Chapter 23
Il comprit une partie de sa pensée, et alla pousser la porte, mais sans la fermer entièrement.
«Vraiment, Madame, lui dit-il en revenant vers elle, ce serait folie de vous exposer à la méchanceté des passants, et il faut que cette querelle se termine entre nous deux seulement. Écoutez-moi; je vois vos craintes, et je comprends les scrupules de votre amitié pour Corilla. Votre honneur, votre réputation de loyauté, me sont plus chers encore que les moments précieux où je vous contemple sans témoins. Je sais bien que cette panthère, dont j'étais épris encore il y a une heure, vous accuserait de trahison si elle me surprenait à vos pieds. Elle n'aura pas ce plaisir les moments sont comptés. Elle en a encore pour dix minutes à divertir le public par ses minauderies. J'ai donc le temps de vous dire que si je l'ai aimée, je ne m'en souviens déjà pas plus que de la première pomme que j'ai cueillie; ainsi ne craignez pas de lui enlever un coeur qui ne lui appartient plus, et d'où rien ne pourra effacer désormais votre image. Vous seule, Madame, régnez sur moi et pouvez disposer de ma vie. Pourquoi hésiteriez-vous? Vous avez, dit-on, un amant; je vous en débarrasserai avec une chiquenaude. Vous êtes gardée à vue par un vieux tuteur sombre et jaloux; je vous enlèverai à sa barbe. Vous êtes traversée au théâtre par mille intrigues; le public vous adore, il est vrai; mais le public est un ingrat qui vous abandonnera au premier enrouement que vous aurez. Je suis immensément riche, et je puis faire de vous une princesse, presque une reine, dans une contrée sauvage, mais où je puis vous bâtir, en un clin d'œil, des palais et des théâtres plus beaux et plus vastes que ceux de la cour de Vienne. S'il vous faut un public, d'un coup de baguette j'en ferai sortir de terre, un aussi dévoué, aussi soumis, aussi fidèle que celui de Vienne l'est peu. Je ne suis pas beau, je le sais; mais les cicatrices qui ornent mon visage sont plus respectables et plus glorieuses que le fard qui couvre les joues blêmes de vos histrions. Je suis dur à mes esclaves et implacable à mes ennemis; mais je suis doux pour mes bons serviteurs, et ceux que j'aime nagent dans la joie, dans la gloire et dans l'opulence. Enfin, je suis parfois violent; on vous a dit vrai. On n'est pas brave et fort comme je le suis, sans aimer à faire usage de sa puissance, quand la vengeance et l'orgueil vous y convient. Mais une femme pure, timide, douce et charmante comme vous l'êtes, peut dompter ma force, enchaîner ma volonté, et me tenir sous ses pieds comme un enfant. Essayez seulement; fiez-vous à moi dans le mystère pendant quelque temps et, quand vous me connaîtrez, vous verrez que vous pouvez me remettre le soin de votre avenir et me suivre en Esclavonie. Vous souriez! vous trouvez que ce nom ressemble à celui d'esclavage. C'est moi, céleste Porporina, qui serai ton esclave. Regarde-moi et accoutume-toi à cette laideur que ton amour pourrait embellir. Dis un mot, et tu verras que les yeux rouges de Trenck l'Autrichien peuvent verser des larmes de tendresse et de joie, aussi bien que les beaux yeux de Trenck le Prussien, ce cher cousin que j'aime, quoique nous ayons combattu dans des rangs ennemis, et qui ne t'a pas été indifférent, à ce qu'on assure. Mais ce Trenck est un enfant; et celui qui te parle, jeune encore (il n'a que trente-quatre ans, quoique son visage sillonné de la foudre en accuse le double), a passé l'âge des caprices, et t'assurera de longues années de bonheur. Parle, parle, dis oui, et tu verras que la passion peut me transfigurer et faire un Jupiter rayonnant de Trenck à la gueule brûlée. Tu ne me réponds pas, une touchante pudeur te fait hésiter encore? Eh bien! ne dis rien, laisse-moi baiser ta main, et je m'éloigne plein de confiance et de bonheur. Vois si je suis un brutal et un tigre tel qu'on m'a dépeint! Je ne te demande qu'une innocente faveur, et je l'implore à genoux, moi qui, de mon souffle, pouvais te terrasser et connaître encore, malgré ta haine, un bonheur dont les dieux eussent été jaloux!»
Consuelo examinait avec surprise cet homme affreux qui séduisait tant de femmes. Elle étudiait cette fascination qui, en effet, eût été irrésistible en dépit de la laideur, si c'eût été la figure d'un homme de bien, animé de la passion d'un homme de coeur; mais ce n'était que la laideur d'un voluptueux effréné, et sa passion n'était que le don quichottisme d'une présomption impertinente.
«Avez-vous tout dit, monsieur le baron?» lui demanda-t-elle avec tranquillité.
Mais, tout à coup elle rougit et pâlit en regardant une poignée de gros brillants, de perles énormes et de rubis d'un grand prix que le despote slave venait de jeter sur ses genoux. Elle se leva brusquement et fit rouler par terre toutes ces pierreries que la Corilla devait ramasser.
«Trenck, lui dit-elle avec la force du mépris et de l'indignation, tu es le dernier des lâches avec toute ta bravoure. Tu n'as jamais combattu que des agneaux et des biches, et tu les as égorgés sans pitié. Si un homme véritable s'était retourné contre toi, tu te serais enfui comme un loup féroce et poltron que tu es. Tes glorieuses cicatrices, je sais que tu les as reçues dans une cave, où tu cherchais l'or des vaincus au milieu des cadavres. Tes palais et ton petit royaume, c'est le sang d'un noble peuple auquel le despotisme impose un compatriote tel que toi, qui les a payés; c'est le denier arraché à la veuve et à l'orphelin; c'est l'or de la trahison; c'est le pillage des églises où tu feins de te prosterner et de réciter le chapelet (car tu es cagot, pour compléter toutes tes grandes qualités). Ton cousin, Trenck le Prussien, que tu chéris si tendrement, tu l'as trahi et tu as voulu le faire assassiner; ces femmes dont tu as fait la gloire et le bonheur, tu les avais violées après avoir égorgé leurs époux et leurs pères. Cette tendresse que tu viens d'improviser pour moi, c'est le caprice d'un libertin blasé. Cette soumission chevaleresque qui t'a fait remettre ta vie dans mes mains, c'est la vanité d'un sot qui se croit irrésistible; et cette légère faveur que tu me demandes, ce serait une souillure dont je ne pourrais me laver que par le suicide. Voilà mon dernier mot, pandoure à la gueule brûlée! Ote-toi de devant mes yeux, fuis! car si tu ne laisses ma main, que depuis un quart d'heure tu glaces dans la tienne, je vais purger la terre d'un scélérat en te faisant sauter la tête.
--C'est là ton dernier mot, fille d'enfer? s'écria Trenck; eh bien, malheur à toi! le pistolet que je dédaigne de faire sauter de ta main tremblante n'est chargé que de poudre; une petite brûlure de plus ou de moins ne fait pas grand'peur à celui qui est à l'épreuve du feu. Tire ce pistolet, fais du bruit, c'est tout ce que je désire! Je serai content d'avoir des témoins de ma victoire; car maintenant rien ne peut te soustraire à mes embrassements, et tu as allumé en moi, par ta folie, des feux que tu eusses pu contenir avec un peu de prudence.»
En parlant ainsi, Trenck saisit Consuelo dans ses bras, mais au même instant la porte s'ouvrit; un homme dont la figure était entièrement masquée par un crêpe noir noué derrière la tête, étendit la main sur le pandoure, le fit plier et osciller comme un roseau battu par le vent, et le coucha rudement par terre. Ce fut l'affaire de quelques secondes. Trenck, étourdi d'abord, se releva, et, les yeux hagards, la bouche écumante, l'épée à la main, s'élança vers son ennemi qui gagnait la porte et semblait fuir. Consuelo s'élança aussi sur le seuil, croyant reconnaître, dans cet homme déguisé la tailla élevée et le bras robuste du comte Albert. Elle le vit reculer jusqu'au bout du corridor, où un escalier tournant fort rapide descendait vers la rue. Là, il s'arrêta, attendit Trenck, se baissa rapidement pendant que l'épée du baron allait frapper la muraille, et le prenant à bras le corps, le précipita par-dessus ses épaules, la tête la première, dans l'escalier. Consuelo entendit rouler le géant, elle voulut courir vers son libérateur en l'appelant Albert; mais il avait disparu avant qu'elle eût eu la force de faire trois pas. Un affreux silence régnait sur l'escalier.
«_Signora, cinque-minuti!_[1] lui dit d'un air paterne l'avertisseur en débusquant par l'escalier du théâtre qui aboutissait au même palier. Comment cette porte se trouve-t-elle ouverte? ajouta-t-il en regardant la porte de l'escalier où Trenck avait été précipité; vraiment Votre Seigneurie courait risque de s'enrhumer dans ce corridor!»
[Note 1: On va commencer dans cinq minutes.]
Il tira la porte, qu'il ferma à clef, suivant sa consigne, et Consuelo, plus morte que vive, rentra dans la loge, jeta par la fenêtre le pistolet qui était resté sous le sofa, repoussa du pied sous les meubles les pierreries de Trenck qui brillaient sur le tapis, et se rendit sur le théâtre où elle trouva Corilla encore toute rouge et toute essoufflée du triomphe qu'elle venait d'obtenir dans l'intermède.
XCVIII.
Malgré l'agitation convulsive qui s'était emparée de Consuelo, elle se surpassa encore dans le troisième acte. Elle ne s'y attendait pas, elle n'y comptait plus; elle entrait sur le théâtre avec la résolution désespérée d'échouer avec honneur, en se voyant tout à coup privée de sa voix et de ses moyens au milieu d'une lutte courageuse. Elle n'avait pas peur: mille sifflets n'eussent rien été au prix du danger et de la honte auxquels elle venait d'échapper par une sorte d'intervention miraculeuse. Un autre miracle suivit celui-là; le bon génie de Consuelo semblait veiller sur elle: elle eut plus de voix qu'elle n'en avait jamais eu; elle chanta avec plus de _maestria_, et joua avec plus d'énergie et de passion qu'il ne lui était encore arrivé. Tout son être était exalté à sa plus haute puissance; il lui semblait bien, à chaque instant, qu'elle allait se briser comme une corde trop tendue; mais cette excitation fébrile la transportait dans une sphère fantastique: elle agissait comme dans un rêve, et s'étonnait d'y trouver les forces de la réalité.
Et puis une pensée de bonheur la ranimait à chaque crainte de défaillance. Albert, sans aucun doute, était là. Il était à Vienne depuis la veille au moins. Il l'observait, il suivait tout ses mouvements, il veillait sur elle; car à quel autre attribuer le secours imprévu qu'elle venait de recevoir, et la force presque surnaturelle dont il fallait qu'un homme fût doué pour terrasser François de Trenck, l'Hercule esclavon? Et si, par une de ces bizarreries dont son caractère n'offrait que trop d'exemples, il refusait de lui parler, s'il semblait vouloir se dérober à ses regards, il n'en était pas moins évident qu'il l'aimait toujours ardemment, puisqu'il la protégeait avec tant de sollicitude, et la préservait avec tant d'énergie.
«Eh bien, pensa Consuelo, puisque Dieu permet que mes forces ne me trahissent pas, je veux qu'il me voie belle dans mon rôle, et que, du coin de la salle d'où sans doute il m'observe en cet instant, il jouisse d'un triomphe que je ne dois ni à la cabale ni au charlatanisme.»
Tout en se conservant à l'esprit de son rôle, elle le chercha des yeux, mais elle ne le put découvrir; et lorsqu'elle rentrait dans les coulisses, elle l'y cherchait encore, avec aussi peu de succès. Où pouvait-il être? où se cachait-il? avait-il tué le pandoure sur le coup, en le jetant au bas de l'escalier? Était-il forcé de se dérober aux poursuites? allait-il venir lui demander asile auprès du Porpora? le retrouverait-elle, cette fois, en rentrant à l'ambassade? Ces perplexités disparaissaient dès qu'elle rentrait en scène: elle oubliait alors, comme par un effet magique, tous les détails de sa vie réelle, pour ne plus sentir qu'une vague attente, mêlée d'enthousiasme, de frayeur, de gratitude et d'espoir. Et tout cela était dans son rôle, et se manifestait en accents admirables de tendresse et de vérité.
Elle fut rappelée après la fin; et l'impératrice lui jeta, la première, de sa loge, un bouquet où était attaché un présent assez estimable. La cour et la ville suivirent l'exemple de la souveraine en lui envoyant une pluie de fleurs. Au milieu de ces palmes embaumées, Consuelo vit tomber à ses pieds une branche verte, sur laquelle ses yeux s'attachèrent involontairement. Dès que le rideau fut hissé pour la dernière fois, elle la ramassa. C'était une branche de cyprès. Alors toutes les couronnes du triomphe disparurent de sa pensée, pour ne lui laisser à contempler et à commenter que cet emblème funèbre, un signe de douleur et d'épouvante, l'expression, peut-être, d'un dernier adieu. Un froid mortel succéda à la fièvre de l'émotion; une terreur insurmontable fit passer un nuage devant ses yeux. Ses jambes se dérobèrent, et on l'emporta défaillante dans la voiture de l'ambassadeur de Venise, où le Porpora chercha en vain à lui arracher un mot. Ses lèvres étaient glacées; et sa main pétrifiée tenait, sous son manteau, cette branche de cyprès, qui semblait avoir été jetée sur elle par le vent de là mort.
En descendant l'escalier du théâtre, elle n'avait pas vu des traces de sang; et, dans la confusion de la sortie, peu de personnes les avaient remarquées. Mais tandis qu'elle regagnait l'ambassade, absorbée dans de sombres méditations, une scène assez triste se passait à huis clos dans le foyer des acteurs. Peu de temps avant la fin du spectacle, les employés du théâtre, en rouvrant toutes les portes, avaient trouvé le baron de Trenck évanoui au bas de l'escalier et baigné dans son sang. On l'avait porté dans une des salles réservées aux artistes; et, pour ne pas faire d'éclat et de confusion, on avait averti, sous main, le directeur, le médecin du théâtre et les officiers de police, afin qu'ils vinssent constater le fait. Le public et la troupe évacuèrent donc la salle et le théâtre sans savoir l'événement, tandis que les gens de l'art, les fonctionnaires impériaux et quelques témoins compatissants s'efforçaient de secourir et d'interroger le pandoure. La Corilla, qui attendait la voiture de son amant, et qui avait envoyé plusieurs fois sa soubrette s'informer de lui, fut prise d'humeur et d'impatience, et se hasarda à descendre elle-même, au risque de s'en retourner à pied. Elle rencontra M. Holzbaüer, qui connaissait ses relations avec Trenck, et qui la conduisit au foyer où elle trouva son amant avec la tête fendue et le corps tellement endolori de contusions, qu'il ne pouvait faire un mouvement. Elle remplit l'air de ses gémissements et de ses plaintes. Holzbaüer fit sortir les témoins inutiles, et ferma les portes. La cantatrice, interrogée, ne put rien dire et rien présumer pour éclaircir l'affaire. Enfin Trenck, ayant un peu repris ses esprits, déclara qu'étant venu dans l'intérieur du théâtre sans permission, pour voir de près les danseuses, il avait voulu se hâter de sortir avant la fin; mais que, ne connaissant pas les détours du labyrinthe, le pied lui avait manqué sur la première marche de ce maudit escalier. Il était tombé brusquement et avait roulé jusqu'en bas. On se contenta de cette explication; et on le reporta chez lui, où la Corilla l'alla soigner avec un zèle qui lui fit perdre la faveur du prince Kaunitz, et par suite la bienveillance de Sa Majesté; mais elle en fit hardiment le sacrifice, et Trenck, dont le corps de fer avait résisté à des épreuves plus rudes, en fut quitte pour huit jours de courbature et une cicatrice de plus à la tête. Il ne se vanta à personne de sa mésaventure, et se promit seulement de la faire payer cher à Consuelo. Il l'eût fait cruellement sans doute, si un mandat d'arrêt ne l'eût arraché brusquement des bras de Corilla pour le jeter dans la prison militaire, à peine rétabli de sa chute et grelottant encore la fièvre[1]. Ce qu'une sourde rumeur publique avait annoncé au chanoine commençait à se réaliser. Les richesses du pandoure avaient allumé chez des hommes influents et d'habiles créatures, une soif ardente, inextinguible. Il en fut la victime mémorable. Accusé de tous les crimes qu'il avait commis et de tous ceux que lui prêtèrent les gens intéressés à sa perte, il commença à endurer les lenteurs, les vexations, les prévarications impudentes, les injustices raffinées d'un long et scandaleux procès. Avare, malgré son ostentation, et fier, malgré ses vices, il ne voulut pas payer le zèle de ses protecteurs ou acheter la conscience de ses juges. Nous le laisserons jusqu'à nouvel ordre dans la prison, où s'étant porté à quelque violence, il eut la douleur de se voir enchaîné par un pied. Honte et infamie! ce fut précisément le pied qui avait été brisé d'un éclat de bombe dans une de ses plus belles actions militaires. Il avait subi la scarification de l'os gangrené, et, à peine rétabli, il était remonté à cheval pour reprendre son service avec une fermeté héroïque. On scella un anneau de fer et une lourde chaîne sur cette affreuse cicatrice. La blessure se rouvrit, et il supporta de nouvelles tortures, non plus pour servir Marie-Thérèse, mais pour l'avoir trop bien servie. La grande reine, qui n'avait pas été fâchée de lui voir pressurer et déchirer cette malheureuse et dangereuse Bohême, rempart peu assuré contre l'ennemi, à cause de son antique haine nationale, _le roi_ Marie-Thérèse, qui, n'ayant plus besoin des crimes de Trenck et des excès des pandoures pour s'affermir sur le trône, commençait à les trouver monstrueux et irrémissibles, fut censée ignorer ces barbares traitements; de même que le grand Frédéric fut censé ignorer les féroces recherches de cruauté, les tortures de l'inanition et les soixante-huit livres de fers dont fut martyrisé, un peu plus tard, l'autre baron de Trenck, son beau page, son brillant officier d'ordonnance, le sauveur et l'ami de notre Consuelo. Tous les flatteurs qui nous ont transmis légèrement le récit de ces abominables histoires en ont attribué l'odieux à des officiers subalternes, à des commis obscurs, pour en laver la mémoire des souverains; mais ces souverains, si mal instruits des abus de leurs geôles, savaient si bien, au contraire, ce qui s'y passait, que Frédéric-le-Grand donna en personne le dessin des fers que Trenck le Prussien porta neuf ans dans son sépulcre de Magdebourg; et si Marie-Thérèse n'ordonna pas précisément qu'on enchaînât Trenck l'Autrichien son valeureux pandoure par le pied mutilé, elle fut toujours sourde à ses plaintes, inaccessible à ses révélations. D'ailleurs, dans la honteuse orgie que ses gens firent des richesses du vaincu, elle sut fort bien prélever la part du lion et refuser justice à ses héritiers.
[Note 1: La vérité historique exige que nous disions aussi par quelles bravades Trenck provoqua ce traitement inhumain. Dès le premier jour de son arrivée à Vienne, il avait été mis aux arrêts à son domicile par ordre impérial. Il n'en avait pas moins été se montrer à l'Opéra le soir même, et dans un entr'acte il avait voulu jeter le comte Gossau dans le parterre.]
Revenons à Consuelo, car il est de notre devoir de romancier de passer rapidement sur les détails qui tiennent à l'histoire. Cependant nous ne savons pas le moyen d'isoler absolument les aventures de notre héroïne des faits qui se passèrent dans son temps et sous ses yeux. En apprenant l'infortune du pandoure, elle ne songea plus aux outrages dont il l'avait menacée, et, profondément révoltée de l'iniquité de son sort, elle aida Corilla à lui faire passer de l'argent, dans un moment où on lui refusait les moyens d'adoucir la rigueur de sa captivité. La Corilla, plus prompte encore à dépenser l'argent qu'à l'acquérir, se trouvait justement à sec le jour où un émissaire de son amant vint en secret lui réclamer la somme nécessaire. Consuelo fut la seule personne à laquelle cette fille, dominée par l'instinct de la confiance et de l'estime, osât recourir. Consuelo vendit aussitôt le cadeau que l'impératrice lui avait jeté sur la scène à la fin de _Zénobie_, et en remit le prix à sa camarade, en l'approuvant de ne point abandonner le malheureux Trenck dans sa détresse. Le zèle et le courage que mit la Corilla à servir son amant tant qu'il lui fut possible, jusqu'à s'entendre amiablement à cet égard avec une baronne qui était sa maîtresse en titre, et dont elle était mortellement jalouse, rendirent une sorte d'estime à Consuelo pour cette créature corrompue, mais non perverse, qui avait encore de bons mouvements de coeur et des élans de générosité désintéressée. «Prosternons-nous devant l'oeuvre de Dieu, disait-elle à Joseph qui lui reprochait quelquefois d'avoir trop d'abandon avec cette Corilla. L'âme humaine conserve toujours dans ses égarements quelque chose de bon et de grand où l'on sent avec respect et où l'on retrouve avec joie cette empreinte sacrée qui est comme le sceau de la main divine. Là où il y a beaucoup à plaindre, il y a beaucoup à pardonner, et là où l'on trouve à pardonner, sois certain, bon Joseph, qu'il y a quelque chose à aimer. Cette pauvre Corilla, qui vit à la manière des bêtes, a encore parfois les traits d'un ange. Va, je sens qu'il faut que je m'habitue, si je reste artiste, à contempler sans effroi et sans colère ces turpitudes douloureuses où la vie des femmes perdues s'écoule entre le désir du bien et l'appétit du mal, entre l'ivresse et le remords. Et même, je te l'avoue, il me semble que le rôle de soeur de charité convient mieux à la santé de ma vertu qu'une vie plus épurée et plus douce, des relations plus glorieuses et plus agréables, le calme des êtres forts, heureux et respectés. Je sens que mon coeur est fait comme le paradis du tendre Jésus, où il y aura plus de joie et d'accueil pour un pêcheur converti que pour cent justes triomphants. Je le sens fait pour compatir, plaindre, secourir et consoler. Il me semble que le nom que ma mère m'a donné au baptême m'impose ce devoir et cette destinée. Je n'ai pas d'autre nom, Beppo! La société ne m'a pas imposé l'orgueil d'un nom de famille à soutenir; et si, au dire du monde, je m'avilis en cherchant quelques parcelles d'or pur au milieu de la fange des mauvaises moeurs d'autrui, je n'ai pas de compte à rendre au monde. J'y suis la Consuelo, rien de plus; et c'est assez pour la fille de la Rosmunda; car la Rosmunda était une pauvre femme dont on parlait plus mal encore que de la Corilla, et, telle qu'elle était, je devais et je pouvais l'aimer. Elle n'était pas respectée comme Marie-Thérèse, mais elle n'eût pas fait attacher Trenck par le pied pour le faire mourir dans les tortures et s'emparer de son argent. La Corilla ne l'eût pas fait non plus; et pourtant, au lieu de se battre pour elle, ce Trenck, qu'elle aide dans son malheur, l'a bien souvent battue. Joseph! Joseph! Dieu est un plus grand empereur que tous les nôtres; et peut-être bien, puisque Madeleine a chez lui un tabouret de duchesse à côté de la Vierge sans tache, la Corilla aura-t-elle le pas sur Marie-Thérèse pour entrer à cette cour-là. Quant à moi, dans ces jours que j'ai à passer sur la terre, je t'avoue que, s'il me fallait quitter les âmes coupables et malheureuses pour m'asseoir au banquet des justes dans la prospérité morale, je croirais n'être plus dans le chemin de mon salut. Oh! le noble Albert l'entendait bien comme moi, et ce ne serait pas lui qui me blâmerait d'être bonne pour Corilla.»