Consuelo, Tome 3 (1861)

Chapter 25

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--Et moi, je ne me soucie de rien de ce qui est pour mon avantage personnel, répondit Consuelo attendrie et affligée. Je puis me laisser emporter au milieu d'un succès par une ivresse involontaire; mais je ne puis pas songer de sang-froid à édifier toute une vie de triomphe pour m'y couronner de mes propres mains. Je veux avoir de la gloire pour vous, mon maître; en dépit de votre incrédulité, je veux vous montrer que c'est pour vous seul que Consuelo travaille et voyage; et pour vous prouver tout de suite que vous l'avez calomniée, puisque vous croyez à ses serments, je vous fais celui de prouver ce que j'avance.

--Et sur quoi jures-tu cela? dit le Porpora avec un sourire de tendresse où la méfiance perçait encore.

--Sur les cheveux blancs, sur la tête sacrée du Porpora,» répondit Consuelo en prenant cette tête blanche dans ses deux mains, et la baisant au front avec ferveur.

Ils furent interrompus par le comte Hoditz, qu'un grand heiduque vint annoncer. Ce laquais, en demandant pour son maître la permission de présenter ses respects au Porpora et à sa pupille, regarda cette dernière d'un air d'attention, d'incertitude et d'embarras qui surprit Consuelo, sans qu'elle se souvînt pourtant où elle avait vu cette bonne figure un peu bizarre. Le comte fut admis, et il présenta sa requête dans les termes les plus courtois. Il partait pour sa seigneurie de Roswald, en Moravie, et, voulant rendre ce séjour agréable à la margrave son épouse, il préparait, pour la surprendre à son arrivée, une fête magnifique. En conséquence, il proposait à Consuelo d'aller chanter pendant trois soirées consécutives à Roswald, et il désirait même que le Porpora voulût bien l'accompagner pour l'aider à diriger les concerts, spectacles et sérénades dont il comptait régaler madame la margrave.

Le Porpora allégua l'engagement qu'on venait de signer et l'obligation de se trouver à Berlin à jour fixe. Le comte voulut voir l'engagement, et comme le Porpora avait toujours eu à se louer de ses bons procédés, il lui procura le petit plaisir d'être mis dans la confidence de cette affaire, de commenter l'acte, de faire l'entendu, de donner des conseils: après quoi Hoditz insista sur sa demande, représentant qu'on avait plus de temps qu'il n'en fallait pour y satisfaire sans manquer au terme assigné.

«Vous pouvez achever vos préparatifs en trois jours, dit-il, et aller à Berlin par la Moravie.»

Ce n'était pas tout à fait le chemin; mais, au lieu de faire lentement la route par la Bohême, dans un pays mal servi et récemment dévasté par la guerre, le Porpora et son élève se rendraient très-promptement et très-commodément à Roswald dans une bonne voiture que le comte mettait à leur disposition ainsi que les relais, c'est-à-dire qu'il se chargeait des embarras et des dépenses. Il se chargeait encore de les faire conduire de même de Roswald à Pardubitz, s'ils voulaient descendre l'Elbe jusqu'à Dresde, ou à Chrudim s'ils voulaient passer par Prague. Les commodités qu'il leur offrait jusque-là abrégeaient effectivement la durée de leur voyage, et la somme assez ronde qu'il y ajoutait donnait les moyens de faire le reste plus agréablement. Porpora accepta, malgré la petite mine que lui faisait Consuelo pour l'en dissuader. Le marché fut conclu, et le départ fixé au dernier jour de la semaine.

Lorsque après lui avoir respectueusement baisé la main Hoditz eut laissé Consuelo seule avec son maître, elle reprocha à celui-ci de s'être laissé gagner si facilement. Quoiqu'elle n'eût plus rien à redouter des impertinences du comte, elle lui en gardait un peu de ressentiment, et n'allait pas chez lui avec plaisir. Elle ne voulait pas raconter au Porpora l'aventure de Passaw, mais elle lui rappela les plaisanteries que lui-même avait faites sur les inventions musicales du comte Hoditz.

«Ne voyez-vous pas, lui dit-elle, que je vais être condamnée à chanter sa musique, et que vous, vous serez forcé de diriger sérieusement des cantates et peut-être même des opéras de sa façon? Est-ce ainsi que vous me faites tenir mon voeu de rester fidèle au culte du beau?

--Bast! répondit le Porpora en riant, je ne ferai pas cela si gravement que tu penses; je compte, au contraire, m'en divertir copieusement, sans que le patricien maestro s'en aperçoive le moins du monde. Faire ces choses-là sérieusement et devant un public respectable, sera en effet un blasphème et une honte; mais il est permis de s'amuser, et l'artiste serait bien malheureux si, en gagnant sa vie, il n'avait pas le droit de rire dans sa barbe de ceux qui la lui font gagner. D'ailleurs, tu verras là ta princesse de Culmbach, que tu aimes et qui est charmante. Elle rira avec nous, quoiqu'elle ne rie guère, de la musique de son beau-père.»

Il fallut céder, faire les paquets, les emplettes nécessaires et les adieux. Joseph était au désespoir. Cependant une bonne fortune, une grande joie d'artiste venait de lui arriver et faisait un peu compensation, ou tout au-moins diversion forcée à la douleur de cette séparation. En jouant sa sérénade sous la fenêtre de l'excellent mime Bernadone, l'arlequin renommé du théâtre de la porte de Carinthie, il avait frappé d'étonnement et de sympathie cet artiste aimable et intelligent. On l'avait fait monter, on lui avait demandé de qui était ce trio agréable et original. On s'était émerveillé de sa jeunesse, et de son talent. Enfin on lui avait confié, séance tenante, le poëme d'un ballet intitulé le Diable Boiteux, dont il commençait à écrire la musique. Il travaillait à cette tempête qui lui coûta tant de soins, et dont le souvenir faisait rire encore le bonhomme Haydn à quatre-vingts ans. Consuelo chercha à le distraire de sa tristesse, en lui parlant toujours de sa tempête, que Bernadone voulait terrible, et que Beppo, n'ayant jamais vu la mer, ne pouvait réussir à se peindre. Consuelo lui décrivait l'Adriatique en fureur et lui chantait la plainte des vagues, non sans rire avec lui de ces effets d'harmonie imitative, aidés de celui des toiles bleues qu'on secoue d'une coulisse à l'autre à force de bras.

«Écoute, lui dit le Porpora pour le tirer de peine, tu travaillerais cent ans avec les plus beaux instruments du monde et les plus exactes connaissances des bruits de l'onde et du vent, que tu ne rendrais pas l'harmonie sublime de la nature. Ceci n'est pas le fait de la musique. Elle s'égare puérilement quand elle court après les tours de force et les effets de sonorité. Elle est plus grande que cela; elle a l'émotion pour domaine. Son but est de l'inspirer, comme sa cause est d'être inspirée par elle. Songe donc aux impressions de l'homme livré à la tourmente; figure-toi un spectacle affreux, magnifique, terrible, un danger imminent: place-toi, musicien, c'est-à-dire voix humaine, plainte humaine, âme vivante et vibrante, au milieu de cette détresse, de ce désordre, de cet abandon et de ces épouvantes; rends tes angoisses, et l'auditoire, intelligent ou non, les partagera. Il s'imaginera voir la mer, entendre les craquements du navire, les cris des matelots, le désespoir des passagers. Que dirais-tu d'un poëte, qui, pour peindre une bataille, te dirait en vers que le canon faisait _boum, boum_, et le tambour _plan, plan_? Ce serait pourtant de l'harmonie imitative plus exacte que de grandes images; mais ce ne serait pas de la poésie. La peinture elle-même, cet art de description par excellence, n'est pas un art d'imitation servile. L'artiste retracerait en vain le vert sombre de la mer, le ciel noir de l'orage, la carcasse brisée du navire. S'il n'a le sentiment pour rendre la terreur et la poésie de l'ensemble, son tableau sera sans couleur, fût-il aussi éclatant qu'une enseigne à bière. Ainsi, jeune homme, émeus-toi à l'idée d'un grand désastre, c'est ainsi que tu le rendras émouvant pour les autres.»

Il lui répétait encore paternellement ces exhortations, tandis que la voiture, attelée dans la cour de l'ambassade, recevait les paquets de voyage. Joseph écoutait attentivement ses leçons, les buvant à la source, pour ainsi dire: mais lorsque Consuelo, en mantelet et en bonnet fourré, vint se jeter à son cou, il pâlit, étouffa un cri, et ne pouvant se résoudre à la voir monter en voiture, il s'enfuit et alla cacher ses sanglots au fond de l'arrière-boutique de Keller. Métastase le prit en amitié, le perfectionna dans l'italien, et le dédommagea un peu par de bons conseils et de généreux services de l'absence du Porpora; mais Joseph fut bien longtemps triste et malheureux, avant de s'habituer à celle de Consuelo.

Celle-ci, quoique triste aussi, et regrettant un si fidèle et si aimable ami, sentit revenir son courage, son ardeur et la poésie de ses impressions à mesure qu'elle s'enfonça dans les montagnes de la Moravie. Un nouveau soleil se levait sur sa vie. Dégagée de tout lien et de toute domination étrangère à son art, il lui semblait qu'elle s'y devait tout entière. Le Porpora, rendu à l'espérance et à l'enjouement de sa jeunesse, l'exaltait par d'éloquentes déclamations; et la noble fille, sans cesser d'aimer Albert et Joseph comme deux frères qu'elle devait retrouver dans le sein de Dieu, se sentait légère, comme l'alouette qui monte en chantant dans le ciel, au matin d'un beau jour.

C.

Dès le second relais, Consuelo avait reconnu dans le domestique qui l'accompagnait, et qui, placé sur le siège de la voiture, payait les guides et gourmandait la lenteur des postillons, ce même heiduque qui avait annoncé le comte Hoditz, le jour où il était venu lui proposer la partie de plaisir de Roswald. Ce grand et fort garçon, qui la regardait toujours comme à la dérobée, et qui semblait partagé entre le désir et la crainte de lui parler, finit par fixer son attention; et, un matin qu'elle déjeunait dans une auberge isolée, au pied des montagnes, le Porpora ayant été faire un tour de promenade à la chasse de quelque motif musical, en attendant que les chevaux eussent rafraîchi, elle se tourna vers ce valet, au moment où il lui présentait son café, et le regarda en face d'un air un peu sévère et irrité. Mais il fit alors une si piteuse mine, qu'elle ne put retenir un grand éclat de rire. Le soleil d'avril brillait sur la neige qui couronnait encore les monts; et notre jeune voyageuse se sentait en belle humeur.

«Hélas! lui dit enfin le mystérieux heiduque, votre seigneurie ne daigne donc pas me reconnaître? Moi, je l'aurais toujours reconnue, fut-elle déguisée en Turc ou en caporal prussien; et pourtant je ne l'avais vue qu'un instant, mais quel instant dans ma vie!»

En parlant ainsi, il posa sur la table le plateau qu'il apportait; et, s'approchant de Consuelo, il fit gravement un grand signe de croix, mit un genou en terre, et baisa le plancher devant elle.

«Ah! s'écria Consuelo, Karl le déserteur, n'est-ce pas?

--Oui, signora, répondit Karl en baisant la main qu'elle lui tendait; du moins on m'a dit qu'il fallait vous appeler ainsi, quoique je n'aie jamais bien compris si vous étiez un monsieur ou une dame.

--En vérité? Et d'où vient ton incertitude?

--C'est que je vous ai vue garçon, et que depuis, quoique je vous aie bien reconnue, vous étiez devenue aussi semblable à une jeune fille que vous étiez auparavant semblable à un petit garçon. Mais cela ne fait rien: soyez ce que vous voudrez, vous m'avez rendu des services que je n'oublierai jamais; et vous pourriez me commander de me jeter du sommet de ce pic qui est là haut, si cela vous faisait plaisir, je ne vous le refuserais pas.

--Je ne te demande rien, mon brave Karl, que d'être heureux et de jouir de ta liberté; car te voilà libre, et je pense que tu aimes la vie maintenant?

--Libre, oui! dit Karl en secouant la tête; mais heureux... J'ai perdu ma pauvre femme!»

Les yeux de Consuelo se remplirent de larmes, par un mouvement sympathique, en voyant les joues carrées du pauvre Karl se couvrir d'un ruisseau de pleurs.

«Ah! dit-il en secouant sa moustache rousse, d'où les larmes dégouttaient comme la pluie d'un buisson, elle avait trop souffert, la pauvre âme! Le chagrin de me voir enlever une seconde fois par les Prussiens, un long voyage à pied, lorsqu'elle était déjà bien malade; ensuite la joie de me revoir, tout cela lui a causé une révolution; et elle est morte huit jours après être arrivée à Vienne, où je la cherchais, et où, grâce à un billet de vous, elle m'avait retrouvé, avec l'aide du comte Hoditz. Ce généreux seigneur lui avait envoyé son médecin et des secours; mais rien n'y a fait: elle était fatiguée de vivre, voyez-vous, et elle a été se reposer dans le ciel du bon Dieu.

--Et ta fille? dit Consuelo, qui songeait à le ramener à une idée consolante.

--Ma fille? dit-il d'un air sombre et un peu égaré, le roi de Prusse me l'a tuée aussi.

--Comment tuée? que dis-tu?

--N'est-ce pas le roi de Prusse qui a tué la mère en lui causant tout ce mal? Eh bien, l'enfant a suivi la mère. Depuis le soir où, m'ayant vu frappé au sang, garrotté et emporté par les recruteurs, toutes deux étaient restées, couchées et comme mortes, en travers du chemin, la petite avait toujours tremblé d'une grosse fièvre; la fatigue et la misère de la route les ont achevées. Quand vous les avez rencontrées sur un pont, à l'entrée de je ne sais plus quel village d'Autriche, il y avait deux jours qu'elles n'avaient rien mangé. Vous leur avez donné de l'argent, vous leur avez appris que j'étais sauvé, vous avez tout fait pour les consoler et les guérir; elles m'ont dit tout cela: mais il était trop tard. Elles n'ont fait qu'empirer depuis notre réunion, et au moment où nous pouvions être heureux, elles se sont en allées dans le cimetière. La terre n'était pas encore foulée sur le corps de ma femme, quand il a fallu recreuser le même endroit pour y mettre mon enfant; et à présent, grâce au roi de Prusse, Karl est seul au monde!

--Non, mon pauvre Karl, tu n'es pas abandonné; il te reste des amis qui s'intéresseront toujours à tes infortunes et à ton bon coeur.

--Je le sais. Oui, il y a de braves gens, et vous en êtes. Mais de quoi ai-je besoin maintenant que je n'ai plus ni femme, ni enfant, ni pays! car je ne serai jamais en sûreté dans le mien; ma montagne est trop bien connue de ces brigands qui sont venus m'y chercher deux fois. Aussitôt que je me suis vu seul, j'ai demandé si nous étions en guerre ou si nous y serions bientôt. Je n'avais qu'une idée: c'était de servir contre la Prusse, afin de tuer le plus de Prussiens que je pourrais. Ah! saint Wenceslas, le patron de la Bohême, aurait conduit mon bras; et je suis bien sûr qu'il n'y aurait pas eu une seule balle perdue, sortie de mon fusil; et je me disais: Peut-être la Providence permettra-t-elle que je rencontre le roi de Prusse dans quelque défilé; et alors... fût-il cuirassé comme l'archange Michel... dusse-je le suivre comme un chien suit un loup à la piste... Mais j'ai appris que la paix était assurée pour longtemps; et alors, ne me sentant plus de goût à rien, j'ai été trouver monseigneur le comte Hoditz pour le remercier, et le prier de ne point me présenter à l'impératrice, comme il en avait eu l'intention. Je voulais me tuer; mais il a été si bon pour moi, et la princesse de Culmbach, sa belle-fille, à qui il avait raconté en secret toute mon histoire, m'a dit de si belles paroles sur les devoirs du chrétien, que j'ai consenti à vivre et à entrer à leur service, où je suis, en vérité, trop bien nourri et trop bien traité pour le peu d'ouvrage que j'ai à faire.

--Maintenant dis-moi, mon cher Karl, reprit Consuelo en s'essuyant les yeux, comment tu as pu me reconnaître.

--N'êtes-vous pas venue, un soir, chanter chez ma nouvelle maîtresse, madame la margrave? Je vous vis passer tout habillée de blanc, et je vous reconnus tout de suite, bien que vous fussiez devenue une demoiselle. C'est que, voyez-vous, je ne me souviens pas beaucoup des endroits où j'ai passé, ni des noms des personnes que j'ai rencontrées; mais pour ce qui est des figures, je ne les oublie jamais. Je commençais à faire le signe de la croix quand je vis un jeune garçon qui vous suivait, et que je reconnus pour Joseph; et au lieu d'être votre maître, comme je l'avais vu au moment de ma délivrance (car il était mieux habillé que vous dans ce temps-là), il était devenu votre domestique; et il resta dans l'antichambre. Il ne me reconnut pas; et comme monsieur le comte m'avait défendu de dire un seul mot à qui que ce soit de ce qui m'était arrivé (je n'ai jamais su ni demandé pourquoi), je ne parlai pas à ce bon Joseph, quoique j'eusse bien envie de lui sauter au cou. Il s'en alla presque tout de suite dans une autre pièce. J'avais ordre de ne point quitter celle où je me trouvais; un bon serviteur ne connaît que sa consigne; Mais quand tout le monde fut parti, le valet de chambre de monseigneur, qui a toute sa confiance, me dit: «Karl, tu n'as pas parlé à ce petit laquais du Porpora, quoique tu l'aies reconnu; et tu as bien fait. Monsieur le comte sera content de toi. Quant à la demoiselle qui a chanté ce soir...--Oh! je l'ai reconnue aussi, m'écriai-je, et je n'ai rien dit.--Eh bien, ajouta-t-il; tu as encore bien fait. Monsieur le comte ne veut pas qu'on sache qu'elle a voyagé avec lui jusqu'à Passaw.--Cela ne me regarde point, repris-je; mais puis-je te demander, à toi, comment elle m'a délivré des mains des Prussiens?» Henri me raconta alors comment la chose s'était passée (car il était là), comment vous aviez couru après la voiture de monsieur le comte, et comment, lorsque vous n'aviez plus rien à craindre pour vous-même; vous aviez voulu absolument qu'il vînt me délivrer. Vous en aviez dit quelque chose à ma pauvre femme; et elle me l'avait raconté aussi; car elle est morte en vous recommandant au bon Dieu; et en me disant: «Ce sont de pauvres enfants, qui ont l'air presque aussi malheureux que nous; et cependant ils m'ont donné tout ce qu'ils avaient; et ils pleuraient comme si nous eussions été de leur famille.» Aussi, quand j'ai vu M. Joseph à votre service, ayant été chargé de lui porter quelque argent de la part de monseigneur chez qui il avait joué du violon un autre soir, j'ai mis dans le papier quelques ducats, les premiers que j'eusse gagnés dans cette maison. Il ne l'a pas su, et il ne m'a pas reconnu, lui; mais si nous retournons à Vienne, je m'arrangerai pour qu'il ne soit jamais dans l'embarras tant que je pourrai gagner ma vie.

--Joseph n'est plus à mon service, bon Karl, il est mon ami. Il n'est plus dans l'embarras, il est musicien, et gagnera sa vie aisément. Ne te dépouille donc pas pour lui.

--Quant à vous, signora, dit Karl, je ne puis pas grand chose pour vous, puisque vous êtes une grande actrice, à ce qu'on dit; mais voyez-vous, si jamais vous vous trouvez dans la position d'avoir besoin d'un serviteur, et de ne pouvoir le payer, adressez-vous à Karl, et comptez sur lui. Il vous servira pour rien et sera bien heureux de travailler pour vous.

--Je suis assez payée par ta reconnaissance, mon ami. Je ne veux rien de ton dévouement.

--Voici maître Porpora qui revient. Souvenez-vous, signora, que je n'ai pas l'honneur de vous connaître autrement que comme un domestique mis à vos ordres par mon maître.»

Le lendemain, nos voyageurs s'étant levés de grand matin, arrivèrent, non sans peine, vers midi, au château de Roswald. Il était situé dans une région élevée, au versant des plus belles montagnes de la Moravie, et si bien abrité des vents froids, que le printemps s'y faisait déjà sentir, lorsqu'à une demi-lieue aux alentours, l'hiver régnait encore. Quoique la saison fût prématurément belle, les chemins étaient encore fort peu praticables. Mais le comte Hoditz, qui ne doutait de rien, et pour qui l'impossible était une plaisanterie, était déjà arrivé, et déjà faisait travailler une centaine de pionniers à aplanir la route sur laquelle devait rouler le lendemain l'équipage majestueux de sa noble épouse. Il eût été peut-être plus conjugal et plus secourable de voyager avec elle; mais il ne s'agissait pas tant de l'empêcher de se casser bras et jambes en chemin, que de lui donner une fête; et, morte ou vive, il fallait qu'elle eût un splendide divertissement en prenant possession du palais de Roswald.

Le comte permit à peine à nos voyageurs de changer de toilette, et leur fit servir un fort beau dîner dans une grotte mousseuse et rocailleuse, qu'un vaste poêle, habilement masqué par de fausses roches, chauffait agréablement. Au premier coup d'œil, cet endroit parut enchanteur à Consuelo. Le site qu'on découvrait de l'ouverture de la grotte était réellement magnifique. La nature avait tout fait pour Roswald. Des mouvements de terrains escarpés et pittoresques, des forêts d'arbres verts, des sources abondantes, d'admirables perspectives, des prairies immenses, il semble qu'avec une habitation confortable, c'en était bien assez pour faire un lieu de plaisance accompli. Mais Consuelo s'aperçut bientôt des bizarres recherches par lesquelles le comte avait réussi à gâter cette sublime nature. La grotte eût été charmante sans le vitrage, qui en faisait une salle à manger intempestive. Comme les chèvrefeuilles et les liserons ne faisaient encore que bourgeonner, on avait masqué les châssis des portes et des croisées avec des feuillages et des fleurs artificielles, qui faisaient là une prétentieuse grimace. Les coquillages et les stalactites, un peu endommagés par l'hiver, laissaient voir le plâtre et le mastic qui les attachaient aux parois du roc, et la chaleur du poêle, fondant un reste d'humidité amassée à la voûte, faisait tomber sur la tête des convives une pluie noirâtre et malsaine, que le comte ne voulait pas du tout apercevoir. Le Porpora en prit de l'humeur, et deux ou trois fois mit la main à son chapeau sans oser cependant l'enfoncer sur son chef, comme il en mourait d'envie. Il craignait surtout que Consuelo ne s'enrhumât, et il mangeait à la hâte, prétextant une vive impatience de voir la musique qu'il aurait à faire exécuter le lendemain.

«De quoi vous inquiétez-vous là, cher maestro? disait le comte, gui était grand mangeur, et qui aimait à raconter longuement l'histoire de l'acquisition ou de la confection dirigée par lui de toutes les pièces riches et curieuses de son service de table; des musiciens habiles et consommés comme vous n'ont besoin que d'une petite heure pour se mettre au fait. Ma musique est simple et naturelle. Je ne suis pas de ces compositeurs pédants qui cherchent à étonner par de savantes et bizarres combinaisons harmoniques. A la campagne, il faut de la musique simple, pastorale; moi, je n'aime que les chants purs et faciles: c'est aussi le goût de madame la margrave. Vous verrez que tout ira bien. D'ailleurs, nous ne perdons pas de temps. Pendant que nous déjeunons ici, mon majordome prépare tout suivant mes ordres, et nous allons trouver les choeurs disposés dans leurs différentes stations et tous les musiciens à leur poste.»

Comme il disait cela, on vint avertir monseigneur que deux officiers étrangers, en tournée dans le pays, demandaient la permission d'entrer et de saluer le comte, pour visiter, avec son agrément, les palais et les jardins de Roswald.

Le comte était habitué à ces sortes de visites, et rien ne lui faisait plus de plaisir que d'être lui-même le _cicérone_ des curieux, à travers les délices de sa résidence.

«Qu'ils entrent, qu'ils soient les bienvenus! s'écria-t-il, qu'on mette leurs couverts et qu'on les amène ici.»