Consuelo, Tome 3 (1861)

Chapter 26

Chapter 263,825 wordsPublic domain

Peu d'instants après, les deux officiers furent introduits. Ils avaient uniforme prussien. Celui qui marchait le premier, et derrière lequel son compagnon semblait décidé à s'effacer entièrement, était petit, et d'une figure assez maussade. Son nez, long, lourd et sans noblesse, faisait paraître plus choquants encore le ravalement de sa bouche et la fuite ou plutôt l'absence de son menton. Sa taille un peu voûtée, donnait je ne sais quel air vieillot à sa personne engoncée dans le disgracieux habit inventé par Frédéric. Cet homme avait cependant une quarantaine d'années tout au plus; sa démarche était assurée, et lorsqu'il eut ôté le vilain chapeau qui lui coupait la face jusqu'à la naissance du nez, il montra ce qu'il y avait de beau dans sa tête, un front ferme, intelligent, et méditatif, des sourcils mobiles et des yeux d'une clarté et d'une animation extraordinaires. Son regard le transformait comme ces rayons du soleil qui colorent et embellissent tout à coup les sites les plus mornes et les moins poétiques. Il semblait grandir de toute la tête lorsque ses yeux brillaient sur son visage blême, chétif et inquiet.

Le comte Hoditz les reçut avec une hospitalité plus cordiale que cérémonieuse, et, sans perdre le temps à de longs compliments, il leur fit mettre deux couverts et leur servit des meilleurs plats avec une véritable bonhomie patriarcale; car Hoditz était le meilleur des hommes, et sa vanité, loin de corrompre son coeur, l'aidait à se répandre avec confiance et générosité. L'esclavage régnait encore dans ses domaines, et toutes les merveilles de Roswald avaient été édifiées à peu de frais par la gent taillable et corvéable; mais il couvrait de fleurs et de gourmandises le joug de ses sujets. Il leur faisait oublier le nécessaire en leur prodiguant le superflu, et, convaincu que le plaisir est le bonheur, il les faisait tant amuser, qu'ils ne songeaient point à être libres.

L'officier prussien (car vraiment il n'y en avait qu'un, l'autre semblait n'être que son ombre), parut d'abord un peu étonné, peut-être même un peu choqué du sans façon de M. le comte; et il affectait une politesse réservée, lorsque le comte lui dit:

«Monsieur le capitaine, je vous prie de vous mettre à l'aise et de faire ici comme chez vous. Je sais que vous devez être habitué à la régularité austère des armées du grand Frédéric; je trouve cela admirable en son lieu; mais ici, vous êtes à la campagne, et si l'on ne s'amuse à la campagne, qu'y vient-on faire? Je vois que vous êtes des personnes bien élevées et de bonnes manières. Vous n'êtes certainement pas officiers du roi de Prusse, sans avoir fait vos preuves de science militaire et de bravoure accomplie. Je vous tiens donc pour des hôtes dont la présence honore ma maison; veuillez en disposer sans retenue, et y rester tant que le séjour vous en sera agréable.»

L'officier prit aussitôt son parti en homme d'esprit, et, après avoir remercié son hôte sur le même ton, il se mit à sabler le champagne, qui ne lui fit pourtant pas perdre une ligne de son sang-froid, et à creuser un excellent pâté sur lequel il fit des remarques et des questions gastronomiques qui ne donnèrent pas grande idée de lui à la très-sobre Consuelo. Elle était cependant frappée du feu de son regard; mais ce feu même l'étonnait sans la charmer. Elle y trouvait je ne sais quoi de hautain, de scrutateur et de méfiant qui n'allait point à son coeur.

Tout en mangeant, l'officier apprit au comte qu'il s'appelait le baron de Kreutz, qu'il était originaire de Silésie, où il venait d'être envoyé en remonte pour la cavalerie; que, se trouvant à Neïsse, il n'avait pu résister au désir de voir le palais et les jardins tant vantés de Roswald; qu'en conséquence, il avait passé le matin la frontière avec son lieutenant, non sans mettre le temps et l'occasion à profit pour faire, sur sa route quelques achats de chevaux. Il offrit même au comte de visiter ses écuries, s'il avait quelques bêtes à vendre. Il voyageait à cheval, et s'en retournait le soir même.

«Je ne le souffrirai pas, dit le comte. Je n'ai pas de chevaux à vous vendre dans ce moment. Je n'en ai pas même assez pour les nouveaux embellissements que je veux faire à mes jardins. Mais je veux faire une meilleure affaire en jouissant de votre société le plus longtemps qu'il me sera possible.

--Mais nous avons appris, en arrivant ici, que vous attendiez d'heure en heure madame la comtesse Hoditz; et, ne voulant point être à charge, nous nous retirerons aussitôt que nous l'entendrons arriver.

--Je n'attends madame la comtesse margrave que demain, répondit le comte; elle arrivera ici avec sa fille, madame la princesse de Culmbach. Car vous n'ignorez peut-être pas, Messieurs, que j'ai eu l'honneur de faire une noble alliance...

--Avec la margrave douairière de Bareith, repartit assez brusquement le baron de Kreutz, qui ne parut pas aussi ébloui de ce titre que le comte s'y attendait.

--C'est la tante du roi de Prusse! reprit-il avec un peu d'emphase.

--Oui, oui, je le sais! répliqua l'officier prussien en prenant une large prise de tabac.

--Et comme c'est une dame admirablement gracieuse et affable, continua le comte, je ne doute pas qu'elle n'ait un plaisir infini à recevoir et à traiter de braves serviteurs du roi son illustre neveu.

--Nous serions bien sensibles à un si grand honneur, dit le baron en souriant; mais nous n'aurons pas le loisir d'en profiter. Nos devoirs nous rappellent impérieusement à notre poste, et nous prendrons congé de Votre Excellence ce soir même. En attendant, nous serions bien heureux d'admirer cette belle résidence: le roi notre maître n'en a pas une qu'on puisse comparer à celle-ci.»

Ce compliment rendit au Prussien toute la bienveillance du seigneur morave. On se leva de table. Le Porpora, qui se souciait moins de la promenade que de la répétition, voulut s'en dispenser.

«Non pas, dit le comte; promenade et répétition, tout cela se fera en même temps; vous allez voir, mon maître.

Il offrit son bras à Consuelo et passant le premier:

«Pardonnez, Messieurs, dit-il, si je m'empare de la seule dame que nous ayons ici dans ce moment: c'est le droit du seigneur. Ayez la bonté de me suivre: je serai votre guide.

--Oserai-je vous demander, Monsieur, dit le baron de Kreutz, adressant pour la première fois la parole au Porpora, quelle est cette aimable dame?

--Monsieur, répondit le Porpora qui était de mauvaise humeur, je suis Italien, j'entends assez mal l'allemand, et le français encore moins.»

Le baron, qui jusque-là, avait toujours parlé français avec le comte, selon l'usage de ce temps-là entre les gens du bel air, répéta sa demande en italien.

«Cette aimable dame, qui n'a pas encore dit un mot devant vous, répondit sèchement le Porpora, n'est ni margrave, ni douairière, ni princesse, ni baronne, ni comtesse: c'est une chanteuse italienne qui ne manque pas d'un certain talent.

--Je m'intéresse d'autant plus à la connaître et à savoir son nom, reprit le baron en souriant de la brusquerie du maestro.

--C'est la Porporina, mon élève, répondit le Porpora.

--C'est une personne fort habile, dit-on, reprit l'autre, et qui est attendue avec impatience à Berlin. Puisqu'elle est votre élève, je vois que c'est à l'illustre maître Porpora que j'ai l'honneur de parler.

--Pour vous servir,» répliqua le Porpora d'un ton bref, en renfonçant sur sa tête son chapeau qu'il venait de soulever, en réponse, au profond salut du baron de Kreutz.

Celui-ci, le voyant si peu communicatif, le laissa avancer et se tint en arrière avec son lieutenant. Le Porpora qui avait des yeux jusque derrière la tête, vit qu'ils riaient ensemble en le regardant et en parlant de lui, dans leur langue. Il en fut d'autant plus mal disposé pour eux, et ne leur adressa pas même un regard durant toute la promenade.

CI.

On descendit une petite pente assez rapide au bas de laquelle on trouva une rivière en miniature, qui avait été un joli torrent limpide et agité; mais comme il fallait le rendre navigable, on avait égalisé son lit, adouci sa pente, taillé proprement ses rives et troublé ses belles ondes par de récents travaux. Les ouvriers étaient encore occupés à le débarrasser de quelques roches que l'hiver y avait précipitées, et qui lui donnaient un reste de physionomie: on s'empressait de la faire disparaître. Une gondole attendait là les promeneurs, une vraie gondole que le comte avait fait venir de Venise, et qui fit battre le coeur de Consuelo en lui rappelant mille souvenirs gracieux et amers. On s'embarqua; les gondoliers étaient aussi de vrais Vénitiens parlant leur dialecte; on les avait fait venir avec la barque, comme de nos jours les nègres avec la girafe. Le comte Hoditz, qui avait beaucoup voyagé, s'imaginait parler toutes les langues: mais, quoiqu'il y mît beaucoup d'aplomb, et que, d'une voix haute, d'un ton accentué, il donnât ses ordres aux gondoliers, ceux-ci l'eussent compris avec peine, si Consuelo ne lui eût servi de truchement. Il leur fut enjoint de chanter des vers du Tasse: mais ces pauvres diables, enroués par les glaces du Nord, dépaysés et déroutés dans leurs souvenirs, donnèrent aux Prussiens un fort triste échantillon de leur savoir-faire. Il fallut que Consuelo leur soufflât chaque strophe, et promît de leur faire faire une répétition des fragments qu'ils devaient chanter le lendemain à madame la margrave.

Quand on eut navigué un quart d'heure dans un espace qu'on eût pu traverser en trois minutes, mais où l'on avait ménagé au pauvre ruisseau contrarié dans sa course mille détours insidieux, on arriva à la pleine mer. C'était un assez vaste bassin où l'on débouqua à travers des massifs de cyprès et de sapins, et dont le coup d'œil inattendu était vraiment agréable. Mais on n'eut pas le loisir de l'admirer. Il fallut s'embarquer sur un navire de poche, où rien ne manquait; mâts, voiles, cordages, c'était un modèle accompli de bâtiment avec tous ses agrès, et que le trop grand nombre de matelots et de passagers faillit faire sombrer. Le Porpora y eut froid. Les tapis étaient fort humides, et je crois bien que, malgré l'exacte revue que M. le comte, arrivé de la veille, avait faite déjà de toutes les pièces, l'embarcation faisait eau. Personne ne s'y sentait à l'aise, excepté le comte, qui, par grâce d'état, ne se souciait jamais des petits désagréments attachés à ses plaisirs, et Consuelo, qui commençait à s'amuser beaucoup de la folie de son hôte. Une flotte proportionnée à ce vaisseau de commandement vint se placer sous ses ordres, exécuta des manoeuvres que le comte lui-même, armé d'un porte-voix, et debout sur la poupe, dirigea fort sérieusement, se fâchant fort quand les choses n'allaient point à son gré, et faisant recommencer la répétition. Ensuite on voyagea de conserve aux sons d'une musique de cuivre abominablement fausse, qui acheva d'exaspérer le Porpora.

«Passe pour nous faire geler et enrhumer, disait-il entre ses dents; mais nous écorcher les oreilles à ce point, c'est trop fort!

--Voile pour le Péloponnèse!» s'écria le comte; et on cingla vers une rive couronnée de menues fabriques imitant des temples grecs et d'antiques tombeaux.

On se dirigeait sur une petite anse masquée par des rochers, et, lorsqu'on en fut à dix pas, on fut accueilli par une décharge de coups de fusil. Deux hommes tombèrent morts sur le tillac, et un jeune mousse fort léger, qui se tenait dans les cordages, jeta un grand cri, descendit, ou plutôt se laissa glisser adroitement, et vint se rouler au beau milieu de la société, en hurlant qu'il était blessé et en cachant dans ses mains sa tête, soi-disant fracassée d'une balle.

«Ici, dit le comte à Consuelo, j'ai besoin de vous pour une petite répétition que je fais faire à mon équipage. Ayez la bonté de représenter pour un instant le personnage de madame la margrave; et de commander à cet enfant mourant ainsi qu'à ces deux morts, qui, par parenthèse sont fort bêtement tombés, de se relever, d'être guéris à l'instant même, de prendre leurs armes, et de défendre Son Altesse contre les insolents pirates retranchés dans cette embuscade.»

Consuelo se hâta de se prêter au rôle de margrave, et le joua avec beaucoup plus de noblesse et de grâce naturelle que ne l'eût fait madame Hoditz. Les morts et les mourants se relevèrent sur leurs genoux et lui baisèrent la main. Là, il leur fut enjoint par le comte de ne point toucher tout de bon de leurs bouches vassales la noble main de Son Altesse, mais de baiser leur propre main en feignant d'approcher leurs lèvres de la sienne. Puis morts et mourants coururent aux armes en faisant de grandes démonstrations d'enthousiasme; le petit saltimbanque, qui faisait le rôle de mousse, regrimpa comme un chat sur son mât et déchargea une légère carabine sur la baie des pirates. La flotte se serra autour de la nouvelle Cléopâtre, et les petits canons firent un vacarme épouvantable.

Consuelo, avertie par le comte qui ne voulait pas lui causer une frayeur sérieuse, n'avait point été dupe du début un peu bizarre de cette comédie. Mais les deux officiers prussiens, envers lesquels il n'avait pas jugé nécessaire de pratiquer la même galanterie, voyant tomber deux hommes au premier feu, s'étaient serrés l'un contre l'autre en pâlissant. Celui qui ne disait rien avait paru effrayé pour son capitaine, et le trouble de ce dernier n'avait pas échappé au regard tranquillement observateur de Consuelo. Ce n'était pourtant pas la peur qui s'était peinte sur sa physionomie; mais, au contraire, une sorte d'indignation, de colère même, comme si la plaisanterie l'eût offensé personnellement et lui eût semblé un outrage à sa dignité de Prussien et de militaire. Hoditz n'y prit pas garde, et lorsque le combat fut engagé, le capitaine et son lieutenant riaient aux éclats et acceptaient au mieux le badinage. Ils mirent même l'épée à la main et s'escrimèrent en l'air pour prendre part à la scène.

Les pirates, montés sur des barques légères, vêtus à la grecque et armés de tremblons et de pistolets chargés à poudre, étaient sortis de leurs jolis petits récifs, et se battaient comme des lions. On les laissa venir à l'abordage, où l'on en fit grande déconfiture, afin que la bonne margrave eût le plaisir de les ressusciter. La seule cruauté commise fut d'en faire tomber quelques-uns à la mer. L'eau du bassin était bien froide, et Consuelo les plaignait, lorsqu'elle vit qu'ils y prenaient plaisir, et mettaient de la vanité à montrer à leurs compagnons montagnards qu'ils étaient bons nageurs.

Quand la flotte de Cléopâtre (car le navire que devait monter la margrave portait réellement ce titre pompeux) eut été victorieuse, comme de raison, elle emmena prisonnière la flottille des pirates à sa suite, et s'en alla au son d'une musique triomphale (à porter le diable en terre, au dire du Porpora) explorer les rivages de la Grèce. On approcha ensuite d'une île inconnue d'où l'on voyait s'élever des huttes de terre et des arbres exotiques fort bien acclimatés ou fort bien imités; car on ne savait jamais à quoi s'en tenir à cet égard, le faux et le vrai étant confondus partout. Aux marges de cette île étaient amarrées des pirogues. Les naturels du pays s'y jetèrent avec des cris très-sauvages et vinrent à la rencontre de la flotte, apportant des fleurs et des fruits étrangers récemment coupés dans les serres chaudes de la résidence. Ces sauvages étaient hérissés, tatoués, crépus, et plus semblables à des diables qu'à des hommes. Les costumes n'étaient pas trop bien assortis. Les uns étaient couronnés de plumes, comme des Péruviens, les autres empaquetés de fourrures, comme des Esquimaux; mais on n'y regardait pas de si près; pourvu qu'ils fussent bien laids et bien ébouriffés, on les tenait pour anthropophages tout au moins.

Ces bonnes gens firent beaucoup de grimaces, et leur chef, qui était une espèce de géant, ayant une fausse barbe qui lui tombait jusqu'à la ceinture, vint faire un discours que le comte Hoditz avait pris la peine de composer lui-même en langue sauvage. C'était un assemblage de syllabes ronflantes et croquantes, arrangées au hasard pour figurer un patois grotesque et barbare. Le comte, lui ayant fait réciter sa tirade sans faute, se chargea de traduire cette belle harangue à Consuelo, qui faisait toujours le rôle de margrave en attendant la véritable.

«Ce discours signifie, Madame, lui dit-il en imitant les salamalecs du roi sauvage, que cette peuplade de cannibales dont l'usage est de dévorer tous les étrangers qui abordent dans leur île, subitement touchée et apprivoisée par l'effet magique de vos charmes, vient déposer à vos pieds l'hommage de sa férocité, et vous offrir la royauté de ces terres inconnues. Daignez y descendre sans crainte, et quoiqu'elles soient stériles et incultes, les merveilles de la civilisation vont y éclore sous vos pas.»

On aborda dans l'île au milieu des chants et des danses des jeunes sauvagesses. Des animaux étranges et prétendus féroces, mannequins empaillés qui, au moyen d'un ressort, s'agenouillèrent subitement, saluèrent Consuelo sur le rivage. Puis, à l'aide de cordes, les arbres et les buissons fraîchement plantés s'abattirent, les rochers de carton s'écroulèrent, et l'on vit des maisonnettes décorées de fleurs et de feuillages. Des bergères conduisant de vrais troupeaux (Hoditz n'en manquait pas), des villageois habillés à la dernière mode de l'Opéra, quoiqu'un peu malpropres vus de près, enfin jusqu'à des chevreuils et des biches apprivoisées vinrent prêter foi et hommage à la nouvelle souveraine.

«C'est ici, dit alors le comte à Consuelo, que vous aurez à jouer un rôle demain, devant Son Altesse. On vous procurera le costume d'une divinité sauvage toute couverte de fleurs et de rubans, et vous vous tiendrez dans la grotte que voici: la margrave y entrera, et vous chanterez la cantate que j'ai dans ma poche, pour lui céder vos droits à la divinité, vu qu'il ne peut y avoir qu'une déesse, là où elle daigne apparaître.

«--Voyons la cantate,» dit Consuelo en recevant le manuscrit dont Hoditz était l'auteur.

Il ne lui fallut pas beaucoup de peine pour lire et chanter à la première vue ce pont-neuf ingénu: paroles et musique, tout était à l'avenant. Il ne s'agissait que de l'apprendre par coeur. Deux violons, une harpe et une flûte cachés dans les profondeurs de l'antre l'accompagnaient tout de travers. Le Porpora fit recommencer. Au bout d'un quart-d'heure, tout alla bien. Ce n'était pas le seul rôle, que Consuelo eût à faire dans la fête, ni la seule cantate que le comte Hoditz eût dans sa poche: elles étaient courtes, heureusement: il ne fallait pas fatiguer Son Altesse par trop de musique.

A l'île sauvage, on remit à la voile, et on alla prendre terre sur un rivage chinois: tours imitant la porcelaine, kiosques, jardins rabougris, petits ponts, jonques et plantations de thé, rien n'y manquait. Les lettres et les mandarins, assez bien costumés, vinrent faire un discours chinois à la margrave; et Consuelo qui, dans le trajet, devait changer de costume dans la cale d'un des bâtiments et s'affubler en mandarine, dut essayer des couplets en langue et musique chinoise, toujours de la façon du comte Hoditz:

Ping, pang, tiong, Hi, han, hong,

Tel était le refrain, qui était censé signifier, grâce à la puissance d'abréviation que possédait cette langue merveilleuse:

«Belle margrave, grande princesse, idole de tous les coeurs, régnez à jamais sur votre heureux époux et sur votre joyeux empire de Roswald en Moravie.»

En quittant la Chine, on monta dans des palanquins très-riches, et on gravit, sur les épaules des pauvres serfs chinois et sauvages, une petite montagne au sommet de laquelle on trouva la ville de Lilliput. Maisons, forêts, lacs, montagnes, le tout vous venait aux genoux ou à la cheville, et il fallait se baisser pour voir, dans l'intérieur des habitations, les meubles et les ustensiles de ménage qui étaient dans des proportions relatives à tout le reste. Des marionnettes dansèrent sur la place publique au son des mirlitons, des guimbardes et des tambours de basque. Les personnes qui les faisaient agir et qui produisaient cette musique lilliputienne, étaient cachées sous terre et dans des caveaux ménagés exprès.

En redescendant la montagne des Lilliputiens, on trouva un désert d'une centaine de pas, tout encombré de rochers énormes et d'arbres vigoureux livrés à leur croissance naturelle. C'était le seul endroit que le comte n'eût pas gâté et mutilé. Il s'était contenté de le laisser tel qu'il l'avait trouvé.

«L'usage de cette gorge escarpée m'a bien longtemps embarrassé, dit-il à ses hôtes. Je ne savais comment me délivrer de ces masses de rochers, ni quelle tournure donner à ces arbres superbes, mais désordonnés; tout à coup l'idée m'est venue de baptiser ce lieu le désert, le chaos: et j'ai pensé que le contraste n'en serait pas désagréable, surtout lorsqu'au sortir de ces horreurs de la nature, on rentrerait dans des parterres admirablement soignés et parés. Pour compléter l'illusion, vous allez voir quelle heureuse invention j'y ai placée.»

En parlant ainsi, le comte tourna un gros rocher qui encombrait le sentier (car il avait bien fallu fourrer un sentier uni et sablé dans l'horrible désert), et Consuelo se trouva à l'entrée d'un ermitage creusé dans le roc et surmonté d'une grossière croix de bois. L'anachorète de la Thébaïde en sortit; c'était un bon paysan dont la longue barbe blanche postiche contrastait avec un visage frais et paré des couleurs de la jeunesse. Il fit un beau sermon, dont son maître corrigea les barbarismes, donna sa bénédiction, et offrit des racines et du lait à Consuelo dans une écuelle de bois.

«Je trouve l'ermite un peu jeune, dit le baron de Kreutz: vous eussiez pu mettre ici un vieillard véritable.

--Cela n'eût point plu à la margrave, répondit ingénument le comte Hoditz. Elle dit avec raison que la vieillesse n'est point égayante, et que dans une fête il ne faut voir que de jeunes acteurs.»

Je fais grâce au lecteur du reste de la promenade. Ce serait à n'en pas finir si je voulais lui décrire les diverses contrées, les autels druidiques, les pagodes indiennes, les chemins et canaux couverts, les forêts vierges, les souterrains où l'on voyait les mystères de la passion taillés dans le roc, les mines artificielles avec salles de bal, les Champs-Elysées, les tombeaux, enfin les cascades, les naïades, les sérénades et les _six mille_ jets d'eau que le Porpora prétendait, par la suite, avoir été forcé d'_avaler_. Il y avait bien mille autres gentillesses dont les mémoires du temps nous ont transmis le détail avec admiration: une grotte à demi obscure où l'on s'enfonçait en courant, et au fond de laquelle une glace, en vous renvoyant votre propre image, dans un jour incertain, devait infailliblement vous causer une grande frayeur; un couvent où l'on vous forçait, sous peine de perdre à jamais la liberté, de prononcer des voeux dont la formule était un hommage d'éternelle soumission et adoration à la margrave; un arbre à pluie qui, au moyen d'une pompe cachée dans les branches, vous inondait d'encre, de sang ou d'eau de rose, suivant qu'on voulait vous fêter ou vous mystifier; enfin mille secrets charmants, ingénieux, incompréhensibles, dispendieux surtout, que le Porpora eut la brutalité de trouver insupportables, stupides et scandaleux. La nuit seule mit un terme à cette promenade autour du monde, dans laquelle, tantôt à cheval, tantôt en litière, à âne, en voiture ou en bateau, on avait bien fait trois lieues.