Consuelo, Tome 3 (1861)

Chapter 22

Chapter 224,035 wordsPublic domain

--Zingarella, lui dit la Corilla en reprenant malgré elle son air hostile et sa voix âpre, tu n'aimes donc plus du tout Anzoleto?

--Plus du tout, répondit Consuelo en riant.

--Et lui, il t'a beaucoup aimée?

--Pas du tout, reprit Consuelo avec la même assurance et le même détachement bien senti et bien sincère.

--C'est bien ce qu'il me disait!» s'écria la Corilla en attachant sur elle ses yeux bleus, clairs et ardents, espérant surprendre un regret et réveiller une blessure dans le passé de sa rivale.

Consuelo ne se piquait pas de finesse, mais elle avait celle des âmes franches, si forte quand elle lutte contre des desseins astucieux. Elle sentit le coup et y résista tranquillement. Elle n'aimait plus Anzoleto, elle ne connaissait pas la souffrance de l'amour-propre: elle laissa donc ce triomphe à la vanité de Corilla.

«Il te disait la vérité, reprit-elle; il ne m'aimait pas.

--Mais toi, tu ne l'as donc jamais aimé?» dit l'autre, plus étonnée que satisfaite de cette concession.

Consuelo sentit qu'elle ne devait pas être franche à demi. Corilla voulait l'emporter, il fallait la satisfaire.

«Moi, répondit-elle, je l'ai beaucoup aimé.

--Et tu l'avoues ainsi? tu n'as donc pas de fierté, pauvre fille?

--J'en ai eu assez pour me guérir.

--C'est-à-dire que tu as eu assez de philosophie pour te consoler avec un autre. Dis-moi avec qui, Porporina. Ce ne peut être avec ce petit Haydn, qui n'a ni sou ni maille!

--Ce ne serait pas une raison. Mais je ne me suis consolée avec personne de la manière dont tu l'entends.

--Ah! je sais! j'oubliais que tu as la prétention... Ne dis donc pas de ces choses-là ici, ma chère; tu te feras tourner en ridicule.

--Aussi je ne les dirai pas sans qu'on m'interroge, et je ne me laisserai pas interroger par tout le monde. C'est une liberté que je t'ai laissé prendre, Corilla; c'est à toi de n'en pas abuser, si tu n'es pas mon ennemie.

--Vous êtes une masque! s'écria la Corilla. Vous avez de l'esprit, quoique vous fassiez l'ingénue. Vous en avez tant que je suis sur le point de vous croire aussi pure que je l'étais à douze ans. Pourtant cela est impossible. Ah! que tu es habile, Zingarella! Tu feras croire aux hommes tout ce que tu voudras.

--Je ne leur ferai rien croire du tout, car je ne leur permettrai pas de s'intéresser assez à mes affaires pour m'interroger.

--Ce sera le plus sage: ils abusent toujours de nos confessions, et ne les ont pas plus tôt arrachées, qu'ils nous humilient de leurs reproches. Je vois que tu sais ton affaire. Tu feras bien de ne pas vouloir inspirer de passions: comme cela, tu n'auras pas d'embarras, pas d'orages; tu agiras librement sans tromper personne. A visage découvert, on trouve plus d'amants et on fait plus vite fortune. Mais il faut pour cela plus de courage que je n'en ai; il faut que personne ne te plaise et que tu ne te soucies d'être aimée de personne, car on ne goûte ces dangereuses douceurs de l'amour qu'à force de précautions et de mensonges. Je t'admire, Zingarella! oui, je me sens frappée de respect en te voyant, si jeune, triompher de l'amour; car la chose la plus funeste à notre repos, à notre voix, à la durée de notre beauté, à notre fortune, à nos succès, c'est bien l'amour, n'est-ce pas? Oh! oui, je le sais par expérience. Si j'avais pu m'en tenir toujours à la froide galanterie, je n'aurais pas tant souffert; je n'aurais pas perdu deux mille sequins, et deux notes dans le haut. Mais, vois-tu, je m'humilie devant toi; je suis une pauvre créature, je suis née malheureuse. Toujours, au milieu de mes plus belles affaires, j'ai fait quelque sottise qui a tout gâté, je me suis laissé prendre à quelque folle passion pour quelque pauvre diable, et adieu la fortune! J'aurais pu épouser Zustiniani dans un temps; oui, je l'aurais pu; il m'adorait et je ne pouvais pas le souffrir; j'étais maîtresse de son sort. Ce misérable Anzoleto m'a plu... j'ai perdu ma position. Allons, tu me donneras des conseils, tu seras mon amie, n'est-ce pas? Tu me préserveras des faiblesses de coeur et des coups de tête. Et, pour commencer... il faut que je t'avoue que j'ai une inclination depuis huit jours pour un homme dont la faveur baisse singulièrement, et qui, avant peu, pourra être plus dangereux qu'utile à la cour; un homme qui est riche à millions, mais qui pourrait bien se trouver ruiné dans un tour de main. Oui, je veux m'en détacher avant qu'il m'entraîne dans son précipice... Allons! le diable veut me démentir, car le voici qui vient; je l'entends, et je sens le feu de la jalousie me monter au visage. Ferme bien ton paravent, Porporina, et ne bouge pas: je ne veux pas qu'il te voie.»

Consuelo se hâta de tirer avec soin le paravent. Elle n'avait pas besoin de l'avis pour désirer de n'être pas examinée par les amants de la Corilla. Une voix d'homme assez vibrante et juste, quoique privée de fraîcheur, fredonnait dans les corridors. On frappa pour la forme, et on entra sans attendre la réponse.

«Horrible métier! pensa Consuelo. Non, je ne me laisserai pas séduire par les enivrements de la scène; l'intérieur de la coulisse est trop immonde.»

Et elle se cacha dans son coin, humiliée de se trouver en pareille compagnie, indignée et consternée de la manière dont la Corilla l'avait comprise, et plongeant pour la première fois dans cet abîme de corruption dont elle n'avait pas encore eu l'idée.

XCVII.

En achevant sa toilette à la hâte, dans la crainte d'une surprise, elle entendit le dialogue suivant en italien:

«Que venez-vous faire ici? Je vous ai défendu d'entrer dans ma loge. L'impératrice nous a interdit, sous les peines les plus sévères, d'y recevoir d'autres hommes que nos camarades, et encore faut-il qu'il y ait nécessité urgente pour les affaires du théâtre. Voyez à quoi vous m'exposez! Je ne conçois pas qu'on fasse si mal la police des loges.

--Il n'y a pas de police pour les gens qui paient bien, ma toute belle. Il n'y a que les pleutres qui rencontrent la résistance ou la délation sur leur chemin. Allons, recevez-moi un peu mieux, ou, par le corps du diable, je ne reviendrai plus.

--C'est le plus grand plaisir que vous puissiez me faire. Partez donc! Eh bien, vous ne partez pas?

--Tu as l'air de le désirer de si bonne foi, que je reste pour te faire enrager.

--Je vous avertis que je vais mander ici le régisseur, afin qu'il me débarrasse de vous.

--Qu'il vienne s'il est las de vivre! j'y consens.

--Mais êtes-vous insensé? Je vous dis que vous me compromettez, que vous me faites manquer au règlement récemment introduit par ordre de Sa Majesté, que vous, m'exposez à une forte amende, à un renvoi peut-être.

--L'amende, je me charge de la payer à ton directeur en coups de canne. Quant à ton renvoi, je ne demande pas mieux; je t'emmène dans mes terres, où nous mènerons joyeuse vie.

--Moi, suivre un brutal tel que vous? jamais! Allons, sortons ensemble d'ici, puisque vous vous obstinez à ne pas m'y laisser seule.

--Seule? seule, ma charmante? C'est ce dont je m'assurerai avant de vous quitter. Voilà un paravent qui tient bien de la place dans cette petite chambre. Il me semble que si je le repoussais contre la muraille d'un bon coup de pied, je vous rendrais service.

--Arrêtez! Monsieur, arrêtez! c'est une dame qui s'habille là. Voulez-vous tuer ou blesser une femme, brigand que vous êtes!

--Une femme! Ah! c'est bien différent; mais je veux voir si elle n'a pas une épée au côté.»

Le paravent commença à s'agiter. Consuelo, qui était habillée entièrement, jeta son manteau sur ses épaules, et tandis qu'on ouvrait la première feuille du paravent, elle essaya de pousser la dernière, afin de s'esquiver par la porte, qui n'en était qu'à deux pas. Mais la Corilla, qui vit son mouvement, l'arrêta en lui disant:

«Reste là, Porporina; s'il ne t'y trouvait pas, il serait capable de croire que c'est un homme qui s'enfuit, et il me tuerait.»

Consuelo, effrayée, prit le parti de se montrer; mais la Corilla qui s'était cramponnée au paravent, entre elle et son amant, l'en empêcha encore. Peut-être espérait-elle qu'en excitant sa jalousie, elle allumerait en lui assez de passion pour qu'il ne prît pas garde à la grâce touchante de sa rivale.

« Si c'est une dame qui est-là, dit-il en riant, qu'elle me réponde. Madame, êtes-vous habillée? peut-on vous présenter ses hommages?

--Monsieur, répondit Consuelo sur un signe de la Corilla, veuillez garder vos hommages pour une autre, et me dispenser de les recevoir. Je ne suis pas visible.

--C'est-à-dire que c'est le bon moment pour vous regarder, dit l'amant de Corilla en faisant mine de pousser le paravent.

--Prenez garde à ce que vous allez faire, dit Corilla avec un rire forcé; si, au lieu d'une bergère en déshabillé, vous alliez trouver une duègne respectable!

--Diable!... Mais non!, sa voix est trop fraîche pour n'être pas âgée de vingt ans tout au plus; et si elle n'était pas jolie, tu me l'aurais déjà montrée.»

Le paravent était très-élevé, et malgré sa grande taille, l'amant ne pouvait regarder par-dessus, à moins de jeter à bas tous les chiffons de Corilla qui encombraient les chaises; d'ailleurs depuis qu'il ne pensait plus à s'alarmer de la présence d'un homme, le jeu l'amusait.

« Madame, cria-t-il, si vous êtes vieille et laide, ne dites rien, et je respecte votre asile; mais parbleu, si vous êtes jeune et belle, ne vous laissez pas calomnier par la Corilla, et dites un mot pour que je force la consigne.»

Consuelo ne répondit rien...

«Ah! ma foi! s'écria le curieux après un moment d'attente, je n'en serai pas dupe! Si vous étiez vieille ou mal faite, vous ne vous rendriez pas justice si tranquillement; c'est parce que vous êtes un ange que vous vous moquez de mes doutes. Il faut, dans tous les cas, que je vous voie; car, ou vous êtes un prodige de beauté capable d'inspirer des craintes à la belle Corilla elle-même, ou vous êtes une personne assez spirituelle pour avouer votre laideur, et je serai bien aise de voir, pour la première fois de ma vie, une laide femme sans prétentions.»

Il prit le bras de Corilla avec deux doigts seulement, et le fit plier comme un brin de paille. Elle jeta un grand cri, prétendit qu'il l'avait meurtrie, blessée; il n'en tint compte, et, ouvrant la feuille du paravent, il montra aux regards de Consuelo l'horrible figure du baron François de Trenck. Un habit de ville des plus riches et des plus galants avait remplacé son sauvage costume de guerre; mais à sa taille gigantesque et aux larges taches d'un noir rougeâtre qui sillonnaient son visage basané, il était difficile de méconnaître un seul instant l'intrépide et impitoyable chef des pandoures.

Consuelo ne put retenir un cri d'effroi, et retomba sur sa chaise en pâlissant.

« N'ayez pas peur de moi, Madame, dit le baron en mettant un genou en terre, et pardonnez-moi une témérité dont il m'est impossible, en vous regardant, de me repentir comme je le devrais. Mais laissez-moi croire que c'était par pitié pour moi (sachant bien que je ne pourrais vous voir sans vous adorer) que vous refusiez de vous montrer. Ne me donnez pas ce chagrin de penser que je vous fais peur; je suis assez laid, j'en conviens. Mais si la guerre a fait d'un assez joli garçon une espèce de monstre, soyez sûre qu'elle ne m'a pas rendu plus méchant pour cela.

--Plus méchant? cela était sans doute impossible! répondit Consuelo en lui tournant le dos.

--Oui-da, répondit le baron, vous êtes une enfant bien sauvage, et votre nourrice vous aura fait des contes de vampire sur moi, comme les vieilles femmes de ce pays-ci n'y manquent point. Mais les jeunes me rendent plus de justice; elles savent que si je suis un peu rude dans mes façons avec les ennemis de la patrie, je suis très-facile à apprivoiser quand elles veulent s'en donner la peine.»

Et, se penchant vers le miroir où Consuelo feignait de se regarder, il attacha sur elle ce regard à la fois voluptueux et féroce dont la Corilla avait subi la brutale fascination. Consuelo vit qu'elle ne pouvait se débarrasser de lui qu'en l'irritant.

« Monsieur le baron, lui dit-elle, ce n'est pas de la peur que vous m'inspirez, c'est du dégoût et de l'aversion. Vous aimez à tuer, et moi je ne crains pas la mort; mais je hais les âmes sanguinaires, et je connais la vôtre. J'arrive de Bohême, et j'y ai trouvé la trace de vos pas.»

Le baron changea de visage, et dit en haussant les épaules et en se tournant vers la Corilla:

« Quelle diablesse est-ce là? La baronne de Lestock, qui m'a tiré un coup de pistolet à bout portant dans une rencontre, n'était pas plus enragée contre moi! Aurais-je écrasé son amant par mégarde en galopant sur quelque buisson? Allons, ma belle, calmez-vous; je voulais plaisanter avec vous. Si vous êtes d'humeur revêche, je vous salue; aussi bien je mérite cela pour m'être laissé distraire un moment de ma divine Corilla.

--Votre divine Corilla, répondit cette dernière, se soucie fort peu de vos distractions, et vous prie de vous retirer; car, dans un instant, le directeur va venir faire sa tournée, et à moins que vous ne vouliez faire un esclandre...

--Je m'en vais, dit le baron; je ne veux pas t'affliger et priver le public de la fraîcheur de tes accents en te faisant verser quelques larmes. Je t'attendrai avec ma voiture à la sortie du théâtre après la représentation. C'est entendu?»

Il l'embrassa bon gré mal gré devant Consuelo, et se retira.

Aussitôt la Corilla se jeta au cou de sa compagne pour la remercier d'avoir si bien repoussé les fadeurs du baron. Consuelo détourna la tête; la belle Corilla, toute souillée du baiser de cet homme, lui causait presque le même dégoût que lui.

« Comment pouvez-vous être jalouse d'un être aussi repoussant? lui dit-elle.

--Zingarella, tu ne t'y connais pas, répondit Corilla en souriant. Le baron plaît à des femmes plus haut placées et soi-disant plus vertueuses que nous. Sa taille est superbe, et son visage, bien que gâté par des cicatrices, a des agréments auxquels tu ne résisterais pas s'il se mettait en tête de te le faire trouver beau.

--Ah! Corilla, ce n'est pas son visage qui me répugne le plus. Son âme est plus hideuse encore. Tu ne sais donc pas que son coeur est celui d'un tigre!

--Et voilà ce qui m'a tourné la tête! répondit lestement la Corilla. Entendre les fadeurs de tous ces efféminés qui vous harcèlent, belle merveille en vérité! Mais enchaîner un tigre, dominer un lion des forêts, le conduire en laisse: faire soupirer, pleurer, rugir et trembler celui dont le regard met en fuite des armées entières, et dont un coup de sabre fait voler la tête d'un boeuf comme celle d'un pavot, c'est un plaisir plus âpre que tous ceux que j'ai connus. Anzoleto avait bien un peu de cela; je l'aimais pour sa méchanceté, mais le baron est pire. L'autre était capable de battre sa maîtresse, celui-ci est capable de la tuer. Oh! je l'aime davantage!

--Pauvre Corilla! dit Consuelo en laissant tomber sur elle le regard d'une profonde pitié.

--Tu me plains de cet amour, et tu as raison; mais tu aurais encore plus de raison si tu me l'enviais. J'aime mieux que tu m'en plaignes, après tout, que de me le disputer.

--Sois tranquille! dit Consuelo.

--_Signora, si va cominciar!_ cria l'avertisseur à la porte.

--_Commencez!_, cria une voix de stentor à l'étage supérieur, occupé par les salles des choristes.

--_Commencez!_» répéta une autre voix lugubre et sourde au bas de l'escalier qui donnait sur le fond du théâtre; et les dernières syllabes, passant comme un écho affaibli de coulisse en coulisse, aboutirent en mourant jusqu'au souffleur, qui le traduisit au chef d'orchestre en frappant trois coups sur le plancher. Celui-ci frappa à son tour de son archet sur le pupitre, et, après cet instant de recueillement et de palpitation qui précède le début de l'ouverture, la symphonie prit son élan et imposa silence dans les loges comme au parterre.

Dès le premier acte de _Zénobie_, Consuelo produisit cet effet complet, irrésistible, que Haydn lui avait prédit la veille. Les plus grands talents n'ont pas tous les jours un triomphe infaillible sur la scène; même en supposant que leurs forces n'aient pas un instant de défaillance, tous les rôles, toutes les situations ne sont pas propres au développement de leurs facultés les plus brillantes. C'était la première fois que Consuelo rencontrait ce rôle et ces situations où elle pouvait être elle-même et se manifester dans sa candeur, dans sa force, dans sa tendresse et dans sa pureté, sans faire un travail d'art et d'attention pour s'identifier à un personnage inconnu. Elle put oublier ce travail terrible, s'abandonner à l'émotion du moment, s'inspirer tout à coup de mouvements pathétiques et profonds qu'elle n'avait pas eu le temps d'étudier et qui lui furent révélés par le magnétisme d'un auditoire sympathique. Elle y trouva un plaisir indicible; et, ainsi qu'elle l'avait éprouvé en moins à la répétition, ainsi qu'elle l'avait sincèrement exprimé à Joseph, ce ne fut pas le triomphe que lui décerna le public qui l'enivra de joie, mais bien le bonheur de réussir à se manifester, la certitude victorieuse d'avoir atteint dans son art un moment d'idéal. Jusque-là elle s'était toujours demandé avec inquiétude si elle n'eût pas pu tirer meilleur parti de ses moyens et de son rôle. Cette fois, elle sentit qu'elle avait révélé toute sa puissance, et, presque sourde aux clameurs de la foule, elle s'applaudit elle-même dans le secret de sa conscience.

Après le premier acte, elle resta dans la coulisse pour écouter l'intermède, où Corilla était charmante, et pour l'encourager par des éloges sincères. Mais, après la second acte, elle sentit le besoin de prendre un instant de repos et remonta dans la loge. Le Porpora, occupé ailleurs, ne l'y suivit pas, et Joseph, qui, par un secret effet de la protection impériale, avait été subitement admis à faire une partie de violon dans l'orchestre, resta à son poste comme on peut croire.

Consuelo entra donc seule dans la loge de Corilla, dont cette dernière venait de lui remettre la clef, y prit un verre d'eau, et se jeta pour un instant sur le sofa. Mais tout à coup le souvenir du pandoure Trenck lui causa une sorte de frayeur, et elle courut fermer la porte sur elle à double tour. Il n'y avait pourtant guère d'apparence qu'il vînt la tourmenter. Il avait été se mettre dans la salle au lever du rideau, et Consuelo l'avait distingué à un balcon, parmi ses plus fanatiques admirateurs. Il était passionné pour la musique; né et élevé en Italie, il en parlait la langue aussi harmonieusement qu'un Italien véritable, chantait agréablement, et «s'il ne fût né avec d'autres ressources, il eût pu faire fortune au théâtre,» à ce que prétendent ses biographes.

Mais quelle terreur s'empara de Consuelo, lorsqu'en retournant au sofa, elle vit le fatal paravent s'agiter et s'entr'ouvrir pour faire apparaître le maudit pandoure.

Elle s'élança vers la porte; mais Trenck y fut avant elle, et s'appuyant le dos contre la serrure:

«Un peu de calme, ma charmante, lui dit-il avec un affreux sourire. Puisque vous partagez cette loge avec la Corilla, il faut bien vous accoutumer à y rencontrer l'amant de celle belle, et vous ne pouviez pas ignorer qu'il avait une double clef dans sa poche. Vous êtes venue vous jeter dans la caverne du lion... Oh! ne songez pas à crier! Personne ne viendrait. On connaît la présence d'esprit de Trenck, la force de son poignet, et le peu de cas qu'il fait de la vie des sots. Si on le laisse pénétrer ici, en dépit de la consigne impériale, c'est qu'apparemment il n'y a pas, parmi tous vos baladins, un homme assez hardi pour le regarder en face. Voyons, qu'avez-vous à pâlir et à trembler? Êtes-vous donc si peu sûre de vous que vous ne puissiez écouter trois paroles sans perdre la tête? Ou bien croyez-vous que je sois homme à vous violenter et à vous faire outrage? Ce sont des contes de vieille femme qu'on vous a faits là, mon enfant. Trenck n'est pas si méchant qu'on le dit, et c'est pour vous en convaincre qu'il veut causer un instant avec vous.

--Monsieur, je ne vous écouterai point que vous n'ayez ouvert cette porte, répondit Consuelo en s'armant de résolution. A ce prix, je consentirai à vous laisser parler. Mais si vous persistez à me renfermer avec vous ici, je croirai que cet homme si brave et si fort doute de lui-même, et craint d'affronter mes camarades les baladins.

--Ah! vous avez raison, dit Trenck en ouvrant la porte toute grande; et, si vous ne craignez pas de vous enrhumer, j'aime mieux avoir de l'air que d'étouffer dans le musc dont la Corilla remplit cette petite chambre. Vous me rendez service.»

En parlant ainsi, il revint s'emparer des deux mains de Consuelo, la força de s'asseoir sur le sofa, et se mit à ses genoux sans quitter ses mains qu'elle ne pouvait lui disputer sans entamer une lutte puérile, funeste peut-être à son honneur; car le baron semblait attendre et provoquer la résistance qui réveillait ses instincts violents et lui faisait perdre tout scrupule et tout respect. Consuelo le comprit et se résigna à la honte d'une transaction douteuse. Mais une larme qu'elle ne put retenir tomba lentement sur sa joue pâle et morne. Le baron la vit, et, au lieu d'être attendri et désarmé, il laissa une joie ardente et cruelle jaillir de ses paupières sanglantes, éraillées et mises à vif par la brûlure.

«Vous êtes bien injuste pour moi, lui dit-il avec une voix dont la douceur caressante trahissait une satisfaction hypocrite. Vous me haïssez sans me connaître, et vous ne voulez pas écouter ma justification. Moi, je ne puis me résigner sottement à votre aversion. Il y a une heure, je ne m'en souciais pas; mais depuis que j'ai entendu la divine Porporina, depuis que je l'adore, je sens qu'il faut vivre pour elle, ou mourir de sa main.

--Epargnez-vous cette ridicule comédie... dit Consuelo indignée.

--Comédie? interrompit le baron; tenez, dit-il en tirant de sa poche un pistolet chargé qu'il arma lui-même et qu'il lui présenta: vous allez garder cette arme dans une de vos belles mains, et, si je vous offense malgré moi en vous parlant, si je continue à vous être odieux, tuez-moi si bon vous semble. Quant à cette autre main, je suis résolu à la retenir tant que vous ne m'aurez pas permis de la baiser. Mais je ne veux devoir cette faveur qu'à votre bonté, et vous me verrez la demander et l'attendre patiemment sous le canon de cette arme meurtrière que vous pouvez tourner vers moi quand mon obsession vous deviendra insupportable.»

En effet, Trenck mit le pistolet dans la main droite de Consuelo, et lui retint de force la main gauche, en demeurant à ses genoux avec une confiance de fatuité incomparable. Consuelo se sentit bien forte dès cet instant, et, plaçant le pistolet de manière à s'en servir au premier danger, elle lui dit en souriant:

«Vous pouvez parler, je vous écoute.»

Comme elle disait cela, il lui sembla entendre des pas dans le corridor et voir l'ombre d'une personne qui se dessinait déjà devant la porte. Mais cette ombre s'effaça aussitôt, soit que la personne eût retourné sur ses pas, soit que cette frayeur de Consuelo fût imaginaire. Dans la situation où elle se trouvait, et n'ayant plus à craindre qu'un scandale, l'approche de toute personne indifférente ou secourable lui faisait plus de peur que d'envie; si elle gardait le silence, le baron, surpris à ses genoux, avec la porte ouverte, ne pouvait manquer de paraître effrontément en bonne fortune auprès d'elle; si elle appelait, si elle criait au secours, le baron tuerait certainement le premier qui entrerait. Cinquante traits de ce genre ornaient le mémorial de sa vie privée, et les victimes de ses passions n'en passaient pas pour moins faibles ou moins souillées. Dans cette affreuse alternative, Consuelo ne pouvait que désirer une prompte explication, et espérer de son propre courage qu'elle mettrait Trenck à la raison sans qu'aucun témoin pût commenter et interpréter à son gré celle scène bizarre.