Chapter 24
Lorsque Consuelo disait ces choses à son ami Beppo, quinze jours s'étaient écoulés depuis la soirée de _Zénobie_ et l'aventure du baron de Trenck. Les six représentations pour lesquelles on l'avait engagée avaient eu lieu. Madame Tesi avait reparu au théâtre. L'impératrice travaillait le Porpora en dessous main par l'ambassadeur Corner, et faisait toujours du mariage de Consuelo avec Haydn la condition de l'engagement définitif de cette dernière au théâtre impérial, après l'expiration de celui de la Tesi. Joseph ignorait tout. Consuelo ne pressentait rien. Elle ne songeait qu'à Albert qui n'avait pas reparu, et dont elle ne recevait point de nouvelles. Elle roulait dans son esprit mille conjectures et mille décisions contraires. Ces perplexités et le choc de ces émotions l'avaient rendue un peu malade. Elle gardait la chambre depuis qu'elle en avait fini avec le théâtre, et contemplait sans cesse cette branche de cyprès qui lui semblait avoir été enlevée à quelque tombe dans la grotte du Schreckenstein.
Beppo, seul ami à qui elle pût ouvrir son coeur, avait d'abord voulu la dissuader de l'idée qu'Albert était venu à Vienne. Mais lorsqu'elle lui eut montré la branche de cyprès, il rêva profondément à tout ce mystère, et finit par croire à la part du jeune comte dans l'aventure de Trenck.
«Ecoute, lui dit-il, je crois avoir compris ce qui se passe. Albert est venu à Vienne effectivement. Il t'a vue, il t'a écoutée, il a observé toutes tes démarches, il a suivi tous tes pas. Le jour où nous causions sur la scène, le long du décor de l'Araxe, il a pu être de l'autre côté de cette toile et entendre les regrets que j'exprimais de te voir enlevée au théâtre au début de ta gloire. Toi-même tu as laissé échapper je ne sais quelles exclamations qui ont pu lui faire penser que tu préférais l'éclat de ta carrière à la tristesse solennelle de son amour. Le lendemain, il t'a vue entrer dans cette chambre de Corilla, où peut-être, puisqu'il était là toujours en observation, il avait vu entrer le pandoure quelques instants auparavant. Le temps qu'il a mis à te secourir prouverait presque qu'il te croyait là de ton plein gré; et ce sera donc après avoir succombé à la tentation d'écouter à la porte, qu'il aura compris l'imminence de son intervention.
--Fort bien, dit Consuelo; mais pourquoi agir avec mystère? pourquoi se cacher la figure d'un crêpe?
--Tu sais comme la police autrichienne est ombrageuse. Peut-être a-t-il été l'objet de méchants rapports à la cour; peut-être avait-il des raisons de politique pour se cacher: peut-être son visage n'était-il pas inconnu à Trenck. Qui sait si, durant les dernières guerres, il ne l'a pas vu en Bohême, s'il ne l'a pas affronté, menacé? s'il ne lui a pas fait lâcher prise lorsqu'il avait la main sur quelque innocent? Le comte Albert a pu faire obscurément de grands actes de courage et d'humanité dans son pays, tandis qu'on le croyait endormi dans sa grotte du Schreckenstein: et s'il les a faits, il est certain qu'il n'aura pas songé à te les raconter, puisqu'il est, à ton dire, le plus humble et le plus modeste des hommes. Il a donc agi sagement en ne châtiant pas le pandoure à visage découvert; car si l'impératrice punit le pandoure aujourd'hui pour avoir dévasté sa chère Bohême, sois sûre qu'elle n'en est pas plus disposée pour cela à laisser impunie dans le passé une résistance ouverte contre le pandoure de la part d'un Bohémien.
--Tout ce que tu dis est fort juste, Joseph, et me donne à penser. Mille inquiétudes s'élèvent en moi maintenant. Albert peut avoir été reconnu, arrêté, et cela peut avoir été aussi ignoré du public que la chute de Trenck dans l'escalier. Hélas! peut-être est-il, en cet instant, dans les prisons de l'arsenal, à côté du cachot de Trenck!. Et c'est pour moi qu'il subit ce malheur!
--Rassure-toi, je ne crois pas cela. Le comte Albert aura quitté Vienne sur-le-champ, et tu recevras bientôt de lui une lettre datée de Riesenburg.
--En as-tu le pressentiment, Joseph?
--Oui, je l'ai. Mais si tu veux que je te dise toute ma pensée, je crois que cette lettre sera toute différente de celle que tu attends. Je suis convaincu que, loin de persister à obtenir d'une généreuse amitié le sacrifice que tu voulais lui faire de ta carrière d'artiste, il a renoncé déjà à ce mariage, et va bientôt te rendre ta liberté. S'il est intelligent, noble et juste, comme tu le dis, il doit se faire un scrupule de t'arracher au théâtre, que tu aimes passionnément... ne le nie pas! Je l'ai bien vu, et il a dû le voir et le comprendre aussi bien que moi, en écoutant _Zénobie_. Il rejettera donc un sacrifice au-dessus de tes forces, et je l'estimerais peu s'il ne le faisait pas.
--Mais relis donc son dernier billet! Tiens, le voilà, Joseph! Ne me disait-il pas qu'il m'aimerait au théâtre aussi bien que dans le monde ou dans un couvent? Ne pouvait-il admettre l'idée de me laisser libre en m'épousant?
--Dire et faire, penser et être sont deux. Dans le rêve de la passion, tout semble possible; mais quand la réalité frappe tout à coup nos yeux, nous revenons avec effroi à nos anciennes idées. Jamais je ne croirai qu'un homme de qualité voie sans répugnance son épouse exposée aux caprices et aux outrages d'un parterre. En mettant le pied, pour la première fois de sa vie certainement, dans les coulisses, le comte a eu, dans la conduite de Trenck envers toi, un triste échantillon des malheurs et des dangers de ta vie de théâtre. Il se sera éloigné, désespéré, il est vrai, mais guéri de sa passion et revenu de ses chimères. Pardonne-moi si je te parle ainsi, ma soeur Consuelo. Je le dois; car c'est un bien pour toi que l'abandon du comte Albert. Tu le sentiras plus tard, quoique tes yeux se remplissent de larmes en ce moment. Sois juste envers ton fiancé, au lieu d'être humiliée de son changement. Quand il te disait que le théâtre ne lui répugnait point, il s'en faisait un idéal qui s'est écroulé au premier examen. Il a reconnu alors qu'il devait faire ton malheur en t'en arrachant, ou consommer le sien en t'y suivant.
--Tu as raison, Joseph. Je sens que tu es dans le vrai; mais laisse-moi pleurer. Ce n'est point l'humiliation d'être délaissée et dédaignée qui me serre le coeur: c'est le regret à un idéal que je m'étais fait de l'amour et de sa puissance, comme Albert s'était fait un idéal de ma vie de théâtre. Il a reconnu maintenant que je ne pouvais me conserver digne de lui (du moins dans l'opinion des hommes) en suivant ce chemin-là. Et moi je suis forcée de reconnaître que l'amour n'est pas assez fort pour vaincre tous les obstacles et abjurer tous les préjugés.
--Sois équitable, Consuelo, et ne demande pas plus que tu n'as pu accorder. Tu n'aimais pas assez pour renoncer à ton art sans hésitation et sans déchirement: ne trouve pas mauvais que le comte Albert n'ait pas pu rompre avec le monde sans épouvante et sans consternation.
--Mais, quelle que fût ma secrète douleur (je puis bien l'avouer maintenant), j'étais résolue à lui sacrifier tout; et lui, au contraire...
--Songe que la passion était en lui, non en toi. Il demandait avec ardeur; tu consentais avec effort. Il voyait bien que tu allais t'immoler; il a senti, non-seulement qu'il avait le droit de te débarrasser d'un amour que tu n'avais pas provoqué, et dont ton âme ne reconnaissait pas la nécessité, mais encore qu'il était obligé par sa conscience à le faire.»
Cette raisonnable conclusion convainquit Consuelo de la sagesse et de la générosité d'Albert. Elle craignait, en s'abandonnant à la douleur, de céder aux suggestions de l'orgueil blessé, et, en acceptant l'hypothèse de Joseph, elle se soumit et se calma; mais, par une bizarrerie bien connue du coeur humain, elle ne se vit pas plus tôt libre de suivre son goût pour le théâtre, sans distraction et sans remords, qu'elle se sentit effrayée de son isolement au milieu de toute cette corruption, et consternée de l'avenir de fatigues et de luttes qui s'ouvrait devant elle. La scène est une arène brûlante; quand on y est, on s'y exalte, et toutes les émotions de la vie paraissent froides et pâles en comparaison; mais quand on s'en éloigne brisé de lassitude, on s'effraie d'avoir subi cette épreuve du feu, et le désir qui vous y ramène est traversé par l'épouvante. Je m'imagine que l'acrobate est le type de cette vie pénible, ardente et périlleuse. Il doit éprouver un plaisir nerveux et terrible sur ces cordes et ces échelles où il accomplit des prodiges au-dessus des forces humaines; mais lorsqu'il en est descendu vainqueur, il doit se sentir défaillir à l'idée d'y remonter, et d'étreindre encore une fois la mort et le triomphe, spectre à deux faces qui plane incessamment sur sa tête.
Alors le château des Géants, et jusqu'à la pierre d'épouvante, ce cauchemar de toutes ses nuits, apparurent à Consuelo, à travers le voile d'un exil consommé, comme un paradis perdu, comme le séjour d'une paix et d'une candeur à jamais augustes et respectables dans son souvenir. Elle attacha la branche de cyprès, dernière image, dernier envoi de la grotte Hussitique, aux pieds du crucifix de sa mère, et, confondant ensemble ces deux emblèmes du catholicisme et de l'hérésie, elle éleva son coeur vers la notion de la religion unique, éternelle, absolue. Elle y puisa le sentiment de la résignation à ses maux personnels, et de la foi aux desseins providentiels de Dieu sur Albert, et sur tous les hommes, bons et mauvais, qu'il lui fallait désormais traverser seule et sans guide.
XCIX.
Un matin, le Porpora l'appela dans sa chambre plus tôt que de coutume. Il avait l'air rayonnant, et il tenait une grosse et grande lettre d'une main, ses lunettes de l'autre. Consuelo tressaillit et trembla de tout son corps, s'imaginant que c'était enfin la réponse de Riesenburg. Mais, elle fut bientôt détrompée: c'était, une lettre d'Hubert, le Porporino. Ce chanteur célèbre annonçait à son maître que toutes les conditions proposées par lui pour l'engagement de Consuelo étaient acceptées, et il lui envoyait le contrat signé du baron de Poelnitz, directeur du théâtre royal de Berlin, et n'attendant plus que la signature de Consuelo et la sienne. A cet acte était jointe une lettre fort affectueuse et fort honorable du dit baron, qui engageait le Porpora à venir briguer la maîtrise de chapelle du roi de Prusse tout en faisant ses preuves par la production et l'exécution d'autant d'opéras et de fugues nouvelles qu'il lui plairait d'en apporter. Le Porporino se réjouissait d'avoir à chanter bientôt, selon son coeur, avec _une soeur en Porpora_, et invitait vivement le maître à quitter Vienne pour _Sans-Souci_, le délicieux séjour de Frédéric le Grand.
Cette lettre mettait le Porpora en grande joie, et cependant elle le remplissait d'incertitude. Il lui semblait que la fortune commençait à dérider pour lui sa face si longtemps rechignée, et que, de deux côtés, la faveur des monarques (alors si nécessaire au développement des artistes) lui offrait une heureuse perspective. Frédéric l'appelait à Berlin; à Vienne, Marie-Thérèse lui faisait faire de belles promesses. Des deux parts, il fallait que Consuelo fût l'instrument de sa victoire; à Berlin, en faisant beaucoup valoir ses productions; à Vienne, en épousant Joseph Haydn.
Le moment était donc venu de remettre son sort entre les mains de sa fille adoptive. Il lui proposa le mariage ou le départ, à son choix; et, dans ces nouvelles circonstances, il mit beaucoup moins d'ardeur à lui offrir le coeur et la main de Beppo qu'il en eût mis la veille encore. Il était un peu las de Vienne, et la pensée de se voir apprécié et fêté chez l'ennemi lui souriait comme une petite vengeance dont il s'exagérait l'effet probable sur la cour d'Autriche. Enfin, à tout prendre, Consuelo ne lui parlant plus d'Albert depuis quelque temps et lui paraissant y avoir renoncé, il aimait mieux qu'elle ne se mariât pas du tout.
Consuelo eut bientôt mis fin à ses incertitudes en lui déclarant qu'elle n'épouserait jamais Joseph Haydn par beaucoup de raisons, et d'abord parce qu'il ne l'avait jamais recherchée en mariage, étant engagé avec la fille de son bienfaiteur, Anna Keller.
«En ce cas, dit le Porpora, il n'y a pas à balancer. Voici ton contrat d'engagement avec Berlin. Signe, et disposons-nous à partir; car il n'y a pas d'espoir pour nous ici, si tu ne te soumets à la _matrimoniomanie_ de l'impératrice. Sa protection est à ce prix, et un refus décisif va nous rendre à ses yeux plus noirs que les diables.
--Mon cher maître, répondit Consuelo avec plus de fermeté qu'elle n'en avait encore montré au Porpora, je suis prête à vous obéir dès que ma conscience sera en repos sur un point capital. Certains engagements d'affection et d'estime sérieuse me liaient au seigneur de Rudolstadt. Je ne vous cacherai pas que, malgré votre incrédulité, vos reproches et vos railleries, j'ai persévéré, depuis trois mois que nous sommes ici, à me conserver libre de tout engagement contraire à ce mariage. Mais, après une lettre décisive que j'ai écrite il y a six semaines, et qui a passé par vos mains, il s'est passé des choses qui me font croire que la famille de Rudolstadt a renoncé à moi. Chaque jour qui s'écoule me confirme dans la pensée que ma parole m'est rendue et que je suis libre de vous consacrer entièrement mes soins et mon travail. Vous voyez que j'accepte cette destinée sans regret et sans hésitation. Cependant, d'après cette lettre que j'ai écrite, je ne pourrais pas être tranquille avec moi-même si je n'en recevais pas la réponse. Je l'attends tous les jours, elle ne peut plus tarder. Permettez-moi de ne signer l'engagement avec Berlin qu'après la réception de...
--Eh! ma pauvre enfant, dit le Porpora, qui, dès le premier mot de son élève, avait dressé ses batteries préparées à l'avance, tu attendrais longtemps! la réponse que tu demandes m'a été adressée depuis un mois...
--Et vous ne me l'avez pas montrée? s'écria Consuelo; et vous m'avez laissée dans une telle incertitude? Maître, tu es bien bizarre! Quelle confiance puis-je avoir en toi, si tu me trompes ainsi?
--En quoi t'ai-je trompée? La lettre m'était adressée, et il m'était enjoint de ne te la montrer que lorsque je te verrais guérie de ton fol amour, et disposée à écouter la raison et les bienséances.
--Sont-ce là les termes dont on s'est servi? dit Consuelo en rougissant. Il est impossible que le comte Christian ou le comte Albert aient qualifié ainsi une amitié aussi calme, aussi discrète, aussi fière que la mienne.
--Les termes n'y font rien, dit le Porpora, les gens du monde parlent toujours un beau langage, c'est à nous de le comprendre: tant il y a que le vieux comte ne se souciait nullement d'avoir une bru dans les coulisses; et que, lorsqu'il a su que tu avais paru ici sur les planches, il a fait renoncer son fils à l'avilissement d'un tel mariage. Le bon Albert s'est fait une raison, et on te rend ta parole. Je vois avec plaisir que tu n'en es pas fâchée. Donc, tout est pour le mieux, et en route pour la Prusse!
--Maître, montrez-moi cette lettre, dit Consuelo, et je signerai le contrat aussitôt après.
--Cette lettre, cette lettre! pourquoi veux-tu la voir? elle te fera de la peine. Il est de certaines folies du cerveau qu'il faut savoir pardonner aux autres et à soi-même. Oublie tout cela.
--On n'oublie pas par un seul acte de la volonté, reprit Consuelo; la réflexion nous aide, et les causes nous éclairent. Si je suis repoussée des Rudolstadt avec dédain, je serai bientôt consolée; si je suis rendue à la liberté avec estime et affection, je serai consolée autrement avec moins d'effort. Montrez-moi la lettre; que craignez-vous, puisque d'une manière ou de l'autre je vous obéirai?
--Eh bien! je vais te la montrer,» dit le malicieux professeur en ouvrant son secrétaire, et en feignant de chercher la lettre.
Il ouvrit tous ses tiroirs, remua toutes ses paperasses, et cette lettre, qui n'avait jamais existé, put bien ne pas s'y trouver. Il feignit de s'impatienter; Consuelo s'impatienta tout de bon. Elle mit elle-même la main à la recherche; il la laissa faire. Elle renversa tous les tiroirs, elle bouleversa tous les papiers. La lettre fut introuvable. Le Porpora essaya de se la rappeler, et improvisa une version polie et décisive. Consuelo ne pouvait pas soupçonner son maître d'une dissimulation si soutenue. Il faut croire, pour l'honneur du vieux professeur, qu'il ne s'en tira pas merveilleusement; mais il en fallait peu pour persuader un esprit aussi candide que celui de Consuelo. Elle finit par croire que la lettre avait servi à allumer la pipe du Porpora dans un moment de distraction; et, après être rentrée dans sa chambre pour faire sa prière, et jurer sur le cyprès une éternelle amitié au comte Albert _quand même_, elle revint tranquillement signer un engagement de deux mois avec le théâtre de Berlin, exécutable à la fin de celui où l'on venait d'entrer. C'était le temps plus que nécessaire pour les préparatifs du départ et pour le voyage. Quand Porpora vit l'encre fraîche sur le papier, il embrassa son élève, et la salua solennellement du titre d'artiste.
«Ceci est ton jour de confirmation, lui dit-il, et s'il était en mon pouvoir de te faire prononcer des voeux, je te dicterais celui de renoncer pour toujours à l'amour et au mariage; car te voilà prêtresse du dieu de l'harmonie; les Muses sont vierges, et celle qui se consacre à Apollon devrait faire le serment des vestales.
--Je ne dois pas faire le serment de ne pas me marier, répondit Consuelo, quoiqu'il me semble en ce moment-ci que rien ne me serait plus facile à promettre et à tenir. Mais je puis changer d'avis, et j'aurais à me repentir alors d'un engagement que je ne saurais pas rompre.
--Tu es donc esclave de ta parole, toi? Oui, il me semble que tu diffères en cela du reste de l'espèce humaine, et que si tu avais fait dans ta vie une promesse solennelle, tu l'aurais tenue.
--Maître, je crois avoir déjà fait mes preuves, car depuis que j'existe, j'ai toujours été sous l'empire de quelque voeu. Ma mère m'avait donné le précepte et l'exemple de cette sorte de religion qu'elle poussait jusqu'au fanatisme. Quand nous voyagions ensemble, elle avait coutume de me dire, aux approches des grandes villes: Consuelita, si je fais ici de bonnes affaires, je te prends à témoin que je fais voeu d'aller pieds nus prier pendant deux heures à la chapelle le plus en réputation de sainteté dans le pays. Et quand elle avait fait ce qu'elle appelait de bonnes affaires, la pauvre âme! c'est-à-dire quand elle avait gagné quelques écus avec ses chansons, nous ne manquions jamais d'accomplir notre pèlerinage, quelque temps qu'il fit, et à quelque distance que fût la chapelle en vogue. Ce n'était pas de la dévotion bien éclairée ni bien sublime; mais enfin, je regardais ces voeux comme sacrés; et quand ma mère, à son lit de mort, me fit jurer de n'appartenir jamais à Anzoleto qu'en légitime mariage, elle savait bien qu'elle pouvait mourir tranquille sur la foi de mon serment. Plus tard, j'avais fait aussi, au comte Albert, la promesse de ne point songer à un autre qu'à lui, et d'employer toutes les forces de mon coeur à l'aimer comme il le voulait. Je n'ai pas manqué à ma parole, et s'il ne m'en dégageait lui-même aujourd'hui, j'aurais bien pu lui rester fidèle toute ma vie.
--Laisse là ton comte Albert, auquel tu ne dois plus songer; et puisqu'il faut que tu sois sous l'empire de quelque voeu, dis-moi par lequel tu vas t'engager envers moi.
--Oh! maître, fie-toi à ma raison, à mes bonnes moeurs et à mon dévouement pour toi! ne me demande pas de serments; car c'est un joug effrayant qu'on s'impose. La peur d'y manquer ôte le plaisir qu'on a à bien penser et à bien agir.
--Je ne me paie pas de ces défaites-là, moi! reprit le Porpora d'un air moitié sévère, moitié enjoué: je vois que tu as fait des serments à tout le monde, excepté à moi. Passe pour celui que ta mère avait exigé. Il t'a porté bonheur, ma pauvre enfant! sans lui, tu serais peut-être tombée dans les pièges de cet infâme Anzoleto. Mais, puisque ensuite tu as pu faire, sans amour et par pure bonté d'âme, des promesses si graves à ce Rudolstadt qui n'était pour toi qu'un étranger, je trouverais bien méchant que dans un jour comme celui-ci, jour heureux et mémorable où tu es rendue à la liberté et fiancée au dieu de l'art, tu n'eusses pas le plus petit voeu à faire pour ton vieux, professeur, pour ton meilleur ami.
--Oh oui, mon meilleur ami; mon bienfaiteur, mon appui et mon père! s'écria Consuelo en se jetant avec effusion dans les bras du Porpora, qui était si avare de tendres paroles que deux ou trois fois dans sa vie seulement il lui avait montré à coeur ouvert son amour paternel. Je puis bien faire, sans terreur et sans hésitation, le voeu de me dévouer à votre bonheur et à votre gloire, tant que j'aurai un souffle de vie.
--Mon bonheur, c'est la gloire, Consuelo, tu le sais, dit le Porpora en la pressant sur son coeur. Je n'en conçois pas d'autre. Je ne suis pas de ces vieux bourgeois allemands qui ne rêvent d'autre félicité que d'avoir leur petite fille auprès d'eux pour charger leur pipe ou pétrir leur gâteau. Je n'ai besoin ni de pantoufles, ni de tisane, Dieu merci; et quand je n'aurai plus besoin que de cela, je ne consentirai pas à ce que tu me consacres tes jours comme tu le fais déjà avec trop de zèle maintenant. Non, ce n'est pas là le dévouement que je te demande, tu le sais bien; celui que j'exige, c'est que tu sois franchement artiste, une grande artiste! Me promets-tu de l'être? de combattre cette langueur, cette irrésolution, cette sorte de dégoût que tu avais ici dans les commencements, de repousser les fleurettes de ces beaux seigneurs qui recherchent les femmes de théâtre, ceux-ci parce qu'ils se flattent d'en faire de bonnes ménagères, et qui les plantent là dès qu'ils voient en elles une vocation contraire; ceux-là parce qu'ils sont ruinés et que le plaisir de retrouver un carrosse et une bonne table aux frais de leurs lucratives moitiés les font passer par-dessus le déshonneur attaché dans leur caste à ces sortes d'alliances? Voyons! me promets-tu encore de ne point te laisser tourner la tête par quelque petit ténor à voix grasse et à cheveux bouclés, comme ce drôle d'Anzoleto qui n'aura jamais de mérite que dans ses mollets, et de succès que par son impudence?
--Je vous promets, je vous jure tout cela solennellement, répondit Consuelo en riant avec bonhomie des exhortations du Porpora, toujours un peu piquantes en dépit de lui-même, mais auxquelles elle était parfaitement habituée. Et je fais plus, ajouta-t-elle en reprenant son sérieux: je jure que vous n'aurez jamais à vous plaindre d'un jour d'ingratitude dans ma vie.
--Ah cela! je n'en demande pas tant! répondit-il d'un ton amer: c'est plus que l'humaine nature ne comporte. Quand tu seras une cantatrice renommée chez toutes les nations de l'Europe, tu auras des besoins de vanité, des ambitions, des vices de coeur dont aucun grand artiste n'a jamais pu se défendre. Tu voudras du succès à tout prix. Tu ne te résigneras pas à le conquérir patiemment, ou à le risquer pour rester fidèle, soit à l'amitié, soit au culte du vrai beau. Tu céderas au joug de la mode comme ils font tous; dans chaque ville tu chanteras la musique en faveur, sans tenir compte du mauvais goût du public ou de la cour. Enfin tu feras ton chemin et tu seras grande malgré cela, puisqu'il n'y a pas moyen de l'être autrement aux yeux du grand nombre. Pourvu que tu n'oublies pas de bien choisir et de bien chanter quand tu auras à subir le jugement d'un petit comité de vieilles têtes comme moi, et que devant le grand Haendel ou le vieux Bach, tu fasses honneur à la méthode du Porpora et à toi-même, c'est tout ce que je demande, tout ce que j'espère! Tu vois que je ne suis pas un père égoïste, comme quelques-uns de tes flatteurs m'accusent sans doute de l'être. Je ne te demande rien qui ne soit pour ton succès et pour ta gloire.