beautés du rôle. Il fut si bouffon en faisant sérieusement Vénus, et en chantant avec emphase les platitudes pillées à tous les méchants opéras à la mode et mal cousues dont il prétendait avoir fait une partition, que personne ne put garder son sérieux. Il était trop animé par le soin de gourmander sa troupe et trop enflammé par l'expression divine qu'il donnait à son jeu et à son chant, pour s'apercevoir de la gaieté de l'auditoire. On l'applaudit à tout rompre, et le Porpora, qui s'était mis à la tête de l'orchestre en se bouchant les oreilles de temps en temps à la dérobée, déclara que tout était sublime, poëme, partition, voix, instruments, et la Vénus provisoire par-dessus tout.

Il fut convenu que Consuelo et lui liraient ensemble attentivement ce chef-d'oeuvre le soir même et le lendemain matin. Ce n'était ni long, ni difficile à apprendre, et ils se firent fort d'être le lendemain soir à la hauteur de la pièce et de la troupe. On visita ensuite la salle de bal qui n'était pas encore prête, parce que les danses ne devaient avoir lieu que le surlendemain, la fête ayant à durer deux jours pleins et à offrir une suite ininterrompue de divertissements variés.

Il était dix heures du soir. Le temps était clair et la lune magnifique. Les deux officiers prussiens avaient persisté à repasser la frontière le soir même, alléguant une consigne supérieure qui leur défendait de passer la nuit en pays étranger. Le comte dut donc céder, et ayant donné l'ordre qu'on préparât leurs chevaux, il les emmena boire le coup de l'étrier, c'est-à-dire déguster du café et d'excellentes liqueurs dans un élégant boudoir, où Consuelo ne jugea pas à propos de les suivre. Elle prit donc congé d'eux, et après avoir recommandé tout bas au Porpora de se tenir un peu mieux sur ses gardes qu'il n'avait fait durant le souper, elle se dirigea vers sa chambre, qui était dans une autre aile du château.

Mais elle s'égara bientôt dans les détours de ce vaste labyrinthe, et se trouva dans une sorte de cloître où un courant d'air éteignit sa bougie. Craignant de s'égarer de plus en plus et de tomber dans quelqu'une des trappes _à surprise_ dont ce manoir était rempli, elle prit le parti de revenir sur ses pas à tâtons jusqu'à ce qu'elle eût retrouvé la partie éclairée des bâtiments. Dans la confusion de tant de préparatifs pour des choses insensées, le confortable de cette riche habitation était entièrement négligé. On y trouvait des sauvages, des ombres, des dieux, des ermites, des nymphes, des ris et des jeux, mais pas un domestique pour avoir un flambeau, pas un être dans son bon sens auprès de qui l'on pût se renseigner.

Cependant elle entendit venir à elle une personne qui semblait marcher avec précaution et se glisser dans les ténèbres à dessein, ce qui ne lui inspira pas la confiance d'appeler et de se nommer, d'autant plus que c'était le pas lourd et la respiration forte d'un homme. Elle s'avançait un peu émue et en se serrant contre la muraille; lorsqu'elle entendit ouvrir une porte non loin d'elle, et la clarté de la lune, en pénétrant par cette ouverture, tomba sur la haute taille et le brillant costume de Karl.

Elle se hâta de l'appeler.

«Est-ce vous, signora? lui dit-il d'une voix altérée. Ah! je cherche depuis bien des heures un instant pour vous parler, et je le trouve trop tard, peut-être!

--Qu'as-tu donc à me dire, bon Karl, et d'où vient l'émotion où je te vois?

--Sortez de ce corridor, signora, je vais vous parler dans un endroit tout à fait isolé et où j'espère que personne ne pourra nous entendre.

Consuelo suivit Karl, et se trouva en plein air avec lui sur la terrasse que formait la tourelle accolée au flanc de l'édifice.

«Signora, dit le déserteur en parlant avec précaution (arrivé le matin pour la première fois à Roswald, il ne connaissait guère mieux les êtres que Consuelo), n'avez-vous rien dit aujourd'hui qui puisse vous exposer au mécontentement ou à la méfiance du roi de Prusse, et dont vous auriez à vous repentir à Berlin, si le roi en était exactement informé?.

--Non, Karl, je n'ai rien dit de semblable. Je savais que tout Prussien qu'on ne connaît pas est un interlocuteur dangereux, et j'ai observé, quant à moi, toutes mes paroles.

--Ah! vous me faites du bien de me dire cela; j'étais bien inquiet! je me suis approché de vous deux où trois fois dans le navire, lorsque vous vous promeniez sur la pièce d'eau. J'étais un des pirates qui ont fait semblant de monter à l'abordage; mais j'étais déguisé, vous ne m'avez pas reconnu. J'ai eu beau vous regarder, vous faire signe, vous n'avez pris garde à rien, et je n'ai pu vous glisser un seul mot. Cet officier était toujours à côté de vous. Tant que vous avez navigué sur le bassin, il ne vous a pas quittée d'un pas. On eût dit qu'il devinait que vous étiez son scapulaire, et qu'il se cachait derrière vous, dans le cas où une balle se serait glissée dans quelqu'un de nos innocents fusils.

--Que veux-tu dire, Karl? Je ne puis te comprendre. Quel est cet officier? Je ne le connais pas.

--Je n'ai pas besoin de vous le dire; vous le connaîtrez bientôt puisque vous allez à Berlin.

--Pourquoi m'en faire un secret maintenant?

--C'est que c'est un terrible secret, et que j'ai besoin de le garder encore une heure.

--Tu as l'air singulièrement agité, Karl; que se passe-t-il en toi?

--Oh! de grandes choses! l'enfer brûle dans mon coeur!

--L'enfer? On dirait que tu as de mauvais desseins.

--Peut-être!

--En ce cas, je veux que tu parles; tu n'as pas le droit de te taire avec moi, Karl. Tu m'as promis un dévouement, une soumission à toute épreuve.

--Ah! signora, que me dites-vous là? c'est la vérité, je vous dois plus que la vie, car vous avez fait ce qu'il fallait pour me conserver ma femme et ma fille; mais elles étaient condamnées, elles ont péri... et il faut bien que leur mort soit vengée!

--Karl, au nom de ta femme et de ton enfant qui prient pour toi dans le ciel, je t'ordonne de parler. Tu médites je ne sais quel acte de folie; tu veux te venger? La vue de ces Prussiens te met hors de toi?

--Elle me rend fou, elle me rend furieux... Mais non, je suis calme, je suis un saint. Voyez-vous, signora, c'est Dieu et non l'enfer qui me pousse. Allons! l'heure approche. Adieu, signora; il est probable que je ne vous reverrai plus, et je vous demande, puisque vous passez par Prague, de payer une messe pour moi à la chapelle de Saint-Jean-Népomuck, un des plus grands patrons de la Bohême.

--Karl, vous parlerez, vous confesserez les idées criminelles qui vous tourmentent, ou je ne prierai jamais pour vous, et j'appellerai sur vous, au contraire, la malédiction de votre femme et de votre fille, qui sont des anges dans le sein de Jésus le Miséricordieux. Mais comment voulez-vous être pardonné dans le ciel, si vous ne pardonnez pas sur la terre? Je vois bien que vous avez une carabine sous votre manteau, Karl, et que d'ici vous guettez ces Prussiens au passage.

--Non, pas d'ici, dit Karl ébranlé et tremblant; je ne veux pas verser le sang dans la maison de mon maître, ni sous vos yeux, ma bonne sainte fille; mais là-bas; voyez-vous, il y a dans la montagne un chemin creux que je connais bien déjà; car j'y étais ce matin quand ils sont arrivés par là... Mais j'y étais par hasard, je n'étais pas armé, et d'ailleurs je ne l'ai pas reconnu tout de suite, lui!... Mais tout à l'heure, il va repasser par là, et j'y serai, moi! J'y serai bientôt par le sentier du parc, et je le devancerai, quoiqu'il soit bien monté... Et comme vous le dites, signora, j'ai une carabine, une bonne carabine, et il y a dedans une bonne balle pour son coeur. Elle y est depuis tantôt; car je ne plaisantais pas quand je faisais le guet accoutré en faux pirate. Je trouvais l'occasion assez belle, et je l'ai visé plus de dix fois; mais vous étiez là, toujours là, et je n'ai pas tiré... Mais tout à l'heure, vous n'y serez pas, il ne pourra pas se cacher derrière vous comme un poltron... car il est poltron, je le sais bien, moi. Je l'ai vu pâlir, et tourner le dos à la guerre, un jour qu'il nous faisait avancer avec rage contre mes compatriotes, contre mes frères les Bohémiens. Ah! quelle horreur! car je suis Bohémien, moi, par le sang, par le coeur, et cela ne pardonne pas. Mais si je suis un pauvre paysan de Bohême; n'ayant appris dans ma forêt qu'à manier la cognée, il a fait de moi un soldat prussien, et, grâce à ses caporaux, je sais viser juste avec un fusil.

--Karl, Karl, taisez-vous, vous êtes dans le délire! vous ne connaissez pas cet homme, j'en suis sûre. Il s'appelle le baron de Kreutz; je parie que vous ne saviez pas son nom et que vous le prenez pour un autre. Ce n'est pas un recruteur, il ne vous a pas fait de mal.