Chapter 13
--Ainsi, reprit Consuelo, l'apostolat de l'art est un combat?
--Oui, c'est un combat: honneur au brave!
--C'est une raillerie contre les sots?
--Oui, c'est une raillerie: honneur à l'homme d'esprit qui sait la faire sanglante!
--C'est une colère concentrée, une rage de tous les instants?
--Oui, c'est une colère et une rage: honneur à l'homme énergique qui ne s'en lasse pas et qui ne pardonne jamais!
--Et ce n'est rien de plus?
--Ce n'est rien de plus en cette vie. La gloire du couronnement ne vient guère qu'après la mort pour le véritable génie.
--Ce n'est rien de plus en cette vie? Maître, tu en es bien sûr?
--Je te l'ai dit!
--En ce cas, c'est bien peu de chose, dit Consuelo en soupirant et en levant les yeux vers les étoiles brillantes dans le ciel pur et profond.
--C'est peu de chose? Tu oses dire, misérable coeur, que c'est peu de chose? s'écria le Porpora en s'arrêtant de nouveau et en secouant avec force le bras de son élève, tandis que Joseph, épouvanté, laissait tomber sa torche.
--Oui, je dis que c'est peu de chose, répondit Consuelo avec calme et fermeté; je vous l'ai dit à Venise dans une circonstance de ma vie qui fut bien cruelle et décisive. Je n'ai pas changé d'avis. Mon coeur n'est pas fait pour la lutte, et il ne saurait porter le poids de la haine et de la colère; il n'y a pas un coin dans mon âme où la rancune et la vengeance puissent trouver à se loger. Passez, méchantes passions! brûlantes fièvres, passez loin de moi! Si c'est à la seule condition de vous livrer mon sein que je dois posséder la gloire et le génie, adieu pour jamais, génie et gloire! allez couronner d'autres fronts et embraser d'autres poitrines; vous n'aurez même pas un regret de moi!»
Joseph s'attendait à voir le Porpora éclater d'une de ces colères à la fois terribles et comiques que la contradiction prolongée soulevait en lui. Déjà il tenait d'une main le bras de Consuelo pour l'éloigner du maître et la soustraire à un de ces gestes furibonds dont il la menaçait souvent, et qui n'amenaient pourtant jamais rien... qu'un sourire ou une larme. Il en fut de cette bourrasque comme des autres: le Porpora frappa du pied, gronda sourdement comme un vieux lion dans sa cage, et serra le poing en l'élevant vers le ciel avec véhémence; puis tout aussitôt il laissa retomber ses bras, poussa un profond soupir, pencha sa tête sur sa poitrine, et garda un silence obstiné jusqu'à la maison. La sérénité généreuse de Consuelo, sa bonne foi énergique, l'avaient frappé d'un respect involontaire. Il fit peut-être d'amers retours sur lui-même; mais il ne les avoua point, et il était trop vieux, trop aigri et trop endurci dans son orgueil d'artiste pour s'amender. Seulement, au moment où Consuelo lui donna le baiser du bonsoir, il la regarda d'un air profondément triste et lui dit d'une voix éteinte:
«C'en est donc fait! tu n'es plus artiste parce que la margrave de Bareith est une vieille coquine, et le ministre Kaunitz une vieille bavarde!
--Non, mon maître, je n'ai pas dit cela, répondit Consuelo en riant. Je saurai prendre gaiement les impertinences et les ridicules du monde; il ne me faudra pour cela ni haine ni dépit, mais ma bonne conscience et ma bonne humeur. Je suis encore artiste et je le serai toujours. Je conçois un autre but, une autre destinée à l'art que la rivalité de l'orgueil et la vengeance de l'abaissement. J'ai un autre mobile, et il me soutiendra.
--Et lequel, lequel? s'écria le Porpora en posant sur la table de l'antichambre son bougeoir, que Joseph venait de lui présenter. Je veux savoir lequel.
--J'ai pour mobile de faire comprendre l'art et de le faire aimer sans faire craindre et haïr la personne de l'artiste.»
Le Porpora haussa les épaules.
«Rêves de jeunesse, dit-il, je vous ai faits aussi!
--Eh bien, si c'est un rêve, reprit Consuelo, le triomphe de l'orgueil en est un aussi. Rêve pour rêve, j'aime mieux le mien. Ensuite j'ai un second mobile, maître: le désir de t'obéir et de te complaire.
--Je n'en crois rien, rien,» s'écria le Porpora en prenant son bougeoir avec humeur et en tournant le dos; mais dès qu'il eut la main sur le bouton de sa porte, il revint sur ses pas et alla embrasser Consuelo, qui attendait en souriant cette réaction de sensibilité.
Il y avait dans la cuisine, qui touchait à la chambre de Consuelo, un petit escalier en échelle qui conduisait à une sorte de terrasse de six pieds carrés au revers du toit. C'était là qu'elle faisait sécher les jabots et les manchettes du Porpora quand elle les avait blanchis. C'était là qu'elle grimpait quelquefois le soir pour babiller avec Beppo, quand le maître s'endormait de trop bonne heure pour qu'elle eût envie de dormir elle-même. Ne pouvant s'occuper dans sa propre chambre, qui était trop étroite et trop basse pour contenir une table, et craignant de réveiller son vieil ami en s'installant dans l'antichambre, elle montait sur la terrasse, tantôt pour y rêver seule en regardant les étoiles, tantôt pour raconter à son camarade de dévouement et de servitude les petits incidents de sa journée. Ce soir-là, ils avaient de part et d'autre mille choses à se dire. Consuelo s'enveloppa d'une pelisse dont elle rabattit le capuchon sur sa tête pour ne pas prendre d'enrouement, et alla rejoindre Beppo, qui l'attendait avec impatience. Ces causeries nocturnes sur les toits lui rappelaient les entretiens de son enfance avec Anzoleto; ce n'était pas la lune de Venise, les toits pittoresques de Venise, les nuits embrasées par l'amour et l'espérance; mais c'était la nuit allemande plus rêveuse et plus froide, la lune allemande plus vaporeuse et plus sévère; enfin, c'était l'amitié avec ses douceurs et ses bienfaits, sans les dangers et les frémissements de la passion.
Lorsque Consuelo eut raconté tout ce qui l'avait intéressée, blessée ou divertie chez la margrave, et que ce fut le tour de Joseph à parler:
«Tu as vu de ces secrets de cour, lui dit-il, les enveloppes et les cachets armoriés; mais comme les laquais ont coutume de lire les lettres de leurs maîtres, c'est à l'antichambre que j'ai appris le contenu de la vie des grands. Je ne te raconterai pas la moitié des propos dont la margrave douairière est le sujet. Tu en frémirais d'horreur et de dégoût. Ah! si les gens du monde savaient comme les valets parlent d'eux! si, de ces beaux salons où ils se pavanent avec tant de dignité, ils entendaient ce que l'on dit de leurs moeurs et de leur caractère de l'autre côté de la cloison? Tandis que le Porpora, tout à l'heure, sur les remparts, nous étalait sa théorie de lutte et de haine contre les puissants de la terre, il n'était pas dans la vraie dignité. L'amertume égarait son jugement. Ah! tu avais bien raison de le lui dire, il se ravalait au niveau des grands seigneurs, en prétendant les écraser de son mépris. Eh bien, il n'avait pas entendu les propos des valets dans l'antichambre, et, s'il l'eût fait, il eût compris que l'orgueil personnel et le mépris d'autrui, dissimulés sous les apparences du respect et les formes de la soumission, sont le propre des âmes basses et perverses. Ainsi le Porpora était bien beau, bien original, bien puissant tout à l'heure; quand il frappait le pavé de sa canne en disant: Courage, inimitié, ironie sanglante, vengeance éternelle! Mais ta sagesse était plus belle que son délire, et j'en étais d'autant plus frappé que je venais de voir des valets, des opprimés craintifs, des esclaves dépravés, qui, eux aussi, disaient à mes oreilles avec une rage sourde et profonde: Vengeance, ruse, perfidie, éternel dommage, éternelle inimitié aux maîtres qui se croient nos supérieurs et dont nous trahissons les turpitudes! Je n'avais jamais été laquais, Consuelo, et puisque je le suis, à la manière dont tu as été garçon durant notre voyage, j'ai fait des réflexions sur les devoirs de mon état présent, tu le vois.
--Tu as bien fait, Beppo, répondit la Porporina; la vie est une grande énigme, et il ne faut pas laisser passer le moindre fait sans le commenter et le comprendre. C'est toujours autant de deviné. Mais dis-moi donc si tu as appris là-bas quelque chose de cette princesse, fille de la margrave, qui, seule au milieu de tous ces personnages guindés, fardés et frivoles, m'a paru naturelle, bonne et sérieuse.
--Si j'en ai entendu parler? oh! certes! non-seulement ce soir, mais déjà bien des fois par Keller, qui coiffe sa gouvernante, et qui connaît bien les faits. Ce que je vais te raconter n'est donc pas une histoire d'antichambre, un propos de laquais; c'est une histoire véritable et de notoriété publique. Mais c'est une histoire effroyable; auras-tu le courage de l'entendre?
--Oui, car je m'intéresse à cette créature qui porte sur son front le sceau du malheur. J'ai recueilli deux ou trois mots de sa bouche qui m'ont fait voir en elle une victime du monde, une proie de l'injustice.
--Dis une victime de la scélératesse; et la proie d'une atroce perversité. La princesse de Culmbach (c'est le titre qu'elle porte) a été élevée à Dresde, par la reine de Pologne, sa tante, et c'est là que le Porpora l’a connue et lui a même, je crois, donné quelques leçons, ainsi qu'à la grande dauphine de France, sa cousine. La jeune princesse de Culmbach était belle et sage; élevée par une reine austère, loin d'une mère débauchée, elle semblait devoir être heureuse et honorée toute sa vie. Mais la margrave douairière, aujourd'hui comtesse Hoditz, ne voulait point qu'il en fût ainsi. Elle la fit revenir près d'elle, et feignit de vouloir la marier, tantôt avec un de ses parents, margrave aussi de Bareith, tantôt avec un autre parent, aussi prince de Culmbach; car cette principauté de Bareith-Culmbach compte plus de princes et de margraves qu'elle n'a de villages et de châteaux pour les apanager. La beauté et la pudeur de la princesse causaient à sa mère une mortelle jalousie; elle voulait l'avilir, lui ôter la tendresse et l'estime de son père, le margrave George-Guillaume (troisième margrave); ce n'est pas ma faute s'il y en a tant dans cette histoire: mais dans tous ces margraves, il n'y en eut pas un seul pour la princesse de Culmbach. Sa mère promit à un gentilhomme de la chambre de son époux, nommé Vobser, une récompense de quatre mille ducats pour déshonorer sa fille; et elle introduisit elle-même ce misérable la nuit dans la chambre de la princesse. Ses domestiques étaient avertis et gagnés, le palais fut sourd aux cris de la jeune fille, la mère tenait la porte... O Consuelo! tu frémis, et pourtant ce n'est pas tout. La princesse de Culmbach devint mère de deux jumeaux: la margrave les prit dans ses mains, les porta à son époux, les promena dans son palais, les montra à toute sa valetaille, en criant: «Voyez, voyez les enfants que cette dévergondée vient de mettre au monde!» Et au milieu de cette scène affreuse, les deux jumeaux périrent presque dans les mains de la margrave. Vobser eut l'imprudence d'écrire au margrave pour réclamer les quatre mille ducats que la margrave lui avait promis. Il les avait gagnés, il avait déshonoré la princesse. Le malheureux père, à demi imbécile déjà, le devint tout à fait dans cette catastrophe, et mourut de saisissement et de chagrin quelque temps après. Vobser, menacé par les autres membres de la famille, prit la fuite. La reine de Pologne ordonna que la princesse de Culmbach serait enfermée à la forteresse de Plassenbourg. Elle y entra, à peine relevée de ses couches, y passa plusieurs années dans une rigoureuse captivité, et y serait encore, si des prêtres catholiques, s'étant introduits dans sa prison, ne lui eussent promis la protection de l'impératrice Amélie, à condition qu'elle abjurerait la foi luthérienne. Elle céda à leurs insinuations et au besoin de recouvrer sa liberté; mais elle ne fut élargie qu'à la mort de la reine de Pologne; le premier usage qu'elle fit de son indépendance fut de revenir à la religion de ses pères. La jeune margrave de Bareith, Wilhelmine de Prusse, l'accueillit avec aménité dans sa petite cour. Elle s'y est fait aimer et respecter par ses vertus, sa douceur et sa sagesse. C'est une âme brisée, mais c'est encore une belle âme, et quoiqu'elle ne soit point vue favorablement à la cour de Vienne à cause de son luthéranisme, personne n'ose insulter à son malheur; personne ne peut médire de sa vie, pas même les laquais. Elle est ici en passant pour je ne sais quelle affaire; elle réside ordinairement à Bareith.
--Voilà pourquoi, reprit Consuelo, elle m'a tant parlé de ce pays-là, et tant engagée à y aller. Oh! Quelle histoire! Joseph! et quelle femme que la comtesse Hoditz! Jamais, non jamais le Porpora ne me traînera plus chez elle: jamais je ne chanterai plus pour elle!
--Et pourtant vous y pourriez rencontrer les femmes les plus pures et les plus respectables de la cour. Le monde marche ainsi, à ce qu'on assure. Le nom et la richesse couvrent tout, et, pourvu qu'on aille à l'église, on trouve ici une admirable tolérance.
--Cette cour de Vienne est donc bien hypocrite? dit Consuelo.
--Je crains, entre nous soit dit, répondit Joseph en baissant la voix, que notre grande Marie-Thérèse ne le soit un peu.»
LXXXVIII.
Peu de jours après, le Porpora ayant beaucoup remué, beaucoup intrigué à sa manière, c'est-à-dire en menaçant, en grondant ou en raillant à droite et à gauche, Consuelo, conduite à la chapelle impériale par maître Reuter (l'ancien maître et l'ancien ennemi du jeune Haydn), chanta devant Marie-Thérèse la partie de Judith, dans l'_oratorio: Betulia liberata_, poëme de Métastase, musique de ce même Reuter. Consuelo fut magnifique, et Marie-Thérèse daigna être satisfaite. Quand le sacré concert fut terminé, Consuelo fut invitée, avec les autres chanteurs (Caffariello était du nombre), à passer dans une des salles du palais, pour faire une collation présidée par Reuter. Elle était à peine assise entre ce maître et le Porpora, qu'un bruit, à la fois, rapide et solennel, partant de la galerie voisine, fit tressaillir tous les convives, excepté Consuelo et Caffariello, qui s'étaient engagés dans une discussion animée sur le mouvement d'un certain choeur que l'un eût voulu plus vif et l'autre plus lent. «Il n'y a que le Maestro lui-même qui puisse trancher la question,» dit Consuelo en se retournant vers le Reuter. Mais, elle ne trouva plus ni le Reuter à sa droite, ni le Porpora à sa gauche: tout le monde s'était levé de table, et rangé en ligne, d'un air pénétré. Consuelo se trouva face à face avec une femme d'une trentaine d'années, belle de fraîcheur et d'énergie, vêtue de noir (tenue de chapelle), et accompagnée de sept enfants, dont elle tenait un par la main. Celui-là, c'était l'héritier du trône, le jeune César Joseph II; et cette belle femme, à la démarche aisée, à l'air affable et pénétrant, c'était Marie-Thérèse.
«_Ecco la Giuditta?_ demanda l'impératrice en s'adressant à Reuter. Je suis fort contente de vous, mon enfant, ajouta-t-elle en regardant Consuelo des pieds à la tête; vous m'avez fait vraiment plaisir, et jamais je n'avais mieux senti la sublimité des vers de notre admirable poëte que dans votre bouche harmonieuse. Vous prononcez parfaitement bien, et c'est à quoi je tiens par-dessus tout. Quel âge avez-vous, Mademoiselle? Vous êtes Vénitienne? Élève du célèbre Porpora, que je vois ici avec intérêt? Vous désirez entrer au théâtre de la cour? Vous êtes faite pour y briller; et M. de Kaunitz vous protège.»
Ayant ainsi interrogé Consuelo, sans attendre ses réponses, et en regardant tour à tour Métastase et Kaunitz, qui l'accompagnaient, Marie-Thérèse fit un signe à un de ses chambellans, qui présenta un bracelet assez riche à Consuelo. Avant que celle-ci eût songé à remercier, l'impératrice avait déjà traversé la salle; elle avait déjà dérobé à ses regards l'éclat du front impérial. Elle s'éloignait avec sa royale couvée de princes et d'archiduchesses, adressant un mot favorable et gracieux à chacun des musiciens qui se trouvaient à sa portée, et laissant derrière elle comme une trace lumineuse dans tous ces yeux éblouis de sa gloire et de sa puissance.
Caffariello fut le seul qui conserva ou qui affecta de conserver son sang-froid: il reprit sa discussion juste où il l'avait laissée; et Consuelo, mettant le bracelet dans sa poche, sans songer à le regarder, recommença à lui tenir tête, au grand étonnement et au grand scandale des autres musiciens, qui, courbés sous la fascination de l'apparition impériale, ne concevaient pas qu'on pût songer à autre chose tout le reste de la journée. Nous n'avons pas besoin de dire que le Porpora faisait seul exception dans son âme, et par instinct et par système, à cette fureur de prosternation. Il savait se tenir convenablement incliné devant les souverains; mais, au fond du coeur, il raillait et méprisait les esclaves. Maître Reuter, interpellé par Caffariello sur le véritable mouvement du choeur en litige, serra les lèvres d'un air hypocrite; et, après s'être laissé interroger plusieurs fois, il répondit enfin d'un air très-froid:
«Je vous avoue, Monsieur, que je ne suis point à votre conversation. Quand Marie-Thérèse est devant mes yeux, j'oublie le monde entier; et longtemps après qu'elle a disparu, je demeure sous le coup d'une émotion qui ne me permet pas de penser à moi-même.
--Mademoiselle ne paraît point étourdie de l'insigne honneur qu'elle vient de nous attirer, dit M. Holzbaüer, qui se trouvait là, et dont l'aplatissement avait quelque chose de plus contenu que celui de Reuter. C'est affaire à vous, Signora, de parler avec les têtes couronnées. On dirait que vous n'avez fait autre chose toute votre vie.
--Je n'ai jamais parlé avec aucune tête couronnée, répondit tranquillement Consuelo, qui n'entendait point malice aux insinuations de Holzbaüer; et sa majesté ne m'a point procuré un tel avantage; car elle semblait, en m'interrogeant, m'interdire l'honneur ou m'épargner le trouble de lui répondre.
--Tu aurais peut-être souhaité faire la conversation avec l'impératrice? dit le Porpora d'un air goguenard..
--Je ne l'ai jamais souhaité, repartit Consuelo naïvement.
--C’est que Mademoiselle a plus d’insouciance que d’ambition, apparemment, reprit le Reuter avec un dédain glacial.
--Maître Reuter, dit Consuelo avec confiance et candeur, êtes-vous mécontent de la manière dont j'ai chanté votre musique?»
Reuter avoua que personne ne l'avait mieux chantée, même sous le règne de l'_auguste et à jamais regretté_ Charles VI.
«En ce cas, dit Consuelo, ne me reprochez pas mon insouciance. J'ai l'ambition de satisfaire mes maîtres, j'ai l'ambition de bien faire mon métier; quelle autre puis-je avoir? quelle autre ne serait ridicule et déplacée de ma part?
--Vous êtes trop modeste, Mademoiselle, reprit Holzbaüer. Il n'est point d'ambition trop vaste pour un talent comme le vôtre.
--Je prends cela pour un compliment plein de galanterie, répondit Consuelo; mais je ne croirai vous avoir satisfait un peu que le jour où vous m'inviterez à chanter sur le théâtre de la cour.»
Holzbaüer, pris au piège, malgré sa prudence, eut un accès de toux pour se dispenser de répondre, et se tira d'affaire par une inclination de tête courtoise et respectueuse. Puis, ramenant la conversation sur son premier terrain:
«Vous êtes vraiment, dit-il, d'un calme et d'un désintéressement sans exemple: vous n'avez pas seulement regardé le beau bracelet dont sa majesté vous a fait cadeau.
--Ah! c'est la vérité,» dit Consuelo en le tirant de sa poche, et en le passant à ses voisins qui étaient curieux de le voir et d'en estimer la valeur. Ce sera de quoi acheter du bois pour le poêle de mon maître, si je n'ai pas d'engagement cet hiver, pensait-elle; une toute petite pension nous serait bien plus nécessaire que des parures et des colifichets.
«Quelle beauté céleste que sa majesté! dit Reuter avec un soupir de componction, en lançant un regard oblique et dur à Consuelo.
--Oui, elle m'a semblé fort belle, répondit la jeune fille, qui ne comprenait rien aux coups de coude du Porpora.
--Elle vous a _semblé_? reprit le Reuter. Vous êtes difficile!
--J'ai à peine eu le temps de l'entrevoir. Elle a passé si vite!
--Mais son esprit éblouissant, ce génie qui se révèle à chaque syllabe sortie de ses lèvres!...
--J'ai à peine eu le temps de l'entendre: elle a parlé si peu!
--Enfin, Mademoiselle, vous êtes d'airain ou de diamant. Je ne sais ce qu'il faudrait pour vous émouvoir.
--J'ai été fort émue en chantant votre Judith, répondit Consuelo, qui savait être malicieuse dans l'occasion, et qui commençait à comprendre la malveillance des maîtres viennois envers elle.
--Cette fille a de l'esprit, sous son air simple, dit tout bas Holzbaüer à maître Reuter.
--C'est l'école du Porpora, répondit l'autre; mépris et moquerie.
--Si l'on n'y prend garde, le vieux récitatif et le style _osservato_ nous envahiront de plus belle que par le passé, reprit Holzbaüer; mais soyez tranquille, j'ai les moyens d'empêcher cette _Porporinaillerie_ d'élever la voix.»
Quand on se leva de table, Caffariello dit à l'oreille de Consuelo:
«Vois-tu, mon enfant, tous ces gens-là, c'est de la franche canaille. Tu auras de la peine à faire quelque chose ici. Ils sont tous contre toi. Ils seraient tous contre moi s'ils l'osaient.
--Et que leur avons-nous donc fait? dit Consuelo étonnée.
--Nous sommes élèves du plus grand maître de chant qu'il y ait au monde. Eux et leurs créatures sont nos ennemis naturels, ils indisposeront Marie-Thérèse contre toi, et tout ce que tu dis ici lui sera répété avec de malicieux commentaires. Ou lui dira que tu ne l'as pas trouvée belle, et que tu as jugé son cadeau mesquin. Je connais toutes ces menées. Prends courage, pourtant; je te protégerai envers et contre tous, et je crois que l'avis de Caffariello en musique vaut bien celui de Marie-Thérèse.»
«Entre la méchanceté des uns et la folie des autres, me voilà fort compromise, pensa Consuelo en s'en allant. O Porpora! disait-elle dans son coeur, je ferai mon possible pour remonter sur le théâtre. O Albert! j'espère que je n'y parviendrai pas.»
Le lendemain, maître Porpora, ayant affaire en ville pour toute la journée, et trouvant Consuelo un peu pâle, l'engagea à faire un tour de promenade hors ville à la _Spinnerin am Kreutz_, avec la femme de Keller, qui s'était offerte pour l'accompagner quand elle le voudrait. Dès que le maestro fut sorti:
«Beppo, dit la jeune fille, va vite louer une petite voiture, et allons-nous-en tous deux voir Angèle et remercier le chanoine. Nous avions promis de le faire plus tôt, mais mon rhume me servira d'excuse.
--Et sous quel costume vous présenterez-vous au chanoine? dit Beppo.
--Sous celui-ci, répondit-elle. Il faut bien que le chanoine me connaisse et m'accepte sous ma véritable forme.
--Excellent chanoine! je me fais une joie de le revoir.
--Et moi aussi.
--Pauvre bon chanoine! je me fais une peine de songer...
--Quoi?
--Que la tête va lui tourner tout à fait.
--Et pourquoi donc? Suis-je une déesse? Je ne le pensais pas.
--Consuelo, rappelez-vous qu'il était aux trois quarts fou quand nous l'avons quitté!
--Et moi je te dis qu'il lui suffira de me savoir femme et de me voir telle que je suis, pour qu'il reprenne l'empire de sa volonté et redevienne ce que Dieu l'a fait, un homme raisonnable.
--Il est vrai que l'habit fait quelque chose. Ainsi, quand je vous ai revue ici transformée en demoiselle, après m'être habitué pendant quinze jours à te traiter comme un garçon... j'ai éprouvé je ne sais quel effroi, je ne sais quelle gêne dont je ne peux pas me rendre compte; et il est certain que durant le voyage... s'il m'eût été permis d'être amoureux de vous ... Mais tu diras que je déraisonne...
--Certainement, Joseph, lu déraisonnes; et, de plus, tu perds le temps à babiller. Nous avons dix lieues à faire pour aller au prieuré et en revenir. Il est huit heures du matin, et il faut que nous soyons rentrés à sept heures du soir, pour le souper du maître.»