Consuelo, Tome 2 (1861)

Chapter 7

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--Il a quelques notions de tout; mais il porte en tout sa précipitation bouillante. L'état affreux où il vient de voir cette jeune fille l'a beaucoup troublé; autrement vous l'eussiez trouvé plus poli, plus sensé, et plus reconnaissant des soins que vous lui avez donnés dans son enfance.

--Je crains qu'il n'en ait plus besoin que jamais,» reprit le docteur, qui, malgré son respect pour la famille et le château, aimait mieux affliger la chanoinesse par cette dure réflexion, que de quitter son attitude dédaigneuse, et de renoncer à la petite vengeance de traiter Albert comme un insensé.

La chanoinesse souffrit de cette cruauté, d'autant plus que le dépit du docteur pouvait lui faire divulguer l'état de son neveu, qu'elle prenait tant de peine pour dissimuler. Elle se soumit pour le désarmer, et lui demanda humblement ce qu'il pensait de cette saignée conseillée par Albert.

«Je pense que c'est une absurdité pour le moment, dit le docteur, qui voulait garder l'initiative et laisser tomber l'arrêt en toute liberté de sa bouche révérée. J'attendrai une heure ou deux; je ne perdrai pas de vue la malade, et si le moment se présente, fût-ce plus tôt que je ne pense, j'agirai; mais dans la crise présente, l'état du pouls ne me permet pas de rien préciser.

--Vous nous restez donc? Béni soyez-vous, excellent docteur!

--Du moment que mon adversaire est le jeune comte, dit le docteur en souriant d'un air de pitié protectrice, je ne m'étonne plus de rien, et je laisse dire.»

Il allait rentrer dans la chambre de Consuelo, dont le chapelain avait poussé la porte pour qu'Albert n'entendît pas ce colloque, lorsque le chapelain lui-même, pâle et tout effaré, quitta la malade et vint trouver le docteur.

«Au nom du ciel! docteur, s'écria-t-il, venez employer votre autorité; la mienne est méconnue, et la voix de Dieu même le serait, je crois, par le comte Albert. Le voilà qui s'obstine à saigner la moribonde, malgré votre défense; et il va le faire si, par je ne sais quelle force ou quelle adresse, nous ne réussissons à l'arrêter. Dieu sait s'il a jamais touché une lancette. Il va l'estropier; s'il ne la tue sur le coup par une émission de sang pratiquée hors de propos.

--Oui-da! dit le docteur d'un ton goguenard, et en se traînant pesamment vers la porte avec l'enjouement égoïste et blessant d'un homme que le coeur n'inspire point. Nous allons donc en voir de belles, si je ne lui fais pas quelque conte pour le mettre à la raison.»

Mais lorsqu'il arriva auprès du lit, Albert avait sa lancette rougie entre ses dents: d'une main il soutenait le bras de Consuelo, et de l'autre l'assiette. La veine était ouverte, un sang noir coulait en abondance.

Le chapelain voulut murmurer, s'exclamer, prendre le ciel à témoin. Le docteur essaya de plaisanter et de distraire Albert, pensant prendre son temps pour fermer la veine, sauf à la rouvrir un instant après quand son caprice et sa vanité pourraient s'emparer du succès. Mais Albert le tint à distance par la seule expression de son regard; et dès qu'il eut tiré la quantité de sang voulue, il plaça l'appareil avec toute la dextérité d'un opérateur exercé; puis il replia doucement le bras de Consuelo dans les couvertures, et, passant un flacon à la chanoinesse pour qu'elle le tint près des narines de la malade, il appela le chapelain et le docteur dans la chambre d'Amélie:

«Messieurs, leur dit-il, vous ne pouvez être d'aucune utilité à la personne que je soigne. L'irrésolution ou les préjugés paralysent votre zèle et votre savoir. Je vous déclare que je prends tout sur moi, et que je ne veux être ni distrait ni contrarié dans l'accomplissement d'une tâche aussi sérieuse. Je prie donc monsieur le chapelain de réciter ses prières, et monsieur le docteur d'administrer ses potions à ma cousine. Je ne souffrirai plus qu'on fasse des pronostics et des apprêts de mort Autour du lit d'une personne qui va reprendre connaissance tout à l'heure. Qu'on se le tienne pour dit. Si j'offense ici un savant, si je suis coupable envers un ami, j'en demanderai pardon quand je pourrai songer à moi-même.»

Après avoir parlé ainsi, d'un ton dont le calme et la douceur contrastaient avec la sécheresse de ses paroles, Albert rentra dans l'appartement de Consuelo, ferma la porte, mit la clef dans sa poche, et dit à la chanoinesse: «Personne n'entrera ici, et personne n'en sortira sans ma volonté.»

XLIX.

La chanoinesse, interdite, n'osa lui répondre un seul mot. Il y avait dans son air et dans son maintien quelque chose de si absolu, que la bonne tante en eut peur et se mit à lui obéir d'instinct avec un empressement et une ponctualité sans exemple. Le médecin, voyant son autorité complètement méconnue, et ne se souciant pas, comme il le raconta plus tard, d'entrer en lutte avec un furieux, prit le sage parti de se retirer. Le chapelain alla dire des prières, et Albert, secondé par sa tante et par les deux femmes de service, passa toute la journée auprès de sa malade, sans ralentir ses soins un seul instant. Après quelques heures de calme, la crise d'exaltation revint presque aussi forte que la nuit précédente; mais elle dura moins longtemps, et lorsqu'elle eut cédé à l'effet de puissants réactifs, Albert engagea la chanoinesse à aller se coucher et à lui envoyer seulement une nouvelle femme pour l'aider pendant que les deux autres iraient se reposer.

«Ne voulez-vous donc pas vous reposer aussi, Albert? demanda Wenceslawa en tremblant.

--Non, ma chère tante, répondit-il; je n'en ai aucun besoin.

--Hélas! reprit-elle, vous vous tuez, mon enfant! Voici une étrangère qui nous coûte bien cher! ajouta-t-elle en s'éloignant enhardie par l'inattention du jeune comte.»

Il consentit cependant à prendre quelques aliments, pour ne pas perdre les forces dont il se sentait avoir besoin. Il mangea debout dans le corridor, l'oeil attaché sur la porte; et dès qu'il eut fini, il jeta sa serviette par terre et rentra. Il avait fermé désormais la communication entre la chambre de Consuelo et celle d'Amélie, et ne laissait plus passer que par la galerie le peu de personnes auxquelles il donnait accès. Amélie voulut pourtant être admise, et feignit de rendre quelques soins à sa compagne; mais elle s'y prenait si gauchement, et à chaque mouvement fébrile de Consuelo elle témoignait tant d'effroi de la voir retomber dans les convulsions, qu'Albert, impatienté, la pria de ne se mêler de rien, et d'aller dans sa chambre s'occuper d'elle-même.

«Dans ma chambre! répondit Amélie; et lors même que la bienséance ne me défendrait pas de me coucher quand vous êtes là séparé de moi par une seule porte, presque installé chez moi, pensez-vous que je puisse goûter un repos bien paisible avec ces cris affreux et cette épouvantable agonie à mes oreilles?»

Albert haussa les épaules, et lui répondit qu'il y avait beaucoup d'autres appartements dans le château; qu'elle pouvait s'emparer du meilleur, en attendant qu'on pût transporter la malade dans une chambre où son voisinage n'incommoderait personne.

Amélie, pleine de dépit, suivit ce conseil. La vue des soins délicats, et pour ainsi dire maternels, qu'Albert rendait à sa rivale, lui était plus pénible que tout le reste.

«O ma tante! dit-elle en se jetant dans les bras de la chanoinesse, lorsque celle-ci l'eut installée dans sa propre chambre à coucher, où elle se fit dresser un lit à côté d'elle, nous ne connaissions pas Albert. Il nous montre maintenant comme il sait aimer!»

Pendant plusieurs jours, Consuelo fut entre la vie et la mort; mais Albert combattit le mal avec une persévérance et une habileté qui devaient en triompher. Il l'arracha enfin à cette rude épreuve; et dès qu'elle fut hors de danger, il la fit transporter dans une tour du château où le soleil donnait plus longtemps, et d'où la vue était encore plus belle et plus vaste que de toutes les autres croisées. Cette chambre, meublée à l'antique, était aussi plus conforme aux goûts sérieux de Consuelo que celle dont on avait disposé pour elle dans le principe: et il y avait longtemps qu'elle avait laissé percer son désir de l'habiter. Elle y fut à l'abri des importunités de sa compagne, et, malgré la présence continuelle d'une femme que l'on relevait chaque matin et chaque soir, elle put passer dans une sorte de tête-à-tête avec celui qui l'avait sauvée, les jours languissants et doux de sa convalescence. Ils parlaient toujours espagnol ensemble, et l'expression délicate et tendre de la passion d'Albert était plus douce à l'oreille de Consuelo dans cette langue, qui lui rappelait sa patrie, son enfance et sa mère. Pénétrée d'une vive reconnaissance, affaiblie par des souffrances où Albert l'avait seul assistée et soulagée efficacement, elle se laissait aller à cette molle quiétude qui suit les grandes crises. Sa mémoire se réveillait peu à peu, mais sous un voile qui n'était pas partout également léger. Par exemple, si elle se retraçait avec un plaisir pur et légitime l'appui et le dévouement d'Albert dans les principales rencontres de leur liaison, elle ne voyait les égarements de sa raison, et le fond trop sérieux de sa passion pour elle, qu'à travers un nuage épais. Il y avait même des heures où, après l'affaissement du sommeil ou sous l'effet des potions assoupissantes, elle s'imaginait encore avoir rêvé tout ce qui pouvait mêler de la méfiance et de la crainte à l'image de son généreux ami. Elle s'était tellement habituée à sa présence et à ses soins, que, s'il s'absentait à sa prière pour prendre ses repas en famille, elle se sentait malade et agitée jusqu'à son retour. Elle s'imaginait que les calmants qu'il lui administrait avaient un effet contraire, s'il ne les préparait et s'il ne les lui versait de sa propre main; et quand il les lui présentait lui-même, elle lui disait avec ce sourire lent et profond, et si touchant sur un beau visage encore à demi couvert des ombres de la mort:

«Je crois bien maintenant, Albert, que vous avez la science des enchantements; car il suffit que vous ordonniez à une goutte d'eau de m'être salutaire, pour qu'aussitôt elle fasse passer en moi le calme et la force qui sont en vous.»

Albert était heureux pour la première fois de sa vie; et comme si son âme eût été puissante pour la joie autant qu'elle l'avait été pour la douleur, il était, à cette époque de ravissement et d'ivresse, l'homme le plus fortuné qu'il y eût sur la terre. Cette chambre, où il voyait sa bien-aimée à toute heure et sans témoins importuns, était devenue pour lui un lieu de délices. La nuit, aussitôt qu'il avait fait semblant de se retirer et que tout le monde était couché dans la maison, il la traversait à pas furtifs; et, tandis que la garde chargée de veiller dormait profondément, il se glissait derrière le lit de sa chère Consuelo, et la regardait sommeiller, pâle et penchée comme une fleur après l'orage. Il s'installait dans un grand fauteuil qu'il avait soin de laisser toujours là en partant; et il y passait la nuit entière, dormant d'un sommeil si léger qu'au moindre mouvement de la malade il était courbé vers elle pour entendre les faibles mots qu'elle venait d'articuler; ou bien sa main toute prête recevait la main qui le cherchait, lorsque Consuelo, agitée de quelque rêve, témoignait un reste d'inquiétude. Si la garde se réveillait, Albert lui disait toujours qu'il venait d'entrer, et elle se persuadait qu'il faisait une ou deux visites par nuit à sa malade, tandis qu'il ne passait pas une demi-heure dans sa propre chambre. Consuelo partageait cette illusion. Quoiqu'elle s'aperçût bien plus souvent que sa gardienne de la présence d'Albert, elle était encore si faible qu'elle se laissait aisément tromper par lui sur la fréquence et la durée de ces visites. Quelquefois, au milieu de la nuit, lorsqu'elle le suppliait d'aller se coucher, il lui disait que le jour était près de paraître et que lui-même venait de se lever. Grâce à ces délicates tromperies, Consuelo ne souffrait jamais de son absence, et elle ne s'inquiétait pas de la fatigue qu'il devait ressentir.

Cette fatigue était, malgré tout, si légère, qu'Albert ne s'en apercevait pas. L'amour donne des forces au plus faible; et outre qu'Albert était d'une force d'organisation exceptionnelle, jamais poitrine humaine n'avait logé un amour plus vaste et plus vivifiant que le sien. Lorsqu'aux premiers feux du soleil Consuelo s'était lentement traînée à sa chaise longue, près de la fenêtre entr'ouverte, Albert venait s'asseoir derrière elle, et cherchait dans la course des nuages ou dans le pourpre des rayons, à saisir les pensées que l'aspect du ciel inspirait à sa silencieuse amie. Quelquefois il prenait furtivement un bout du voile dont elle enveloppait sa tête, et dont un vent tiède faisait flotter les plis sur le dossier du sofa. Albert penchait son front comme pour se reposer, et collait sa bouche contre le voile. Un jour, Consuelo, en le lui retirant pour le ramener sur sa poitrine, s'étonna de le trouver chaud et humide, et, se retournant avec plus de vivacité qu'elle n'en mettait dans ses mouvements depuis l'accablement de sa maladie, elle surprit une émotion extraordinaire sur le visage de son ami. Ses joues étaient animées, un feu dévorant couvait dans ses yeux, et sa poitrine était soulevée par de violentes palpitations.... Albert maîtrisa rapidement son trouble: mais il avait eu le temps de voir l'effroi se peindre dans les traits de Consuelo. Cette observation l'affligea profondément. Il eût mieux aimé la voir armée de dédain et de sévérité qu'assiégée d'un reste de crainte et de méfiance. Il résolut de veiller sur lui-même avec assez de soin pour que le souvenir de son délire ne vînt plus alarmer celle qui l'en avait guéri au péril et presque au prix de sa propre raison et de sa propre vie.

Il y parvint, grâce à une puissance que n'eût pas trouvée un homme placé dans une situation d'esprit plus calme. Habitué dès longtemps à concentrer l'impétuosité de ses émotions, et à faire de sa volonté un usage d'autant plus énergique qu'il lui était plus souvent disputé par les mystérieuses atteintes de son mal, il exerçait sur lui-même un empire dont on ne lui tenait pas assez de compte. On ignorait la fréquence et la force des accès qu'il avait su dompter chaque jour, jusqu'au moment où, dominé par la violence du désespoir et de l'égarement, il fuyait vers sa caverne inconnue, vainqueur encore dans sa défaite, puisqu'il conservait assez de respect envers lui-même pour dérober à tous les yeux le spectacle de sa chute. Albert était un fou de l'espèce la plus malheureuse et la plus respectable. Il connaissait sa folie, et la sentait venir jusqu'à ce qu'elle l'eût envahi complètement. Encore gardait-il, au milieu de ses accès, le vague instinct et le souvenir confus d'un monde réel, où il ne voulait pas se montrer tant qu'il ne sentait pas ses rapports avec lui entièrement rétablis. Ce souvenir de la vie actuelle et positive, nous l'avons tous, lorsque les rêves d'un sommeil pénible nous jettent dans la vie des fictions et du délire. Nous nous débattons parfois contre ces chimères et ces terreurs de la nuit, tout en nous disant qu'elles sont l'effet du cauchemar, et en faisant des efforts pour nous réveiller; mais un pouvoir ennemi semble nous saisir à plusieurs reprises, et nous replonger dans cette horrible léthargie, où des spectacles toujours plus lugubres et des douleurs toujours plus poignantes nous assiègent et nous torturent.

C'est dans une alternative analogue que s'écoulait la vie puissante et misérable de cet homme incompris, qu'une tendresse active, délicate, et intelligente, pouvait seule sauver de ses propres détresses. Cette tendresse s'était enfin manifestée dans son existence. Consuelo était vraiment l'âme candide qui semblait avoir été formée pour trouver le difficile accès de cette âme sombre et jusque là fermée à toute sympathie complète. Il y avait dans la sollicitude qu'un enthousiasme romanesque avait fait naître d'abord chez cette jeune fille, et dans l'amitié respectueuse que la reconnaissance lui inspirait depuis sa maladie, quelque chose de suave et de touchant que Dieu, sans doute, savait particulièrement propre à la guérison d'Albert. Il est fort probable que si Consuelo, oublieuse du passé, eût partagé l'ardeur de sa passion, des transports si nouveaux dans sa vie, et une joie si subite, l'eussent exalté de la manière la plus funeste. L'amitié discrète et chaste qu'elle lui portait devait avoir pour son salut des effets plus lents, mais plus sûrs. C'était un frein en même temps qu'un bienfait; et s'il y avait une sorte d'ivresse dans le coeur renouvelé de ce jeune homme, il s'y mêlait une idée de devoir et de sacrifice qui donnait à sa pensée d'autres aliments, et à sa volonté un autre but que ceux qui l'avaient dévoré jusque là. Il éprouvait donc, à la fois, le bonheur d'être aimé comme il ne l'avait jamais été, la douleur de ne pas l'être avec l'emportement qu'il ressentait lui-même, et la crainte de perdre ce bonheur en ne paraissant pas s'en contenter. Ce triple effet de son amour remplit bientôt son âme, au point de n'y plus laisser de place pour les rêveries vers lesquelles son inaction et son isolement l'avaient forcé pendant si longtemps de se tourner. Il en fut délivré comme par la force d'un enchantement; car il les oublia, et l'image de celle qu'il aimait tint ses maux à distance, et sembla s'être placée entre eux et lui, comme un bouclier céleste.

Le repos d'esprit et le calme de sentiment qui étaient si nécessaires au rétablissement de la jeune malade ne furent donc plus que bien légèrement et bien rarement troublés par les agitations secrètes de son médecin. Comme le héros fabuleux, Consuelo était descendue dans le Tartare pour en tirer son ami, et elle en avait rapporté l'épouvante et l'égarement. A son tour il s'efforça de la délivrer des sinistres hôtes qui l'avaient suivie, et il y parvint à force de soins délicats et de respect passionné. Ils recommençaient ensemble une vie nouvelle, appuyés l'un sur l'autre, n'osant guère regarder en arrière, et ne se sentant pas la force de se replonger par la pensée dans cet abîme qu'ils venaient de parcourir. L'avenir était un nouvel abîme, non moins mystérieux et terrible, qu'ils n'osaient pas interroger non plus. Mais le présent, comme un temps de grâce que le ciel leur accordait, se laissait doucement savourer.

L.

Il s'en fallait de beaucoup que les autres habitants du château fussent aussi tranquilles. Amélie était furieuse, et ne daignait plus rendre la moindre visite à la malade. Elle affectait de ne point adresser la parole à Albert, de ne jamais tourner les yeux vers lui, et de ne pas même répondre à son salut du matin et du soir. Ce qu'il y eut de plus affreux, c'est qu'Albert ne parut pas faire la moindre attention à son dépit.

La chanoinesse, voyant la passion bien évidente et pour ainsi dire déclarée de son neveu pour l'_aventurière_, n'avait plus un moment de repos. Elle se creusait l'esprit pour imaginer un moyen de faire cesser le danger et le scandale; et, à cet effet, elle avait de longues conférences avec le chapelain. Mais celui-ci ne désirait pas très-vivement la fin d'un tel état de choses. Il avait été longtemps inutile et inaperçu dans les soucis de la famille. Son rôle reprenait une sorte d'importance depuis ces nouvelles agitations, et il pouvait enfin se livrer au plaisir d'espionner, de révéler, d'avertir, de prédire, de conseiller, en un mot de remuer à son gré les intérêts domestiques, en ayant l'air de ne toucher à rien, et en se mettant à couvert de l'indignation du jeune comte derrière les jupes de la vieille tante. A eux deux, ils trouvaient sans cesse de nouveaux sujets de crainte, de nouveaux motifs de précaution, et jamais aucun moyen de salut. Chaque jour, la bonne Wenceslawa abordait son neveu avec une explication décisive au bord des lèvres, et chaque jour un sourire moqueur ou un regard glacial faisait expirer la parole et avorter le projet. A chaque instant elle guettait l'occasion de se glisser auprès de Consuelo, pour lui adresser une réprimande adroite et ferme; à chaque instant Albert, comme averti par un démon familier, venait se placer sur le seuil de la chambre, et du seul froncement de son sourcil, comme le Jupiter Olympien, il faisait tomber le courroux et glaçait le courage des divinités contraires à sa chère Ilion. La chanoinesse avait cependant entamé plusieurs fois la conversation avec la malade; et comme les moments où elle pouvait la voir tête à tête étaient rares, elle avait mis le temps à profit en lui adressant des réflexions assez saugrenues, qu'elle croyait très-significatives. Mais Consuelo était si éloignée de l'ambition qu'on lui supposait, qu'elle n'y avait rien compris. Son étonnement, son air de candeur et de confiance, désarmaient tout de suite la bonne chanoinesse, qui, de sa vie, n'avait pu résister à un accent de franchise ou à une caresse cordiale. Elle s'en allait, toute confuse, avouer sa défaite au chapelain, et le reste de la journée se passait à faire des résolutions pour le lendemain.

Cependant Albert, devinant fort bien ce manège, et voyant que Consuelo commençait à s'en étonner, et à s'en inquiéter, prit le parti de le faire cesser. Il guetta un jour Wenceslawa au passage; et pendant qu'elle croyait tromper sa surveillance en surprenant Consuelo seule de grand matin, il se montra tout à coup, au moment où elle mettait la main sur la clef pour entrer dans la chambre de la malade.

«Ma bonne tante, lui dit-il en s'emparant de cette main et en la portant à ses lèvres, j'ai à vous dire bien bas une chose qui vous intéresse. C'est que la vie et la santé de la personne qui repose ici près me sont plus précieuses que ma propre vie et que mon propre bonheur. Je sais fort bien que votre confesseur vous fait un cas de conscience de contrarier mon dévouement pour elle, et de détruire l'effet de mes soins. Sans cela, votre noble coeur n'eût jamais conçu la pensée de compromettre par des paroles amères et des reproches injustes le rétablissement d'une malade à peine hors de danger. Mais puisque le fanatisme ou la petitesse d'un prêtre peuvent faire de tels prodiges que de transformer en cruauté aveugle la piété la plus sincère et la charité la plus pure, je m'opposerai de tout mon pouvoir au crime dont ma pauvre tante consent à se faire l'instrument. Je garderai ma malade la nuit et le jour, je ne la quitterai plus d'un instant; et si malgré mon zèle on réussit à me l'enlever, je jure, par tout ce qu'il y a de plus redoutable à la croyance humaine, que je sortirai de la maison de mes pères pour n'y jamais rentrer. Je pense que quand vous aurez fait connaître ma détermination à M. le chapelain, il cessera de vous tourmenter et de combattre les généreux instincts de votre coeur maternel.»

La chanoinesse stupéfaite ne put répondre à ce discours qu'en fondant en larmes. Albert l'avait emmenée à l'extrémité de la galerie, afin que cette explication ne fût pas entendue de Consuelo. Elle se plaignit vivement du ton de révolte et de menace que son neveu prenait avec elle, et voulut profiter de l'occasion pour lui démontrer la folie de son attachement pour une personne d'aussi basse extraction que la Nina.

«Ma tante, lui répondit Albert en souriant, vous oubliez que si nous sommes issus du sang royal des Podiebrad, nos ancêtres les monarques ne l'ont été que par la grâce des paysans révoltés et des soldats aventuriers. Un Podiebrad ne doit donc jamais voir dans sa glorieuse origine qu'un motif de plus pour se rapprocher du faible et du pauvre, puisque c'est là que sa force et sa puissance ont planté leurs racines, il n'y a pas si longtemps qu'il puisse déjà l'avoir oublié.»

Quand Wenceslawa raconta au chapelain cette orageuse conférence, il fut d'avis de ne pas exaspérer le jeune comte en insistant auprès de lui, et de ne pas le pousser à la révolte en tourmentant sa protégée.